La solution de l’énigme: Le Maître de Garamond par Anne Cuneo

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Dans « Le Maître de Garamond », Anne Cuneo rend à César….

En effet, on attribue le plus célèbre des caractères typographiques, à Garamond. Mais, écrit Anne Cuneo dans sa fresque romanesque très documentée « aucun document ne l’atteste, et des faits concrets permettent, lorsqu’on y regarde de près, de se poser des questions….Il se pourrait en fait que ces caractères soient l’oeuvre d’Augereau dont le nom a été escamoté par l’histoire. »

A tous ceux que l’aventure de l’écriture dans son évolution formelle, passionne, lisez ou relisez l’ouvrage. Vivez les événements du 24 décembre 1534, place Maubert où « pendant que chacun s’apprête à fêter Noël, un imprimeur, suspect d’hérésie, est pendu. Son corps et ses livres sont brûlés. »….

On trouve Le Maître de Garamond en Livre de poche.

Journaliste à la Télévision Suisse Romande (TSR), Anne Cuneo est née à Paris en 1936, mais elle a effectué ses études secondaires et universitaires à Lausanne. Aujourd’hui, elle partage sa vie entre Genève et Zurich. Auteur d’une quinzaine d’ouvrages à ce jour, l’écrivain a vendu plus de 120 000 exemplaires de Le Trajet d’une Rivière (Prix des Libraires et Prix littéraire «Madame Europe» 1995). A noter que Mortelle maladie (1969), un des livres les plus personnels d’Anne Cuneo, est récemment sorti en édition de poche (Bernard Campiche Editeur)

l’énigme du samedi: qui est l’auteur des caractères?

Il ne s’agit pas de La Bruyère.

Bien que son portrait apparaisse.

Mais l’auteur de ces caractères-làla_bruyere.1186073916.jpg

est tout aussi célèbre.

150px-ecrire.1186074202.jpgSans lui, en effet, de quelle forme serait donc, notre écriture quotidienne?

 

Avez-vous une idée du personnage évoqué?

 

Et qui donc en narre, dans une remarquable fresque romanesque, la vie mouvementée, en rendant justice à son maître?

La solution de l’énigme: Marguerite Duras

marguerite_duras.1182183979.pngIl faut avant tout la croire quand elle dit : « Je suis un écrivain. Rien d’autre qui vaille la peine d’être retenu. » Quelqu’un qui dit la nécessité, la difficulté, la terreur de dire. Pour que le monde soit vivable, il faut exorciser les hantises mais l’écriture revient autant à cacher qu’à dévoiler. Alors, Duras tâtonne, se reprend, cherche le mot juste, « essaie » d’écrire, comme on essaie d’aimer, en sachant qu’on n’y arrivera jamais tout à fait. Ses romans s’ordonnent souvent autour d’une explosion centrale, un instantané de violence qui donne naissance au discours : Hiroshima et l’amour, la mort et le désir physique, symboliquement mêlés. « Détruire, dit-elle. » Et cette parole s’apparente à la musique : elle est ce qui revient toujours, comme la mer, variation infinie sur un thème, litanie et célébration, maîtrise et débordement…

emprunté à Wikipedia.

A consulter.

la solution de l’énigme: François Cheng révèle « la saveur du monde »

Cette semaine, l’énigme non résolue, nous fait rencontrer François Cheng, l’un des plus grands parmi les écrivains contemporains. C’est aussi, comme Nancy Huston, la Canadienne, un écrivain du monde, un fin connaiseur des cultures. Lisez, si ce n’est fait, le magnifique parcours du « Dit de Tianyi« . Imprégnez vous des odeurs et des apparences de ces pâtisseries aux devantures découvertes par un Chinois à Paris. Vous comprendrez par où passe l’apprentissage d’une langue et de sa culture.

Pour connaître mieux cet immense écrivain, voici un extrait de la revue « Le Français dans le monde ».

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« Je suis devenu dialogue »


François Cheng, écrivain d’origine chinoise arrivé à Paris à l’âge de 20 ans sans connaître un mot de français, est entré le 19 juin à l’Académie française… Bernard Pivot (dans son émission Double Je, retransmise sur TV5) s’est entretenu, sur le thème de la double culture, avec celui qui se présente comme « un Français par le cœur, par l’esprit et par la création ».

