Prendre un thé bleu à la Boite de Pandore: Caroline Sablayrolles et Chantal Serrière ont dédicacé leur livre « Avant le concert »

La Boite de Pandore, à Lons-le-Saunier, c’est une librairie dont les lecteurs de ce blog ont depuis longtemps poussé la porte. 2014_10_04 Pandore1

4 Octobre 2014.

Quand un samedi après-midi de grand beau temps incite les lecteurs à déserter la ville pour la cueillette de champignons au profond de la forêt jurassienne, les auteurs ne sont pas délaissés pour autant. Un thé noir servi dans une théière bleue par Laurent, le libraire, devient moment de grâce. La promotion du livre « Avant le concert » devient décidément insolite et savoureuse!

 

2014_10_04 Frédérique Pandore

Enchantement du cadre: Frédérique, l’autre membre du tandem que forment les deux responsables de la « Boite de Pandore », se tient devant un tableau lumineux de Marie Noëlle Rémy qui expose en ce moment à la librairie.

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Merveille supplémentaire de cet après-midi:  Le temps s’écoule sans hâte et grâce au passage en librairie de la dynamique association AMAC (qui par ses activités, fait se rejoindre musique et littérature), Caroline Sablayrolles retrouve le contact avec sa toute première professeur de piano à Strasbourg,  Françoise Claustre, vivant à présent dans le Jura. Une artiste et enseignante exceptionnelle qui lui a permis dès l’enfance de franchir le cap de son handicap visuel et d’aller de l’avant.

Enfin, cerise sur le gâteau, la présence des ouvrages illustrés par Nathalie Novi qui a exposé récemment ses oeuvres dans la salle où nous nous trouvons, permet de les  feuilleter avec délices.  Son dernier livre « Et si on redessinait le monde« a été  traduit en mots par Daniel Picouly. Bel exemple de créativité si l’on considère que l’illustrateur est le plus souvent celui qui s’adapte au texte. Bel exemple tout court de poésie graphique et textuelle. Pour tous les âges, un voyage à ne pas manquer.

Photos: Guy Serrière

 

 

« L’aveugle insensé qui voulait voir autrement », aux éditions Do-Bentzinger

Mon dernier livre, « L’aveugle insensé qui voulait voir autrement« , raconte une histoire vraie.

1957. Un petit garçon d’Alsace parcourt à bicyclette la route le menant  de  la maison de ses parents, à Haguenau, jusqu’au refuge du village de Trimbach, tout près de la frontière allemande, là où vit son grand-père.

Le petit garçon, c’est Gérard Muller. Aujourd’hui célèbre par les défis qu’il se lance  – Pékin-Londres en tandem, Chemin de Compostelle en solitaire afin de tester un GPS nouvelle génération pour l’autonomie des aveugles, appui à la recherche sur la cécité-  l’homme qu’il est devenu suscite admiration et espoir chez toux ceux qui l’approchent: ceux, tout d’abord, qui comme lui, sont atteints de cécité, mais aussi ceux devant surmonter un handicap, quel qu’il soit, et enfin, chez nous tous, qui nous croyons épargnés par la différence donnée à vivre au quotidien.

Voici une enfance ancrée dans un terroir que j’ai cherché à retrouver pour le restituer au lecteur, en écoutant Gérard, mais aussi en me rendant sur place, à Trimbach où vit encore Thérèse, sa tante, qui l’a vu grandir et affronter sa maladie. Et puis, pour tisser au fil des pages, les étapes d’une vie qui se lirait comme un roman,  j’ai rencontré Anny, son épouse. Antigone contemporaine, elle est celle qui guide dans l’ombre, celle sans qui l’impossible ne pourrait être tenté par son aventurier de mari. J’ai croisé également le regard éteint de jeunes aveugles que Gérard Muller a conviés dans son aventure au Brésil, afin d’y créer un Centre de Basse Vision.

Regard éteint, mais passion dans la voix. Ils m’ont raconté leur découverte de l’autre, là-bas, sur un autre continent et la misère et la splendeur d’un univers qu’ils ignoraient totalement. J’ai enfin approché les amis de Gérard Muller et les chercheurs engagés dans la lutte contre la cécité et enfin, le professeur Sahel, qui dirige l‘Institut de la Vision, à Paris, dépositaire de tant d’espoirs…

Faisant alterner les portraits des uns et des autres avec de courts chapitres évoquant le fabuleux roman de la recherche scientifique sur la rétinite, j’ai cherché, à travers ce livre, à rendre sensible au lecteur,  le parcours d’un homme que le verdict sans appel d’un jeune ophtalmo condamnait à une vie sans espoir. Du déni à l’acceptation de la maladie, de l’acceptation au dépassement de soi, «  l’aveugle insensé » devient peu à peu le héros d’une aventure exemplaire, comme en témoigne, par ailleurs, le prix reçu au festival du film de l’aventure de Dijon, en octobre 2012. Réalisé par Denis Roy, « Un défi sans les yeux » suit les pas de Gérard Muller, en solitaire, sur le chemin de Compostelle. Magnifique film empreint de poésie de drôlerie et d’émotion!

