Coïncidences: Katherine Mansfield et Claude Braillard

Claude est en train de lire une nouvelle de Katherine Mansfield où il est question d’une araignée. Au même moment, en voici une, tombant, légère, à côté d’elle. Toujours entre hain-teny malgache et haïku japonais, Claude en tisse un poème de l’instant.

 

SOMMEIL D’ENFANTS

(En pensant à K. Mansfield et à Thomas G.)

 

Le prunier sous la tempête

A perdu la tête,

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L’araignée avec son ombrelle

S’est laissée choir sur mon oreiller

Elle voulait lire une nouvelle,

La sirène s’étouffait

Dans le silence de son palais.

Les enfants sont au lit,

Leurs songes sont ma seule vie.

 

Claude Braillard

11 Avril 2006

Sur la baie, par Katherine Mansfield

 

SUR LA BAIE

I

Au matin, très tôt. Le soleil n’était pas encore levé et la baie tout entière était cachée par un brouillard blanc venu de la mer. Les grandes collines recouvertes de brousse, au fond, étaient submergées. On ne pouvait voir où elles finissaient, où commençaient les prairies et les bungalows. La route sablonneuse avait disparu, avec les bungalows et les pâturages de l’autre côté; par-delà, il n’y avait plus de dunes blanches revêtues d’une herbe rougeâtre  et rien n’indiquait ce qui était la grève, ni où se trouvait la mer. Une rosée abondant était tombée. L’herbe était bleue. De grosses gouttes se suspendaient aux buissons, prêtes à tomber sans tomber pourtant; moutons-2.1179156390.jpgle toï-toï argenté et floconneux pendait mollement à ses longues tiges; l’humidité inclinait jusqu’à terre toutes les renoncules et les oeillets des jardins. Les froids fuchsias étaient trempés; de rondes perles de rosée reposaient sur les feuilles plates des capucines. On eût dit que la mer était venue doucement battre jusque-là dans les ténèbres, qu’une vague immense et unique était venue clapoter, clapoter… jusqu’où? Peut-être, si on s’était éveillé an milieu de la nuit, on aurait pu voir un gros poisson effleurer brusquement la fenêtre et s’enfuir…

Ah… ah… ah! faisait la mer ensommeillée. Et de la brousse venait le son des ruisselets qui coulaient vivement, légèrement glissaient entre les pierres lisses, pénétraient, jaillissant, dans des vasques ombragées de fougères et en ressortaient; on entendait le bruit de grosses gouttes éclaboussant des feuilles larges, le bruit de quelque chose encore – qu’était-ce donc? – un vague frémissement, une secousse légère, une brindille qui se brisait, puis un silence tel qu’il semblait que quelqu’un écoutât.

Tournant le coin de la baie, entre les masses entassées des quartiers de rocs, un troupeau de moutons avança dans un tapotement de petits pas. Ils se pressaient les uns contre les autres; petite masse cahotante et laineuse, et leurs pattes minces, semblables à des baguettes, trottinaient bien vite comme si le froid et le silence les eussent effrayés. Derrière eux, un vieux chien de berger, ses pattes mouillées couvertes de sable, courait, le museau contre le sol, mais d’un air distrait comme s’il pensait à autre chose. Puis, dans l’orifice encadré de rochers, parut le berger lui-même. C’était un vieil homme maigre et droit, vêtu d’une veste de bure que couvrait un réseau de gouttelettes menues, de pantalons de velours attachés sous le genou et d’un large chapeau avec un mouchoir bleu plié et noué autour du bord. Il tenait une main passée dans sa ceinture; l’autre étreignait un bâton jaune, merveilleusement poli. Et tandis qu’il marchait sans se presser, il ne cessait de siffloter tout doucement, légèrement, lointain et aérien pipeau au son mélancolique et tendre. Le vieux chien esquissa une ou deux de ses cabrioles d’autrefois, puis s’arrêta vivement, honteux de sa frivolité, et fit à côté de son maître quelques pas pleins de dignité. Les moutons avançaient en courant, à pas menus, par petits élans; ils se mirent à bêler et des troupeaux fantômes leur répondirent, sous la mer : « Bê… ê…ê! bê…ê…ê! »

