Synesthésie: Baudelaire toujours, pour le plaisir…

..« Les parfums, les couleurs et les sons se répondent.

Il est des parfums frais comme des chairs d’enfants,
Doux comme les hautbois, verts comme les prairies,
– Et d’autres, corrompus, riches et triomphants,

Ayant l’expansion des choses infinies,
Comme l’ambre, le musc, le benjoin et l’encens,
Qui chantent les transports de l’esprit et des sens. »

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Les blogs aussi le savent! J’en veux pour preuve l’article suivant repéré sur la check-list du Monde du 12/10 envoyée aux abonnés. si vous l’êtes, vous aurez déjà certainement parcouru ces lignes.

« J’ai toujours pensé qu’il y avait un rapport secret entre l’image et la musique. J’ai rêvé de pouvoir ‘écouter’ un tableau ou ‘dessiner’ une musique », écrit Luc sur son blog Brèves de comptoir, qui dit avoir enfin réalisé ce rêve grâce au Visual Acoustics du designer britannique Alex Lamp. Ce dernier propose en effet de transcrire en images des sons, au gré des mouvements de sa souris, devenue piano, harpe ou encore violon et guitare. Dans la même lignée, le Pianolina de Grotrian est un piano graphique qui permet de « créer des mélodies atmosphériques ». Mais ces « boîtes à musique » sophistiquées ne sont pas toujours aisées. On leur préférera ce lecteur, réalisé par le Montréalais Vincent Morisset, qui combine Les Variations Goldberg du pianiste torontais Glenn Gould à des photos envoyées par des internautes. Ainsi, bas les couacs ! »

A vous de jouer…

Poème: « Correspondances » de Baudelaire, extrait des « Fleurs du mal » (1857).

Illustration: Baudelaire par Courbet.

La solution de l’énigme: André Brink écrit « Une saison blanche et sèche »

Bravo, Elisabeth!

Les All Blacks n’ont peut-être pas gagné…mais la Nouvelle Zélande gagne la solution de l’énigme.

Bien sûr, le pianotage sur Google à partir des mots de l’énigme, (« Quatrième roman saison », par exemple) menait à la solution intuitive grâce au site « d’Ethiopiques » .

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C’est Doris Lessing, tout-à-coup (re)mise en lumière grâce à l’attribution du Prix Nobel qui m’a donné l’envie de retrouver André Brink , cet écrivain comme elle, grand témoin de la vie quotidienne d’une Afrique, une et multiple, incandescente et sombre, tendre et cruelle, aux mains de prédateurs obscurs ou connus, parfois libérée, parfois soumise..

L’atmosphère de « Une saison blanche et sèche « ( prix Médicis 1980), renvoie aux pires moments de l’apartheid en Afrique du Sud. C’est un livre écrit, construit avec cette rigueur que les grands romanciers anglo-saxons savent si bien maîtriser. Cet homme « qui voulait savoir », c’est en effet Ben, le héros du roman, cet Afrikaner bien tranquille qui cherche à découvrir pourquoi le jeune fils de Gordon, le jardinier noir de l’école où il enseigne, a disparu sans laisser de trace dans les locaux de la police sud-africaine…

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L’illustration de la présentation de l’énigme est évidemment empruntée à Arcimboldo . Il s’agit de « l’hiver « . Un jeu de correspondances inconscientes m’a amenée à ce tableau: la lumière froide, les branches mortes, le caractère effrayant du portrait peut-être…Qu’importe l’anachronisme et les espaces emmêlés!

Doris Lessing obtient le Prix Nobel de Littérature

C’est Doris Lessing qui obtient le Prix Nobel de littérature cette année (voir immédiatement le compte- rendu du « Monde « ), signalé dans la revue de presse d’Olivier.

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Et cela nous réjouit. Tout en sachant qu’elle ne doit pas manquer de prendre la distinction avec l’humour et la distance qui la caractérise.

Prémisse: Josyane Savigneau lui avait consacré un bel article à la fin du mois de septembre.

