Dans le delta du Mékong (3): l’envoûtement

Le Mékong prend sa source dans l’Himalaya, au  Tibet, et parcourt l »Asie sur presque 5000 kilomètres, On le nomme en Chine Lancang Jian c’est à dire «eaux turbulentes», au Laos et en Thaïlande, Mae Nam Khong ou «mère des eaux », Ton le Thom «grandes eaux» au Cambodge, et enfin, Cuu Long «neuf dragons», au Vietnam, là où en un gigantesque delta, il se partage en neuf bras pour rencontrer la mer de Chine.

MÔNG PHU

Un village du delta du fleuve rouge (Viêt-nam)
Édité par Nguyen Tung

Marguerite Duras, à nouveau, décrit le fleuve:

« Autour du bac, le fleuve, il est à ras bord, ses eaux en marche traversent les eaux stagnantes des rizières, elles ne se mélangent pas. Il a ramassé tout ce qu’il a rencontré depuis Tonlé Sap, la forêt cambodgienne. Il emmène tout ce qui vient, des paillotes, des forêts, des incendies éteints, des oiseaux morts, des chiens morts, des tigres,

des buffles, noyés, des hommes noyés, des leurres, des îles de jacinthes d’eau agglutinées, tout va vers le Pacifique, rien n’a le temps de couler, tout est emporté par la tempête profonde et vertigineuse du courant intérieur, tout reste en suspens à la surface du fleuve. »

Marguerite Duras, L’Amant.

Rien ne change sur le fleuve. Guidés par Fredo, partir de Can Tho, juste avant l’aurore pour rejoindre Phong Dien et son marché flottant où se vendent et s’achètent les fruits perdus du paradis, puis arpenter son marché terrestre où grouillent serpents, anguilles et rêvent les poissons volants. l’or du jour qui s’annonce, ourle la rive du fleuve  endormi. Descendre dans la barque et se laisser glisser dans la lumière .

Tout a été dit sur la magie du lieu, sur l’exploitation touristique, sur le peuple de l’eau, son ingéniosité, son  dur labeur quotidien, sur le passé douloureux de la guerre jusqu’au coeur du delta, tout a été raconté, l’histoire, les dragons, les moussons, les frêles et solides ponts de bambou

qui transforment en funambules les habitants des arroyos, le mystère du mouvement des eaux dans ces canaux fantasques, rythmé par les marées et l’alternance des saisons, quand le fleuve coule à l’envers comme s’il buvait sans retenue toute la mer de Chine et jusqu’au lac Tonlé Sap au Cambodge, où les maisons se juchent prudemment sur pilotis, quand le dragon gronde et déborde, inondant de limons fertiles, vergers et rizières infinies, quand la vie s’écoule presque semblable aujourd’hui, à celle d’hier dans les gestes immuables.

Tout a été dit, mais on voudrait le dire encore tant la conscience est grande de vivre un moment unique arraché au reste du temps et du monde. Semblable au canal des Pangalanes, à Madagascar, ce chemin d’eau qui borde la côte est, longeant l’océan indien, où rien ne  change vraiment des rituels ancestraux, le delta, avec son labyrinthe aquatique fait revivre pour longtemps encore, l’envoûtement des premiers matins du monde.

arroyo

Photos: Guy Serrière

Dans le delta du Mékong (2), Fredo: « C’est si beau un Bled! »

Can Tho, janvier 2019

Fredo appartient désormais au delta.

Il est né au nord-est du Vietnam, tout près de la  Baie d’Along, Vịnh Hạ Long en vietnamien, ce qui signifie descente du dragon.

Les animaux sacrés dans la culture et l’architecture vietnamiennes - ảnh 1

image empruntée ici

Mais c’est tout au sud, à Can Tho, qu’il s’est installé, retrouvant le dragon pourvu à présent de neuf corps sinueux lorsqu’empruntant le cours du Mékong, la créature mythique se divise en son delta, pour avaler la mer de Chine.

