« Le coronavirus a un caractère exceptionnel qui peut être comparé à la peste »*

Nommer, enseignait le philosophe Gusdorf en 1952, c’est appeler à l’existence,

tirer du néant.

La parole

Ou encore: Ce qui n’est pas nommé ne peut exister de quelque manière que ce soit. Ce sont les mots qui font les choses et les êtres, qui définissent les rapports selon lesquels se constitue

l’ordre du monde.

Image empruntée à Wikipedia:Médecin de peste durant une épidémie à Rome au XVIIe siècle (gravure de Paul Fürst, 1656) : tunique recouvrant tout le corps, gants, bésicles de protection portées sur un masque en forme de bec, chapeau et baguette. Le surnom « Doctor Schnabel » signifie « Docteur bec ».

Or, décrivant le procès suivant une épidémie de peste, la Fontaine, après précautions oratoires, se justifie (dans une parenthèse) pour oser la nommer:

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.

Pour extrapoler jusqu’à notre actualité, serait-ce à dire que ne point nommer la pandémie permettrait de la combattre par le seul fait de l’ignorer? Boris Johnson ou Donald Trump n’ont-t-ils pas essayé de procéder de la sorte, faisant comme si « le mal » contagieux qui les entoure n’existait pas ? Et pour quels résultats ?

Si La Fontaine, en définitive, se résout à nommer le mal (« puisqu’il faut »), c’est singulièrement pour en relever, plus que les ravages physiologiques, les conséquences économiques et sociales et jusque dans les Palais de Justice, selon que vous serez puissant ou misérable, dépassant celles de l’atteinte mortelle de l’épidémie.

Toutefois, le propos de ce billet, comme on le verra, ne cherche nullement à dresser la revue exhaustive des calamités ayant ravagé l’humanité. Il s’agit par contre d’approcher la façon dont sont nommées ces maladies venues du fond des âges, et qui, dès les précautions oratoires levées, les sont de façon très concrète. La peste, le choléra, la lèpre, la variole, pour ne citer que ces derniers maux, possèdent en effet des noms qui s’enracinent profondément dans l’histoire des sociétés..

La peste, par exemple, de pestis, fléau en latin, existe si bien à travers les âges, qu’elle n’en finit pas de hanter la mémoire collective. Mal endémique jusqu’à nos jours dans certaines zones de Madagascar ou d’Afrique, elle fascine autant qu’elle est crainte sous ses formes diverses, pulmonaire, bubonique, noire…de quoi faire frissonner à sa seule évocation ! et comme.en témoigne l’ouvrage de Camus véritable best-seller dès le début de la crise sanitaire contemporaine.

Le choléra quant à lui, renvoyait déjà chez Hippocrate à la maladie qui sévit encore. Mot issu du grec kholê qui signifiait bile, on le retrouve dans l’adjectif cholérique, puis colérique et colère. Et c’est bien la colère qui s’empare des populations dont les plus faibles sont toujours les plus touchés par l’épidémie. C’est ce qu’exprime par exemple, au XIX° siècle, sous la monarchie de Juillet, en 1832, le Président du Conseil Casimir Périer.

Portrait de Casimir Perier (1777-1832),  Représenté en pair de France, tenant à la main "l'Opinion sur le budget", rapport destiné à contrer la politique financière de Villèle.
Palais de Versailles

Lui-même contaminé . Il « va subir des semaines d’agonie, traversées de périodes d’inconscience et de délire. Il est comme possédé par l’idée que le choléra n’est qu’une manifestation de la dégradation du corps social. C’est donc le témoignage direct de son propre échec politique. Il meurt le 16 mai après une longue agonie. Avant d’expirer, il prononce ces mots pessimistes empreints d’une connotation politique : « Je suis bien malade mais le pays est encore plus malade que moi. »Extrait du texte de Jean des Cars dans l’émission d’Europe n°1 du 4/3/20: « Quand le choléra frappait la France et semait la terreur »

En 1912, superbement illustré dans les journaux de 1912, le choléra ressurgit:

Par Inconnu — Bibliothèque nationale de France, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=160662

La lèpre, à l’appellation tout aussi concrète et imagée, tire son origine du latin lepra ou maladie qui ronge empruntée de façon métaphorique par l’église pour désigner un péché, une hérésie. L’étymon grec lepis est plus concret, désignant une écaille ou la croûte d’une plaie. la représentation est immédiate et nombreuses sont les images qui l’attestent.