Juillet-août 2003 – N°328


 
 

 

Votre élection est une grande date pour l’Académie française qui, après s’être ouverte à l’Afrique avec Léopold Senghor, s’ouvre avec vous à l’Asie. Que représente pour vous cette entrée à l’Académie ?

Un des moments les plus importants de ma vie ! La langue française est devenue ma langue et la France mon pays… Il y a là une sorte de réconciliation extraordinaire pour un exilé. Après avoir subi tant d’épreuves, arriver à cette forme de reconnaissance me remplit d’un sentiment de gratitude. Un sentiment de responsabilité aussi. Devenir « immortel » signifie beaucoup dans la culture taoïste ! Mais je pense que c’est l’Académie même qui est immortelle. Nous sommes là pour faire durer cette institution qui incarne à sa manière la permanence française, par-delà toutes les vicissitudes des époques…

En 1947, vous entrez à l’université de Nankin pour faire des études d’anglais. Un an après, vous bénéficiez d’une bourse d’étude de l’Unesco et au lieu de partir pour l’Angleterre, vous choisissez de venir en France. Pourquoi ?

J’ai choisi la France presque sans hésitation. Tous les lycéens chinois apprennent l’anglais, qui est donc une langue plus ou moins familière. Par contre le français est une langue tout à fait étrangère… Mais on connaît très bien la littérature française, à travers les traductions : on ne souligne jamais assez le rôle extraordinaire qu’ont joué les traducteurs dans les pays qui s’ouvrent à l’extérieur. En Chine, à partir des années 1930 et 1940, on a énormément traduit la littérature anglaise d’abord, et puis française, allemande et aussi russe. Les Chinois connaissent très bien toutes ces grandes littératures. Nous avons été marqués par deux écrivains français en particulier : Romain Rolland et André Gide.
Je pense aussi qu’il y a une raison plus profonde, que j’ai développée plus tard : si l’on pense à l’Occident, à l’Europe, la France m’apparaît comme le Pays du Milieu… Or cette notion a une importance capitale pour un Chinois, dans sa conscience et même dans son inconscient : on aime un pays ou une culture qui rayonne à partir d’un centre et la France est un pays centralisé par son histoire et sa géographie. Elle est ouverte à tous les Orients, elle a toujours reçu des influences de tous les côtés et a toujours fait des efforts pour assimiler ces influences, pour s’en nourrir. D’où, d’ailleurs, sa vocation à l’universalité.

Vous vous retrouvez seul à 20 ans dans un pays dont vous ne connaissez pas la langue. Vous avez dû beaucoup souffrir, les premiers temps ?

J’ai même eu une longue période d’adaptation ! Je dirais les quinze, ou même les vingt, premières années… Je suis venu légalement dans le cadre d’une bourse, qui m’a été attribuée pour deux ans. Ensuite, j’ai dû accepter toutes sortes de « petits boulots » pour survivre. Les plus honorables étaient des leçons privées et des traductions. J’ai aussi fait la plonge, j’ai travaillé comme magasinier…
J’ai dû apprendre le français par le début, et ce fut un long apprentissage ! En Chine, à mesure que le temps passait, surtout vers les années 1956-1957, il y a eu de grandes campagnes contre les intellectuels. Toute forme de création était devenue impossible. Donc l’idée de l’exil a germé en moi. Et maintenant, bien longtemps après, je peux dire que mon mariage avec la langue française a été un mariage de raison, mais transmué en mariage d’amour ! Ensuite, c’est devenu une passion, à partir du moment où j’ai commencé à écrire en français…

Ce qui vous a fait connaître, d’abord à Hong Kong et Taïwan, ce sont vos traductions des poètes français : Hugo, Michaux, Mallarmé… Puis vous publiez vos premiers travaux, qui vous font connaître de Roland Barthes, Julia Kristeva et Jacques Lacan. Vous devenez professeur à l’université… Tout ça a été lent, long, très riche… Mais durant toutes ces années, n’avez-vous pas douté ?

