Chronique d’un atelier (2): Le chat de Béthune par Christine Jeanney

La première contribution à l’atelier consacré au thème de l’empreinte

est signée Christine Jeanney.

Un grand honneur pour les lecteurs de ce blog et pour les participants de Denezières! C’est que Christine Jeanney (le saviez-vous ?), c’est Kiki, oui, c’est bien elle, la plume alternée avec celle d’Hervé, des billets insolents, drôles, tendres, documentés et si bellement illustrés du blog de Posuto revisitant notre quotidien souvent brouillé de son oeil lucide.

Quelle bonne idée, Christine d’avoir joué le jeu. Merci d’ouvrir ainsi ce chemin d’écriture.

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Le chat de Béthune

 

C’était une maison dans la ville du Bourreau.

Des bourreaux, il y en avait eu, pourtant, et dans toutes les villes; ils formaient tous ensemble, pour peu qu’on puisse en saisir une image complète, une de ces corporations familiales à corpulences diverses mais au costume commun, comme ces Compagnons de la Louve ou de l’Hermine blanche qui défilent, munis du même bonnet et couverts de la même cape de toile à emblème. Les Bourreaux se tenaient bien droits, campés sur leurs jambes, bien solides, certains hâbleurs, les poings sur les hanches, revanchards, d’autres tête penchée, tous attentifs, tous vigilants à ne pas écraser les pieds du camarade bourreau à leur côté, un doyen qui avait exercé à Rouen sous l’Ancien Régime, ou un autre qui connaissait très bien Gabriel Sanson, ou celui-ci, équarisseur la semaine et bourreau le dimanche et non pas « exécuteur en chef des arrêts criminels » comme l’était Anatole François Joseph Deibler …

Mais pourquoi était-il resté dans les mémoires, le Bourreau de Béthune ?

Des bras immenses, mais si peu réconfortants, et des yeux minuscules, tellement terribles qu’on les pensait capables d’avoir eux-mêmes, rien qu’en cillant, percé de deux trous sa cagoule. … C’est Alexandre Dumas qui l’a obligé à faire le voyage d’Arras pour enfin tuer Milady, la traîtresse, une exécution capitale d’encre, illusoire, illustre, rien de concret, seulement de la littérature. Que resterait-il du bourreau, de celui-là et des autres, à part cette coutume de ne pas, non, jamais, poser le pain à l’envers, par crainte de voir s’abattre sur soi de grandes malédictions ?

C’était une maison dans la ville de Béthune.

Et il n’était pas rare que passe devant elle un Charitable de Saint-Eloi à chapeau noir, occupé à aller ensevelir les morts plutôt qu’à occire les vivants, charge pratiquement contraire à celle du bourreau, en somme. Il marchait d’un bon pas et longeait le jardin public, celui avec le kiosque en son centre, où claquer des pieds résonnait aussi bien dans l’air qu’au milieu du torse. Ses médailles brillaient, brinquebalantes. Il s’éloignait.

C’était une maison simple, du carrelage noir et blanc en damier, un escalier, un grenier de livre d’images, un réduit qui donnait autrefois sur une porte, un jardin avec amours en cage, qu’on nomme aussi coqueret, cerise d’hiver, cerise des Juifs, coccigrole ou lanterne, et un garage. La chambre des parents, la chambre des enfants et cette baignoire immense et rose d’où dépassait le minois de ma fille embarbée de mousse, la haie trop clairsemée, le chien s’était enfui un après-midi d’orage, les dimanches à volets fermés pour mieux voir sur l’écran le chevalier sans reflet, le salon où l’otite fait pleurer mon fils, un retour de promenade, le long du canal, main dans la main, la cuisine sombre, et ce bébé qui n’y a jamais fait ses premiers pas.

Les tableaux ont été décrochés, les placards vidés et les livres éparpillés. Rien n’est resté, du tout. Peut-être un trait de feutre sur le papier peint… Mais il est plus probable qu’on l’ait recouvert, arraché, remplacé, et même la petite main qui l’a tracé est grande maintenant, alors rien n’est resté.

En d’autres temps, un ouvrier coulait une dalle de ciment dans ce garage, celui de la maison de Béthune. La porte était grande ouverte sur la rue. Peut-être qu’un Charitable est passé, qu’il a salué l’ouvrier parce qu’ils se connaissaient, qu’ils ont discuté des nouvelles de Francine ou de l’usine Beaumarais rachetée par MacCain. Ils n’ont eu que le temps de voir passer une queue. C’était fait, un chat, le chat était entré dans le garage. L’ouvrier criait, râlait, c’était trop tard, saleté de bête, huit coussinets imprimés sur le sol et à jamais. Le Charitable a du repartir en riant.