Lépreux sonnant sa cloche pour avertir les passants ; Ils utilisaient aussi des crécelles ou des cliquettes pour qu’on ne les approche pas, (manuscrit latin du XIVe siècle)

La variole, quant à elle, a pour étymologie le latin variola qui signifie tout simplement petite pustule, ce que montre parfaitement l’enluminure colorée ci-contre.

Mais de nos jours, le nom des maladies s’est soustrait à cet ancrage étymologique directement inspiré des formes spectaculaires qu’elles peuvent parfois revêtir et leur représentation ne s’incarne pas de la même façon dans notre imaginaire. Une façon de repousser inconsciemment l’existence de la pathologie? Ainsi, le SIDA, syndrome d’immunodéficience acquise, le SRAS, syndrome respiratoire aigu sévère, le Covid-19, COronaVirus Infectious Disease 2019, ne sont plus que des acronymes désignant les nouvelles maladies à fort potentiel contagieux, voire létal, qui nous terrifient. Car bien que semblant résister à être véritablement nommées, elle n’en suscitent pas moins les plus vives vives inquiétudes. Certes, les allégories s’éloignent, la Faucheuse a quitté les champs de nos campagnes, mais subsiste peut-être pour alimenter nos craintes, l’étonnante musicalité acronymique (pardonnez le néologisme!): Sida, si d’amour chantait Barbara, SRAS rutilant comme une tiare ornée de strass,

et que dire de cette maladie modestement nommée Covid-19, mais déclenchée non par un agent infectieux banal et ordinaire, mais par un virus (dont on rappellera que l’appellation a été empruntée au XVI° siècle par Ambroise Paré, au latin virus, c’est-à dire, venin, poison,ou littéralement suc de plantes), un virus donc, mais dégagé du commun, anobli par la science, comme le SRAS avant lui, car portant couronne solaire et sceptre géant d’incertitude.

Ainsi nommé par l’OMS, Coronavirus SARS-CoV-2, ( « Nous avons dû trouver un nom qui ne faisait pas référence à un lieu géographique, à un animal, à un individu ou à un groupe de personnes » a précisé le directeur général de l’OMS, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, pour éviter toute stigmatisation de la maladie), l’agent infectieux qui somnolait entre deux écailles de pangolin ou sous l’aile hospitalière de chauves-souris, ou, allez savoir, dans l’antre verrouillée d’un mystérieux laboratoire P4, ainsi nommé donc, et par là, appelé à l’existence, ( le philosophe nous l’avait bien énoncé), notre vivant et rutilant virus, a aujourd’hui, totalement déstabilisé nos vies et par là, l‘ordre du monde.(cf, en exergue, la citation de Gusdorf)

Illustration de la morphologie des coronavirus. empruntée à Wikipedia.

Les péplomères, pointes virales en forme de massue ici colorées en rouge, créent l’apparence d’une couronne entourant le virion, lorsqu’ils sont vus au microscope électronique.

(*) Jérôme Salomon, Directeur général de la Santé. Déclaration du 23/04/20

Le choix du vieil Esquimau

« Il n’y a pas si longtemps de cela que vivait, sur la côte orientale du Groenland, un vieil Esquimau aux jambes paralysées. S’étant rendu compte qu’il n’était plus d’aucune utilité dans la communauté, il réunit ses enfants et ses petits-enfants et leur annonça qu’il se jetterait dans le fjord le lendemain matin. Le moment venu, le vieillard trainant ses jambes derrière lui, accompagné de tous les siens, descendit vers le bord de la petite falaise de glace qui tombait dans la mer encombrée de «floes». Bientôt, lui disaient ses enfants, bientôt tu retrouveras tous tes parents et tes amis dans le domaine des morts: bientôt tu ne souffriras plus du froid, bientôt tu n’auras plus faim ».

Eskimo

Ayant dit au revoir à sa famille, le vieil homme, aidé de ses fils, se jeta à l’eau. L’eau était froide et l’instinct de conservation reprenant le dessus, il se mit à se débattre. Alors sa fille cadette, celle qu’il aimait le plus et celle qui l’aimait le plus, ayant pitié de lui, lui cria: «Mets la tête dans l’eau, papa, cela durera moins longtemps».

Texte de Paul-Émile Victor, paru dans le Figaro du 3 juillet 1954

Dans la culture inuite, autrefois, quand la survie liée à la famine exigeait du groupe que place soit laissée aux plus jeunes, les anciens usaient donc de leur liberté pour choisir de continuer à vivre ou à mourir. Leur importait d’abord la prolongation de leur clan portée par les hommes et les femmes en âge d’en assurer la continuité. Avec l‘amélioration (?) du niveau de vie, y compris en ces terres du Grand Nord, ces périodes de grande détresse alimentaire ont dès lors disparu et avec elles, la nécessité de soustraire un ancêtre, pour fatigué qu’il puisse être, au reste de son clan.