Les droits de cet ouvrage, accompagné d’un CD (texte lu par l’auteur), seront entièrement versés à la recherche sur la cécité.

Rencontre avec Gérard Muller et l’auteur de ce blog:

librairie Kléber, Strasbourg,

Samedi 27 octobre à 11 heures.

 

 

 

Ces librairies qu’on aime: Montbarbon à Bourg-en-Bresse

A présent située dans un ancien relais de poste, place Carriat, à Bourg-en-Bresse, la librairie Montbarbon résiste fièrement aux aléas des modes, du temps, et surtout, de la concurrence impitoyable des grandes surfaces à vocation dite culturelle.

Photo, G Serrière: Philippe Montbarbon devant le rayon des romans policiers

C’est une magnifique librairie qui déploie ses bibliothèques à travers deux étages. On peut y flâner tranquillement sans être dérangés, y découvrir un ouvrage inattendu, trouver bien sûr celui qu’on cherche, ou se faire conseiller par les libraires. On peut même s’arrêter un instant aux petites tables disposées sur le palier à mi-hauteur de l’escalier, en profitant de l’aubaine pour se laisser entraîner, comme en un conte de Lewis Caroll, de l’autre côté du  miroir, placé là, comme par hasard. Mais est-ce vraiment un hasard?

Les librairies comme celle-ci sont en effet des havres où l’esprit souffle. Qu’y a-t-il donc derrière ce grand miroir? Le reflet des livres bien entendu, mais peut-être également l’empreinte à l’encre sympathique des mots échappés de pages trop noircies? Ou l’esprit vagabond d’un auteur disparu? Ou encore l’ombre des voyageurs d’hier qui animaient ce lieu insolite: Les chevaux, en bas, qu’on étrillait pour reprendre la course du lendemain. Les voyageurs, eux, tout en haut, sous le toit en verrière qui existe toujours, éclairant les portes de ce qui fut autrefois les chambres du relais de poste.

Esprit du lieu. Esprits sans nul doute, aussi, de ceux qui fondèrent la librairie venant de s’y réfugier, trop à l’étroit qu’elle était, dans son espace au coeur du quartier piéton. Il fallait oser. Les cousins, Didier et Philippe Montbarbon, justement, ont osé. Pour que la clientèle se trouve à l’aise et continue à venir chercher le livre qui l’intéresse, nécessité était de s’agrandir en quittant son emplacement devenu trop exigu. Par ailleurs, au-delà du cercle du centre ville, deux grandes surfaces offraient leurs services aux parcours obligés, à la manière d’Ikea. Le public se laisserait-il entraîner ou suivrait-il le projet de délocalisation de sa librairie de proximité, hors du quartier piéton?

Eh bien le public a suivi. Envoûté par l’esprit du lieu. L’accueil du personnel est exceptionnel. Le pari de Philippe et Didier semble gagné.

Il faut dire que pour les habitants de Bourg, il ne saurait être question de quitter sur un caprice, cinq générations de libraires! Car le magasin existe depuis 1864. Jean-Marie Montbarbon, l’ancêtre de Philippe et de Didier, a reçu son « Brevet de libraire », signé de la main de l’Empereur Napoléon III, le 9 mai 1864! Précieusement conservé par les libraires actuels, le document ancre l’établissement dans les profondeurs d’une longue aventure.

Ainsi la libraire Montbarbon résiste. C’est ce qui la caractérise. Il faut dire qu’elle appartient au patrimoine individuel des autochtones. Chacun se l’approprie. Je vais chez « mon » Barbon, tu vas chez « ton » Barbon…Et les livres, chez ces Montbarbon-là, sont loin d’avoir dit leur dernier mot!

