« Le coronavirus a un caractère exceptionnel qui peut être comparé à la peste »*

Nommer, enseignait le philosophe Gusdorf en 1952, c’est appeler à l’existence,

tirer du néant.

La parole

Ou encore: Ce qui n’est pas nommé ne peut exister de quelque manière que ce soit. Ce sont les mots qui font les choses et les êtres, qui définissent les rapports selon lesquels se constitue

l’ordre du monde.

Image empruntée à Wikipedia:Médecin de peste durant une épidémie à Rome au XVIIe siècle (gravure de Paul Fürst, 1656) : tunique recouvrant tout le corps, gants, bésicles de protection portées sur un masque en forme de bec, chapeau et baguette. Le surnom « Doctor Schnabel » signifie « Docteur bec ».

Or, décrivant le procès suivant une épidémie de peste, la Fontaine, après précautions oratoires, se justifie (dans une parenthèse) pour oser la nommer:

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.

Pour extrapoler jusqu’à notre actualité, serait-ce à dire que ne point nommer la pandémie permettrait de la combattre par le seul fait de l’ignorer? Boris Johnson ou Donald Trump n’ont-t-ils pas essayé de procéder de la sorte, faisant comme si « le mal » contagieux qui les entoure n’existait pas ? Et pour quels résultats ?

Si La Fontaine, en définitive, se résout à nommer le mal (« puisqu’il faut »), c’est singulièrement pour en relever, plus que les ravages physiologiques, les conséquences économiques et sociales et jusque dans les Palais de Justice, selon que vous serez puissant ou misérable, dépassant celles de l’atteinte mortelle de l’épidémie.

Toutefois, le propos de ce billet, comme on le verra, ne cherche nullement à dresser la revue exhaustive des calamités ayant ravagé l’humanité. Il s’agit par contre d’approcher la façon dont sont nommées ces maladies venues du fond des âges, et qui, dès les précautions oratoires levées, les sont de façon très concrète. La peste, le choléra, la lèpre, la variole, pour ne citer que ces derniers maux, possèdent en effet des noms qui s’enracinent profondément dans l’histoire des sociétés..

La peste, par exemple, de pestis, fléau en latin, existe si bien à travers les âges, qu’elle n’en finit pas de hanter la mémoire collective. Mal endémique jusqu’à nos jours dans certaines zones de Madagascar ou d’Afrique, elle fascine autant qu’elle est crainte sous ses formes diverses, pulmonaire, bubonique, noire…de quoi faire frissonner à sa seule évocation ! et comme.en témoigne l’ouvrage de Camus véritable best-seller dès le début de la crise sanitaire contemporaine.

Le choléra quant à lui, renvoyait déjà chez Hippocrate à la maladie qui sévit encore. Mot issu du grec kholê qui signifiait bile, on le retrouve dans l’adjectif cholérique, puis colérique et colère. Et c’est bien la colère qui s’empare des populations dont les plus faibles sont toujours les plus touchés par l’épidémie. C’est ce qu’exprime par exemple, au XIX° siècle, sous la monarchie de Juillet, en 1832, le Président du Conseil Casimir Périer.

Portrait de Casimir Perier (1777-1832),  Représenté en pair de France, tenant à la main "l'Opinion sur le budget", rapport destiné à contrer la politique financière de Villèle.
Palais de Versailles

Lui-même contaminé . Il « va subir des semaines d’agonie, traversées de périodes d’inconscience et de délire. Il est comme possédé par l’idée que le choléra n’est qu’une manifestation de la dégradation du corps social. C’est donc le témoignage direct de son propre échec politique. Il meurt le 16 mai après une longue agonie. Avant d’expirer, il prononce ces mots pessimistes empreints d’une connotation politique : « Je suis bien malade mais le pays est encore plus malade que moi. »Extrait du texte de Jean des Cars dans l’émission d’Europe n°1 du 4/3/20: « Quand le choléra frappait la France et semait la terreur »

En 1912, superbement illustré dans les journaux de 1912, le choléra ressurgit:

Par Inconnu — Bibliothèque nationale de France, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=160662

La lèpre, à l’appellation tout aussi concrète et imagée, tire son origine du latin lepra ou maladie qui ronge empruntée de façon métaphorique par l’église pour désigner un péché, une hérésie. L’étymon grec lepis est plus concret, désignant une écaille ou la croûte d’une plaie. la représentation est immédiate et nombreuses sont les images qui l’attestent.

