Albert Jacquard est en lui-même la matière de son oeuvre

Strasbourg. Vendredi 18 avril. 17 heures

Salle blanche de la Librairie Kléber .

Albert Jacquard invité par la « Ligue des Droits de l’homme »

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L’écriture de la « Petite philosophie  » d’Albert Jacquard publiée à présent en Livre de Poche, possède en commun avec la « Petite musique de nuit » de Mozart, la grâce de ces oeuvres qui, pour traiter de sujets graves, sont néanmoins accessibles à tous.

La Petite Musique de Nuit K. 525 en sol majeur (Eine kleine Nachtmusik en allemand) est une sérénade pour quintette à cordes (violon I & II, alto, violoncelle et contrebasse), composée par Wolfgang Amadeus Mozart en 1787.

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Son premier mouvement comporte l’un des thèmes les plus célèbres de la musique classique. Reprise, pour ne pas dire rabâchée à toutes les occasions, dans les halls d’hôtels ou de supermarchés, et jusque dans les sonneries des téléphones portables, cette sérénade d’un quart d’heure a pourtant été composée au moment de la mort du père de Wolfgang. Elle va bien au-delà des contraintes que lui impose le genre et son écriture est d’une extraordinaire rigueur. L’auditeur sincère saura vite repérer la mesure de la perfection de l’allegro initial ou du rondo final.

« La petite philosophie » d’Albert Jacquard (ouvrage poids-plume que chacun devrait porter sur soi -5 euros 70!- C’est dire combien le coût est à la mesure du titre annoncé!) me fait penser à la sérénade de Mozart. Si évidente et claire, elle est sans cesse grapillée, de citations en citations, jusqu’à laisser croire parfois à un raccourci simpliste, comme l’exprime maladroitement, Huguette Planès, chargée de questionner A. Jacquard dans l’ouvrage.

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« En page 229, Albert Jacquard estime en effet qu’”il serait judicieux de ne pas rendre obligatoire l’usage de l’anglais et de donner sa chance à l’espéranto”, ce à quoi Mme Planès répond : “Je ne partage pas ce point de vue. Une langue qui n’a pas d’histoire, une langue simple, ne serait pas véritablement une langue. La langue, c’est la pensée. Mais je suis d’accord pour dénoncer la suprématie de l’anglais.” Commentaire non seulement superflu, mais infondé. C’est tomber dans l’irrationnel et le simplisme que d’en arriver à une telle déduction. » cf l’article en question.

Mais A. Jacquard incarne au-delà de cela – c’est si étonnant à le lire et encore plus à l’entendre- une de ces figures humanistes qui l’apparente à Montaigne , Thomas More, Erasme en leur temps. Nous en rendons-nous vraiment compte?

Car on croit trop souvent que le mot humanisme désigne une disposition à la bienveillance pour la communauté humaine, une vague bonté auréolée de valeurs chrétiennes dont on sait qu’elle sera de toute façon sans effet. Mais humanisme ne veut pas dire cela. L’étymologie latine ( humanisme vient de humanitas, qui désigne l’homme mais aussi la connaissance humaine, sa culture, en art, à travers les sciences, etc..) fait de l’humaniste, tout d’abord un homme en quête de connaissance, voire un savant. Ce qu’est initialement Albert Jacquard: Un savant penché sur les mystères de la génétique .

L’humaniste est aussi, selon l’étymologie, un homme que le passé passionne afin de questionner le présent. Il se penche sur la culture de ceux qui l’ont précédé et s’interroge lucidement sur la condition humaine en général. C’est également la démarche d’Albert Jacquard. Expliquant inlassablement, au fil des mots de ses livres, ou de sa voix un peu fatiguée et monocorde, émouvante, le danger de la compétition effrénée, de la soumission aux intérêts particuliers, du pillage de la planète…Plaidant sans cesse en faveur du regard à porter sur l’autre, pour l’abandon du « je » en faveur du « nous »…

Montaigne, pour définir ses « Essais », expliquait ainsi qu’il était « la matière de son livre ». Et plus loin, justifiait la démarche en affirmant: « Qui se connaît, connaît aussi les autres, car chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition ». (Livre III, chapitre 2). De la même manière, notre contemporain Albert Jacquard s’offre tout entier dans son oeuvre. De son destin singulier au regard porté sur l’autre. Convaincre et encore convaincre. Par la raison, par la parole, par l’exemple et l‘engagement répétés. Pour protéger la vie humaine, il y a urgence et nécessité à ne pas reproduire la société telle qu’elle est.