Le Nouvel observateur dresse ainsi son portrait (11/10/07):

« Doris Lessing est née le 22 octobre 1919, à Kermanshah, en Perse, l’actuel Iran. Elle est la fille d’un ancien officier de l’armée britannique, qui y exerce le métier de banquier avant d’émigrer une nouvelle fois en Rhodésie, actuel Zimbabwe, où il se lance dans l’exploitation d’une ferme. L’Afrique, terre de sa jeunesse, imprégnera l’oeuvre de Doris Lessing.
Plus tard, elle se fera une fervente critique du continent, dénonçant en particulier la corruption de certains gouvernements. En 1995, elle se rendra en Afrique du Sud, après la fin de l’apartheid.
Aventureuse, elle abandonne ses études dès l’âge de 14 ans et devient fille au pair à Salisbury (devenue Harare, capitale du Zimbabwe) avant d’exercer de nombreux métiers dont téléphoniste et secrétaire…
 »

Amusant aussi de la voir jouer des tours au petit monde de l’édition en proposant à son propre éditeur un manuscrit sous un autre nom que le sien. Le manuscrit sera refusé et publié ailleurs!!

Doris Lessing nous ravit encore par son absence de dogmatisme dans quelque domaine que ce soit, celui du féminisme où l’enfermait son fameux « Carnet d’or », celui d’une réalité africaine qu’elle connaît bien et refuse de schématiser ou celui de notre monde complexe qu’elle ne cherche jamais à simplifier.

Une très grande dame de cette littérature du monde qui se rit des courants et des modes.

  • Le Carnet d’or. Éd. originale Albin Michel, 1976. / Livre de poche, 1999. Prix Médicis étranger en 1976.
  • Les Enfants de la violence. Éd. originale Albin Michel, 1978/2000.
  • L’Écho lointain de l’orage. Éd. Albin Michel, 1979.
  • Nouvelles africaines. Éd. originale Albin Michel, 1980/2000/ Livre de Poche, 1990.
  • Rire d’Afrique. Éd. originale Albin Michel, 1993/2000.
  • et tous les autres…

La solution de l’énigme: Ionesco et « Le rhinocéros »

Bien sûr, à travers cette énigme qui nous ramène à une certaine actualité, nous ne courions pas derrière le furet de la comptine…mais derrière un rhinocéros célèbre: Quand les sociétés sont atteintes de ce mal étrange, ô combien contagieux, qui a pour nom rhinocérite et que Ionesco transposait dans sa pièce.(6 novembre 1959)

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« Il s’agit d’une fable, explique Wikipedia dont nous nous servirons ici, une fable dont l’interprétation reste ouverte. L’une de ces interprétations peut-être plus évidente serait la dénonciation de tous les régimes totalitaires (nazisme, stalinisme et autres) et du comportement de la foule qui suit sans rien dire. Ionesco dénoncerait plus particulièrement l’attitude des Français aux premières heures de l’occupation. Il dénoncerait aussi le fait que tous les totalitarismes se confondent pour attenter à l’humaine condition et transformer en monstre le meilleur des hommes, que ce soient les intellectuels (représentés par « le Logicien »), ou même les personnes comme Jean, épris d’ordre. Bérenger, dont le spectateur découvre la mutation tout le long de la pièce, lui, est le seul à résister face à l’épidémie de « rhinocérite ». C’est le seul à avoir des réactions normales face à cette épidémie : « Un homme qui devient rhinocéros, c’est indiscutablement anormal ». Il représente la résistance qui, petit à petit, se forme lors de la seconde guerre mondiale. Ionesco utilise, dans son œuvre, l’absurde et le comique, pour accentuer ces faits. Quand Ionesco écrit cette pièce, Ceauşescu est au pouvoir dans son pays, la Roumanie. Dans Rhinocéros, il souhaite aussi dénoncer ce qui se passe dans son pays. »

Quelle situation aurait-il pu dénoncer aujourd’hui?

Illustration empruntée au superbe site de Yves Roumazeilles .

Chronique d’un atelier (12): Le loup noir, par Françoise Payot

Vous connaissez déjà Françoise Payot et la poésie de son texte « Le pied dans l’argile ». Voici aujourd’hui un autre récit qui nous fait rencontrer l’errance des jours mauvais, la fulgurance des vérités familiales, l’humour des lendemains meilleurs…

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Le loup noir

Françoise Payot

La maison craque comme la carcasse d’un vieux navire lorsqu’elle claque la porte et sort dans la nuit. La brume tombe sur elle dans sa voilure étrange et mauve. Elle frissonne tout en imaginant les pages (qu’elle avait rageusement jetées au travers de la pièce), poursuivre leur chemin vers le sol. Décidément, elle n’arrivait pas à écrire ce maudit article sur ce sujet soi-disant « si passionnant », qui la gonflait, gonflait et gonflait !.. Et le patron qui allait râler, ou pire, dans sa légendaire lenteur savamment calculée, se décider à lever sur elle son « terrific et famous » regard pic à glace (de celui qui n’ose pas imaginer qu’elle pourrait commencer à le décevoir) !…