Lépreux sonnant sa cloche pour avertir les passants ; Ils utilisaient aussi des crécelles ou des cliquettes pour qu’on ne les approche pas, (manuscrit latin du XIVe siècle)

La variole, quant à elle, a pour étymologie le latin variola qui signifie tout simplement petite pustule, ce que montre parfaitement l’enluminure colorée ci-contre.

Mais de nos jours, le nom des maladies s’est soustrait à cet ancrage étymologique directement inspiré des formes spectaculaires qu’elles peuvent parfois revêtir et leur représentation ne s’incarne pas de la même façon dans notre imaginaire. Une façon de repousser inconsciemment l’existence de la pathologie? Ainsi, le SIDA, syndrome d’immunodéficience acquise, le SRAS, syndrome respiratoire aigu sévère, le Covid-19, COronaVirus Infectious Disease 2019, ne sont plus que des acronymes désignant les nouvelles maladies à fort potentiel contagieux, voire létal, qui nous terrifient. Car bien que semblant résister à être véritablement nommées, elle n’en suscitent pas moins les plus vives vives inquiétudes. Certes, les allégories s’éloignent, la Faucheuse a quitté les champs de nos campagnes, mais subsiste peut-être pour alimenter nos craintes, l’étonnante musicalité acronymique (pardonnez le néologisme!): Sida, si d’amour chantait Barbara, SRAS rutilant comme une tiare ornée de strass,

et que dire de cette maladie modestement nommée Covid-19, mais déclenchée non par un agent infectieux banal et ordinaire, mais par un virus (dont on rappellera que l’appellation a été empruntée au XVI° siècle par Ambroise Paré, au latin virus, c’est-à dire, venin, poison,ou littéralement suc de plantes), un virus donc, mais dégagé du commun, anobli par la science, comme le SRAS avant lui, car portant couronne solaire et sceptre géant d’incertitude.

Ainsi nommé par l’OMS, Coronavirus SARS-CoV-2, ( « Nous avons dû trouver un nom qui ne faisait pas référence à un lieu géographique, à un animal, à un individu ou à un groupe de personnes » a précisé le directeur général de l’OMS, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, pour éviter toute stigmatisation de la maladie), l’agent infectieux qui somnolait entre deux écailles de pangolin ou sous l’aile hospitalière de chauves-souris, ou, allez savoir, dans l’antre verrouillée d’un mystérieux laboratoire P4, ainsi nommé donc, et par là, appelé à l’existence, ( le philosophe nous l’avait bien énoncé), notre vivant et rutilant virus, a aujourd’hui, totalement déstabilisé nos vies et par là, l‘ordre du monde.(cf, en exergue, la citation de Gusdorf)

Illustration de la morphologie des coronavirus. empruntée à Wikipedia.

Les péplomères, pointes virales en forme de massue ici colorées en rouge, créent l’apparence d’une couronne entourant le virion, lorsqu’ils sont vus au microscope électronique.

(*) Jérôme Salomon, Directeur général de la Santé. Déclaration du 23/04/20

Le choix du vieil Esquimau

« Il n’y a pas si longtemps de cela que vivait, sur la côte orientale du Groenland, un vieil Esquimau aux jambes paralysées. S’étant rendu compte qu’il n’était plus d’aucune utilité dans la communauté, il réunit ses enfants et ses petits-enfants et leur annonça qu’il se jetterait dans le fjord le lendemain matin. Le moment venu, le vieillard trainant ses jambes derrière lui, accompagné de tous les siens, descendit vers le bord de la petite falaise de glace qui tombait dans la mer encombrée de «floes». Bientôt, lui disaient ses enfants, bientôt tu retrouveras tous tes parents et tes amis dans le domaine des morts: bientôt tu ne souffriras plus du froid, bientôt tu n’auras plus faim ».