Fi du politiquement correct! Encore une fois, il y a urgence à ne plus accepter l’inacceptable, les sans-logis dans les rues de France ou d’ailleurs, l’école détournée de sa vocation à former la communauté de demain, la société sans raison ni éthique. Utopie! Il veut bien assumer la revendication utopique qui devient la seule voie pour sauver l’humanité du désastre annoncé.

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Utopie? N’est-ce pas ce mot qu’avait inventé un certain Thomas More à partir du grec ou-topos signifiant lieu du bonheur (du grec « eu »: bien, heureusement et « topos »: lieu, endroit)?

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Utopia.gravure d’Holbein. 1518.

Photo: Albert Jacquard et Claire Lévy-Virolent, professeur de sociologie à l’Université à Paris 8-Saint-Denis. Auteur de « Logement précaire en Europe ». Ed. L’Harmattan.

 

Michel Serres: Quand les putains d’Alexandrie gravaient leurs noms sous leurs sandales…

Strasbourg. Samedi 12 avril. 17h.

Salle blanche de la Librairie Kléber.

Michel Serres , présenté par Guy Chouraqui , parle de son livre:

« Le Mal propre « 

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« Le tigre pisse aux limites de sa niche. Le lion et le chien aussi bien. Comme ces mammifères carnassiers, beaucoup d’animaux, nos cousins, marquent leur territoire de leur urine, dure, puante; et de leurs abois ou de leurs chansons douces, comme pinsons et rossignols.

Marquer: ce verbe a pour origine la marque du pas, laissée sur la terre par le pied. Les putains d’Alexandrie , jadis, avaient coutume, dit-on de ciseler, en négatif, leurs initiales sous les semelles de leurs sandales, pour que, les lisant imprimées sur le sable de la plage, le client éventuel reconnaisse la personne désirée en même temps que la direction de sa couche. Les présidents des grandes marques reproduites par les publicitaires sur les affiches des villes jouiront sans doute, ensemble, d’apprendre qu’il descendent en droite ligne, comme de bons fils, de ces putains-là. »

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Ainsi commence le dernier livre de Michel Serres, « Le Mal propre » (éditions Le Pommier ), dont le sous-titre « Polluer pour s’approprier  » annonce la teneur. Faisant totalement partie du règne animal, l’homme ne déroge pas à la règle de marquage de son territoire. « Les pollueurs salissent le monde pour se l’approprier. Rien de changé depuis les chiens et les tigres », énonce la quatrième de couverture. « Comment pollue-t-on? Nous commençons à le comprendre. Mais pourquoi polluer? ce livre répond à la question. Attachées seulement aux questions de chimie et de médecine, les études actuelles sur l’environnement négligent ces projets, simplement humains d’appropriation. Nous pouvons changer nos intentions. »

Adoptant la démarche de l‘éthologue pour ancrer sa réflexion sur « les fondements vécus du droit de propriété », la pensée de Michel Serres chemine sereinement d’une discipline à l’autre. Le philosophe bouscule Rousseau et ses certitudes du « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes ». Le linguiste dépoussière (avec quel talent!) « le sens peu connu de quelques mots ».

Un exemple: « Lieu, donc, qu’est-ce à dire? Fastueuse et peu connue, son étymologie, le latin locus, désigne l’ensemble des organes sexuels génitaux de la femme: vulve, vagin, utérus…(Ernout et Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine…ceci pour donner des gages aux lecteurs qui croiraient à un fantasme de ma part) ».