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Fredo tient avec son épouse le Mekong Logis, petit hôtel bien nommé, bordant une ruelle à l’écart du vrombissement des vespas rutilantes.

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La cour ombragée, toujours fraîche malgré l’implacable chaleur grâce au léger souffle de vent agitant le feuillage de ses manguiers, incite à la nonchalance au creux de hamacs hospitaliers. Ici, tout est simple et tranquille.

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Fredo et son épouse, la délicieuse Nhung.

Photo empruntée sur ce site.

Fredo enfant. Orphelin à 8 ans. La rue est son terrain de jeu, son école, son refuge. Mais de vrai terrain de jeu, d’école ou de havre, il n’en connaîtra pas. C’est la guerre au Vietnam. L’interminable guerre!

Fredo, aujourd’hui. L’ombre sur son visage. Son geste de la main. « Ma vie n’était pas belle. Laissons. N’en parlons pas! C’était hier ».

Fredo à cette heure, qui rattrape le temps perdu. Atteint d’une boulimie d’apprentissage! Apprendre. Apprendre. Observer. Observer. Comprendre. Comprendre. Et transmettre…

Autodidacte complet, il se met à réfléchir à la structure des langues.Photo: GS

Le français et le vietnamien. A la manière de les enseigner. Nul besoin des récentes méthodes de français langue étrangère qui lui paraissent totalement déconnectées de la réalité. Il possède un trésor: une pile d’ouvrages de conjugaison à la couleur rouge, le fameux Bescherelle et des livres de lecture dont on se servait en France pour initier telle ou telle leçon de grammaire ou de vocabulaire dans les années 50.

Les volumes, achetés pour quelques dongs, sont très défraîchis. Quand elles existent encore, les couvertures s’émiettent sous les doigts. « Qu’importe! La France est là », dit-il.

Il se désole cependant. A la braderie où il a pu acquérir tous ces ouvrages, il n’y avait aucun Bled!

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 » C’est si beau, un Bled! s’exclame-t-il. Toutes ces règles, tous ces exercices, toute cette connaissance de la langue française! »

Et Fredo rêve de le posséder un jour ce fameux Bled, talisman opérant le jour des examens!

Car son épouse a brillamment obtenu le niveau A1. Grâce à lui, bien sûr. Il en est très fier. A présent, il se concentre sur le niveau A2. « Alors, ce sera une vraie reconnaissance! » Quand ma femme réussit, c’est aussi moi qui obtiens le niveau. Moi qui ne suis jamais allé à l’école! Je suis tellement heureux! »

Alors, il observe. Il analyse, il classe au delà de ce que les grammaires proposent. Il invente d’autres progressions qui rendent les choses plus claires pour son épouse. « Ne t’inquiète pas des verbes du 2° groupe, pour l’instant. Concentre-toi sur  ceux du 3° groupe dont tu as le plus besoin, aller, par exemple… »

Pour la langue vietnamienne, à l’instar du Dr Tuan Anh Tran dans son récent ouvrage

« Se débrouiller en vietnamien en 12h« 

l’efficacité de l’enseignement de Fredo a stupéfait certains professionnels du secteur. On est venu le voir. Voulait-il partager sa méthode? « Non, il n’en est pas question. je continue à réfléchir. Cela me passionne! »

Le passionne également l’enseignement du Tai Chi. Tous les matins, sous ses manguiers, il entame sa journée par les gestes ancestraux…

Ainsi apparaît Fredo, intarissable conteur au verbe haut et à l’imagination fantasque,  généreux passeur de ce que lui a appris la vie, des épreuves de la rue à celles de la guerre, comme des merveilleuses découvertes cachées dans un simple Bled, jusqu’à la connaissance du labyrinthe initiatique du delta.