Eskimo

Ayant dit au revoir à sa famille, le vieil homme, aidé de ses fils, se jeta à l’eau. L’eau était froide et l’instinct de conservation reprenant le dessus, il se mit à se débattre. Alors sa fille cadette, celle qu’il aimait le plus et celle qui l’aimait le plus, ayant pitié de lui, lui cria: «Mets la tête dans l’eau, papa, cela durera moins longtemps».

Texte de Paul-Émile Victor, paru dans le Figaro du 3 juillet 1954

Dans la culture inuite, autrefois, quand la survie liée à la famine exigeait du groupe que place soit laissée aux plus jeunes, les anciens usaient donc de leur liberté pour choisir de continuer à vivre ou à mourir. Leur importait d’abord la prolongation de leur clan portée par les hommes et les femmes en âge d’en assurer la continuité. Avec l‘amélioration (?) du niveau de vie, y compris en ces terres du Grand Nord, ces périodes de grande détresse alimentaire ont dès lors disparu et avec elles, la nécessité de soustraire un ancêtre, pour fatigué qu’il puisse être, au reste de son clan.

Dans notre propre culture autrefois, pareil choix, en des temps difficiles, eût été bien sûr inenvisageable. Le serait-il davantage aujourd’hui, alors qu’un virus rusé menace la population mondiale?

Coronavirus — Wikipédia

La vieillesse par ailleurs n’existe plus guère, ou, lorsqu’elle devient trop difficile à gérer, se voit reléguée en des institutions spéciales.

Emprunté à Wikipedia.:Old Woman Dozing par Nicolas Maes (1656). Musées royaux des beaux-arts de Belgique.

L’âge, bien au contraire, établit un statut privilégié, libéré des contraintes professionnelles, donnant accès à nombre d’activités stimulantes, ludiques ou gourmandes. Toutefois, un extraterrestre qui observerait notre société, pourrait être amené à penser qu’elle n’est pas si différente de la culture inuite traditionnelle décrite ci-avant par Paul-Émile Victor.

En effet, malgré les chiffres prouvant que la létalité de la maladie touche principalement les personnes entre 60 et 85 ans, la majorité des gens appartenant à cette tranche d’âge, ne veut en aucun cas être protégée par un confinement plus long que le reste de la population. S’agirait-il, comme le vieil Esquimau, de sacrifier individuellement les jours restant à vivre? S’agirait-il ainsi de grossir les rangs de volontaires à l’installation d’une immunité collective susceptible d’arrêter la course d’un virus mortel? C’est ce que semble révéler les protestations véhémentes des plus âgés:

  • Moi, au nom de la liberté, personne ne peut m’empêcher de sortir!
  • Moi, au nom de l’égalité, je ne veux pas de cette ségrégation

Admirable! pense l’anthropologue extraterrestre.

Les sociétés appelées développées retrouvent donc les agissements des peuples premiers! Oui, admirable cycle qui maintient la vie sur Terre! Et les anciens de marcher crânement à la rencontre du virus. Et de plus, ils en sont heureux. Ils se sentent bien. Ils le répètent à l’envi. En pleine forme, disent-ils.

Était-ce parfois le cas de leurs congénères déjà atteints qui font déborder la capacité d’accueil des hôpitaux, qui épuisent un personnel soignant débordé, les infectent parfois, mais bien sûr, involontairement, sans aucune mauvaise intention ! Le virus est tellement contagieux! Ce n’est pas leur faute!

Coronavirus dans le Grand-Est : Plus de 3.000 personnes ...
image empruntée ici

L’extraterrestre est surpris. Le sacrifice collectif génère-t-il de réels bénéfices à la survie du groupe? Ou est-ce l’inverse? Pour quelles raisons en définitive, les gens âgés ne veulent-ils en aucun cas la protection du confinement prolongé que proposent les autorités? C’est qu’ils entendent avant tout, sortir pour jouir des mêmes droits et libertés que les plus jeunes. Mais, réfléchit encore l’extraterrestre, si leur revendication égalitaire conduit à asphyxier les capacités d’accueil des salles de réanimation, privant de leur accès d’autres malades qu’eux, et mettant en péril ceux qui soignent ainsi que leurs aidants, n’est-ce pas abandon de tout bon sens et reniement des principes-mêmes, fondateurs des sociétés modernes, dites démocratiques?

