Arundhati Roy, la voix si douce d’une femme infiniment libre et déterminée

Librairie Kléber

Opéra de Strasbourg,

samedi 20 janvier 2018

15h

Elle est là, Arundhati Roy, la star indienne de l’engagement auprès des oubliés, la passionaria des « petits riens« , la muse des inconsolés, à qui elle dédie son dernier roman « Le Ministère du Bonheur Suprême ».

Dans le halo de lumière blanche qui nimbe les trois protagonistes de l’interview, elle est au centre, fine, pâle, l’auréole de ses cheveux d’ébène et d’argent la grandissant, sobre et pourtant somptueuse. Elle porte une longue robe noire que couvre un léger manteau de drap violacé. Ses avant-bras sont parés de manchettes en tissus aux ramages noir et blanc, énigmatiques, comme de larges bracelets de chiffon. Eclat furtif  à sa narine droite  lorsqu’elle tourne la tête.

A Jean-Luc Fournier, qui lui demande si son roman est une arme contre les régimes autoritaires, elle répond, de sa voix mélodieuse et douce:

– Non, bien sûr. Un roman est quelque chose de bien plus beau qu’une arme. Je ne souhaite pas que mon roman soit une arme.

Se sent-elle investie d’une responsabilité, au même titre que Noam Chomsky aux Etats-Unis ou Naomie Klein, au Canada, en tant que leader d’une contestation des systèmes et choix politiques en place?

-Non, en aucun cas je ne souhaite être leader politique. Noam Chomsky et Naomie KLein sont mes amis, c’est sûr. Et j’ai été souvent approchée par des partis contestataires en Inde, par exemple, mais je me rends compte que la politique est malheureusement toujours oublieuse du social. Et c’est avant tout ce qui compte pour moi: Qu’on prenne en compte les oubliés de la société. Ecrire, pour moi, sert à cela de façon plus efficace que de se plier aux codes de la politique. Elle parle de son indignation devant le massacre de musulmans en Inde, et des Hijra, hermaphrodites que la société rejette tout en les craignant car ils ont, dit-on, le mauvais oeil et les tuer porte malheur!!

Quant à savoir si son oeuvre la met en danger, elle dit en avoir justement pleinement conscience, mais ne veut pas s’étendre sur le sujet, sachant que d’autres ayant bien moins de moyens qu’elle pour se protéger, risquent également leurs vies au quotidien en raison de leurs engagements.

Elle dit aussi que ses écrits sont minimisés par le pouvoir et qu’on raille publiquement ses prises de position. Mais elle n’est pas dupe devant le succès de ses livres traduits dans les langues minoritaires en Inde, par exemple, et qui se vendent en nombre de plus en plus grand.

Pour livrer un instant le rythme de l’écriture de son nouveau roman, elle lit le prologue en anglais (sans demander à l’interprète de traduire). A nouveau sa voix douce pour dénoncer dès les premières pages (en français sur ce blog) « A l’heure magique où la lumière survit au soleil…l’absence des vieux vautours à dos blancs…empoisonnés au diclofénac« … »Le ton est donné. Féminité, douceur, talent littéraire sont si éloignés de la séduction, encore plus de la soumission ou pire, d’une quelconque abdication!

La vie est un combat qui n’a de sens que parce qu’il se livre pour l’autre, différent de soi, étrange, invisible ou dérangeant, une infime participation au monde « en devenant peu à peu tout ».

Pour Adèle, petite soeur de Félicité, dont le coeur simple et gros comme ça, s’est arrêté de battre

Elle aurait pu s’appeler Félicité, comme la servante au cœur simple de Flaubert dans ses « Trois contes », mais elle n’appartient pas au patrimoine littéraire.