Pendant quelque temps il leur sembla se trouver toujours sur le même bout de terrain. Là, devant eux, s’étendait la route sablonneuse avec des flaques peu profondes; de chaque côté se montraient les mêmes buissons mouillés, les mêmes palissades noyées d’ombre. Ensuite quelque chose d’immense apparut: un géant énorme, à la tête échevelée, les bras étendus. C’était le gros eucalyptus devant la boutique de madame Stubbs et, lorsqu’ils passèrent devant, une forte bouffée aromatique s’exhala. Et maintenant de grosses taches lumineuses luisaient dans la brume. Le berger cessa de siffler; il frotta sur sa manche mouillée son nez rouge, sa barbe humide, et, plissant les paupières, jeta un regard dans la direction de la mer. Le soleil se levait. C’était merveilleux de voir avec quelle rapidité le brouillard se raréfiait, s’enfuyait, se dissolvait sur la plaine peu profonde, roulait sur la brousse en s’élevant, et disparaissait comme s’il avait hâte de s’échapper; de grands lambeaux tordus, enroulés en boucle, se heurtaient, se repoussaient l’un l’autre à mesure que les rayons argentés devenaient plus larges. Le ciel lointain, d’un bleu éclatant et pur, se reflétait dans les flaques; les gouttes d’eau qui glissaient le long des poteaux télégraphiques, se transformaient soudain en points lumineux. Maintenant, la mer bondissante, étincelante, était d’un tel éclat, que les yeux vous faisaient mal à la regarder. Le berger tira de sa poche de côté une pipe au fourneau aussi petit qu’un gland, trouva, à force de fouiller, une motte de tabac tacheté, en racla quelques bribes et bourra sa pipe. C’était un vieil homme grave et beau. Tandis qu’il allumait et que la fumée bleue montait en volutes autour de sa tête, le chien qui le contemplait semblait fier de lui.

« Bê… ê… ê! bê…ê…ê! » Les moutons se déployèrent en éventail. Ils eurent dépassé la colonie de vacances avant que le premier dormeur se fût retourné et eût soulevé sa tête ensommeillée; leur cri résonna parmi les rêves des petits enfants… qui tendirent les bras pour attirer, pour dorloter les mignons petits agneaux frisés du sommeil. Alors le premier des habitants apparut: c’était Florrie, la chatte des Burnell, perchée sur le pilier du portail, levée beaucoup trop tôt, comme d’habitude, et qui guettait leur laitière. Quand elle vit le vieux chien de berger, elle bondit bien vite, arqua le dos, rentra sa tête bigarrée de gris et de roux et sembla frémir d’un petit frisson de dédain. « Pouah! quelle grossière et dégoûtante créature! » dit Florrie. Mais le vieux chien, sans lever les yeux, passa en se balançant, allongeant les pattes d’un côté, puis de l’autre. Seule, une de ses oreilles se crispa pour prouver qu’il l’avait vue et qu’il la considérait comme une jeune personne bien sotte.

La brise matinale s’éleva sur la brousse, et l’odeur des feuilles et de la terre noire et mouillée se mêla à l’odeur pénétrante et vive de la mer. Des myriades d’oiseaux chantaient. Un chardonneret vola par-dessus la tête du berger, et, se perchant à. l’extrémité d’une brindille, il se tourna vers le soleil et ébouriffa les petites plumes de sa poitrine. Et maintenant le troupeau avait dépassé la cabane du pêcheur, dépassé le petit whare noirci et comme calciné où Leïla la petite laitière, habitait avec sa vieille grand-mère. Les moutons s’éparpillèrent sur une prairie marécageuse et jaune, et Wag, le chien les suivit de son pas élastique et muet, les rassembla, les dirigea vers la gorge rocailleuse, plus abrupte et plus étroite, qui menait de la baie du Croissant vers la crique du Point du Jour.