Cette liberté tant revendiquée, n’est-elle pas définie, se dit-il, dans le fameux article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, à savoir, « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. »?

Image illustrative de l’article Libertas (mythologie)
empruntée à Wikipedia: Libertas

De ce fait, n’est-ce pas nuire à autrui que de l’exposer à un virus inconnu? N’est-ce pas nuire à autrui que de risquer d’imposer une lourde charge de soins à des professionnels qui eux n’ont pas le choix?

Ainsi, contrairement à la vieillesse du « Vieil Esquimau », la vieillesse de ce pays-là, conclut l’extraterrestre, semble bien futile, bien inconsciente et sans respect du cycle de la vie. A vouloir nier l’inéluctable progression de la condition humaine pour vénérer le droit individuel à faire et à dire ce que bon lui semble, à s’interroger sans cesse sur l’âge légal d’entrée dans le grand âge, à vouloir profiter comme un dû, de tout, de ses propres privilèges considérés comme un droit absolu, et tout autant de ceux des autres générations, à trop emprunter le chemin de la déraison, la vieillesse de ce pays-là, n’a-t-elle pas oublié son rôle de passeur menant sa descendance, d’une rive à l’autre, quel que soit le péril et le coût de la traversée?

Charon et Psyché, Charon prend l’obole de la bouche de Psyché en échange de la traversée du Styx, John Roddam Spencer Stanhope, 1883. Empruntée à Wikipedia

Noli me tangere: ne me touche pas

Noli me tangere, ne me touche pas: La célèbre formule ne rejaillit-elle pas dans notre actualité brûlante?

Tirée de l’Evangile selon St Jean, la scène montre Marie-Madeleine, agenouillée, à la recherche du Christ dont le tombeau est vide. Sursautant à le voir apparaître, elle est si étonnée qu’elle n’en croit ni ses yeux, ni ses oreilles et le prend tout d’abord pour un jardinier. Revenue de sa méprise, elle tend alors la main pour toucher ce revenant d’entre les morts. Mais Jésus la repousse en prononçant ces paroles: Noli me tangere, c’est-à-dire, ne me touche pas .

Noli me tangere, Fra Angelico, 1440-41)

Pourquoi donc ces mains tendues qu’un espace sépare à jamais? Les savants ont à cet égard rivalisé d’exégèses. Qu’aurait-il pu se passer si Marie-Madeleine avait touché la main du Christ? Quel danger lui aurait-elle fait courir qu’il sait à temps éviter par le verbe? Et de quel danger pouvait-elle être, elle aussi, menacée? Comme on le voit, bien que totalement éloignée de son contexte original, la scène si souvent illustrée par les peintres à travers les siècles, semble pourtant traduire nos pratiques nouvelles issues des recommandations sanitaires les plus officielles afin de contrer la très redoutable épidémie de Covid-19 qui sévit à travers le monde entier… Ne me touche pas. Reste à une distance d’un mètre et la contagion ne passera pas.

Noli me tangere, Retable des Dominicains, Musée Unterlinden de Colmar, photographie lavieb-aile mai 2016.

Noli me tangere: ne me touche pas,
Retable des Dominicains, Musée Unterlinden de Colmar, photographie lavieb-aile mai 2016.
extrait du magnifique blog de Jean-Yves Cordier

Ainsi, à la faveur de cette grave crise sanitaire qui sévit aujourd’hui, voici qu’apparaît de façon récurrente, l’expression« distance sociale » pourtant peu usitée jusqu’alors.

E.T. Hall, comme je le rappelais dans mon article précédent, et comme le soulignait fort judicieusement l’article du Monde « Coronavirus : P comme « Proxémie » » du 23 mars 2020, avait en son temps rassemblé dans son ouvrage « La Dimension cachée », une partie de ses travaux portant précisément sur la relation entre la distance observée par deux individus en situation de proximité et la culture environnante. Pour ce faire, il s’était intéressé à l’organisation des files d’attente à l’arrêt d’un bus, par exemple, ou des queues pour obtenir tel ou tel rendez-vous. Culture du nord, aux espaces interindividuels plus larges que ceux du sud où sans attitude malséante, il est même possible de se toucher sans sans provoquer une réaction d’agressivité.