Elle naît en 1921 à Mothern,  un très vieux village proche du Rhin, à l’extrémité nord-est de l’Alsace, là où s’est déroulé -c’était il y a bien longtemps, au IX° siècle- la rencontre de deux rois, Charles le Gros et Louis le Jeune, organisant le partage de l’Empire de Charlemagne.  Ce n’est donc pas un village ordinaire. Un peu oublié aujourd’hui des chroniques, le nom Mothern a pourtant ses secrets: Peut-être renvoie-t-il à celui de la rivière Moder, mais plus vraisemblablement, selon l’ancien maire Antoine Meyer, à l’image de la mère, (Mutter, en allemand) rappelant la présence des déesses-mère gallo-romaines. Image de la mère. Image intemporelle. Issue de ce creuset maternel, la petite fille devenue grande, épouse Alphonse Bergantz qu’elle seconde dans leur entreprise de transports à Mulhausen (un peu plus au sud) et devient mère de trois enfants: Bernard l’aîné, Hubert, le cadet, et entre les deux garçons, une fille, Marilène.

Elle aurait pu s’appeler Félicité parce qu’elle avait en commun avec le personnage de Flaubert, la vraie simplicité du cœur, c’est à dire le don de soi sans calcul, ni détour. Mais simplicité du cœur ne veut pas dire simplicité d’esprit.  L’esprit était alerte, l’œil souvent malicieux qui traduit les mouvements de l’âme, et puis le sourire tendre et le front calme.

Elle aurait pu s’appeler Félicité, également, grâce au sens livré par le participe passé, à savoir l’état de celui ou celle qui est félicitée, vantée, remerciée. La remercier, en effet, parce qu’elle était sage, si tendrement raisonnable, secourable, compréhensive malgré des convictions parfois heurtées par ce qu’apporte d’inattendu la vie, la sienne ou celle des autres. La féliciter parce qu’elle était accueillante, jamais importunée par le visiteur et encore, aimante, mais discrètement. Discrète, si discrète. Toujours tranquille même dans l’agitation d’un monde qui cherchait, comme il en est pour nous tous, mais en vain pour elle, à l’agiter. A l’heure où chacun est en quête d’apaisement de ce que l’on nomme mental, visant l’abaissement d’un égo toujours sollicité (ce redoutable petit hamster qui habite nos têtes, comme l’appelle le célèbre psy québécois, Serge Marquis) grâce aux pratiques empruntées aux sagesses venant ailleurs, elle avançait pas à pas (ce qui ne veut pas dire sans difficultés) sur le chemin qui était ouvert devant elle. Toujours conciliante et cherchant la voie moyenne, celle qui apporte la paix. Jusqu’au bout du chemin.

Photo: Marilène

Elle aurait pu s’appeler Félicité parce qu’elle cultivait aussi le bonheur, la chance d’être au monde sans jamais se plaindre des aléas des jours. Je la revois transmettant son savoir-faire culinaire, nous livrant ses recettes des fameux bredeles, ces petits gâteaux alsaciens qui embaument la maison pendant tout le mois de décembre, au beurre, aux noisettes, aux amandes, fourrés parfois de confiture ou de chocolat  et dont la confection demande patience et jusqu’à l’art du joailler dans leurs assemblages.

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photo empruntée au site Bredele ci-dessus

Elle disait: « Les miens ne sont pas les meilleurs ». Modeste, évidemment, mais gourmande. Ah! Le dernier plaisir du crémant, goûté à la petite cuiller, pétillant contre la langue et que Marilène a partagé avec elle. Rire ensemble comme deux gamines que la mort, pourtant toute proche, n’effraie même pas!

Photo:Marilène

Son vrai prénom, qui n’a rien à envier à Félicité, c’était Adèle. Un peu démodé dans les années 20, il revient au goût du jour. Issu de l’allemand, « Adel », il porte en lui l’idée de noblesse. Tout simplement.