« Bê…ê…ê! Bê…ê…ê! » Faible, vague, s’en venait leur cri, tandis qu’ils suivaient en se dandinant la route qui séchait vite. Le berger serra sa pipe, la glissa dans sa poche de côté, de façon à ce que le petit fourneau pendit par-dessus. Et le doux sifflotis aérien recommença aussitôt. Wag se mit à courir le long d’une arête de rocher à la recherche de quelque chose qui avait une odeur, et revint à. la course, dégoûté. Alors, se poussant, se bousculant, se dépêchant, les moutons tournèrent le coin de la route et le berger les suivit et disparut avec eux.

Katherine Mansfield: Au pays où les femmes inventent la modernité

«Je veux être tout ce que je suis capable de devenir»

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Belle devise quand on naît femme, à la fin du XIX° siècle, (1888), qui plus est, en Nouvelle Zélande, ce pays du bout du monde que l’Europe imagine peuplée de moutons et de colons rustiques, sans parler de ses tribus d’autochtones exotiques qu’on appelle les Maoris!

Ah, les stéréotypes! Les préjugés, les idées reçues!

Pour être un pays reculé au regard de l’implantation occidentale, la Nouvelle Zélande s’inscrit pourtant dans la modernité avant même le tournant du XX° siècle. Elle donne le droit de vote à ses citoyennes…en 1893!

En fait de colons rustiques, les premiers arrivants anglais sont plus des fermiers expérimentés que des aventuriers et les Maoris ont eux-aussi une histoire que transmet la tradition orale.

Mais revenons à Katherine Mansfield:


Katherine Mansfield, Kathleen Beauchamp pour l’état civil, naît donc le 14 octobre 1888 à Wellington. Elle publie son premier texte à l’âge de neuf ans.

Pour elle, on le voit, tout est réalisable: («Je veux être tout ce que je suis capable de devenir»), à partir de ce pays où le sens de la modernité court apparemment plus vite que sur le vieux continent… qu’elle rêve toutefois de rejoindre.

A 15 ans, elle part ainsi étudier à Londres et publie à la même époque les premiers écrits sous le nom qu’elle emprunte à la grand-mère l’ayant élevée.

Peu étudiée en France, l’oeuvre et la vie de K. Mansfield sont pourtant riches d’une grande ouverture à la modernité. Jeune femme libre ayant peut-être la prescience d’une trajectoire-éclair (elle meurt de la tuberculose en 1923, à l’âge de 35 ans), elle vit sur le mode du désir assumé. Son désir d’écriture en effet, ne se démentira jamais. Ses pages les plus célèbres naissent au plus profond de la maladie qui la ronge.

« L’influence de Tchékoff est très grande et très visible sur Katherine Mansfield, écrit Edmond Jaloux (qui l’a rencontrée et a préfacé  » La Garden Party » dans l’édition du Livre de Poche en 1969), et l’influence de Maupassant a été très grande sur Tchékoff qui le nomme plusieurs fois dans son oeuvre, et en particulier dans « La Mouette », comme Katherine Mansfield nomme Tchékoff dans « Félicité ».

A vous de découvrir ou de redécouvrir à travers Katherine Mansfield cet univers immense et minuscule qui compose nos journées ordinaires. Car quels qu’en soient le cadre ou l’époque, ses nouvelles parviennent à restituer l’émotion de l’instant, l’intemporalité de nos petites musiques intérieures:

Et « La plus belle, la plus parfaite de ces oeuvres brèves, écrit encore E. Jaloux, je crois bien que c’est sur « Sur la baie« . Le mystère des créations les plus profondes se détache de ces incidents si menus, si quotidiens. Rien ou presque rien: l’atmosphère à peine éxotique de la Nouvelle zélande; deux hommes qui se baignent; la joie des femmes entre elles quand le mâle a quitté la maison; les enfants, les animaux, les fleurs, un homme tendre et malheureux, qui a perdu sa vie, que son bureau attend, et sa plainte discrète; la mère qui ne comprend pas son enfant et qui soudain se sent prise aux entrailles par quelque chose qu’elle comprend à peine; une journée tranquille et douce qui s’en va…une journée qui ne reviendra pas… »