file d’attente, photo empruntée à Wikipedia

Inventeur du terme « Proxémie », que l’on peut définir comme l’organisation de l’espace quotidien par les hommes au sein d’une société donnée, selon des codes culturels inconscients, nul doute qu’il se serait vraisemblablement passionné pour l’intérêt grandissant du grand public à l’égard d’une notion rarement évoquée jusqu’alors. Mais là où les observations ds chercheurs de Palo Alto portaient sur les différences remarquées d’une culture à une autre, voici codifiée de façon universelle et légitimée par la science (cf les recommandations de l’OMS), la distance pouvant/devant exister entre deux personnes: un mètre. On ne se touche donc pas.

image empruntée ici

En deçà d’un mètre, il ne s’agit plus d’un acte de proximité indécente, ni de transgressions effrontées, ni simplement de l’ignorance d’une règle tacite de bonne conduite à l’intérieur d’une société, mais bien du franchissement d’une ligne rouge, sacralisée puisqu’elle sépare la vie de la mort annoncée.

tableau emprunté à Wikipedia dans son article sur la mort.

A un mètre de votre interlocuteur, vous aurez la vie sauve. A moins d’un mètre, vous risquez de la perdre et de vous transformer vous-même, en assassin potentiel.

Peut-on véritablement parler ainsi de « code social »? Ne devrait-on pas plutôt parler de code sanitaire ou même de code réglementaire d’évitement social? Car il ne s’agit plus, en effet de respecter le bon usage transmis de générations en générations, ce rituel ordinaire d’espacement entre individus totalement pratiqué hors du champ de la conscience individuelle et qui fixe la chorégraphie des comportements collectifs propres à une culture Il s’agit, au contraire d’une soumission à un nouveau code régi par la peur. Que cette peur soit légitime ou non, là n’est pas la question. La peur est d’abord peur de l’autre, vecteur d’un poison mortel que la proximité rend agissant. La peur, alors, dicte sa loi. La peur, alors, est incantatoire: Reste à distance d’1 mètre. Ne me touche pas.

Le lazaret d’Ancône est un bâtiment du XVIIIe siècle construit sur une île artificielle pour servir de station de quarantaine et de léproserie à la ville portuaire d’Ancône (Italie). emprunté à l’ article :https://fr.wikipedia.org/wiki/Distanciation_sociale

Mais plus tard, bien plus tard, lorsque les hommes auront oublié la grande pandémie de l’année 2020, lorsque le souvenir d’un virus portant couronne et sceptre mortifère se sera estompé, le fait de se tenir à 1 mètre de son interlocuteur deviendra-t-il un rituel totalement inconscient, marqueur généralisé de distance sociale sur tous les continents? La peur aura disparu et avec elle les raisons de nos comportements adaptés répétés à l’envi par la force de l’habitude. Aurions-nous sous les yeux et en temps réel, le fondement d’un rite sociétal régissant pour quelques temps encore l’organisation proxémique d’une culture planétaire? Quel beau champ d’étude pour Hall, Bateson et tous les autres membres du Collège Invisible de la célèbre Ecole de Palo Alto.

De la vie des mots: 2-Panique

Epidémie oblige, voici que panique, succédant au vocable psychose observé dans le billet précédent, apparaît obsédant au fil des relais médiatiques.

Qu’est-ce donc que ce mot étrange souvent précédé de verbes traduisant l’abandon forcé (à qui, à quoi?). Ne dit-on pas céder, succomber, s’abandonner à la panique, sous-entendant par là une forme de reddition et qui plus est, reddition contagieuse aux conséquences imprévisibles, comme aujourd’hui contre vents et marées, le stockage d’aliments pouvant conduire à leur pénurie.

Observons un instant les temps anciens.

Du temps ou le dieu Pan arpentait sentes et sentiers de l’Arcadie lointaine,

pâtres et pastourelles s’en couraient très loin en tous sens, au simple écho de sa flûte. Sonore, dissonante et criarde, très éloignée de l’actuel instrument portant son nom, suffisait-elle cependant, à créer un tel mouvement partagé de peur?