… »il existe au moins trois lieux fondamentaux: l’utérus, le lit, le tombeau…Habiter hante donc les niches nécessaires aux moments de faiblesse et de fragilité: l’état embryonnaire, le risque de naître, la petite enfance au sein, la caresse dans l’oblation amoureuse, somme, paix, repos…resquiescat in pace; vie foetale, acte d’amour, noir de la tombe, horizontalité de la nuit. »

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Mais le rapport que Michel Serres entretient ainsi avec les mots, leurs formes, leur histoire, les paradoxes qu’ils véhiculent (étrangeté de la relation entre le sale marquant ce qui nous est propre!) est celui d’un poète. Sa démarche évoque parfois celle d’un Bachelard où ne se décelle pas de frontière entre la langue de l’intelligence scientifique et celle de la poésie.

L’homme engagé également apparaît. Peut-être faudrait-il dire l’homme en colère, l’homme indigné, l’homme révolté. Pas de langue de bois pour dénoncer la façon dont nous sommes « possédés par lesdits expanseurs d’images, déchets picturaux; de sons, déchets de langue; de répétitions, déchets de penséebref par ces ordures audiovisuelles si aisément transformables en argent, lui-même si aisément transformable en déchet ». Et de revendiquer lors de sa présentation: « Je suis un tagueur » Je pollue mes pages avec mes mots…Ma page, mon tag de rage. » Et dans son livre: « Entendez donc, comme moi, la plaidoirie, vive, du tagueur, révolté, traîné même quelquefois devant les tribunaux contre les publicitaires, honoré, légal, dominant, payeur… »

Je ne sais si vous l’entendez, vous, cette harangue vive du tagueur, mais je vous assure que le public entourant Michel Serres, en cette fin d’après-midi tout-à-coup printanière, dans la salle blanche de la Librairie Kléber, en a bien perçu la vibration.

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Et lorsque malicieusement, Guy Chouraqui (qui animait la rencontre et dont je reparlerai prochainement), a posé cette dernière question: « 

-Vous utilisiez un style extrêmement dur, sérieux, pas facile d’approche. Comment, pourquoi et quand avez-vous évolué vers ce style allusif, léger, vivant, provoquant, stimulant?

Le sourire au lèvres et sans hésitation, Michel Serres a répondu:

-Ah! Mais la jeunesse. C’est la jeunesse qui me l’a permis!

Michel Serres, né en 1930, est membre de l’Académie française, professeur à Standford University , auteur de nombreux essais philosophiques et d’histoire des sciences.

 

 

Mise en perspective, vous avez dit perspective: Festival Mitteleuropa, la revanche du raifort sur les frontières d’Europe

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Si d’aventure, vous dégustez un pot-au-feu, dans n’importe quelle bourgade de l’une de ces régions bleutées, il vous sera servi, entre autres condiments, avec du raifort.

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« Si l’on parle en français de « Mitteleuropa », c’est bien que la notion géographique d’Europe centrale n’est pas une traduction suffisante du mot allemand. Celui-ci désigne, en dehors du contexte de la géopolitique, une représentation « géoculturelle » du rôle de la langue et des créations littéraires et intellectuelles allemandes dans cette région située au milieu de l’Europe. L’identité culturelle de cette autre Europe aura d’abord été définie par la littérature.(…)« 

définition empruntée à l’Encyclopédie Universalis .