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Expo AIDA à Strasbourg: comme l’insoutenable légèreté du vent sur le monde…

 

 Galerie AIDA de Strasbourg (130 Grand’Rue) du 23 novembre au 6 décembre :

 

Six artistes, quatre peintres et deux sculpteurs, qui parfois ne se connaissent pas et sont cependant comme rapprochés par la légèreté (forcément insoutenable) de l’être ou du temps! Un souffle venu d’autres horizons parcourt en effet la minuscule galerie à travers les œuvres de ces artistes enracinés dans les terres d’Alsace.

http://aida-galerie.com

 

Élizabeth Bouvret, par exemple, qui vit à présent à Strasbourg, est née au Vietnam. Ses nombreux voyages ont façonné le regard qu’elle porte sur le monde. Son maître est le graveur Georges Thouvenot qui lui apprend à regarder les abeilles et à dessiner.

Après un parcours dans la publicité et la communication d’entreprise, elle privilégie à présent, le rapport à la matière, au geste, à la forme et s’exprime sur des supports différents, peintures, pastels, déchirures, collages pour retrouver parfois les contes de notre enfance, sans mièvrerie, en faisant naître çà et là une angoisse sous-jacente comme avec ce « loup noir et un certain petit pot de beurre », (mais où est donc le Petit Chaperon Rouge ?) ou encore susciter l’inquiétude devant la force des éléments révélée par cette « Vague géante au-dessus de la maison », ou l’insondable profondeur d’une « Grotte bleue ».

Et quel vent fait tourner les nuages dans son tableau énigmatique « Le vent et les nuages » ?

https://www.kazoart.com/artiste-contemporain/72-elizabeth-bouvret

http://www.aida-galerie.com/artistes/Elizabeth-Bouvret.html

 

Paul Nemet,

Paul Nemet, sculpteur, place ses personnages longilignes aux structures d’acier recouvertes de plâtre et de résine, ici et là dans l’espace de l’exposition, impassibles spectateurs du tourbillon qui les entoure. Giacometti en couleur ! Jeans bleus, sweat rouge. Bonnet jaune. Mains dans les poches, les silhouettes nous semblent familières ou tout droit sorties d’une bande dessinée. Parfois seules les têtes, insolites, minuscules, coiffées de leur bonnet coloré, sont installées sur un piédestal, observant la ronde des humains qui les observent.

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« Je réalise des sculptures à base de plâtre, structure en acier, résine, ocres, pastels, sables…Mes personnages reflètent la vie tout simplement, mes inspirations sont multiples, certains artistes comme Couturier, Giacometti, mais aussi la bande dessinée, le spectacle de la rue. Je joue sur les silhouettes, les formes allongées, les couleurs, les textures. Je réalise des animaux, des femmes, des hommes seuls ou en groupe qui attendent et observent le grand spectacle que nous représentons tous »…https://facebook.com/maisondart.aida/

 

Geneviève Nicolet-Woelfi

Après avoir exploré les qualités du papier himalayen, Geneviève Nicolet-Woelfi a choisi de travailler la technique particulière de l’encaustique qui remonte à l’Antiquité. Cette technique, écrit-elle, permet de retrouver « la fluidité et la fugacité des sensations :  chauffer, recouvrir, graver, fondre, dit-elle, sont des actions qui donnent du souffle à l’œuvre et qui sont porteuses de sens.

Une des oeuvres exposées actuellement à la galerie par Geneviève Nicolet-Woelfi sur le thème du jeux des enfants au siècle dernier

La cire cache, isole, protège et pérennise. Les œuvres sont alors peuplées de plages de couleurs translucides qui semblent garder en elles les traces du mouvement. »

Certains tableaux présentés intriguent et attirent à la fois grâce au relief des scènes qu’ils présentent, poussées par on ne sait quelle force interne, sortant de l’espace plan pour partager le nôtre.

 http://www.aida-galerie.com/techniques-singulieres.html

https://www.artsper.com/fr/artistes-contemporains/france/9655/genevieve-nicolet-woelfli

Jenny Niess

À la recherche de toujours plus de légèreté, Jenny Niess fait s’envoler les oiseaux qu’elle dessine en filigrane. C’est désormais le graphisme aérien du fil de fer qui enferme les volumes volés à l’espace pour faire apparaître le corps de l’oiseau. Vide créant le plein, plein fait de vide, comme une initiation à l’univers taoïste. Dans sa quête d’absolue de légèreté, Jenny Niess rencontre aussi des personnages issus des contes et des comptines, associant parfois le papier au fil de fer.