Dans le delta du Mékong (1): les fantômes de Marguerite

Saïgon. Janvier 2019

Pour les admirateurs de Marguerite Duras, quoi de plus naturel que de chercher à la retrouver à travers les lieux fondateurs qui dessinent le décor obsessionnel de l’ensemble de son œuvre ? Or, de Sadec (petite ville au coeur du delta formé par le Mékong, fleuve aux neufs bras avant de disparaître dans la Mer de Chine) où sa mère dirigeait l’école de filles,  à Saïgon, où Marguerite (qui n’était pas encore Duras, mais Donnadieu), fut lycéenne au lycée Chasseloup Laubat et pensionnaire à la pension Lyautey, rien n’existe plus de ce qui fut l’univers de l’enfant, de l’amante. Rien n’existe plus, ou si peu! La recherche tient en tout cas du périple imaginaire.

Dans le film « L’Amant » de Jean Jacques Annaud (1992), le lycée Chasseloup-Laubat où Marguerite étudie est en fait le Lycée Pétrus Ký (aujourd’hui lycée Lê Hồng Phong, situé au 235 Nguyễn Văn Cừ du District 1)!

Quelle importance!

Le vrai lycée Chasseloup-Baulat est devenu en 1960 lycée  Jean-Jacques  Rousseau, pour rompre le lien qui le liait encore à l’empire colonial français.
Au début des années 70 le collège est cédé au gouvernement sud-vietnamien et prend le nom d’un lettré du pays  au XVIIIe siècle: Lê Quý Dôn.
Après la chute du gouvernement sud-vietnamien en avril 1975 il conservera le même nom,  Établissement de l’Enseignement général du 2e degré Lê Quý Dôn.

Là, Marguerite a définitivement quitté le lieu.

Autre lieu: Le bâtiment de la pension Lyautey.  Détruit?

« Marguerite n’a jamais habité à la pension Lyautey…écrit Laure Adler. Puis, plus loin: d’ailleurs la pension Lyautey n’a jamais existé »

Ce n’est pas grave. L’écriture, elle, est sous nos yeux:

Duras écrit: « C’est la pension Lyautey la nuit.

La cour est déserte. Vers le réfectoire les jeunes boys jouent aux cartes. Il y en a un qui chante. L’enfant s’arrête, elle écoute les chants. Elle connait les chants du Vietnam. Elle écoute un moment. Elle les reconnait tous. Le jeune boy du paso doble traverse la cour, ils se font signe, se sourient : Bonsoir…« 

Les lieux se brouillent, disparaissent, qui pourtant hantent toujours le lecteur de » l’Amant ».

Le quartier de la cathédrale, la rue Catinat…

Les photos de la cathédrale sur Commons

Et plus encore le lacis des sentiers aquatiques, le bac qu’il faut emprunter entre Vinh Long et Sadec, remplacé par de hauts ponts élancés.

Le pont Rạch Miễu

Voyez ce bac, écrit-elle, avec à son bord un bus, des camions à la gueule cabossée qui les fait ressembler à des bouledogues, des enfants qui vendent des tickets de loterie, des motocyclettes pétaradantes conduites par des cavalières au visage protégé par des mouchoirs. Tout vrombit, tout frémit sur le Mékong ! »

C’est donc pendant la traversée d’un bras du Mékong sur le bac qui est entre Vinh Long et Sadec dans la grande plaine de boue et de riz du sud de la Cochinchine, celle des oiseaux. Je descends du car ; je vais au bastingage. Je regarde le fleuve. Ma mère me dit quelquefois que jamais, de ma vie entière, je ne reverrai des fleuves aussi beaux que ceux-là, aussi grands, aussi sauvages, le Mékong et ses bras qui descendent vers les océans, ces territoires d’eau qui vont aller disparaître dans les cavités des océans. »

https://www.lemonde.fr/a-la-une/article/2010/07/08/sadec-sur-les-pas-de-marguerite-duras_1384466_3208.html

A Saigon, encore…arpenter le quartier chinois de Cholon. Retrouver la garçonnière de l’amant, Huỳnh Thủy Lê, ce riche chinois de Sadec. Mais qui sait où elle se trouve? Encore une fois, Jean Jacques Annaud nourrit notre imaginaire et fait ressurgir les fantômes.

Retrouverons-nous plus facilement les lieux empruntés par Marguerite enfant à Sadec?