Ecoutons Jacques le Rider:

« Pourquoi parle-t-on et écrit-on la Mitteleuropa souvent entre guillemets et en italique ? Pourquoi ce sentiment d’étrangeté ? Depuis le fameux livre de Friedrich Naumann qui lança le mot, la Mitteleuropa désigne cette autre identité européenne dont les contours correspondent aux présences allemandes à l’Est. Empires et projets géopolitiques, colonisation et diffusion de la culture allemande, conquêtes, annexions, exils et expulsions, liens supranationaux et déchaînements racistes ont marqué la Mitteleuropa du Moyen Age à nos jours. »

« La notion historique et géopolitique de Mitteleuropa ne correspond pas à une réalité géographique clairement définissable. Elle conserve par essence des contours flous et variables suivant les conjonctures. »mitteleuropa-que-sais-je.1207044237.jpg

Revenons à notre festival en Alsace. C’est à Schiltigheim que bat le coeur des activités culturelles autour du thème:

« Le festival Mitteleuropa, qui, comme le raifort, plonge ses racines musicales, poétiques et littéraires en Europe de la Russie jusqu’en Alsace, fête ces jours-ci son 20e anniversaire, avec l’heureux sentiment d’avoir vaincu quelques frontières. »

Présentation empruntée au site de TV5 .

Relayé par la Librairie Kléber , le festival a permis, entre autres auteurs, d’accueillir (dans la célèbre Salle blanche), Jacques le Rider qui a présenté son livre « L’Allemagne au temps du réalisme » (ed. Albin Michel) , Josef A. Oliver , un des poètes très prometteur de l’espace germanophone et Julien Hervier qui a établi et annoté l’édition des tomes 1 et 2 en Pléiades (éd. Gallimard) des « Journaux de guerre » de Ernst Jünger.

Cette mise en perspective des hommes dans l’histoire européenne et mondiale, l’approche nuancée (loin de la pensée unique toujours si insidieuse et difficile à identifier), des parcours individuels, de la mouvance de la pensée, cette nécessaire mise en perspective, est essentielle au décryptage de notre propre environnement. Puissent les amoureux des mots que nous sommes être capables d’entendre le sens qu’ils véhiculent pour nous garder d’être les garants d’un inconscient collectif toujours prompt à nous transformer en va-t-en guerre, la fleur au fusil.

 

Jean-Claude Carrière, « Le cercle des menteurs » et le trésor des histoires.

Strasbourg. Vendredi 28 mars.

Salle blanche de la Librairie Kléber. 17h30.

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C’est l’histoire d’un homme riche et d’un homme pauvre au pied d’une colline.

L’homme riche emmène son fils sur la colline. Arrivé au sommet, il étend le bras, et, désignant le paysage, dit:

– Regarde, tout cela t’appartiendra.

L’homme pauvre emmène également son fils sur la colline. Arrivé au sommet, il étend le bras, et, désignant le paysage, dit:

– Regarde.

C’est tout. L’histoire s’arrête là. Silence.

Et vous? Vous appropriez-vous le paysage? L’emportez-vous avec vous en le photographiant? Est-il à vendre et l’achèterez-vous? Ou vous sentez-vous contemplatif, méditatif, devant son étendue?

L’avoir et l’être…

Je rapporte cette histoire avec mes propres mots. Racontée en ouverture à la discussion du jour, par le savant et non moins malicieux Guy Chouraqui , elle est extraite du recueil « Le cercle des menteurs » dont Jean-Claude Carrière vient de publier le tome 2 .

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Jean-Claude Carrière, qui est aussi l’historien et le romancier de « La controverse de Valladolid » , le scénariste de « Belle de jour » (six films réalisés avec Bunuel), du « Tambour » de Schlöndorff, de « Valmont » avec Milos Forman, etc.. Jean-Claude Carrière aime, comme on le voit, l’écriture sous toutes ses formes.

Les histoires qu’il nous donne à lire dans ce qu’il appelle des « Contes philosophiques du monde entier » (chez Plon) , sont le plus souvent transmises oralement et parvenues jusqu’à nous, traversant les frontières et le temps, parfois aussi vieilles que l’humanité. Elles prennent la forme de ces histoires drôles qu’on raconte à la fin d’un repas entre amis. On n’y prend à peine garde et pourtant…

Mais écoutons l’auteur à travers un passage emprunté à sa préface: « Beaucoup de nos amis et nous-mêmes sans doute, commencent par dire: « Il est arrivé une chose extraordinaire à mon oncle, ou à telle personne que je connais. » Et ils racontent alors, en un mensonge étrangement sincère, une histoire vieille de plusieurs siècles, dont on ne peut pas dire qui l’a vécue, ni qui l’a inventée. »

« C’est l’histoire d’une dame, rappporte encore le présentateur, Guy Chouraqui, qui nous fait part de l’un ou l’autre de ces contes, glané dans le florilège de Jean-Claude Carrière,

C’est l’histoire d’une dame assise sur un banc avec un chien à côté d’elle.