Demain, je vous offrirai l’ouverture de cette nouvelle: le passage d’un berger et de son troupeau sur une grève de Nouvelle Zélande, juste avant le lever du soleil. Dans la fraîcheur de l’herbe bleue, vous le regarderez apparaître, précédé de son troupeau, puis s’effacer…

Fugacité de la scène. Comme notre vie, si intense et si brève.

De la prémonition en écriture: 1984, de Georges Orwell, texte paru en 1948.

 

A relire et méditer, un passage, pris au hasard:(à retrouver dans son intégralité sur

http://www.ebooksgratuits.com/ebooks.php).

« En réalité, on savait peu de chose des prolétaires. Il n’était pas nécessaire d’en savoir beaucoup. Aussi longtemps qu’ils continueraient à travailler et à engendrer, leurs autres activités seraient sans importance. Laissés à eux-mêmes, comme le bétail lâché dans les plaines de l’Argentine, ils étaient revenus à un style de vie qui leur paraissait naturel, selon une sorte de canon ancestral. Ils naissaient, ils poussaient dans la rue, ils allaient au travail à partir de douze ans. Ils traversaient une brève période de beauté florissante et de désir, ils se mariaient à vingt ans, étaient en pleine maturité à trente et mouraient, pour la plupart, à soixante ans. Le travail physique épuisant, le souci de la maison et des enfants, les querelles mesquines entre voisins, les films, le football, la bière et, surtout, le jeu, formaient tout leur horizon et comblaient leurs esprits. Les garder sous contrôle n’était pas difficile. Quelques agents de la Police de la Pensée circulaient constamment parmi eux, répandaient de fausses rumeurs, notaient et éliminaient les quelques individus qui étaient susceptibles de devenir dangereux.1984.1178979074.gif

 

On n’essayait pourtant pas de les endoctriner avec l’idéologie du Parti. Il n’était pas désirable que les prolétaires puissent avoir des sentiments politiques profonds. Tout ce qu’on leur demandait, c’était un patriotisme primitif auquel on pouvait faire appel chaque fois qu’il était nécessaire de leur faire accepter plus d’heures de travail ou des rations plus réduites. Ainsi, même quand ils se fâchaient, comme ils le faisaient parfois, leur mécontentement ne menait nulle part car il n’était pas soutenu par des idées générales. Ils ne pouvaient le concentrer que sur des griefs personnels et sans importance. Les maux plus grands échappaient invariablement à leur attention…

Il y avait tout un État dans l’État, fait de voleurs, de bandits, de prostituées, de marchands de drogue, de hors-la-loi de toutes sortes. Mais comme cela se passait entre prolétaires, cela n’avait aucune importance. Pour toutes les questions de morale, on leur permettait de suivre leur code ancestral. Le puritanisme sexuel du Parti ne leur était pas imposé. L’inversion sexuelle n’était pas punie, le divorce était autorisé. Entre parenthèses, la dévotion religieuse elle-même aurait été autorisée si les prolétaires avaient manifesté par le moindre signe qu’ils la désiraient ou en avaient besoin. Ils étaient au-dessous de toute suspicion. Comme l’exprimait le slogan du Parti : « Les prolétaires et les animaux sont libres. »

 

E la nave va…

Dix nouvelles sur le thème: « cafés d’Europe, cafés du monde ».

 

Voici donc relevé le défi d’écrire sur ces lieux de rencontre et de solitude que sont les cafés du monde!