Il n’en est rien. L’école, la maison d’habitation de la mère, tout a disparu. Reste l’emblématique « maison de l’amant » où Marguerite Donnadieu n’est cependant jamais entrée. Mais, récemment classée monument historique, la riche demeure est toujours là, prête à être visitée après avoir servi longtemps de poste de police.

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Inutile d’insister.Marguerite n’est pas là non plus…

Disparue également, dans l’actuel Cambodge, la maison  de Prey Nop du « Barrage contre le Pacifique » .

De fantôme en fantôme hantant les lieux ayant ou non existé, le mieux n’est -il pas dans cette quête, de laisser ces mots de Duras  extraits de l’Amant, nous habiter pour mieux la rencontrer?

« L’histoire de ma vie n’existe pas. Ça n’existe pas. Il n’y a jamais de centre. Pas de chemin, pas de ligne. Il y a de vastes endroits où l’on fait croire qu’il y avait quelqu’un, ce n’est pas vrai il n’y avait personne. »

Silhouettes d’ici et d’ailleurs: Miss Lala, petite cousine de Mary Poppins…

Elle vient d’une lointaine et mystérieuse contrée : l’Azerbaïdjan.

Elle s’appelle Lala.

Elle est professeur de musique a Saïgon

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Son prénom, Lala, pourrait l’avoir prédestinée à la carrière qu’elle a empruntée. Toutefois, en Azerbaïdjan, Lala est un prénom courant qui n’évoque nullement une ritournelle dont on aurait oublié les paroles, mais une fleur, plus précisément, une fleur rouge aux pistils noirs.

Lala, à l’école où elle enseigne, c’est Miss Lala ! Et Miss Lala est adorée de ses élèves qui lui laissent à peine le temps d’un déjeuner sur le pouce. Tous, après le cours, veulent continuer à vivre en musique et à s’exercer sous son contrôle bienveillant, qui, à la guitare, qui au banjo, qui, à la flute, au xylophone ou au violon…

Il faut dire que Miss Lala est rieuse. Les enfants aiment les gens dont les yeux leur sourient. C’est pour cela qu’ils entrent dans sa classe d’un cœur léger, totalement ouvert aux musiques du monde qu’elle transporte dans ses bagages.

Avant d’arriver à Saïgon, Lala a enseigné la musique en Irak, dans une école internationale financée par la Turquie. Les conditions y étaient excellentes. Des concerts pouvaient avoir lieu dans un grand auditorium. Les professeurs étaient logés sur le campus. Puis, à la suite d’actes terroristes dans le pays, l’école a hésité à renouveler ses contrats. Lala, qui élève seule ses deux enfants a postulé pour le Vietnam, à Ho Chi Minh Ville, du nom du fondateur du pays réunifié, mais que tout le monde, sur place, continue d’appeler Saïgon.

Miss Lala, c’est à la fois Mary Poppins, par la gaité, la tendresse et la légèreté de son enseignement, mais également Mère Courage, par la force de son caractère face aux évènements auxquels elle doit continuellement faire face. Formée à l’exigeante école pianistique russe, elle a franchi toutes les étapes pour devenir la musicienne et la pédagogue qu’elle est aujourd’hui. Il faut l’entendre jouer l’impromptu de Chopin ou se rappeler en riant les injonctions de son professeur lorsqu’elle s’essayait, adolescente, a jouer Liebestraum de Lizt:

« après la technique, il faut savoir exprimer  les sentiments! Tu ne pourras jouer ce « Rêve d’amour » que lorsque tu seras amoureuse! »

Et puis un jour, le professeur s’exclame: » Mais c’est cela, magnifique, tu as compris! » Étonnant, en effet! Mais pourtant vrai. Le professeur avait compris que Lala était amoureuse……Lala en rit rit encore!

Hélas, l’Azerbaïdjan, pays de culture aux influences multiples, n’est pas un pays facile. Certes la musique est vivante  à travers ses orchestres traditionnels jouant  un genre musical très ancien, le mugham, classé au patrimoine mondial de l’Unesco.

