Albert Jacquard est en lui-même la matière de son oeuvre

Strasbourg. Vendredi 18 avril. 17 heures

Salle blanche de la Librairie Kléber .

Albert Jacquard invité par la « Ligue des Droits de l’homme »

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L’écriture de la « Petite philosophie  » d’Albert Jacquard publiée à présent en Livre de Poche, possède en commun avec la « Petite musique de nuit » de Mozart, la grâce de ces oeuvres qui, pour traiter de sujets graves, sont néanmoins accessibles à tous.

La Petite Musique de Nuit K. 525 en sol majeur (Eine kleine Nachtmusik en allemand) est une sérénade pour quintette à cordes (violon I & II, alto, violoncelle et contrebasse), composée par Wolfgang Amadeus Mozart en 1787.

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Son premier mouvement comporte l’un des thèmes les plus célèbres de la musique classique. Reprise, pour ne pas dire rabâchée à toutes les occasions, dans les halls d’hôtels ou de supermarchés, et jusque dans les sonneries des téléphones portables, cette sérénade d’un quart d’heure a pourtant été composée au moment de la mort du père de Wolfgang. Elle va bien au-delà des contraintes que lui impose le genre et son écriture est d’une extraordinaire rigueur. L’auditeur sincère saura vite repérer la mesure de la perfection de l’allegro initial ou du rondo final.

« La petite philosophie » d’Albert Jacquard (ouvrage poids-plume que chacun devrait porter sur soi -5 euros 70!- C’est dire combien le coût est à la mesure du titre annoncé!) me fait penser à la sérénade de Mozart. Si évidente et claire, elle est sans cesse grapillée, de citations en citations, jusqu’à laisser croire parfois à un raccourci simpliste, comme l’exprime maladroitement, Huguette Planès, chargée de questionner A. Jacquard dans l’ouvrage.

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« En page 229, Albert Jacquard estime en effet qu’”il serait judicieux de ne pas rendre obligatoire l’usage de l’anglais et de donner sa chance à l’espéranto”, ce à quoi Mme Planès répond : “Je ne partage pas ce point de vue. Une langue qui n’a pas d’histoire, une langue simple, ne serait pas véritablement une langue. La langue, c’est la pensée. Mais je suis d’accord pour dénoncer la suprématie de l’anglais.” Commentaire non seulement superflu, mais infondé. C’est tomber dans l’irrationnel et le simplisme que d’en arriver à une telle déduction. » cf l’article en question.

Mais A. Jacquard incarne au-delà de cela – c’est si étonnant à le lire et encore plus à l’entendre- une de ces figures humanistes qui l’apparente à Montaigne , Thomas More, Erasme en leur temps. Nous en rendons-nous vraiment compte?

Car on croit trop souvent que le mot humanisme désigne une disposition à la bienveillance pour la communauté humaine, une vague bonté auréolée de valeurs chrétiennes dont on sait qu’elle sera de toute façon sans effet. Mais humanisme ne veut pas dire cela. L’étymologie latine ( humanisme vient de humanitas, qui désigne l’homme mais aussi la connaissance humaine, sa culture, en art, à travers les sciences, etc..) fait de l’humaniste, tout d’abord un homme en quête de connaissance, voire un savant. Ce qu’est initialement Albert Jacquard: Un savant penché sur les mystères de la génétique .

L’humaniste est aussi, selon l’étymologie, un homme que le passé passionne afin de questionner le présent. Il se penche sur la culture de ceux qui l’ont précédé et s’interroge lucidement sur la condition humaine en général. C’est également la démarche d’Albert Jacquard. Expliquant inlassablement, au fil des mots de ses livres, ou de sa voix un peu fatiguée et monocorde, émouvante, le danger de la compétition effrénée, de la soumission aux intérêts particuliers, du pillage de la planète…Plaidant sans cesse en faveur du regard à porter sur l’autre, pour l’abandon du « je » en faveur du « nous »…

Montaigne, pour définir ses « Essais », expliquait ainsi qu’il était « la matière de son livre ». Et plus loin, justifiait la démarche en affirmant: « Qui se connaît, connaît aussi les autres, car chaque homme porte la forme entière de l’humaine condition ». (Livre III, chapitre 2). De la même manière, notre contemporain Albert Jacquard s’offre tout entier dans son oeuvre. De son destin singulier au regard porté sur l’autre. Convaincre et encore convaincre. Par la raison, par la parole, par l’exemple et l‘engagement répétés. Pour protéger la vie humaine, il y a urgence et nécessité à ne pas reproduire la société telle qu’elle est.