Car il s’agissait bien de cela, une peur viscérale devant un danger inconnu, disons-le sans hésiter, il s’agissait d’une vraie panique. Et le mot, comme on le voit, directement issu du dieu Pan, naît des conséquences de la crainte qu’il inspirait. Il faut dire qu’il était tenu pour responsable de tout ce qui faisait peur, grondements sourds émanant de la terre qui tremble, cymbales du tonnerre dans le ciel, De plus, « on dit aussi que quiconque le réveillait provoquait en lui une colère extrême qui ne manquait pas de créer une grande frayeur chez le fautif. Mais il pouvait aussi, sans raison apparente et surtout pour s’amuser, apparaître brutalement auprès des humains qui s’étaient perdus dans les bois pour les terrifier. Il s’agit donc de la figure allégorique d’un dieu qui trouble les esprits .. ».

Si ce n’était la flûte dont il aimait jouer et les bruits divers et assourdissants qu’il parvenait à créer, l’apparence-même du dieu, faisait fuir tout le monde. Sa propre mère, le découvrant à sa naissance, le trouva si laid qu’elle l’abandonna tout de go et déguerpit si vite qu’on en perdit sa trace jusqu’à ce jour, et de même, son nom!

Grâce au poète qui, se moquant des anachronismes et parlant de sa propre mère, les rendit universelles, les lamentations de la pauvre femme hanteront à jamais les antres et les bois?

Ah ! que n’ai-je mis bas tout un noeud de vipères,
Plutôt que de nourrir cette dérision !
Maudite soit la nuit aux plaisirs éphémères
Où mon ventre a conçu mon expiation !

Or, le maître des plaisirs de cette nuit maudite, serait, dit-on, Hermès, qui en père responsable et nullement incommodé par la laideur de ce nouveau-né curieusement pourvu de cornes, de poils et de pieds de boucs, l’emmena avec lui sur l’Olympe. Puis il invita l’ensemble des dieux, c’est à dire tous les dieux, d’où le nom de l’enfant, à le célébrer. (pan = tout, l’ensemble). Mais en grandissant ils se lassèrent et ne purent supporter sa laideur et Pan dut retourner aux pays des mortels où il créa, comme on l’a vu nombre de scènes de panique….

La panique qu’il inspirait était-elle justifiée?

Pan, 1925. Pan is the Ancient Greek god of shepherds, hunting and rustic music. From The Book of Myths by Amy Cruse, 1925

Image empruntée au site de France culture

Peut-être bien. On rapporte que bergers et bergères fuyaient ses assiduités.Toujours est-il que leur comportement de fuite était contagieux et que la seule apparition de Pan ou le moindre bruit semblant le précéder suffisait à semer la déroute.

L’emploi du mot dans son acception standard d’aujourd’hui renvoie ainsi sans trop de déformations à ses origines: Désignant en effet la réaction d’un groupe face à l’imminence justifiée ou non d’un danger, il semble donc qu’à travers l’emploi courant qui en est fait par les médias aujourd’hui, son sens se soit donc peu modifié au cours des siècles. Le dieu Pan hante encore nos campagnes. On notera par ailleurs qu’en plus d’évoquer la réaction terrifiée d’un groupe, il peut renvoyer également à une manifestation d’ordre individuel,

Description de cette image, également commentée ci-après
« Le Cri », tableau d’Edvard Munch (1893)
emprunté à Wikipedia

la fameuse »crise de panique », bien connue des médecins, se traduisant par des troubles physiologiques objectifs, induits par une peur intense ayant une cause justifiée ou non et se traduisant par des troubles physiologiques objectifs comme de la tachycardie, des tremblements, des sueurs froides, voire des évanouissements…

De la vie des mots: 1. psychose

.

Le mot « psychose », littéralement en grec, « anomalie de l’esprit », apparaît en 1845 sous la plume de l’Autrichien Ernst von Feuchtersleben. Il s’agissait pour lui de regrouper sous ce néologisme, un ensemble de troubles psychiatriques sévères désignés jusqu’alors par le mot « folie, parmi lesquels, une perception plus ou moins modifiée de la réalité, des hallucinations ou des délires accompagnés ou non de crises violentes.