IL s’agit d’une musique savante qui laisse une place prépondérante à l’improvisation: suite de mouvements liés à un mode particulier. Il associe le chant à des instruments traditionnels : le târ (luth à 11 cordes), le kamânche (vièle à quatre cordes) et le daf ou le doyre (grands tambours sur cadre, appelés aussi qaval). ( wikipedia)

Mais les conflits ethniques, les découpages territoriaux arbitraires et paradoxalement l’immense richesse pétrolière, avivent régulièrement les tensions externes ou internes. Lala, petite fille au nom de fleur, petite pianiste adolescente, a vu les soldats dans la rue et a été témoin de  scènes violentes. Avec sa famille, elle a eu peur pour son frère, lors d’un sanglant attentat terroriste.

Alors, plus tard, Miss Lala a fait ses bagages…

Mais aujourd’hui, quel parapluie magique la protégera et l’entrainera de nouveau ? Son contrat à Saïgon se termine à la fin de l’année scolaire. II lui faudra refaire ses bagages…

Mais aujourd’hui, quel parapluie magique la protégera et l’entrainera de nouveau ? Son contrat à Saïgon se termine à la fin de l’année scolaire. II lui faudra refaire ses bagages…

Les diplômes durement acquis en Azerbaïdjan pourront-ils un jour être reconnus par la communauté internationale ?

Quel destin demain, pour Miss Lala, petite cousine de Mary Poppins ?

Arundhati Roy, la voix si douce d’une femme infiniment libre et déterminée

Librairie Kléber

Opéra de Strasbourg,

samedi 20 janvier 2018

15h

Elle est là, Arundhati Roy, la star indienne de l’engagement auprès des oubliés, la passionaria des « petits riens« , la muse des inconsolés, à qui elle dédie son dernier roman « Le Ministère du Bonheur Suprême ».

Dans le halo de lumière blanche qui nimbe les trois protagonistes de l’interview, elle est au centre, fine, pâle, l’auréole de ses cheveux d’ébène et d’argent la grandissant, sobre et pourtant somptueuse. Elle porte une longue robe noire que couvre un léger manteau de drap violacé. Ses avant-bras sont parés de manchettes en tissus aux ramages noir et blanc, énigmatiques, comme de larges bracelets de chiffon. Eclat furtif  à sa narine droite  lorsqu’elle tourne la tête.

Jpeg

A Jean-Luc Fournier, qui lui demande si son roman est une arme contre les régimes autoritaires, elle répond, de sa voix mélodieuse et douce:

– Non, bien sûr. Un roman est quelque chose de bien plus beau qu’une arme. Je ne souhaite pas que mon roman soit une arme.

Se sent-elle investie d’une responsabilité, au même titre que Noam Chomsky aux Etats-Unis ou Naomie Klein, au Canada, en tant que leader d’une contestation des systèmes et choix politiques en place?

-Non, en aucun cas je ne souhaite être leader politique. Noam Chomsky et Naomie KLein sont mes amis, c’est sûr. Et j’ai été souvent approchée par des partis contestataires en Inde, par exemple, mais je me rends compte que la politique est malheureusement toujours oublieuse du social. Et c’est avant tout ce qui compte pour moi: Qu’on prenne en compte les oubliés de la société. Ecrire, pour moi, sert à cela de façon plus efficace que de se plier aux codes de la politique. Elle parle de son indignation devant le massacre de musulmans en Inde, et des Hijra, hermaphrodites que la société rejette tout en les craignant car ils ont, dit-on, le mauvais oeil et les tuer porte malheur!!

Quant à savoir si son oeuvre la met en danger, elle dit en avoir justement pleinement conscience, mais ne veut pas s’étendre sur le sujet, sachant que d’autres ayant bien moins de moyens qu’elle pour se protéger, risquent également leurs vies au quotidien en raison de leurs engagements.