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https://facebook.com/maisondart.aida/

https://www.google.fr/search?q=jenny+niess&ie=utf-8&oe=utf-8&client=firefox-b&gfe_rd=cr&dcr=0&ei=YgEUWpa-AqWN8QeE2LyIBA

 

SmaK-titi

SmaK-titi dont le nom porte en creux et en secret toute la famille de cette artiste autodidacte, s’inspire de l’art de la rue aux États-Unis dans les années 90, à New York et à Chicago. Ses premières toiles sont alors exposées sur Broadway Avenue.

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L’univers  de Smak-titi est celui du pop art et de l’art brut : petits formats volés à l’espace de la ville ou vastes pans de murs découpés et peuplés de personnages hauts en couleur, joyeux, dont l’intériorité s’expose avec humour. Les couleurs fluorescentes, très vives font à coup sûr déguerpir à jamais la grisaille des jours et la morosité urbaine.

Depuis son retour en France, SmaK-titi expose régulièrement dans l’hexagone et dans des galeries européennes.

https://www.facebook.com/maisondart.aida/

https://www.artsper.com/fr/artistes-contemporains/france/10402/smak-titi

 

Brigitte Wagner

Le vent qui soulève les tapis et fait danser les cités colorées des tableaux de Brigitte Wagner vient d’Iran. Inépuisable source d’inspiration pour l’artiste, ce pays où elle a vécu, semble lui avoir légué outre la technique de la miniature, la maîtrise des couleurs, la précision du geste, jusqu’à l’indicible de la compréhension de son univers culturel, et par là, de tout l’univers ! Car tout est transposable sous la finesse du pinceau de Brigitte Wagner. Des caravansérails d’Ispahan jusqu’aux maisons d’Alsace.

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Et s’il n’y a pas de silhouettes humaines dans ses œuvres, mais « seulement » des maisons, des palais, des cours, et puis, évidemment, la nature, la mer, les montagnes, les volcans… si les hommes (ou les femmes), donc, n’apparaissent pas, c’est qu’il n’est nul besoin de les apercevoir, cachés qu’ils sont au cœur de l’intimité urbaine et cosmique. Peut-être sont-ils là, d’ailleurs, tout proches, derrière les voiles soulevés, les tapis étendus, roulés, accrochés, derrière les portes ouvertes ou fermées, dans le dédale des cours, le labyrinthe des villes ou le lacis des sentiers de Bali.

Ce qui est sûr c’est que la ville et le monde dansent, bougent, explosent de couleurs et de senteurs exacerbées, parfois comme une fleur qui s’ouvre. Et puis l’humour, la distance font le reste. Le sacré côtoie le profane. L’invisible est caché sous l’exubérance. L’endroit est à l’envers. L’envers est à l’endroit.

https://www.facebook.com/maisondart.aida/

http://brigittewagner-peintures.com/

 

Petit croquis d’un voyage immobile: saveurs de l’Inde du sud au restaurant Namaste de Strasbourg

Qui veut voyager loin pour remplir son carnet de voyage, n’aura pas même besoin de ménager sa monture, pour peu qu’il ait la chance d’habiter Strasbourg…

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Image empruntée au site « l’âge de nos adages ».

Il suffit en effet, pour se retrouver au sud du continent indien, de goûter aux délices de la table du restaurant Namaste, le bien nommé puisqu’il vous salue dès l’appellation qu’il a empruntée, apposée sur son enseigne, rue du Faubourg de Pierre.