En dépit de ce sentiment de perdition et de désespoir que vous percevez, il y a eu, en même temps, ce feu qui brûlait en moi… Je suis un homme de curiosité, donc tout m’intéresse. Je suis devenu un pèlerin de l’Occident : j’essaie d’accéder à la meilleure part, culturelle, de la culture occidentale, que ce soit dans le domaine littéraire, pictural, musical ou spirituel.
Ce que vous venez d’évoquer touche bien sûr la part affective. Mais, en tant que créateur, cela pose aussi le problème de la langue. Tout en essayant de survivre, j’ai suivi des cours de littérature à la Sorbonne et j’allais presque tout le temps à la bibliothèque Sainte-Geneviève. J’étais un homme très studieux, tout en restant un peu autodidacte ! À un certain moment, j’ai possédé à peu près à la perfection les deux langues.

Vous avez alors l’ambition de devenir un écrivain de langue française. Pourquoi ce défi ?

À partir des années 1980, j’ai compris qu’écrire des essais, des livres de réflexion ou d’étude, ne me suffisait plus. Il y a eu ce trop-plein d’expériences vécues et (comment dire ?) cette longue rumination en moi vis-à-vis de la souffrance humaine. J’ai senti que je me devais de les transmuer en œuvres, d’abord sous forme poétique : j’ai publié toute une série de recueils, puis deux romans.
Mais, comme vous me le demandez, pourquoi en langue française ? Ce n’est pas seulement un défi, c’est une passion ! Dès que j’ai opté pour le français, au moins pour mes écrits de réflexion, la langue chinoise est devenue en moi comme une musique en sourdine. Elle continue à me murmurer des berceuses au moment du sommeil ou bien psalmodie des couplets lorsque je me trouve dans la nature. Toutes ces choses restent vivaces et pourtant c’est quand même à partir du français que j’ai appris à penser… Je suis en effet devenu un écrivain dont l’esprit s’apparente à celui d’un Proust – enfin, sans prétention, c’est juste à titre de comparaison. Proust n’était pas un créateur à la manière d’un Rimbaud, par exemple, chez qui tout est jaillissement d’un sol natif ! Proust a ruminé, a repensé la chose : la littérature en lui est cette démarche qui essaie de repenser le vécu puis de le recréer… Par rapport au français, j’ai suivi la même démarche.

Je vous cite* : « Pour que, par la suite, j’aie osé rêver de devenir un jour écrivain français, et qu’un jour effectivement je le sois devenu, il aura fallu de la détermination, certes, mais surtout une bonne dose d’inconscience, sinon d’extravagance. Et de la patience, un demi-siècle de tâtonnements, de perdition, de relèvements, de fulgurante joie mêlée de larmes, de ravissement indicible, toujours sur fond d’inquiétude, de tremblements ».

De tremblements ! Vous voyez, même devant vous je suis encore habité par ce tremblement ! Comme un amoureux ! Abandonner sa langue maternelle, c’est une forme de sacrifice, mais adopter une autre langue, surtout une langue riche comme le français, procure l’ivresse de renommer les choses à neuf, comme au matin du monde. Et maintenant, je fais un pas de plus, c’est comme si j’entrais dans l’intimité d’un être aimé. De cet être, on connaît toutes les subtilités, on sent qu’on peut nouer avec lui un dialogue à tous les niveaux de l’être, dans une sorte de jouissance infinie…

François est-il votre prénom d’origine ?

Non. J’ai eu le privilège de choisir mon prénom lors de ma naturalisation en 1971. D’abord, il m’a fallu un prénom à deux syllabes, parce qu’en Chine tous les prénoms ont deux syllabes, donc j’ai éliminé tous les autres ! Et puis François, bien sûr, c’est « français ». Donc ça a un sens pour moi.

Entre le chinois, qui est fait d’idéogrammes, et le français, qui est une langue phonétique, il y a un écart gigantesque ! Vous avez d’abord vécu un drame passionnel entre les deux langues…

Oui. Maintenant, je parle d’une immense réconciliation, mais, au départ, c’était un immense déchirement. Dans l’Histoire, il y a eu des pèlerins venus de l’extrémité d’un continent pour aller jusqu’à son autre extrémité. C’est ce que j’ai fait : je viens de l’Extrême-Orient. Je ne pense pas que, sur le plan linguistique, on puisse faire un saut avec un écart aussi immense. Dans mes écrits, que ce soit dans ma poésie ou bien dans mes romans, toute la sensibilité, toutes les images que véhicule le chinois continuent bien sûr à m’alimenter. Parce que cette langue est porteuse elle aussi d’une pensée et d’une conception du monde. Étant idéographique, elle est reliée sensuellement et même charnellement à l’univers vivant. Cette part-là, je la porte toujours en moi, dans ma manière d’approcher la nature, l’univers vivant ou même le monde humain sur le plan affectif.
J’admets que je suis devenu un peu dédoublé. C’est-à-dire qu’il y a toujours en moi cet être qui vit et en même temps cet autre qui me regarde vivre… Je suis devenu dialogue.