Elle dit aussi que ses écrits sont minimisés par le pouvoir et qu’on raille publiquement ses prises de position. Mais elle n’est pas dupe devant le succès de ses livres traduits dans les langues minoritaires en Inde, par exemple, et qui se vendent en nombre de plus en plus grand.

Pour livrer un instant le rythme de l’écriture de son nouveau roman, elle lit le prologue en anglais (sans demander à l’interprète de traduire). A nouveau sa voix douce pour dénoncer dès les premières pages (en français sur ce blog) « A l’heure magique où la lumière survit au soleil…l’absence des vieux vautours à dos blancs…empoisonnés au diclofénac« … »Le ton est donné. Féminité, douceur, talent littéraire sont si éloignés de la séduction, encore plus de la soumission ou pire, d’une quelconque abdication!

La vie est un combat qui n’a de sens que parce qu’il se livre pour l’autre, différent de soi, étrange, invisible ou dérangeant, une infime participation au monde « en devenant peu à peu tout ».

Pour Adèle, petite soeur de Félicité, dont le coeur simple et gros comme ça, s’est arrêté de battre

Elle aurait pu s’appeler Félicité, comme la servante au cœur simple de Flaubert dans ses « Trois contes », mais elle n’appartient pas au patrimoine littéraire.

Elle naît en 1921 à Mothern,  un très vieux village proche du Rhin, à l’extrémité nord-est de l’Alsace, là où s’est déroulé -c’était il y a bien longtemps, au IX° siècle- la rencontre de deux rois, Charles le Gros et Louis le Jeune, organisant le partage de l’Empire de Charlemagne.  Ce n’est donc pas un village ordinaire. Un peu oublié aujourd’hui des chroniques, le nom Mothern a pourtant ses secrets: Peut-être renvoie-t-il à celui de la rivière Moder, mais plus vraisemblablement, selon l’ancien maire Antoine Meyer, à l’image de la mère, (Mutter, en allemand) rappelant la présence des déesses-mère gallo-romaines. Image de la mère. Image intemporelle. Issue de ce creuset maternel, la petite fille devenue grande, épouse Alphonse Bergantz qu’elle seconde dans leur entreprise de transports à Mulhausen (un peu plus au sud) et devient mère de trois enfants: Bernard l’aîné, Hubert, le cadet, et entre les deux garçons, une fille, Marilène.

Elle aurait pu s’appeler Félicité parce qu’elle avait en commun avec le personnage de Flaubert, la vraie simplicité du cœur, c’est à dire le don de soi sans calcul, ni détour. Mais simplicité du cœur ne veut pas dire simplicité d’esprit.  L’esprit était alerte, l’œil souvent malicieux qui traduit les mouvements de l’âme, et puis le sourire tendre et le front calme.

Elle aurait pu s’appeler Félicité, également, grâce au sens livré par le participe passé, à savoir l’état de celui ou celle qui est félicitée, vantée, remerciée. La remercier, en effet, parce qu’elle était sage, si tendrement raisonnable, secourable, compréhensive malgré des convictions parfois heurtées par ce qu’apporte d’inattendu la vie, la sienne ou celle des autres. La féliciter parce qu’elle était accueillante, jamais importunée par le visiteur et encore, aimante, mais discrètement. Discrète, si discrète. Toujours tranquille même dans l’agitation d’un monde qui cherchait, comme il en est pour nous tous, mais en vain pour elle, à l’agiter. A l’heure où chacun est en quête d’apaisement de ce que l’on nomme mental, visant l’abaissement d’un égo toujours sollicité (ce redoutable petit hamster qui habite nos têtes, comme l’appelle le célèbre psy québécois, Serge Marquis) grâce aux pratiques empruntées aux sagesses venant ailleurs, elle avançait pas à pas (ce qui ne veut pas dire sans difficultés) sur le chemin qui était ouvert devant elle. Toujours conciliante et cherchant la voie moyenne, celle qui apporte la paix. Jusqu’au bout du chemin.