Un homme passe. Il regarde la scène et dit à la dame:

-Est-ce que votre chien est gentil?

-Oui. tout à fait. Mon chien est très gentil.

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L’homme s’approche alors, caresse le chien qui lui mord la main.

– Mais, s’indigne-t-il, vous m’aviez dit que votre chien était gentil! Et il m’ a mordu!

-Certainement. Je confirme. Mon chien est très gentil. Mais celui-ci, c’est le chien de ma soeur.

Voilà qui incite à la précision linguistique. De qui parle-ton? Possessif et démonstratif ne font pas bon ménage, semble-t-il. Ce chien n’est pas « mon » chien etc…

Bref, les histoires qui jallonnent notre vie sont autant « de pièces de monnaie qu’on se passe de l’un à l’autre et qui à la fin forment un trésor. »

S’il vous plaît, alors, passez la monnaie, entrez dans le cercle des menteurs de tous les âges, participez à la quête, racontez vos histoires, afin que nous continuions à nous enrichir chaque jour un peu plus , tous ensemble.

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Place aux sciences. Le roman de la forme de l’univers: Jean Pierre Luminet dans « La discorde céleste »

Strasbourg. Jeudi 27 mars.17 h30.

Salle blanche de la Librairie Kléber .

Place à la science ce soir. Place, même, aux savants.

Jean-Pierre Luminet , (écoutez-le sur ce site ) astrophysicien de renommée mondiale , est aussi un homme d’écriture et un pédagogue. Le voici entouré de Guy Chouraqui et de son complice, Philippe Dumas, venus l’interroger sur son dernier livre. Un roman! Son titre: La discorde céleste (éditions J.C. Lattès ).

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« En 1600, deux hommes exceptionnels vont se rencontrer et révolutionner notre vision du monde. Ils vont contribuer aux premiers soubassements des sciences modernes. Leur nom : Tycho Brahé et Johann Képler . Nous sommes à l’heure où la Terre est sur le point d’être éjectée du centre de l’Univers pour être remplacée par le Soleil.

Tycho Brahé est né au Danemark. Jouissant d’une grande fortune, il a fait bâtir le plus grand observatoire de tous les temps sur l’île de Vénusia. Ainsi, accumulera-t-il des milliers d’observations célestes d’une précision jamais atteinte jusque là. De ces observations, il proposera un système planétaire dans lequel la Terre restera au centre de toute chose. Johann Képler est né en Forêt Noire. Pauvre, à la santé fragile et aux aspirations mystiques, il a une obsession : Découvrir la grande Harmonie du monde. Fort de ses grands talents de mathématiciens il cherchera à démontrer sa propre « vision » ; mais pour cela il a un grand besoin d’entrer en possession des observations de Tycho. »

Quand un savant connaît pleinement la force des mots et sait de plus nous la faire partager, alors, « l’honnête homme » qu’il est pleinement, (c’est à dire cet homme dont la culture est étendue au-delà des frontières établies habituellement entre les diciplines et dont il sait faire usage sans flatter sa propre vanité- depuis Freud, on parlerait d’égo-) ce parfait « honnête homme », donc, parvient à nous toucher profondément et à nous faire voyager en tout émerveillement, à travers la forme immobile et mouvante de l’univers. De quoi faire tourner bien des têtes!

Hélène Cixous: Qu’en pense Zohra?