En dehors du talent culinaire de son chef, de la fraîcheur des produits et de la gentillesse du serveur, la magie du lieu tient peut-être également à la présence d’une déesse: Lakshmi!

Ashthalakshmi ou Étoile de Lakshmi. Les 8 pointes représentent les 8 formes de richesse incarnées par Lakshmi. Tracé repris dans le manga Magi: Le Labyrinthe de la Magie,

Photo de la déesse Lakshmi: Nicole Evrard

Sous la protection de Lakshmi, donc, déesse aux quatre mains déversant, l’une la fortune, la deuxième cette autre richesse qu’est la connaissance, grâce à l’éducation, la troisième, la force nécessaire à toute réalisation humaine et, la dernière, la bénédiction divine, les hôtes de passage sont directement transportés au pays de tous les possibles. Ce que l’exotisme des épices leur permet déjà!

plateau d’épices emprunté au site du restaurant Namaste

C’est le jeune chef, Rajesh, depuis quatorze ans en France, qui dirige les fourneaux et maîtrise la palette des saveurs avec talent et intelligence.

Il s’agit de ne pas d’enflammer nos palais fragiles d’Européens amateurs de plats colorés qui nous emmènent sans risques et aléas jusqu’au bout du monde! Mais il n’est pas interdit de jouer des nuances. Force 1, 2, 3, ou 4. Comme le nombre de bras de la déesse tutélaire, assise tranquillement, comme on l’a vu, sur un lotus, tout au fond de la salle.

 

De gauche à droite, Reginold, le patron, Julien, le très attentif chef de salle, et Rajesh, le chef…et Pierre. Photo: Guy Serrière
 

Merci à Pierre pour ce voyage gustatif entre amis de toujours, Jean-Mick, François, Claude, Guy, Gill, Nicole, Monique, Georgette et Chantal.

Découvrir l’oeuvre de Pierre Claudé

Résultat de recherche d'images pour "pierre claudé"  Nous avons été nombreux, étudiants à l’Ecole Normale de l’avenue de la Forêt Noire et à l’université de Strasbourg vers la fin des années 60, à avoir rencontré Pierre Claudé. Nous aimions le professeur qu’il était, angliciste, linguiste, tolérant devant notre inculture, affichant un sourire volontiers moqueur, distancié, fin lettré. Il nous impressionnait un peu par son flegme amusé et son humanité bienveillante. Nous ignorions à l’époque qu’il écrivait et que son engagement en écriture ne se démentirait jamais tout au long d’une longue vie. Il disparaît en 2014, dans sa 99° année, sans jamais cesser d’écrire. Il corrigera ainsi dans ses derniers mois, avec l’aide de son épouse Simone, l’un de ses premiers textes, une pièce radiophonique « L’Ordalie ».

Né en 1916, dans un petit village de la Meuse, Horville, à 4 km d’un autre petit village, Luméville en Ornois, qui vit naître un certain Fernand Braudel (1902), Pierre Claudé, comme Braudel se réclamera de ses origines paysannes. ll doit tout aux institutions de la république permettant les diplômes nécessaires à l’obtention de postes d’enseignement ou de la fonction publique: EPS (Ecole Primaire Supérieure), Ecole Normale de Commercy, puis, en 1935, d’Alger-Bouzarea avant d’exercer le métier d’instituteur dans le bled algérien. A cette époque, l’Algérie est  colonie française pour de longues années encore. Cette expérience sera contée dans « Le Frankaoui, Mémoires d’Algérie »(1999), préfacé par Benjamin Stora. L’ouvrage obtiendra le Prix de l’Académie des Marches de l’Est.