Photo: Marilène

Elle aurait pu s’appeler Félicité parce qu’elle cultivait aussi le bonheur, la chance d’être au monde sans jamais se plaindre des aléas des jours. Je la revois transmettant son savoir-faire culinaire, nous livrant ses recettes des fameux bredeles, ces petits gâteaux alsaciens qui embaument la maison pendant tout le mois de décembre, au beurre, aux noisettes, aux amandes, fourrés parfois de confiture ou de chocolat  et dont la confection demande patience et jusqu’à l’art du joailler dans leurs assemblages.

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photo empruntée au site Bredele ci-dessus

Elle disait: « Les miens ne sont pas les meilleurs ». Modeste, évidemment, mais gourmande. Ah! Le dernier plaisir du crémant, goûté à la petite cuiller, pétillant contre la langue et que Marilène a partagé avec elle. Rire ensemble comme deux gamines que la mort, pourtant toute proche, n’effraie même pas!

Photo:Marilène

Son vrai prénom, qui n’a rien à envier à Félicité, c’était Adèle. Un peu démodé dans les années 20, il revient au goût du jour. Issu de l’allemand, « Adel », il porte en lui l’idée de noblesse. Tout simplement.

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Expo AIDA à Strasbourg: comme l’insoutenable légèreté du vent sur le monde…

 

 Galerie AIDA de Strasbourg (130 Grand’Rue) du 23 novembre au 6 décembre :

Six artistes, quatre peintres et deux sculpteurs, qui parfois ne se connaissent pas et sont cependant comme rapprochés par la légèreté (forcément insoutenable) de l’être ou du temps! Un souffle venu d’autres horizons parcourt en effet la minuscule galerie à travers les œuvres de ces artistes enracinés dans les terres d’Alsace.

http://aida-galerie.com

Élizabeth Bouvret, par exemple, qui vit à présent à Strasbourg, est née au Vietnam. Ses nombreux voyages ont façonné le regard qu’elle porte sur le monde. Son maître est le graveur Georges Thouvenot qui lui apprend à regarder les abeilles et à dessiner.

Après un parcours dans la publicité et la communication d’entreprise, elle privilégie à présent, le rapport à la matière, au geste, à la forme et s’exprime sur des supports différents, peintures, pastels, déchirures, collages pour retrouver parfois les contes de notre enfance, sans mièvrerie, en faisant naître çà et là une angoisse sous-jacente comme avec ce « loup noir et un certain petit pot de beurre », (mais où est donc le Petit Chaperon Rouge ?) ou encore susciter l’inquiétude devant la force des éléments révélée par cette « Vague géante au-dessus de la maison », ou l’insondable profondeur d’une « Grotte bleue ».

Et quel vent fait tourner les nuages dans son tableau énigmatique « Le vent et les nuages » ?

https://www.kazoart.com/artiste-contemporain/72-elizabeth-bouvret

http://www.aida-galerie.com/artistes/Elizabeth-Bouvret.html

 

Paul Nemet,

Paul Nemet, sculpteur, place ses personnages longilignes aux structures d’acier recouvertes de plâtre et de résine, ici et là dans l’espace de l’exposition, impassibles spectateurs du tourbillon qui les entoure. Giacometti en couleur ! Jeans bleus, sweat rouge. Bonnet jaune. Mains dans les poches, les silhouettes nous semblent familières ou tout droit sorties d’une bande dessinée. Parfois seules les têtes, insolites, minuscules, coiffées de leur bonnet coloré, sont installées sur un piédestal, observant la ronde des humains qui les observent.

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« Je réalise des sculptures à base de plâtre, structure en acier, résine, ocres, pastels, sables…Mes personnages reflètent la vie tout simplement, mes inspirations sont multiples, certains artistes comme Couturier, Giacometti, mais aussi la bande dessinée, le spectacle de la rue. Je joue sur les silhouettes, les formes allongées, les couleurs, les textures. Je réalise des animaux, des femmes, des hommes seuls ou en groupe qui attendent et observent le grand spectacle que nous représentons tous »…https://facebook.com/maisondart.aida/

Geneviève Nicolet-Woelfi

Après avoir exploré les qualités du papier himalayen, Geneviève Nicolet-Woelfi a choisi de travailler la technique particulière de l’encaustique qui remonte à l’Antiquité. Cette technique, écrit-elle, permet de retrouver « la fluidité et la fugacité des sensations :  chauffer, recouvrir, graver, fondre, dit-elle, sont des actions qui donnent du souffle à l’œuvre et qui sont porteuses de sens.