Strasbourg. Salle blanche de la librairie Kléber. Samedi 18 janvier. 17heures.

sxous.1200935932.jpgHélène Cixous arrive. Quelque chose de Barbara dans l’épure du visage, la gracilité, le noir du damier qu’elle porte pour se vêtir. Comme à l’accoutumée un présentateur est là qui doit animer la rencontre. Généralement très effacé. Quelques mots pour permettre à l’écrivain présent de parler de son oeuvre. En l’occurence, il s’agit ce soir d’une présentatrice, annoncée poète sur le programme. Les deux femmes se préparent, face à un public très attentif. Elles sortent des papiers de leurs sacs à mains. Un stylo. Elle enlèvent leurs manteaux. Elles se concentrent sur leurs feuilles de papier. La présentatrice prend la parole. Elle semble intimidée. Elle tient ses feuilles devant elle et commence à lire une histoire à elle, une histoire d’Isabelle au pluriel, la première ayant été son professeur de français pour aboutir à Isabelle Cixous. La présentatrice continue toujours à parler d’elle. Les feuillets entre elle et nous sont nombreux! Elle parle enfin du livre de la dernière Hélène, de son rapport à l’Algérie, guette parfois un mouvement complice chez l’écrivain présentée et admirée. Reconnaît-elle un indice dans ce laborieux énoncé? Aucun signe en tout cas. Hélène Cixous fixe ses propres documents. Puis, c’est son tour.

Hélène Cixous parle. C’est une magicienne. La musique de cette voix légère. Comme chez Barbara. Décidément , je ne peux me défaire du rapprochement entre les deux femmes. C’est Circé. Sans connotation maléfique.

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Circé pour les pouvoirs féminins, la force des mythes. Elle envoûte, transforme nos pensées, nous emporte dans la volute de son phrasé, la scansion des mots secoués. Nous sommes dans la mer, cette Méditerranée qui sépare les mondes, dans le temps qui mène à son île, à Alger, à Osnabruck que sa mère allemande d’origine juive a dû fuir, ou peut-être à Strasbourg où sa mère est arrivée. Sa mère morte, si vivante. Sa mère qui est le temps lui-même. « Qui dort, d’ailleurs à 300 mètres d’ici », dit-elle. Et nous nous demandons où? Quel cimetière à 300 mètres de la place Kléber?

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Devant nous il y a donc une magicienne, mais aussi une petite fille qui pleure. De sa voix si légère. Souffrance…sous-France, comme son Algérie dira-t-elle. Et puis il y a encore une femme qui se cache, qui brouille les pistes. Et aussi une femme qui rit. Qui rit vraiment, gourmande gardienne du trésor des mots. « Si près ». Titre de son dernier ouvrage. « Jouez un instant avec moi, » dit la femme qui rit au public. « Si près, c’est aussi cyprès, l’arbre des cimetières, si près des cyprès, si près de la terre d’enfance » (elle est née à Oran en 1937). Elle est de là-bas, sans pourtant être dedans. L’Algérie qu’elle porte ne lui appartient pas. Tant de souffrances autour de l’Algérie et le poids de racines déracinées!

Il y avait dans sa classe au lycée, en Algérie, Zohra Drift: « Mon autre moi-même ». Elle ajoute: « Je suis, moi, au premier rang, là où il faut être, à la première place. Les yeux sur le prof. En diagonale, en symétrie, à l’autre bout de la classe, Zohra, elle, se trouve là. Chaque fois que le prof énonce quelque chose qui me renvoie à la conscience politique aiguë que j’éprouve, je me demande: elle, Zohra, elle, dedans, qu’en pense-t-elle? »

Photo empruntée à http://www.desfemmes.fr

Tableau de Circé: Circé offrant la coupe à Ulysse, par John William Waterhouse

Lire la critique de « Si près » sur Livre Evenement

Trois hommes devant la librairie, par Kathrin Kienel-Mayer

La première nouvelle concernant le thème des librairies est écrite par Kathrin Kienel-Mayer. Kathrin est autrichienne. Sa langue maternelle est l’allemand, mais elle est passionnée par l’éciture en français qu’elle a étudié pendant ses études et qui lui offre, dit-elle, une sorte de distance. Elle a participé à mon atelier viennois et a écrit ce texte qu’elle nous permet de lire aujourd’hui.