Résultat de recherche d'images pour "douche psychose"
Photo du film d’HItchcock, relevéé sur ce site

En s’éloignant du mot folie à forte connotation anxiogène et péjorative dans son acception populaire, le terme de psychose est cependant tout autant générique, recouvrant, comme en son temps le vocable folie, un large éventail de pathologies, c’est à dire  » toute expérience délirante ou aberrante exprimée dans les mécanismes complexes et catatoniques de la schizophrénie et du trouble bipolaire. En outre, une grande variété de maladies liées au système nerveux central, causées par des substances étrangères ou des problèmes physiologiques, peuvent produire des symptômes de psychose. »

Or depuis l’apparition du coronavirus actuel, les médias emploient largement le terme de psychose pour qualifier le comportement du public. Que soit dans le discours oral : « Ne créons pas de psychose », « l’attente du stade 3 génère une psychose latente », ou dans les sous-titres apparaissant dans les bandeaux qui défilent en permanence sous les images: « Vers une psychose face au virus ? »,  » La psychose d’une pénurie », Le coronavirus crée la psychose », etc…on décèle aisément la distorsion sémantique.

SARS-CoV-2
Image emprunté à Sciences et Avenir

En effet, en réagissant aux informations concernant la menace d’une infection par un virus inconnu, la population (dans un sens général), contrairement à un épisode psychotique, s’inscrit totalement dans le principe de réalité. Pour se défendre de l’attaque virale, lorsqu’elle ne trouve pas le gel hydroalcoolique recommandé par les autorités, elle peut éventuellement en voler, comme elle peut de même dérober des masques à sa portée dans certaines officines médicales.

Certes, on est loin d’un comportement social fondé sur une éthique intériorisée et visant à permettre la survie du groupe. Ce qui compte à ce stade pour l’individu, c’est d’abord et avant tout le maintien de sa propre survie en adaptant le mieux possible, même en dehors des codes établis, ses besoins immédiats à la réalité d’un virus potentiellement mortel .

Même chose lorsque sont rapportés des comportements agressifs dans les transports en commun. Continuellement abreuvée de recommandations officielles, la population a saisi qu’il faut que chacun respecte une distance d’au moins un mètre pour éviter la transmission du virus et qu’il est nécessaire de se laver les mains en descendant du tram ou du train à l’aide du fameux gel hydroalcoolique. Le principe de réalité s’incarne une fois encore dans un comportement adapté au respect de du territoire, ici imposé par les autorités..C’est bien ce qu’on a expliqué à la population: « Vous devez être à un mètre de chaque personne. » Alors, on joue des coudes, on bouscule qui se trouve devant, qui se trouve derrière, on invective qui résiste. D’un point de vue éthologique, l’agressif ne fait que reproduire les réflexes archaïques indispensables à sa survie et au maintien des espèces. Respect du territoire! Respect de la sauvegarde de la bulle individuelle. Hall et

l’Ecole de Palo Alto, ne disaient pas autre chose dans leurs travaux sur la proxémie. Rien d’étonnant, donc, ni de pathologique. Et pas plus étrange ne le serait une réelle ruée sur l’approvisionnement. Mêmes réflexes archaïques absolument nécessaires à la continuité du règne animal.

Il ne faut donc absolument pas parler de psychose pour évoquer la notion de peur aiguë susceptible de provoquer des comportements ingérables pour l’ordre social, cela n’a aucun sens. Je le répète, la psychose est un état psychique en éloignement du réel. On peut certes parler d’une éventuelle peur, d’angoisse, de crainte. Encore une fois sans connotation péjorative et sans qu’il soit besoin de soi-disant rassurer une population dont le ressenti sera amplifié. » Qu’est-ce qu’on nous cache, à vouloir nous rassurer? »

L’explication du glissement sémantique, réside probablement dans l’anticipation (par les médias ou les autorités) de réactions potentiellement démesurées aux regards des réels dangers à affronter. D’où le franchissement de cette ligne ténue qui sépare la réalité de l’irréel et pourrait conduire à la psychose dans sa véritable acception: « On nous dit que ce n’est pas grave, alors pourquoi agissez-vous comme si c’était grave?. »

L’ambiguïté des réponses comportementales est directement issu des injonctions paradoxales. Merci Margaret Mead!