Merci, merci à tous, d’avoir participé à cet échange. Ces dix nouvelles font maintenant l’objet d’une publication.couv4.1173275601.jpg

Jusqu’à fin avril, je continue à recevoir les textes concernant « Ces librairies qu’on aime »

Dix nouvelles! Un petit florilège, émanant des maisons de thé en Chine, des lieux branchés de Nouvelle Zélande, des cafés historiques de Turin ou du bar du coin, à Paris. Un paragraphe suffit parfois pour planter le décor, des écrans mystérieux s’allument pour évoquer Fibonacci, une tasse de café fume sous nos yeux pour nous faire humer l’éternel parfum des décadences entr’aperçues, remake de film tourné dans la Venise éternelle, inénarrable saveur du premier carré de chocolat pendant la guerre, femme en quête d’univers où la transparence est impossible, diable aux frontons des façades, jeu sans queue ni tête autour du zinc et d’un kangourou, et enfin, cette dernière partie d’un récit qui nous interpelle très profondément pour nous donner l’envie de partager plus avant un long chemin d’exil… …Ainsi va le monde, à l’image de ces décors en trompe-l’oeil observés dans les cafés. Ainsi va le monde, pesant, léger, logique, absurde, tendre et cruel.

Chacun a pu voir que la nouvelle, ce genre protéiforme de récit court, peut s’accommoder d’une écriture autour d’une structure complexe « Cafés Fibonacci » de Pilar Lluch, d’un déroulement linéaire « Chocolat », d’Anne-Lise Taffin, d’une évocation en quelques lignes « Lire Joyce à la bougie », Elisabeth Degrémont, d’un développement ludique autour d’un thème difficile à aborder (l’infanticide) dans « Le joueur de flûte de la maison de thé », par Graham Sage, de l’utilisation de descriptions jamais gratuites autour d’un jeu de miroirs menant à une chute finale « Le café au parfum », Brigitte Mammano, du basculement dans le fantastique « La transparence impossible », Marie-France Friang-Cardelli, de la parodie de film sentimental « Rupture »,Yolaine Argan, du théâtre de l’absurde avec les dialogues du « Cri du Kangourou » dont l’absence ironique de lustes éclatants renvoie à Rimbaud, Nathalie Hégron, du témoignage historique et du récit de vie chez Mostefa Boudiaf, « Turin, un long chemin d’exil ».

Chacun a pu le mesurer, tout est possible, mais tout est dans la rigueur de la relecture, de la mise à distance. Je répète souvent aux participants à mes ateliers de ne jamais pratiquer de censure critique… au départ! D’essayer de construire, de visualiser leur projet. Et de ne jamais croire à la page blanche. De la vaincre en écrivant, en laissant la plume ou l’ordinateur guider la pensée: des mots, rien que des mots.

Sans la matière initiale du balbutiement, rien, absolument rien, n’est réalisable. Ensuite, tout commence. Il faut modeler sa terre, comme le potier le fait avec l’argile. Reprendre, jeter, garder, comparer, ciseler, modeler et remodeler, couper, juxtaposer, polir, laisser en l’état. Jeu très sensuel sur la matière des mots, de la phrase. Puis écouter la musique, sa propre musique, le rythme, la reprise, comme cette architecture urbaine donnée à entendre à nos yeux endormis.

Oui, tout est dans la rigueur progressive de la relecture, de la mise à distance. On ne le dira jamais assez.
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Chers lecteurs et participants animés de ce désir d’écrire, c’est à vous de continuer à découvrir s’il vous en dit, les propos de ce blog consacré à l’écriture dans tous ses états.

Que la nave va, à présent.

Un grand merci aussi à tous les visiteurs d’autres blogs et à tous les amis qui ont donné vie à cette expérience.

A bientôt de vous lire, je l’espère. Je reste à votre écoute.

Le programme reste inchangé dans la mesure du possible: une publication de texte (s’il en arrive), par semaine, un article sur l’écriture, une énigme littéraire et sa résolution chaque week-end.

Ce blog a atteint les 7000 pages visitées.