Je lis aussi* : « Plus qu’une affaire de mémoire [là, vous parlez de la langue française], on doit mobiliser son corps, son esprit, toute sa capacité de compréhension et d’imagination, puisqu’on apprend non un ensemble de mots et de règles mais une manière de sentir, de percevoir, de raisonner, de déraisonner, de jurer, de prier et finalement d’être ». Mais chez vous, tout l’apprentissage de la vie passe par des mots chinois et des images chinoises. Il y a donc chez vous une partie fondamentale de l’être qui ne peut pas être française et qui ne le sera jamais…

C’est par cette part-là que je peux éventuellement un peu enrichir la culture française, je le dis sans prétention… D’ailleurs, mes deux romans ont été reçus par beaucoup de lecteurs comme des livres de vie aussi – parce que la pensée chinoise, à partir de l’idée du souffle, a proposé une conception unitaire et organique de l’univers où tout se relie et tout se tient. Cette conception-là, je ne l’abandonnerai jamais. C’est elle qui m’a aidé, non seulement à vivre, mais à atteindre cette sorte de cohérence. Donc ma double culture, dans cette conception-là, n’est pas une contradiction.
Quand je parle de la réconciliation entre mes deux cultures, peut-être la calligraphie est-elle là justement pour jouer ce rôle. C’est une manière, pour l’homme, de s’investir dans le signe. Et, pour un écrivain comme moi, que ce soit un signe français ou un signe chinois ne fait pas de différence parce que c’est une cellule vivante. Il faut dire que j’ai une calligraphie en français aussi ! Je suis convaincu que l’homme est devenu un être de langage, habité par les signes. Sa mission est de dialoguer, pas seulement avec d’autres êtres humains, mais avec l’univers vivant en entier. C’est notre mission sur Terre, pour moi.

Propos recueillis pas Bernard Pivot

Chronique d’un atelier (2): Le chat de Béthune par Christine Jeanney

La première contribution à l’atelier consacré au thème de l’empreinte

est signée Christine Jeanney.

Un grand honneur pour les lecteurs de ce blog et pour les participants de Denezières! C’est que Christine Jeanney (le saviez-vous ?), c’est Kiki, oui, c’est bien elle, la plume alternée avec celle d’Hervé, des billets insolents, drôles, tendres, documentés et si bellement illustrés du blog de Posuto revisitant notre quotidien souvent brouillé de son oeil lucide.

Quelle bonne idée, Christine d’avoir joué le jeu. Merci d’ouvrir ainsi ce chemin d’écriture.

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Le chat de Béthune

 

C’était une maison dans la ville du Bourreau.

Des bourreaux, il y en avait eu, pourtant, et dans toutes les villes; ils formaient tous ensemble, pour peu qu’on puisse en saisir une image complète, une de ces corporations familiales à corpulences diverses mais au costume commun, comme ces Compagnons de la Louve ou de l’Hermine blanche qui défilent, munis du même bonnet et couverts de la même cape de toile à emblème. Les Bourreaux se tenaient bien droits, campés sur leurs jambes, bien solides, certains hâbleurs, les poings sur les hanches, revanchards, d’autres tête penchée, tous attentifs, tous vigilants à ne pas écraser les pieds du camarade bourreau à leur côté, un doyen qui avait exercé à Rouen sous l’Ancien Régime, ou un autre qui connaissait très bien Gabriel Sanson, ou celui-ci, équarisseur la semaine et bourreau le dimanche et non pas « exécuteur en chef des arrêts criminels » comme l’était Anatole François Joseph Deibler …

Mais pourquoi était-il resté dans les mémoires, le Bourreau de Béthune ?