Curieusement, une décennie plus tôt, l’autre enfant du pays, Braudel, a emprunté le même chemin. En effet, ses pas le mènent également en Algérie (de 1923 à 1934) où il travaille déjà à sa thèse « La Méditerranée et le monde méditerranéen sous le règne de Philippe II d’Espagne » qui fera de lui l’inventeur d’une discipline historique nouvelle, transdisciplinaire, enracinée dans les espaces qui la façonnent et les biens qui la composent. Tous deux, militaires en 1940, seront arrêtés après la défaite française et faits prisonniers jusqu’en 1945,  Braudel dans l’Oflag de Mayence, Claudé dans celui de Nuremberg et plus tard, d’Edelbach, près de Vienne.

Le complet gris, lettres d'un jeune officier sur la Drôle de guerre 39-40

C’est alors que Braudel, déjà maître de la discipline qu’il est en train de créer, donne des cours d’histoire aux autres prisonniers. De son côté, Pierre Claudé, plus jeune, suit des cours d’anglais – un peu rudimentaires, il le dira dans son ouvrage « Amérique, mes amours »- mais qu’il approfondira plus tard jusqu’à l’agrégation.

Pierre Claudé - .

De son écriture fine et précise, il  remplit aussi de précieux carnets qu’il est très émouvant  de parcourir aujourd’hui et étudie la littérature en autodidacte, de l’antiquité à nos jours.

Arrêtons là les comparaisons qui pourtant ne lassent pas de surprendre. Enfants issus de ces terres agricoles meusiennes pauvres, élèves brillants tous deux,  étudiants puis jeunes enseignants éblouis devant Alger-la-Blanche, infatigables chercheurs, chacun travaille à la réalisation de ses projets. Les travaux de Braudel lui donneront une reconnaissance internationale. L’œuvre littéraire de Claudé, par contre, reste méconnue, et c’est dommage!

Car il s’agit bien d’une œuvre dans sa complétude. Une œuvre qui trouve sa cohérence, son unité et son originalité dans la prise en compte de l’ensemble des ouvrages qui la composent: quinze recueils de nouvelles, six romans, trois essais, deux pièces radiophoniques, une grammaire française. Il obtient plusieurs prix littéraires dont en 1991, le prix Prométhée de la nouvelles pour « Fin de parcours ».

Fait étonnant, les héros de Claudé ne sont jamais prisonniers de l’espace qui leur est donné à vivre dans tel ou tel ouvrage. Ils sont libres de réapparaître, même disparus pour de bon! Max, Le bon petit jeune homme, Monsieur Gnière ou Madame Gnière (on sait qu’un gnière est en argot, un personnage sans importance) ou le jeune Loïc du « Fond des choses », vont et viennent sans préoccupations chronologiques. Qui sont-ils? Travestissement d’un narrateur omniprésent? Avatars de l’auteur lui-même? En tout cas, plus que des incarnations psychologiques, ces personnages sont des types: quidams inquiets, curieux du sens d’un monde indéchiffrable, violents parfois jusqu’à l’extrême comme la baronne de « Népanthès », amoureux de l’instant….Grand puzzle d’une comédie humaine dérisoire que le lecteur assemble par bribes. A travers les personnages et les décors récurrents, l’auteur livre en effet parfois quelques clés: le lieu de l’enfance, dans « Le temps scintille. 2013 », par exemple:   « Le nom MILLOT figurait trois fois sur la plaque de marbre qui servait de monument aux morts. Trois autres noms y étaient gravés, les six hommes que la guerre avait anéantis ayant constitué à l’époque l’essentiel d’une force de travail particulièrement éprouvée. Le village était en effet minuscule. Cinq ou six familles de paysans y cultivaient une terre caillouteuse avec des outils archaïques. »

De même, les événements qui tissent la vie de l’auteur apparaissent sans crier gare, précieux indices, au détour d’une nouvelle, comme la libération du camp que Loïc, le héros du « Bateau », dans « le fond des choses », évoque en filigrane.