 

 

Ces librairies qu’on aime: La boîte de Pandore, à Lons-le-Saunier

Lons-le-Saunier. La Boîte de Pandore. C’est une librairie magique, un peu mystérieuse. On y déguste l’écriture comme on le ferait d’un vin jaune car ses voûtes de pierres sont celles d’une cave où dormiraient les trésors d’un terroir enchanté. Garder à l’esprit la proximité des côteaux dorés de Château-Châlon: A peine la portée d’une botte de sept lieux!…



Frédérique Maurice et Laurent Faussurier, les libraires, ont chacun leurs familles respectives et habitent Saint-Amour. Avant de s’associer, ils s’étaient aperçus, mais se connaissaient à peine. Il ont repris cette librairie de Lons-le-Saunier, située à une trentaine de kms de chez eux, il y a un an et demi. Par goût, justement. Par goût des belles et bonnes choses, comme on sait les savourer dans la région. Après avoir tous deux emprunté des chemins professionnels qui n’auguraient en rien leur actuelle vocation (Frédérique était enseignante, Laurent, régleur sur injection dans une usine de plasturgie), ils ont choisi de relever ce défi presque fou: devenir libraires!

Stages de formation pour l’un et l’autre. Passage dans d’autres librairies. Plongeon dans l’univers du livre a priori inaccessible. « C’est si difficile de sortir de sa tête les images qu’on se crée de soi-même, dit Laurent. Mes parents étaient des gens très modestes. J’ai passé un bac littéraire mais le monde des livres ne pouvait pas être pour moi. Pour vivre, j’ai opté pour les trois-huit. Ce que je ne regrette absolument pas. Au contraire. Mais à cinquante ans, j’ai enfin laissé de côté mes complexes et je me suis lancé ».

Frédérique, elle, évoque sa mère pour raconter son étonnant parcours:

« Ma mère a dû quitter l’école à 11 ans. Elle aurait eu la capacité de continuer pourtant. Elle s’est formée elle-même.Une véritable autodidacte. Le livre représente pour nous quelque chose de sacré. »

Comme une revanche sur les destins imposés, la démarche de Frédérique et Laurent n’est pas ordinaire. Tous deux insistent sur leur volonté de tisser des liens, de créer des passerelles. En ce moment, par exemple, dans la jolie petite salle réservée aux animations, se tient une exposition sur la reliure. Une autre fois ce seront les peintures d’artistes à révéler au public, ou encore un conteur qui viendra faire rêver petits et grands. Il s’agit bien de cultiver le désir et de réaliser le meilleur de soi. Alors le livre ouvre toutes les portes. Les auteurs sont reçus chaleureusement, le verre de l’amitié est toujours offert. Et les lecteurs se sentent chez eux, flânant, picorant les mots à travers les étals où les ouvrages sont offerts aux regards mais aussi à la gourmandise tactile. Les mains saisissent, reposent, feuillettent, palpent. Sans compter l’odeur du papier quand l’ouvrage est humé comme un mets dont on se délectera. Plus loin, les tout petits ont leur table où ils peuvent déposer les albums de leur choix et se laisser ravir par les images…

Tisser des liens, être auteur de sa vie, participer au monde des idées, sortir des considérations élitistes, voilà le pari de Frédérique et Laurent! Pari qu’ils gagnent chaque jour malgré la dureté du métier. Car un libraire se lève tôt. Porte de lourds cartons, déballe, range, gère, médiatise, conseille, compte, commande, réceptionne. Un libraire se tient debout, en homme libre. C’est un métier physique, l’envers du mythe. Mais qu’importe! La liberté conquise et la réalisation de soi valent tous les sacrifices partagés par les conjoints sans qui rien ne serait possible. Et le chaland dont nous sommes, poussant la porte de cette Boîte de Pandore, est conquis dès l’entrée. Pas étonnant! Il vient d’entrer dans une de ces librairies qu’on aime, ces librairies qui sont à elles seules nos lieux d’ancrages, nos havres, nos espaces de liberté, au coeur des soubresauts d’un monde devenu fou.

Photo de la Boîte de Pandore à Lons-le-Saunier, Guy Serrière
Photo carte postale de la rue de Bresse à St Amour empruntée ici

 

Portrait d’ailleurs et d’ici (6): Voltaire, François Cheng, et le jardinier de Vientiane

Vientiane, à la courbe du fleuve. Naipaul aurait pu également y arrêter sa plume. Capitale tranquille du Laos. Et de l’autre côté, juste en face, la ville thaïlandaise de Nong Khai. Il suffit de passer le « pont de l’amitié »…

Vientiane. Une petite rue calme qui conduit à l’une des rues principales en passant sous l’arche d’un temple.

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A l’autre bout, la rive du Mékong jalonnée de guinguettes. Fauteuils de plastique colorés. Tables recouvertes de toiles cirées. Les cuisinières s’affairent devant les barbecues où grillent les poissons fraîchement pêchés dans le fleuve, farcis d’herbes épicées et déjà enrobés d’une croûte de sel.