Dans notre propre culture autrefois, pareil choix, en des temps difficiles, eût été bien sûr inenvisageable. Le serait-il davantage aujourd’hui, alors qu’un virus rusé menace la population mondiale?

Coronavirus — Wikipédia

La vieillesse par ailleurs n’existe plus guère, ou, lorsqu’elle devient trop difficile à gérer, se voit reléguée en des institutions spéciales.

Emprunté à Wikipedia.:Old Woman Dozing par Nicolas Maes (1656). Musées royaux des beaux-arts de Belgique.

L’âge, bien au contraire, établit un statut privilégié, libéré des contraintes professionnelles, donnant accès à nombre d’activités stimulantes, ludiques ou gourmandes. Toutefois, un extraterrestre qui observerait notre société, pourrait être amené à penser qu’elle n’est pas si différente de la culture inuite traditionnelle décrite ci-avant par Paul-Émile Victor.

En effet, malgré les chiffres prouvant que la létalité de la maladie touche principalement les personnes entre 60 et 85 ans, la majorité des gens appartenant à cette tranche d’âge, ne veut en aucun cas être protégée par un confinement plus long que le reste de la population. S’agirait-il, comme le vieil Esquimau, de sacrifier individuellement les jours restant à vivre? S’agirait-il ainsi de grossir les rangs de volontaires à l’installation d’une immunité collective susceptible d’arrêter la course d’un virus mortel? C’est ce que semble révéler les protestations véhémentes des plus âgés:

  • Moi, au nom de la liberté, personne ne peut m’empêcher de sortir!
  • Moi, au nom de l’égalité, je ne veux pas de cette ségrégation

Admirable! pense l’anthropologue extraterrestre.

Les sociétés appelées développées retrouvent donc les agissements des peuples premiers! Oui, admirable cycle qui maintient la vie sur Terre! Et les anciens de marcher crânement à la rencontre du virus. Et de plus, ils en sont heureux. Ils se sentent bien. Ils le répètent à l’envi. En pleine forme, disent-ils.

Était-ce parfois le cas de leurs congénères déjà atteints qui font déborder la capacité d’accueil des hôpitaux, qui épuisent un personnel soignant débordé, les infectent parfois, mais bien sûr, involontairement, sans aucune mauvaise intention ! Le virus est tellement contagieux! Ce n’est pas leur faute!

Coronavirus dans le Grand-Est : Plus de 3.000 personnes ...
image empruntée ici

L’extraterrestre est surpris. Le sacrifice collectif génère-t-il de réels bénéfices à la survie du groupe? Ou est-ce l’inverse? Pour quelles raisons en définitive, les gens âgés ne veulent-ils en aucun cas la protection du confinement prolongé que proposent les autorités? C’est qu’ils entendent avant tout, sortir pour jouir des mêmes droits et libertés que les plus jeunes. Mais, réfléchit encore l’extraterrestre, si leur revendication égalitaire conduit à asphyxier les capacités d’accueil des salles de réanimation, privant de leur accès d’autres malades qu’eux, et mettant en péril ceux qui soignent ainsi que leurs aidants, n’est-ce pas abandon de tout bon sens et reniement des principes-mêmes, fondateurs des sociétés modernes, dites démocratiques?

Cette liberté tant revendiquée, n’est-elle pas définie, se dit-il, dans le fameux article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, à savoir, « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. »?

Image illustrative de l’article Libertas (mythologie)
empruntée à Wikipedia: Libertas

De ce fait, n’est-ce pas nuire à autrui que de l’exposer à un virus inconnu? N’est-ce pas nuire à autrui que de risquer d’imposer une lourde charge de soins à des professionnels qui eux n’ont pas le choix?

Ainsi, contrairement à la vieillesse du « Vieil Esquimau », la vieillesse de ce pays-là, conclut l’extraterrestre, semble bien futile, bien inconsciente et sans respect du cycle de la vie. A vouloir nier l’inéluctable progression de la condition humaine pour vénérer le droit individuel à faire et à dire ce que bon lui semble, à s’interroger sans cesse sur l’âge légal d’entrée dans le grand âge, à vouloir profiter comme un dû, de tout, de ses propres privilèges considérés comme un droit absolu, et tout autant de ceux des autres générations, à trop emprunter le chemin de la déraison, la vieillesse de ce pays-là, n’a-t-elle pas oublié son rôle de passeur menant sa descendance, d’une rive à l’autre, quel que soit le péril et le coût de la traversée?