Ce chat, je ne l’ai jamais vu. Je ne sais pas s’il était roux, famélique ou chat de salon, non, aucune idée. Il est sans doute mort et il l’était déjà quand j’ai vu ses empreintes. Je pourrais croire qu’il continue de sautiller éternellement sur le ciment, sa signature au bout des pattes. Je pourrais croire que les Charitables volent, les nuits de pleine lune, bras écartés, qu’ils conduisent gentiment les trépassés au sommeil, en prononçant des paroles apaisantes avec des « t » qui s’écrasent et des « u » qui deviennent « eu » à cause de cet accent nordiste. Je pourrais croire que les Bourreaux éteints s’assoient ensemble et jouent à l’Ecarté en silence. Je pourrais croire n’importe quoi.

Et quelles sont les empreintes qui me restent ?

Elles s’effacent, recouvertes par d’autres ; les plus récentes, à peine voilées de poussières, attendent les suivantes avec avidité. Les couches de sédiments se superposent. Je trouve un fossile où d’autres ne voient rien, chacun ses traces. Comme celles des autres, les miennes sont là où il n’y en a plus, imperceptibles autant qu’elles peuvent l’être, effacées par tant de doigts qu’il est vain de vouloir les compter. Il y a des traces, les miennes et celles des miens, dans la maison de la ville du Bourreau et ailleurs, et aussi dans ces empreintes du chat invisible, pourquoi pas, puisque toutes les traces se mélangent au moins une fois, un jour.

Christine Jeanneypatte-de-chat-tampon.1182150114.jpg

 

9 commentaires sur “Chronique d’un atelier (2): Le chat de Béthune par Christine Jeanney

  1. c’est génial ce que vous faites…en quelques minutes j’ai appris beaucoup. ça me donne envie de revenir en spectatrice. vivement cet été que j’aie plus de temps.
    le texte de kiki: bravo!!!! une rivière de mots…
    à bientôt alors.

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  2. Que c’est beau cet écrit sur le thème de l’empreinte ! Cet été c’est décidé. Pas de roman sur le bord de la mer, que le blog des Posuto à l’air clim dans mon bungalo de banlieue !

    J’ai du rattrappage (2 t, 2 p ?) à faire, mais que je serai cultivée !

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  3. Merci Raymonde, houlala, la grosse tête guète les Posutos. Je propose 4 t et 6 p, soyons larges !
    Kiki

    PS: je rapppellle (plein de p et plein de l) aux propriétaires des lieux que nous sommes samedi et que sans énigme du samedi, un samedi n’est pas un samedi !

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  4. AVIS A LA POPULATION :

    Un orage (Ô désespoir) a réduit en miettes le modem de Chantal Serrière et la contraint au silence !
    Ce samedi n’est donc pas un samedi.
    Mais, les débuts de semaine prochaine seront radieux si un modem neuf montre le bout de son emballage.
    Nous attendrons patiemment. Et aussi impatiemment. Enfin, les deux.

    Bon courage à Chantal bâillonnée et aux lecteurs-trices frustré(e)s de ce blog !
    Kiki

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  5. J’ai participé une fois à un atelier d’écriture et j’ai été transportée, par l’émulation, par les interactions entre les participants si différents, mis en mayonnaise par l’animatrice, par l’imagination qui part au quart de tour et à vitesse de la lumière sur une sollicitation improbable.
    Alors je vous souhaite bien du plaisir dans votre été à plume.
    Et je dis bravo à Kiki (mais de toute façon, j’étais déjà fan avant 😉

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  6. « Mais alors, elle est retournée au musée, la Joconde ?
    c’est fini l’escapade? »

    Que de moquerie ma bonne dame…

    Enfin ,bon courage à vous, Chantal pour retrouver un nouveau modem aussi performant ….

    Pour moi, c’est un bel apple (mignonne,allons voir ,si la pomme,qui ce matin avait déclose…) d’assurances bien sur…car pour moi aussi c’est un sinistre jour ……..mon micro qui m’a dit : pchitttttttttt »…………

    bonnes vacances
    el papou

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