Fi du politiquement correct! Encore une fois, il y a urgence à ne plus accepter l’inacceptable, les sans-logis dans les rues de France ou d’ailleurs, l’école détournée de sa vocation à former la communauté de demain, la société sans raison ni éthique. Utopie! Il veut bien assumer la revendication utopique qui devient la seule voie pour sauver l’humanité du désastre annoncé.

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Utopie? N’est-ce pas ce mot qu’avait inventé un certain Thomas More à partir du grec ou-topos signifiant lieu du bonheur (du grec « eu »: bien, heureusement et « topos »: lieu, endroit)?

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Utopia.gravure d’Holbein. 1518.

Photo: Albert Jacquard et Claire Lévy-Virolent, professeur de sociologie à l’Université à Paris 8-Saint-Denis. Auteur de « Logement précaire en Europe ». Ed. L’Harmattan.

 

13 commentaires sur “Albert Jacquard est en lui-même la matière de son oeuvre

  1. oui mais je suis quand même un peu d’accord avec cette pauvre madame Planès sur qui on tombe à bras raccourcis. Dans l’article sur le site esperantiste, on peut lire par exemple, en parlant de l’esperanto: « une langue plus simple que les autres est une langue »…. à ceci près qu’aucune langue n’est plus simple qu’une autre. Il y a donc là une contradiction, me semble-t-il.

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  2. Aujourd’hui, vous êtes au cœur de mon sujet de travail ! Je rêve (autant dire j’invente) parfois/souvent du jour ou l’humanisme ne sera plus une utopie…
    Vous conseillez les lectures plus vite que je n’ai le temps de lire !

    « La plus grande chose au monde, c’est de savoir être à soi » Montaigne

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  3. Il y a quelques années, j’ai eu la chance d’assister à conférences sur l’architecture données à la Cinémathèque par Albert Jacquard. Il enseignait alors dans une école d’architecture à Lugano en Suisse. Il donnait des cours « d’humanistique » aux élèves en essayant de définir ce qu’était l’homme avec eux afin qu’ils trouvent quelle architecture construire. J’étais ressortie pleine d’espoirs sur les conséquences futures que cela pouvait avoir, notamment sur nos paysages urbains !

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  4. L’espéranto me laisse de bois, et pas seulement question langue. J’ai vraiment envie de lire ce livre pour voir de quel contexte la phrase est extraite. Je n’imagine pas A. Jacquard disant cela sans une certaine ironie, voire plus. Evidemment la suprématie de l’anglais (surtout commercial, ce salmigondi) est inquiétante.
    Je cite l’article:
    « Si l’espéranto n’était pas une langue, pourquoi des stations radio de portée intercontinentale telles que Radio Chine Internationale ou Radio Pologne Internationale, ou aussi Radio Vatican, utiliseraient-elles quelque chose qui n’aurait pas le nom de langue et qui ne permettrait pas la pensée, la réflexion ? »
    Pardon, mais question références, j’ai des doutes… 🙂

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  5. c’est bien pourquoi je parlais de grapillage et de reprises à toutes les sauces, comme « La petite musique de nuit » dans tous les halls de gare.
    Personne ne niera que l’espéranto est né d’une idée généreuse et pour le moins optimiste. Et comme A. jacquard assume l’utopie…Il a raison, « c’est en voulant réaliser l’impossible, qu’on a réalisé le possible »…
    Mais, comme on le sait, les langues n’en font souvent qu’à leur tête (si l’on m’autorise à parler ainsi!). Il est souvent si vain d’imposer des diktats à leur évolution. Le swahili à cet égard, est un exemple intéressant.
    Quant à l’obsession de la lutte contre l’anglais, (il y avait un titre édifiant repéré par Olivier sur « Bloguer ou ne pas bloguer » , à savoir: « L’impérialisme de l’anglais, le français, langue de culture »!
    C’est tout de même manquer un peu d’objectivité et de connaissance historique, non?

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  6. Un grand bonhomme ce Jacquard! J’ai encore en mémoire la façon dont il moucha un petit prétentieux soit-disant surdoué invité comme lui dans une émission consacrée aux génies en herbe. Jouissif!

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  7. Etrange paradoxe : voila le même Jacquard loué par certains pour son « humanisme » et par d’autres pour s’être comporté comme un salaud avec un pauvre gosse !

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  8. Réponse à Huguette Planès.
    Si une langue doit obligatoirement véhiculer une pensée et une histoire, pourquoi les pensée et les histoires autres que celles exprimées en anglais devrait-elles être éliminées ?
    La seule voie permettant à TOUTES les penséees, histoires, sensibilitées, cultures… du Monde de s’exprimer, serait l’usage d’une langue neutre, « transparante », ne privilégiant en elle même aucune culture, mais autorisant la transmission de toutes les cultures de ses locuteurs.
    Que cette langue soit l’Espéranto, le Volapük ou l’Ido, c’est une autre discussion.

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