Charon et Psyché, Charon prend l’obole de la bouche de Psyché en échange de la traversée du Styx, John Roddam Spencer Stanhope, 1883. Empruntée à Wikipedia

De la couleur des choses

ou petit exercice pour apprendre à utiliser word press…tout un monde

Rose, l’aurore du bout des doigts

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles ,

Tiens, où est passé

le jaune?

Le violet quant à lui, existe bel et bien,

certes, tout à la fin,

O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Oui, justement la lettre oméga, celle-là même qui du fond des âges tire son origine de l’alphabet phénicien O, voyelle elle-même issue, pense-t-on, d’un alphabet si ancien qu’ il remonte à plus de 3 500 ans, lettre probablement empruntée à l’Égypte dans un hiéroglyphe qui signifierait « œil »…oui, la lettre oméga, la dernière de l’alphabet grec est bien elle qui regarde et voit, mystérieuse et secrète, Annonciatrice des fins prochaines, celle qui nous attire irrésistiblement, améthyste enchâssée d’or..(pour les amateurs d’herméneutique ésotérique parodiée à l’envi!)

Mais le jaune?

le jaune orphelin,

porté par nulle voyelle hospitalière, parodique et vibrante,

la simple couleur jaune?

Plutôt portée dans la rue

aujourd’hui

endossée par le porteur

d’un gilet

jaune.

Rimbaud, dont ce n’était pas la couleur préférée s’en étranglerait de rire. Sans doute.

Et rose, l’aurore du bout des doigts…

Dans le delta du Mékong (2), Fredo: « C’est si beau un Bled! »

Can Tho, janvier 2019

Fredo appartient désormais au delta.

Il est né au nord-est du Vietnam, tout près de la  Baie d’Along, Vịnh Hạ Long en vietnamien, ce qui signifie descente du dragon.

Les animaux sacrés dans la culture et l’architecture vietnamiennes - ảnh 1

image empruntée ici

Mais c’est tout au sud, à Can Tho, qu’il s’est installé, retrouvant le dragon pourvu à présent de neuf corps sinueux lorsqu’empruntant le cours du Mékong, la créature mythique se divise en son delta, pour avaler la mer de Chine.

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Fredo tient avec son épouse le Mekong Logis, petit hôtel bien nommé, bordant une ruelle à l’écart du vrombissement des vespas rutilantes.

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La cour ombragée, toujours fraîche malgré l’implacable chaleur grâce au léger souffle de vent agitant le feuillage de ses manguiers, incite à la nonchalance au creux de hamacs hospitaliers. Ici, tout est simple et tranquille.

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Fredo et son épouse, la délicieuse Nhung.

Photo empruntée sur ce site.

Fredo enfant. Orphelin à 8 ans. La rue est son terrain de jeu, son école, son refuge. Mais de vrai terrain de jeu, d’école ou de havre, il n’en connaîtra pas. C’est la guerre au Vietnam. L’interminable guerre!

Fredo, aujourd’hui. L’ombre sur son visage. Son geste de la main. « Ma vie n’était pas belle. Laissons. N’en parlons pas! C’était hier ».

Fredo à cette heure, qui rattrape le temps perdu. Atteint d’une boulimie d’apprentissage! Apprendre. Apprendre. Observer. Observer. Comprendre. Comprendre. Et transmettre…

Autodidacte complet, il se met à réfléchir à la structure des langues.Photo: GS

Le français et le vietnamien. A la manière de les enseigner. Nul besoin des récentes méthodes de français langue étrangère qui lui paraissent totalement déconnectées de la réalité. Il possède un trésor: une pile d’ouvrages de conjugaison à la couleur rouge, le fameux Bescherelle et des livres de lecture dont on se servait en France pour initier telle ou telle leçon de grammaire ou de vocabulaire dans les années 50.

Les volumes, achetés pour quelques dongs, sont très défraîchis. Quand elles existent encore, les couvertures s’émiettent sous les doigts. « Qu’importe! La France est là », dit-il.

Il se désole cependant. A la braderie où il a pu acquérir tous ces ouvrages, il n’y avait aucun Bled!

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 » C’est si beau, un Bled! s’exclame-t-il. Toutes ces règles, tous ces exercices, toute cette connaissance de la langue française! »

Et Fredo rêve de le posséder un jour ce fameux Bled, talisman opérant le jour des examens!