Des bras immenses, mais si peu réconfortants, et des yeux minuscules, tellement terribles qu’on les pensait capables d’avoir eux-mêmes, rien qu’en cillant, percé de deux trous sa cagoule. … C’est Alexandre Dumas qui l’a obligé à faire le voyage d’Arras pour enfin tuer Milady, la traîtresse, une exécution capitale d’encre, illusoire, illustre, rien de concret, seulement de la littérature. Que resterait-il du bourreau, de celui-là et des autres, à part cette coutume de ne pas, non, jamais, poser le pain à l’envers, par crainte de voir s’abattre sur soi de grandes malédictions ?

C’était une maison dans la ville de Béthune.

Et il n’était pas rare que passe devant elle un Charitable de Saint-Eloi à chapeau noir, occupé à aller ensevelir les morts plutôt qu’à occire les vivants, charge pratiquement contraire à celle du bourreau, en somme. Il marchait d’un bon pas et longeait le jardin public, celui avec le kiosque en son centre, où claquer des pieds résonnait aussi bien dans l’air qu’au milieu du torse. Ses médailles brillaient, brinquebalantes. Il s’éloignait.

C’était une maison simple, du carrelage noir et blanc en damier, un escalier, un grenier de livre d’images, un réduit qui donnait autrefois sur une porte, un jardin avec amours en cage, qu’on nomme aussi coqueret, cerise d’hiver, cerise des Juifs, coccigrole ou lanterne, et un garage. La chambre des parents, la chambre des enfants et cette baignoire immense et rose d’où dépassait le minois de ma fille embarbée de mousse, la haie trop clairsemée, le chien s’était enfui un après-midi d’orage, les dimanches à volets fermés pour mieux voir sur l’écran le chevalier sans reflet, le salon où l’otite fait pleurer mon fils, un retour de promenade, le long du canal, main dans la main, la cuisine sombre, et ce bébé qui n’y a jamais fait ses premiers pas.

Les tableaux ont été décrochés, les placards vidés et les livres éparpillés. Rien n’est resté, du tout. Peut-être un trait de feutre sur le papier peint… Mais il est plus probable qu’on l’ait recouvert, arraché, remplacé, et même la petite main qui l’a tracé est grande maintenant, alors rien n’est resté.

En d’autres temps, un ouvrier coulait une dalle de ciment dans ce garage, celui de la maison de Béthune. La porte était grande ouverte sur la rue. Peut-être qu’un Charitable est passé, qu’il a salué l’ouvrier parce qu’ils se connaissaient, qu’ils ont discuté des nouvelles de Francine ou de l’usine Beaumarais rachetée par MacCain. Ils n’ont eu que le temps de voir passer une queue. C’était fait, un chat, le chat était entré dans le garage. L’ouvrier criait, râlait, c’était trop tard, saleté de bête, huit coussinets imprimés sur le sol et à jamais. Le Charitable a du repartir en riant.

Ce chat, je ne l’ai jamais vu. Je ne sais pas s’il était roux, famélique ou chat de salon, non, aucune idée. Il est sans doute mort et il l’était déjà quand j’ai vu ses empreintes. Je pourrais croire qu’il continue de sautiller éternellement sur le ciment, sa signature au bout des pattes. Je pourrais croire que les Charitables volent, les nuits de pleine lune, bras écartés, qu’ils conduisent gentiment les trépassés au sommeil, en prononçant des paroles apaisantes avec des « t » qui s’écrasent et des « u » qui deviennent « eu » à cause de cet accent nordiste. Je pourrais croire que les Bourreaux éteints s’assoient ensemble et jouent à l’Ecarté en silence. Je pourrais croire n’importe quoi.

Et quelles sont les empreintes qui me restent ?

Elles s’effacent, recouvertes par d’autres ; les plus récentes, à peine voilées de poussières, attendent les suivantes avec avidité. Les couches de sédiments se superposent. Je trouve un fossile où d’autres ne voient rien, chacun ses traces. Comme celles des autres, les miennes sont là où il n’y en a plus, imperceptibles autant qu’elles peuvent l’être, effacées par tant de doigts qu’il est vain de vouloir les compter. Il y a des traces, les miennes et celles des miens, dans la maison de la ville du Bourreau et ailleurs, et aussi dans ces empreintes du chat invisible, pourquoi pas, puisque toutes les traces se mélangent au moins une fois, un jour.

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