Chantal Serrière

Des piqûres d’abeilles et des mots

Une phrase célèbre de Jean Paulhan:

« Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »

ou encore:

« L’esprit est un monde à l’envers. Le clair y procède de l’obscur, la pensée y sort des mots. »

extrait de « Les fleurs de Tarbes, ou, la terreur dans les lettres » (1941)

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Mais, cher lecteur, pourquoi donc nous laissons-nous piquer à tenir dans notre main cette abeille qui nous aiguillonne. La laissons-nous s’envoler que déjà nos propres mots sont là, gravés dans notre paume ouverte.

C.S.

 

 

 

Ecrire l’Afrique: Niger, le quotidien d’un juste

Il y a quelque temps, sur ce blog, j’avais rendu publique une lettre adressée à Soumaïla, étudiant en 6° année de médecine au Niger. Il s’agissait d’un hommage posthume à son père, Issa, mon collègue au Ministère de l’Education de ce pays. Inspecteur de l’enseignement à Zinder lors de son dernier poste, Monsieur Issa, comme nous l’appelions, a trouvé la mort dans dans un accident de voiture sur la route de Niamey. J’avais, dans ce même texte, évoqué aussi l’immense désarroi des populations face à un système éducatif imposé par des bailleurs de fonds extérieurs et ne répondant plus à leurs attentes.

Je viens de recevoir une réponse de Soumaila à cette lettre.

Niamey, Niger, 22/02/07

« Chère Mme Serrière,

A propos du système éducatif au Niger, l’enseignement dans les langues nationales ne se réalisa jamais. niger_ed_06_-11_c_desjeux.1172150272.jpgLe système de «Double vacation», après quelques années fut remplacé sous la direction de la Banque Mondiale par un nouveau système quinquennal.

« Plusieurs classes et plusieurs écoles furent construites. Des volontaires furent recrutés pour enseigner à nos petits frères. Ah! Ces fameux volontaires, eux qui pour la plupart, ne pouvaient plus continuer leurs études après le brevet d’études du premier cycle, un emploi s’offrait à eux! Les anciens manuels d’étude qui avaient fait leurs preuves ont été remplacés par de nouveaux. Ces livres sont encore plus difficiles à faire lire et comprendre, car d’un niveau beaucoup plus élevé. Les élèves pouvaient en fin d’année réciter tout le contenu simplement en voyant les images imprimées sur les pages. Malheureusement ils ne pouvaient déchiffrer les phrases. Les volontaires eux-mêmes ne savaient le plus souvent comment s’y prendre pour les leur enseigner ; ils n’avaient aucune formation pédagogique. Quand bien même ils en auraient eu une, les cours n’étaient pas adaptés à la capacité intellectuelle de leurs élèves. Ce programme fut remplacé par un autre, cette fois-ci parrainé par les bailleurs de fonds européens, Le PDDE(Programme décennal pour le Développement de l’Education). Il gardait le même système que celui de la Banque Mondiale avec la différence que les volontaires s’appellent maintenant «Contractuels ». Ils signent un contrat renouvelable de deux ans avec l’ Etat nigérien. Les conseillers pédagogiques et les inspecteurs de l’éducation connaissent bien les failles de ce système, mais le changer n’est pas de leur ressort paraît-il. L’imposition vient du gouvernement qui lui même est sous ordre. Quelle sera l’avenir de l’école nigérienne ? Quelle compétence pour les travailleurs de demain ? L’avenir jugera, Mme Serrière.

Très chère Mme Serrière, le cadeau que vous venez de faire à ma famille et à moi n’a pas de prix. J’aurai voulu que vous voyiez la joie de maman quand je lui ai dit que vous aviez écrit pour rendre hommage à papa ou plutôt à « Baba »comme nous l’appelions mes frères et moi. En effet il vivait pauvrement, mais nous ne nous en soucions pas à l’époque. Il avait l’art de nous remonter le moral. Aussi, quand j’avais un problème il était le seul à s’en apercevoir.