La démarche de Kathrin était très originale. Dans la maison d’un ami, en rangeant avec lui un placard, elle trouve un carton de photos de très grande qualité appartenant au père de cet ami. Elle interroge alors en profondeur et de manière presque obsessionnelle ces clichés, ce qui lui permet de réinventer un univers qu’elle n’a bien sûr pas connu. Elle croise en même temps le questionnement sur sa propre démarche d’écriture. Ecrire, comme on tisserait la toile d’un décor inconnu, avec les mots d’aujourd’hui!


Trois hommes devant la librairie

Trois messieurs élégants portant de longs manteaux et des chapeaux gris ou noirs regardent la vitrine d’une librairie fermée. On est à Vienne pendant la Seconde Guerre Mondiale, en automne ou en hiver puisqu’il fait assez froid et que le pavé est encore humide de la pluie tombée auparavant.librairiekatrin.1173424323.jpg

La librairie a deux vitrines. L’entrée se trouve au milieu d’elles, placée dans un renfoncement de la façade et accessible par quelques marches. Une grille d’une hauteur d’un mètre environ relie les vitrines et barre l’accès à l’entrée. La librairie est donc fermée. Une lumière assez forte – venant du soleil ou plutôt d’un réverbère – éclaire les livres. En même temps la lumière semble faire tomber les silhouettes des trois hommes en longues ombres.

Le photographe a fait une mise au point sur la vitrine de gauche. Elle est assez grande, large de deux mètres, haute d’un mètre et demi au moins et d’une profondeur d’un mètre. Sur sept à huit étagères vitrées, des livres sont disposés à l’étalage et remplissent la totalité de la vitrine: Une douzaine de livres par rangée en plus des ouvrages disposés au sol de la vitrine, cela fait alors une bonne centaine d’ouvrages.

Presque tous ces livres portent des titres liés à la guerre et à l’Allemagne comme Wir zogen gegen Polen – « Nous partîmes vers la Pologne », Ölkrieg – « Guerre de pétrole », Deutsche Frauen – « Femmes allemandes », Die Kriegsmarine – « La marine de guerre ». La moitié des titres apparaît en écriture gothique. Les photos et illustrations sur les couvertures montrent des pilotes, des soldats, des officiers, des avions et des aigles.

Tous les livres portent en haut à gauche un petit morceau de papier blanc placé entre les pages pour indiquer le prix, qui est de 2 à 7 RM – pour la plupart d’entre eux. Dans la partie droite de la vitrine (derrière laquelle on peut imaginer que se trouve l’entrée), il y a une carte de l’Europe collée sur la vitre.

A la hauteur du regard de l’homme qui se tient à gauche, celui aux cheveux déjà blancs, manifestement le plus âgé des trois, portant costume, manteau et chapeau gris avec un ruban noir, s’étale une vingtaine de volumes, les seuls dont on ne voit que le dos. Au-dessus se trouve un panneau blanc, sur lequel est écrit à la main:

ALLE 65 BÄNDE VORRÄTIG, JEDER BAND RM 3.80

« Tous les 65 volumes sont en stock, chaque volume est à RM 3.80 ». Il s’agit donc du Reichsmark, et probablement ce sont les livres de Karl May qui sont ainsi étalés.

L’homme du milieu, au chapeau et ruban sombres, au pantalon et chaussures noirs, en manteau gris, façonné et lourd, regarde, lui, des titres au sol de la vitrine. Il croise les mains derrière son dos, sa main gauche posée dans sa main droite.

Le regard de l’homme à droite est attiré par quelque chose à terre. Il porte également un chapeau noir, ses cheveux sont très courts. Nuque rasée, chemise blanche, cravate, manteau gris, pantalon gris avec revers, chaussures noires bien brillantes.