Car son épouse a brillamment obtenu le niveau A1. Grâce à lui, bien sûr. Il en est très fier. A présent, il se concentre sur le niveau A2. « Alors, ce sera une vraie reconnaissance! » Quand ma femme réussit, c’est aussi moi qui obtiens le niveau. Moi qui ne suis jamais allé à l’école! Je suis tellement heureux! »

Alors, il observe. Il analyse, il classe au delà de ce que les grammaires proposent. Il invente d’autres progressions qui rendent les choses plus claires pour son épouse. « Ne t’inquiète pas des verbes du 2° groupe, pour l’instant. Concentre-toi sur  ceux du 3° groupe dont tu as le plus besoin, aller, par exemple… »

Pour la langue vietnamienne, à l’instar du Dr Tuan Anh Tran dans son récent ouvrage

« Se débrouiller en vietnamien en 12h« 

l’efficacité de l’enseignement de Fredo a stupéfait certains professionnels du secteur. On est venu le voir. Voulait-il partager sa méthode? « Non, il n’en est pas question. je continue à réfléchir. Cela me passionne! »

Le passionne également l’enseignement du Tai Chi. Tous les matins, sous ses manguiers, il entame sa journée par les gestes ancestraux…

Ainsi apparaît Fredo, intarissable conteur au verbe haut et à l’imagination fantasque,  généreux passeur de ce que lui a appris la vie, des épreuves de la rue à celles de la guerre, comme des merveilleuses découvertes cachées dans un simple Bled, jusqu’à la connaissance du labyrinthe initiatique du delta.

Pour Adèle, petite soeur de Félicité, dont le coeur simple et gros comme ça, s’est arrêté de battre

Elle aurait pu s’appeler Félicité, comme la servante au cœur simple de Flaubert dans ses « Trois contes », mais elle n’appartient pas au patrimoine littéraire.

Elle naît en 1921 à Mothern,  un très vieux village proche du Rhin, à l’extrémité nord-est de l’Alsace, là où s’est déroulé -c’était il y a bien longtemps, au IX° siècle- la rencontre de deux rois, Charles le Gros et Louis le Jeune, organisant le partage de l’Empire de Charlemagne.  Ce n’est donc pas un village ordinaire. Un peu oublié aujourd’hui des chroniques, le nom Mothern a pourtant ses secrets: Peut-être renvoie-t-il à celui de la rivière Moder, mais plus vraisemblablement, selon l’ancien maire Antoine Meyer, à l’image de la mère, (Mutter, en allemand) rappelant la présence des déesses-mère gallo-romaines. Image de la mère. Image intemporelle. Issue de ce creuset maternel, la petite fille devenue grande, épouse Alphonse Bergantz qu’elle seconde dans leur entreprise de transports à Mulhausen (un peu plus au sud) et devient mère de trois enfants: Bernard l’aîné, Hubert, le cadet, et entre les deux garçons, une fille, Marilène.

Elle aurait pu s’appeler Félicité parce qu’elle avait en commun avec le personnage de Flaubert, la vraie simplicité du cœur, c’est à dire le don de soi sans calcul, ni détour. Mais simplicité du cœur ne veut pas dire simplicité d’esprit.  L’esprit était alerte, l’œil souvent malicieux qui traduit les mouvements de l’âme, et puis le sourire tendre et le front calme.

Elle aurait pu s’appeler Félicité, également, grâce au sens livré par le participe passé, à savoir l’état de celui ou celle qui est félicitée, vantée, remerciée. La remercier, en effet, parce qu’elle était sage, si tendrement raisonnable, secourable, compréhensive malgré des convictions parfois heurtées par ce qu’apporte d’inattendu la vie, la sienne ou celle des autres. La féliciter parce qu’elle était accueillante, jamais importunée par le visiteur et encore, aimante, mais discrètement. Discrète, si discrète. Toujours tranquille même dans l’agitation d’un monde qui cherchait, comme il en est pour nous tous, mais en vain pour elle, à l’agiter. A l’heure où chacun est en quête d’apaisement de ce que l’on nomme mental, visant l’abaissement d’un égo toujours sollicité (ce redoutable petit hamster qui habite nos têtes, comme l’appelle le célèbre psy québécois, Serge Marquis) grâce aux pratiques empruntées aux sagesses venant ailleurs, elle avançait pas à pas (ce qui ne veut pas dire sans difficultés) sur le chemin qui était ouvert devant elle. Toujours conciliante et cherchant la voie moyenne, celle qui apporte la paix. Jusqu’au bout du chemin.