Je me rappelle très bien de ce jour ou il était venu à la maison avec les verres de lecture que vous lui aviez donnés. Il était très content et les montrait à maman. Lui qui depuis quelques années ne lisait pas vraiment la nuit comme il avait l’habitude de le faire, s’acharnait dès lors sur la lecture qui devint son passe-temps favori. Il lisait et écrivait tous les soirs, surtout le week-end. Je suis vraiment surpris que vous sachiez que Baba marchait à pied sur de très longues distances dans la ville de Niamey, la plupart du temps, juste pour rendre service à quelqu’un. Tous les soirs, des gens venaient à la maison pour solliciter son aide. Il n’était pas riche, mais répondait à toutes des sollicitations car il avait beaucoup de connaissances à qui le plus souvent il avait déjà rendu service. Baba avait trop de charges. Malgré son statut de cadre A1 de la fonction publique nigérienne, son salaire ne suffisait pas pour joindre les deux bouts du mois; et ce, malgré le salaire de maman combiné. c’est qu’il avait les charges de toute la grande famille africaine.hommetoucouleur.1172150250.jpg

Quand je pense encore à ces jours où on était tous assis silencieux dans le salon, à midi, car il n’y avait rien à manger, j’ai des larmes aux yeux. Baba, après longues hésitations, finissait par m’envoyer chez son ami du quartier, Mr Salifou, avec cette fameuse note qui commençait toujours par « Prière m’envoyer … ». Cependant Baba n’était pas le seul dans cette situation, car lui aussi recevait parfois une note semblable de la part d’un de ses collègues du ministère vivant dans le même quartier. Celui-ci envoyait aussi son fils qui était d’ailleurs mon camarade de classe à l’école primaire. Baba finissait presque toujours par dormir sur sa chaise quand nous suivions la télé le soir; et ce, malgré les deux tasses de café qu’il prenait sur place:c’est qu’ il avait marché toute la journée ! J’étais son compagnon les rares fois où il lui arrivait d’aller suivre un spectacle au Centre Culturel Franco-Nigérien sur invitation.

Il m’emmenait aussi parfois avec lui, quand il vous rendait visite Mme Serrière, ou bien chez les Guinamans. A la maison, on vous appelait « Baba ennassarai » (les blancs de Baba).

On recevait parfois quelques cadeaux de vous, comme les jouets de votre fille Coline que vous m’aviez envoyés ; c’était une joie.

En novembre 2001, nous étions à Zinder où Baba était Inspecteur de l’éducation (un poste qu’il occupa déjà à Niamey vers 1980) quand ma grand-mère paternelle décéda un vendredi à Niamey. Baba après avoir reçu l’annonce par un coup de fil au bureau, vint à la maison nous en informer. C’était une grande une tristesse. Je conduisis Baba, maman, et le petit Yasser qui avait juste 3 ans à l’autogare, dans la voiture de service de Baba. Il devait être là pour l’enterrement car c’était l’aîné de sa famille. C’est dans cette voiture de transport en commun que se produisit l’accident fatal qui coûta la vie à mon Baba un mois plus tard. Sa fracture ouverte de la jambe était soudée quand malheureusement il sombra brusquement dans le coma. C’est alors qu’on apprit par un examen de sang qu’il avait un diabète méconnu. Il survécut pendant une semaine à son coma. Son dernier jour de conscience était aussi un vendredi, mon oncle Boubé le surprit voulant descendre de son lit d’hôpital et l’en empêcha. Il servit à Baba le plat qu’il avait commandé la veille, puis lui donna un verre de lait. Baba le remercia pour tous ses services et le chargea de remercier ceux qui l’avaient soutenu, avant de boire au dernier moment son dernier verre de lait. Il disait sur son lit d’hôpital qu’il allait vous contacter car cela faisait bien longtemps qu’il n’avait pas eu de vos nouvelles.

Aussi, quand j’ai reçu votre aide financière le jour de mon anniversaire qui précédait de deux jours l’anniversaire de son décès, une joie m’emplit le cœur, car c’était comme un cadeau venant de lui; de mon Baba, Monsieur Issa, comme vous l’appeliez.

….

Amadou Issa Soumaila.