Et les thèmes s’enchevêtrent et se font écho. La critique de la culture en tant que faire-valoir en est un exemple. L’érudition de l’auteur n’est jamais gratuite. Et parfois il s’en moque comme dans la délicieuse petite nouvelle  « Faudra  qu’on s’applique », p. 71 dans « Le temps scintille »

Le temps scintille

où M. Gnière, s’essayant à la littérature, reçoit une récompense, un simple accessit, lors d’un grand prix littéraire. Et ceci le rend furieux. Il découvre qu’une femme a obtenu le premier prix! Leur conversation finira par créer entre eux une complicité inattendue. C’est un petit bijou de désinvolture face à la poudre aux yeux de références culturelles ésotériques. Interrogeant la lauréate sur le titre savant de son livre « Voyage en Acédie », p 76:

Et l’Acédie, alors, demanda-t-il…

– Un mot raccrocheur, rien de plus. Du bluff. Un titre mystérieux, le public aime. Et mon livre est comme cela...

et plus tard:

Quand il lui cita la phrase de Cioran dont il comptait faire flèches pour se venger d’elle, elle éclata d’un rire qui attira sur eux l’attention des convives.

-Ah, ah, parvint-elle à dire, je n’ai jamais tant ri. Heureusement que vous êtes là!

Effectivement, on rit souvent à lire Claudé. Sous le quotidien surgit l’insolite, ce mot que Ionesco préférait à l’absurde! S’il est normal que Mr Gnière et Mme aient ensemble les mêmes pensées comme tout vieux couple qui se respecte, est-il bien concevable qu’ils fassent ensemble les mêmes rêves? Le fantastique n’est pas loin qui emprunte sans qu’on n’y prenne garde des logiques imparables. Que faire devant la création d’une Banque du Temps chargée de rembourser sur la foi de dossiers structurés, le temps jugé perdu? « Le temps perdu », P. 35. Id.

Marcel Aymé et son Passe-Muraille auraient pu se glisser dans l’écriture de la nouvelle. Jules Romains avait-il rencontré Mr Gnière, ce personnage sans intérêt qui pourtant participe à la ronde des humains que nous sommes tous? Immanquablement son ouvrage « Mort de quelqu’un » nous revient en mémoire.

C’est Pierre Frath qui parle certainement le mieux de l’œuvre de Pierre Claudé à travers ses chroniques. Dans « La Grande Java » par exemple, qu’il compare aux « Particules Elémentaires » de Houellebecq et dont il fait une critique sans parti pris, le rapprochement entre le questionnement des deux auteurs sur l’individualisme forcené qui régit nos sociétés, devient évident:

Max considérait le sens moral comme un virus, comme une distraction (au sens pascalien) qui détourne de l’essentiel. L’essentiel pour lui, était les maths, mais on frémit si l’on imagine des gens…pour qui l’essentiel serait la race, la nation, ou Dieu ou  simplement l’hédonisme de leur propre ego (c’était le cas de Dorian Gray) et qui serait assez dépourvu de sens moral pour faire de cette infirmité une théorie aussi cynique. Je laisse cette hypothèse à la méditation de nos lecteurs.

Ce mot, écrit en réponse d’une confession de Max, ouvrant « Le temps scintille » est signé par l’écrivain Claude Boulder.

Boulder, comme c’est étrange, est précisément le nom de l’université où a séjourné Pierre Claudé dans le Colorado, lors de son séjour aux USA, grâce à la bourse Fulbright qui lui a été décernée. Il raconte ce parcours dans son roman « Amérique, mes amours » et rien n’est laissé au hasard, comme on le voit dans l’écriture de Pierre Claudé. Tout prend sens.

Etrange, avions-nous dit? Allons donc! Le grand puzzle de la vie d’un homme pudique et poète, né sur des terres rocailleuses, ébloui par la blancheur d’autres rives, se construit peu à peu.

Mais, en bons lecteurs que nous sommes, n’est-il pas temps de céder à l’invitation à méditer, tel que nous y invite l’écrivain Claude Boulder...?

On trouvera les références complètes, éditions, dates de publication de tous les ouvrages de Pierre Claudé à la fin du texte de Pierre Frath