Photo: Marilène

Elle aurait pu s’appeler Félicité parce qu’elle cultivait aussi le bonheur, la chance d’être au monde sans jamais se plaindre des aléas des jours. Je la revois transmettant son savoir-faire culinaire, nous livrant ses recettes des fameux bredeles, ces petits gâteaux alsaciens qui embaument la maison pendant tout le mois de décembre, au beurre, aux noisettes, aux amandes, fourrés parfois de confiture ou de chocolat  et dont la confection demande patience et jusqu’à l’art du joailler dans leurs assemblages.

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photo empruntée au site Bredele ci-dessus

Elle disait: « Les miens ne sont pas les meilleurs ». Modeste, évidemment, mais gourmande. Ah! Le dernier plaisir du crémant, goûté à la petite cuiller, pétillant contre la langue et que Marilène a partagé avec elle. Rire ensemble comme deux gamines que la mort, pourtant toute proche, n’effraie même pas!

Photo:Marilène

Son vrai prénom, qui n’a rien à envier à Félicité, c’était Adèle. Un peu démodé dans les années 20, il revient au goût du jour. Issu de l’allemand, « Adel », il porte en lui l’idée de noblesse. Tout simplement.

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Petit croquis d’un voyage immobile: saveurs de l’Inde du sud au restaurant Namaste de Strasbourg

Qui veut voyager loin pour remplir son carnet de voyage, n’aura pas même besoin de ménager sa monture, pour peu qu’il ait la chance d’habiter Strasbourg…

https://i0.wp.com/www.univers-cheval.com/images/cheval/photos/fr/big_7671-menager.jpg

Image empruntée au site « l’âge de nos adages ».

Il suffit en effet, pour se retrouver au sud du continent indien, de goûter aux délices de la table du restaurant Namaste, le bien nommé puisqu’il vous salue dès l’appellation qu’il a empruntée, apposée sur son enseigne, rue du Faubourg de Pierre.

En dehors du talent culinaire de son chef, de la fraîcheur des produits et de la gentillesse du serveur, la magie du lieu tient peut-être également à la présence d’une déesse: Lakshmi!

Ashthalakshmi ou Étoile de Lakshmi. Les 8 pointes représentent les 8 formes de richesse incarnées par Lakshmi. Tracé repris dans le manga Magi: Le Labyrinthe de la Magie,

Photo de la déesse Lakshmi: Nicole Evrard

Sous la protection de Lakshmi, donc, déesse aux quatre mains déversant, l’une la fortune, la deuxième cette autre richesse qu’est la connaissance, grâce à l’éducation, la troisième, la force nécessaire à toute réalisation humaine et, la dernière, la bénédiction divine, les hôtes de passage sont directement transportés au pays de tous les possibles. Ce que l’exotisme des épices leur permet déjà!

plateau d’épices emprunté au site du restaurant Namaste

C’est le jeune chef, Rajesh, depuis quatorze ans en France, qui dirige les fourneaux et maîtrise la palette des saveurs avec talent et intelligence.

Il s’agit de ne pas d’enflammer nos palais fragiles d’Européens amateurs de plats colorés qui nous emmènent sans risques et aléas jusqu’au bout du monde! Mais il n’est pas interdit de jouer des nuances. Force 1, 2, 3, ou 4. Comme le nombre de bras de la déesse tutélaire, assise tranquillement, comme on l’a vu, sur un lotus, tout au fond de la salle.

 

De gauche à droite, Reginold, le patron, Julien, le très attentif chef de salle, et Rajesh, le chef…et Pierre. Photo: Guy Serrière

 

Merci à Pierre pour ce voyage gustatif entre amis de toujours, Jean-Mick, François, Claude, Guy, Gill, Nicole, Monique, Georgette et Chantal.

Découvrir l’oeuvre de Pierre Claudé

Résultat de recherche d'images pour "pierre claudé"  Nous avons été nombreux, étudiants à l’Ecole Normale de l’avenue de la Forêt Noire et à l’université de Strasbourg vers la fin des années 60, à avoir rencontré Pierre Claudé. Nous aimions le professeur qu’il était, angliciste, linguiste, tolérant devant notre inculture, affichant un sourire volontiers moqueur, distancié, fin lettré. Il nous impressionnait un peu par son flegme amusé et son humanité bienveillante. Nous ignorions à l’époque qu’il écrivait et que son engagement en écriture ne se démentirait jamais tout au long d’une longue vie. Il disparaît en 2014, dans sa 99° année, sans jamais cesser d’écrire. Il corrigera ainsi dans ses derniers mois, avec l’aide de son épouse Simone, l’un de ses premiers textes, une pièce radiophonique « L’Ordalie ».