Une des oeuvres exposées actuellement à la galerie par Geneviève Nicolet-Woelfi sur le thème du jeux des enfants au siècle dernier

La cire cache, isole, protège et pérennise. Les œuvres sont alors peuplées de plages de couleurs translucides qui semblent garder en elles les traces du mouvement. »

Certains tableaux présentés intriguent et attirent à la fois grâce au relief des scènes qu’ils présentent, poussées par on ne sait quelle force interne, sortant de l’espace plan pour partager le nôtre.

 http://www.aida-galerie.com/techniques-singulieres.html

https://www.artsper.com/fr/artistes-contemporains/france/9655/genevieve-nicolet-woelfli

Jenny Niess

À la recherche de toujours plus de légèreté, Jenny Niess fait s’envoler les oiseaux qu’elle dessine en filigrane. C’est désormais le graphisme aérien du fil de fer qui enferme les volumes volés à l’espace pour faire apparaître le corps de l’oiseau. Vide créant le plein, plein fait de vide, comme une initiation à l’univers taoïste. Dans sa quête d’absolue de légèreté, Jenny Niess rencontre aussi des personnages issus des contes et des comptines, associant parfois le papier au fil de fer.

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SmaK-titi

SmaK-titi dont le nom porte en creux et en secret toute la famille de cette artiste autodidacte, s’inspire de l’art de la rue aux États-Unis dans les années 90, à New York et à Chicago. Ses premières toiles sont alors exposées sur Broadway Avenue.

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L’univers  de Smak-titi est celui du pop art et de l’art brut : petits formats volés à l’espace de la ville ou vastes pans de murs découpés et peuplés de personnages hauts en couleur, joyeux, dont l’intériorité s’expose avec humour. Les couleurs fluorescentes, très vives font à coup sûr déguerpir à jamais la grisaille des jours et la morosité urbaine.

Depuis son retour en France, SmaK-titi expose régulièrement dans l’hexagone et dans des galeries européennes.

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Brigitte Wagner

Le vent qui soulève les tapis et fait danser les cités colorées des tableaux de Brigitte Wagner vient d’Iran. Inépuisable source d’inspiration pour l’artiste, ce pays où elle a vécu, semble lui avoir légué outre la technique de la miniature, la maîtrise des couleurs, la précision du geste, jusqu’à l’indicible de la compréhension de son univers culturel, et par là, de tout l’univers ! Car tout est transposable sous la finesse du pinceau de Brigitte Wagner. Des caravansérails d’Ispahan jusqu’aux maisons d’Alsace.

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Et s’il n’y a pas de silhouettes humaines dans ses œuvres, mais « seulement » des maisons, des palais, des cours, et puis, évidemment, la nature, la mer, les montagnes, les volcans… si les hommes (ou les femmes), donc, n’apparaissent pas, c’est qu’il n’est nul besoin de les apercevoir, cachés qu’ils sont au cœur de l’intimité urbaine et cosmique. Peut-être sont-ils là, d’ailleurs, tout proches, derrière les voiles soulevés, les tapis étendus, roulés, accrochés, derrière les portes ouvertes ou fermées, dans le dédale des cours, le labyrinthe des villes ou le lacis des sentiers de Bali.

Ce qui est sûr c’est que la ville et le monde dansent, bougent, explosent de couleurs et de senteurs exacerbées, parfois comme une fleur qui s’ouvre. Et puis l’humour, la distance font le reste. Le sacré côtoie le profane. L’invisible est caché sous l’exubérance. L’endroit est à l’envers. L’envers est à l’endroit.

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