On les voit tous de dos. Et on remarque en même temps, la main gauche d’un garçon qui se cramponne à la grille fermant l’entrée.

 

Trois hommes devant la Librairie

2° épisode

 

 

Il était en train de ranger les titres arrivés ce matin. Pendant trois semaines il avait attendu. Problème de livraison. Mais finalement il avait reçu les bouquins. Le petit garçon de sa voisine était venu au moins quatre fois cette semaine pour demander si son livre était déjà là. Alors il a décidé de passer chez la voisine ce soir afin de lui apporter le Karl May pour son fils.

Il aime les enfants qui lisent. Son père avait toujours dit que les enfants qui lisent c’est le futur du bouquiniste et que c’est en eux qu’il faut investir le plus. Et il aime voir les filles et les garçons quand ils pressent leurs figures contre la vitrine pour déchiffrer les titres nouveaux venus. C’est pour cela qu’il avait décidé de réserver la vitrine de droite aux enfants. Seuls les titres de Karl May, se trouvaient encore dans la vitrine de gauche, là où il y avait tous les livres qu’il devait exposer pour des raisons soi-disant officielles, prescrites par l’appareil administratif. Il n’avait pas encore eu le temps de faire passer les volumes de la gauche à la droite. Il avait décidé de le faire le lendemain. Ce jour-là il y avait eu pas mal de monde. Probablement parce que cela faisait déjà quelques jours sans bombardements. Doucement la vie normale, la vie normale de guerre, était revenue. Et avec cela aussi les clients. Lecteurs – clients des libraires, clients des auteurs, clients des éditeurs…

 

Comme toujours il avait fermé la librairie à six heures. La nuit tombe déjà tôt au mois de novembre, mais la lumière des réverbères qui passe parmi les livres étalés éclaire un peu l’intérieur de la librairie. Cela lui fait épargner de l’argent quand il n’allume pas les lampes. Et la lumière suffit, au moins pour ranger les titres.

Soudainement une ombre tombe sur les livres dans sa main. Il lève son regard et voit à l’extérieur trois hommes, trois messieurs élégants mais effrayants en même temps. C’est leur attitude, la manière dont ils regardent les livres dans la vitrine de gauche qui lui fait peur. Est-ce qu’ils sont inspecteurs ? Sont-ils à la recherche de titres soumis à la censure ? A-t-il peut-être oublié d’enlever quelque chose ?

C’est surtout l’homme à gauche qui l’inquiète. Il a les yeux clairs, d’un bleu perçant qui lui fait penser à l’acier d’un piolet. Sa petite moustache lui rappelle le Führer, et il se souvient du dernier discours qu’ils avaient passé à la radio il y a quelques jours. Il entend même la voix, il entend les mots, des mots qui lui font peur, des mots qui…

Il pense aux livres qu’il a cachés dans une niche sous les planches dans le vieux placard. « Le procès » de Kafka lui vient en mémoire. Il est tout en haut du pilier. Et d’autres comme Musil, Zweig, Thomas Mann, Werfel, Brecht, Remarque… Ils étaient tous sur la liste, mais, étant libraire depuis son enfance, ayant les gènes de libraire de son père et de son grand-père, il n’avait pas pu les détruire. Il les a cachés pour au moins garder l’espoir que cette guerre un jour se termine et que, après, tout revienne comme avant. Ou presque.

Il regarde dehors et voit le gamin de la voisine, devant la vitrine de droite. Certes, l’enfant voudrait savoir si son livre… Et lui, pense, que si jamais il survit à ce soir, il apportera à ce gamin, un deuxième volume en cadeau.

Les mots tournent dans sa tête, mots de Hitler, de Kafka, de sa voisine, de son père, tout un mélange, mots jamais entendus, mots jamais lus, mots jamais pensés, tous les mots qui ont formé sa vie. Mots qui restent quand les trois hommes décident de continuer leur petite promenade du soir.

(22 & 23 mai 2005)