Né en 1916, dans un petit village de la Meuse, Horville, à 4 km d’un autre petit village, Luméville en Ornois, qui vit naître un certain Fernand Braudel (1902), Pierre Claudé, comme Braudel se réclamera de ses origines paysannes. ll doit tout aux institutions de la république permettant les diplômes nécessaires à l’obtention de postes d’enseignement ou de la fonction publique: EPS (Ecole Primaire Supérieure), Ecole Normale de Commercy, puis, en 1935, d’Alger-Bouzarea avant d’exercer le métier d’instituteur dans le bled algérien. A cette époque, l’Algérie est  colonie française pour de longues années encore. Cette expérience sera contée dans « Le Frankaoui, Mémoires d’Algérie »(1999), préfacé par Benjamin Stora. L’ouvrage obtiendra le Prix de l’Académie des Marches de l’Est.

Curieusement, une décennie plus tôt, l’autre enfant du pays, Braudel, a emprunté le même chemin. En effet, ses pas le mènent également en Algérie (de 1923 à 1934) où il travaille déjà à sa thèse « La Méditerranée et le monde méditerranéen sous le règne de Philippe II d’Espagne » qui fera de lui l’inventeur d’une discipline historique nouvelle, transdisciplinaire, enracinée dans les espaces qui la façonnent et les biens qui la composent. Tous deux, militaires en 1940, seront arrêtés après la défaite française et faits prisonniers jusqu’en 1945,  Braudel dans l’Oflag de Mayence, Claudé dans celui de Nuremberg et plus tard, d’Edelbach, près de Vienne.

Le complet gris, lettres d'un jeune officier sur la Drôle de guerre 39-40

C’est alors que Braudel, déjà maître de la discipline qu’il est en train de créer, donne des cours d’histoire aux autres prisonniers. De son côté, Pierre Claudé, plus jeune, suit des cours d’anglais – un peu rudimentaires, il le dira dans son ouvrage « Amérique, mes amours »- mais qu’il approfondira plus tard jusqu’à l’agrégation.

Pierre Claudé - .

De son écriture fine et précise, il  remplit aussi de précieux carnets qu’il est très émouvant  de parcourir aujourd’hui et étudie la littérature en autodidacte, de l’antiquité à nos jours.

Arrêtons là les comparaisons qui pourtant ne lassent pas de surprendre. Enfants issus de ces terres agricoles meusiennes pauvres, élèves brillants tous deux,  étudiants puis jeunes enseignants éblouis devant Alger-la-Blanche, infatigables chercheurs, chacun travaille à la réalisation de ses projets. Les travaux de Braudel lui donneront une reconnaissance internationale. L’œuvre littéraire de Claudé, par contre, reste méconnue, et c’est dommage!

Car il s’agit bien d’une œuvre dans sa complétude. Une œuvre qui trouve sa cohérence, son unité et son originalité dans la prise en compte de l’ensemble des ouvrages qui la composent: quinze recueils de nouvelles, six romans, trois essais, deux pièces radiophoniques, une grammaire française. Il obtient plusieurs prix littéraires dont en 1991, le prix Prométhée de la nouvelles pour « Fin de parcours ».

Fait étonnant, les héros de Claudé ne sont jamais prisonniers de l’espace qui leur est donné à vivre dans tel ou tel ouvrage. Ils sont libres de réapparaître, même disparus pour de bon! Max, Le bon petit jeune homme, Monsieur Gnière ou Madame Gnière (on sait qu’un gnière est en argot, un personnage sans importance) ou le jeune Loïc du « Fond des choses », vont et viennent sans préoccupations chronologiques. Qui sont-ils? Travestissement d’un narrateur omniprésent? Avatars de l’auteur lui-même? En tout cas, plus que des incarnations psychologiques, ces personnages sont des types: quidams inquiets, curieux du sens d’un monde indéchiffrable, violents parfois jusqu’à l’extrême comme la baronne de « Népanthès », amoureux de l’instant….Grand puzzle d’une comédie humaine dérisoire que le lecteur assemble par bribes. A travers les personnages et les décors récurrents, l’auteur livre en effet parfois quelques clés: le lieu de l’enfance, dans « Le temps scintille. 2013 », par exemple:   « Le nom MILLOT figurait trois fois sur la plaque de marbre qui servait de monument aux morts. Trois autres noms y étaient gravés, les six hommes que la guerre avait anéantis ayant constitué à l’époque l’essentiel d’une force de travail particulièrement éprouvée. Le village était en effet minuscule. Cinq ou six familles de paysans y cultivaient une terre caillouteuse avec des outils archaïques. »

De même, les événements qui tissent la vie de l’auteur apparaissent sans crier gare, précieux indices, au détour d’une nouvelle, comme la libération du camp que Loïc, le héros du « Bateau », dans « le fond des choses », évoque en filigrane.