Portrait de Margaret Mead

Sur les messages en bandeau sur les chaînes d’info continue):

  • N’ayez pas peur d’envoyer vos enfants à l’école.
  • Fermer les écoles permet de freiner l’épidémie.

Ce sont des injonctions déstabilisantes! Certes, on a compris la réponse adaptée au cas par cas. Mais il n’en reste pas moins que le discours n’est pas cohérent. On a compris aussi que l’incertitude domine. On ne connait pas ce virus ni les conséquences ( sanitaires, économiques et sociales) que sa diffusion va produire en France et dans le monde entier.

Enfin, comme ce coronavirus est nouveau et reste encore énigmatique sur bien des aspects pour les scientifiques, malgré les avancées récentes, rien n’est pire que l’incertitude pour la foule en attente. Or l’incertitude, jointe aux informations contradictoires est susceptible de générer des comportements individuels de défense parfaitement adaptés à la menace sous-jacente, mais incontrôlables pour les autorités, que ce soit dans l’actuelle incoordination des pays ou au niveau de chaque individu composant la multitude…

Ce n’est donc pas la psychose collective qu’il faut craindre, mais l’information non adaptée, source de « bruits » et d’inévitables replis identitaires.

Ensuite, reste à soigner les victimes du coronavirus…mais c’est une autre histoire.

Concert d’automne

 Dimanche 29 septembre 2019, à 17h. Eglise Ste Aurélie. rue Martin Bucer. Strasbourg.

Elle joue du piano. Il joue du cor.

Lorsqu’ils jouent ensemble, ils forment le Duo Luar, Clair de lune en portugais.

Illustration Concert d'automne

Elle, c’est Caroline Sablayrolles. Lui, André Monteiro. 

Ils se sont rencontrés à Belgais, lorsque Caroline, répondant à l’invitation de Maria Joao Pirès séjournait dans le centre des arts créée par la grande pianiste pour y suivre ses cours, tandis qu’André étudiait au conservatoire tout proche de Castello Branco. Depuis, ils ne se sont pas quittés et la musique modèle leur vie commune. Enseignants  à Truchtersheim et à Wissembourg les deux musiciens donnent tous deux de nombreux concerts, en France et à l’étranger.

Puis, voici Levon Karapetyan, pianiste flamboyantt malgré sa cécité. D’origine arménienne, il joue souvent avec l’orchestre national de son pays d’origine ou encore avec l’orchestre philharmonique de  Saint-Pétersbourg. Il se produit en ce concert d’automne pour la première fois  à Strasbourg.

Au programme:

Caroline Sablayrolles:

Bach: Partita n°1 en si bémol majeur

Mozart: Sonate en la mineur

Duo Luar: 

Schumann: Adagio, allegro

Levon Karapetyan: 

Prokofiev: sonate n°7

Franck: Prélude et fugue

 

 

De la couleur des choses

ou petit exercice pour apprendre à utiliser word press…tout un monde

Rose, l’aurore du bout des doigts

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles ,

Tiens, où est passé

le jaune?

Le violet quant à lui, existe bel et bien,

certes, tout à la fin,

O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Oui, justement la lettre oméga, celle-là même qui du fond des âges tire son origine de l’alphabet phénicien O, voyelle elle-même issue, pense-t-on, d’un alphabet si ancien qu’ il remonte à plus de 3 500 ans, lettre probablement empruntée à l’Égypte dans un hiéroglyphe qui signifierait « œil »…oui, la lettre oméga, la dernière de l’alphabet grec est bien elle qui regarde et voit, mystérieuse et secrète, Annonciatrice des fins prochaines, celle qui nous attire irrésistiblement, améthyste enchâssée d’or..(pour les amateurs d’herméneutique ésotérique parodiée à l’envi!)

Mais le jaune?

le jaune orphelin,

porté par nulle voyelle hospitalière, parodique et vibrante,

la simple couleur jaune?

Plutôt portée dans la rue

aujourd’hui

endossée par le porteur

d’un gilet

jaune.

Rimbaud, dont ce n’était pas la couleur préférée s’en étranglerait de rire. Sans doute.

Et rose, l’aurore du bout des doigts…