Au milieu de la rue, entourés de plantes, de fleurs et de bosquets, quelques bungalows en bois posés sur pilotis. Le jardinier, accroupi, taille un petit arbre. Et cela m’étonne, parce qu’au milieu de cet oasis verdoyant, ce petit arbre, desséché jusqu’au bout de ses branches, je l’avais remarqué, et je l’avais cru mort. Et je me suis dit que les apparences, encore une fois, sont trompeuses. chasse-fantomes.1270284429.jpgA moins qu’en ce pays, on sache comment faire pour rendre la vie aux plantes. En était-il de même pour les humains? Tant de chasse-fantômes tintinnabulent aux frontons des demeures! La vie, après trépas semble donc encore bien présente qui hante les vivants…

J’en étais là de ma rêverie aux contours flous, lorsqu’à mon passage, le jardinier se relève. C’est un homme à la silhouette fine. Long visage. Quelques rides. L’air doux et un peu fatigué. Le regard étonnamment joyeux. Il porte un T shirt bleu foncé. Si j’osais, je me pincerais. Car c’est François Cheng qui se tient devant moi. François Cheng, il y a vingt ans. Du moins tel que je me l’imagine il y a vingt ans.

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Il n’est donc pas étonnant, que le jardinier de Vientiane s’adresse à moi en français. Le sosie de l’écrivain pouvait-il ne pas parler français? Il me demande si je suis bien installée.

– Oui, très bien. C’est tellement joli ces bungalows entourés d’un petit jardin, en pleine ville.

François Cheng sourit. Je suis ravie de lui avoir fait plaisir en évoquant le jardin. Je m’étonne de son français parfait, sans aucun accent particulier.

– C’est normal, dit-il. J’ai passé huit ans en France. J’y ai fait mes études. J’ai pu avoir une bourse. Elles étaient très rares à cette époque. Juste avant 75 . Il n’y en avait que trois. J’ai obtenu l’un d’elle. C’est une famille de Lisieux qui m’a accueilli. Au début, il ne s’agissait que d’un accueil pour une mise à niveau linguistique. Et puis ils m’ont adopté comme un enfant de la famille. C’était une famille très catholique. Très pratiquante.

Je souris et le jardinier sourit aussi.

– Evidemment, à Lisieux!

– Oui, il ne pouvait pas en être autrement. Aussi, je les ai accompagnés à la messe très souvent.

-Mais vous êtes bouddhiste?

– Aucune importance! C’est très intéressant d’observer les pratiques chrétiennes dans une province française. Vous savez, la vie n’est pas très différente de celle d’ici.

– Vraiment?

– Oui, vraiment. Le tissage des liens familiaux et amicaux. Les réseaux de province, si différents de ce qu’on peut observer à Paris. Le calme. Les rituels. Comme ici. D’ailleurs, il y a des coins de province française partout dans Vientiane.

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Je m’étonne que cela soit possible. Les Français ont été des colons ici!

– Pas tout à fait, rectifie le jardinier. Les Français sont arrivés parce que nous les avons appelés. Ce n’est pas du tout la même chose.  Rien à voir avec l’Algérie ou le Vietnam. Il s’agissait d’un protectorat. Et nous avons apprécié de ne pas être dévorés soit par la Thaïlande, soit par le Viet Nam! Ce que nous pouvons regretter, c’est le manque de réel intérêt de la France à l’époque, son peu de soutien à l’économie du pays.

Le jardinier François Cheng est en fait le propriétaire des bungalows. Juriste, il a terminé sa formation aux Etats-Unis. Il me racontera l’histoire du Laos, comme s’il en avait vécu chaque page. Il revient à ses voyages. Moi à ma fascination pour cet ailleurs d’ici qui m’inciterait à y planter racine.

Le jardinier sourit:- Les choses sont semblables, dit-il. Chez vous vous trouverez ce qui est ici…et de toute façon, ajoute-t-il en clignant légèrement son oeil gauche, rappelez-vous Voltaire. Et taillant d’un coup bref, la brindille trop sèche du petit arbre qu’il soigne, il ajoute en ponctuation:

–  Il faut cultiver son jardin .

Ne croyez nullement que ce texte est une fiction. Le jardinier de Vientiane, sosie de François Cheng et disciple de Voltaire existe bel et bien. Sa silhouette reste ainsi, non photographiée. Absorbée par ce moment d’échanges tout aussi réels, je n’ai pas pensé un instant à sortir mon appareil.

Mais voici l’adresse où vous pourrez, peut-être, le rencontrer.

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Dernier ouvrage lu avant notre départ en Asie, le livre  de Madeleine Bertaud (qui l’avait présenté à la Librairie Kléber), permet une bonne compréhension de l’oeuvre de François Cheng.

Photos: G. Serrière