Et les thèmes s’enchevêtrent et se font écho. La critique de la culture en tant que faire-valoir en est un exemple. L’érudition de l’auteur n’est jamais gratuite. Et parfois il s’en moque comme dans la délicieuse petite nouvelle  « Faudra  qu’on s’applique », p. 71 dans « Le temps scintille »

Le temps scintille

où M. Gnière, s’essayant à la littérature, reçoit une récompense, un simple accessit, lors d’un grand prix littéraire. Et ceci le rend furieux. Il découvre qu’une femme a obtenu le premier prix! Leur conversation finira par créer entre eux une complicité inattendue. C’est un petit bijou de désinvolture face à la poudre aux yeux de références culturelles ésotériques. Interrogeant la lauréate sur le titre savant de son livre « Voyage en Acédie », p 76:

Et l’Acédie, alors, demanda-t-il…

– Un mot raccrocheur, rien de plus. Du bluff. Un titre mystérieux, le public aime. Et mon livre est comme cela...

et plus tard:

Quand il lui cita la phrase de Cioran dont il comptait faire flèches pour se venger d’elle, elle éclata d’un rire qui attira sur eux l’attention des convives.

-Ah, ah, parvint-elle à dire, je n’ai jamais tant ri. Heureusement que vous êtes là!

Effectivement, on rit souvent à lire Claudé. Sous le quotidien surgit l’insolite, ce mot que Ionesco préférait à l’absurde! S’il est normal que Mr Gnière et Mme aient ensemble les mêmes pensées comme tout vieux couple qui se respecte, est-il bien concevable qu’ils fassent ensemble les mêmes rêves? Le fantastique n’est pas loin qui emprunte sans qu’on n’y prenne garde des logiques imparables. Que faire devant la création d’une Banque du Temps chargée de rembourser sur la foi de dossiers structurés, le temps jugé perdu? « Le temps perdu », P. 35. Id.

Marcel Aymé et son Passe-Muraille auraient pu se glisser dans l’écriture de la nouvelle. Jules Romains avait-il rencontré Mr Gnière, ce personnage sans intérêt qui pourtant participe à la ronde des humains que nous sommes tous? Immanquablement son ouvrage « Mort de quelqu’un » nous revient en mémoire.

C’est Pierre Frath qui parle certainement le mieux de l’œuvre de Pierre Claudé à travers ses chroniques. Dans « La Grande Java » par exemple, qu’il compare aux « Particules Elémentaires » de Houellebecq et dont il fait une critique sans parti pris, le rapprochement entre le questionnement des deux auteurs sur l’individualisme forcené qui régit nos sociétés, devient évident:

Max considérait le sens moral comme un virus, comme une distraction (au sens pascalien) qui détourne de l’essentiel. L’essentiel pour lui, était les maths, mais on frémit si l’on imagine des gens…pour qui l’essentiel serait la race, la nation, ou Dieu ou  simplement l’hédonisme de leur propre ego (c’était le cas de Dorian Gray) et qui serait assez dépourvu de sens moral pour faire de cette infirmité une théorie aussi cynique. Je laisse cette hypothèse à la méditation de nos lecteurs.

Ce mot, écrit en réponse d’une confession de Max, ouvrant « Le temps scintille » est signé par l’écrivain Claude Boulder.

Boulder, comme c’est étrange, est précisément le nom de l’université où a séjourné Pierre Claudé dans le Colorado, lors de son séjour aux USA, grâce à la bourse Fulbright qui lui a été décernée. Il raconte ce parcours dans son roman « Amérique, mes amours » et rien n’est laissé au hasard, comme on le voit dans l’écriture de Pierre Claudé. Tout prend sens.

Etrange, avions-nous dit? Allons donc! Le grand puzzle de la vie d’un homme pudique et poète, né sur des terres rocailleuses, ébloui par la blancheur d’autres rives, se construit peu à peu.

Mais, en bons lecteurs que nous sommes, n’est-il pas temps de céder à l’invitation à méditer, tel que nous y invite l’écrivain Claude Boulder...?

On trouvera les références complètes, éditions, dates de publication de tous les ouvrages de Pierre Claudé à la fin du texte de Pierre Frath