Oh ! Elle t’en ferait de la pâtée à chat de celui-là, de la pâtée à chat. Ses talons rythmaient le trottoir de sa rage. Elle aurait voulu qu’ils le marquent de petits trous féroces. Elle imaginait cette jouissance…Foutue journée, mal barrée dès le départ. A peine sortie d’un mauvais sommeil, elle avait commencé grave, en panne de cigarettes, à tirer sur un mégot de la veille. Elle avait senti le contact sale de la cendre sur ses doigts et le goût âcre dans la bouche…comme un présage…A peine habillée, elle s’était précipitée au bar-tabac du quartier et puis, bien sûr, elle avait fumé, fumé et fumé jusqu’au vertige, l’anéantissement, dans l’attente d’une délivrance qui ne viendrait pas. Suit logique, la journée avait longuement, poisseusement chaviré jusqu’au naufrage final, l’inéluctable « crise de boulimie ».

Elle n’en finissait pas de faire le compte et le décompte de ce que dans son exaspération, elle avait ingurgité. Le début avait été plutôt soft, le thé chez Madame la Marquise, petit doigt élégamment relevé sur la jolie tasse de porcelaine anglaise à petites fleurs roses, une pomme verte (tout juste si elle ne l’avait pas pesée !…), un yaourt 0%, mais inutile de faire semblant de l’ignorer, la bête était bien là, tapie dans l’ombre, prête à dévorer tout ce qui lui passait sous le nez,…un immonde mélange de sardines à l’huile, chocolat, bananes, camembert, confiture de fraises, cacahuètes…horreur, elle avait oublié les cacahuètes… ! Elle se haïssait, se haïssait d’une force !…

Le suicide la guettait, l’accablement outrepassait ses droits. Demain, elle serait « malade, complètement malade » (Pour une fois, les paroles de ce stupide refrain lui parurent d’un quelconque intérêt !). Volets fermés, téléphone décroché, porte verrouillée, elle resterait ensevelie sous sa couette…Les astres eux-mêmes en profitaient pour dégringoler jusque dans la rue, la nuit manigançait à l’attirer dans ses tentacules doucereuses et les rêves s’obstinaient à rester crochetés à quelque étoile depuis longtemps éteinte…

A propos de rêve,…elle sursauta. Le cauchemar qui l’avait réveillée de si méchante humeur lui revint d’un seul coup dans sa monstrueuse signification : le grand-père, oui le grand-père, SON grand-père, l’article possessif lui parut incongru, celui dont elle ne connaissait que LA seule phrase sempiternellement répétée : « Il est mort des suites de la guerre de 14 », et à la question qui suivait LA seule réponse : « Il a été gazé », ce pauvre grand-père qui avait eu le tort de rentrer, lui, de la guerre, elles l’avaient empoisonné, les trois louves, elles l’avaient sournoisement empoisonné, la tante, la grand-tante avaient embobiné l’épouse, pas de taille…

Enfin elles régnaient sur la famille et les deux enfants mâles qui avaient eu l’audace d’y n’aître.

La lumière des bars clignotait, l’invitant à entrer. La tentation était forte de couler encore plus bas, de se laisser glisser jusque dans la solution finale (cesser définitivement ces petits efforts dérisoires pour survivre « dignement » – de qui se moquait-on ?- elle se mordit la lèvre dans un sourire mauvais), se finir au whisky dans les bras d’un clochard ou qui sait du Prince Charmant sur son beau cheval blanc ?

Non, elle savait bien qui l’attendrait au cœur des enfers avec l’admirable patience du chasseur pour son gibier préféré (que l’on nomme communément l’amour) et ce sourire…Ah ! Ce sourire…

Contrairement à ses contemporains (des pantins mystifiés par tout ce qui clinque), elle croyait au diable, dont, pensait-elle, c’était la plus fine des stratégies de faire croire qu’il n’existe pas.

Sa révolte soudainement faisait volte-face, avait accepté de changer d’objet. Non, il n’aurait pas sa peau ! Pas plus ce soir, qu’un autre soir. Jamais !…

La nuit, elle aussi, baissa les armes, étiolant son venin jusqu’à la transparence…Le jour reviendrait dans sa pâle innocence.

Il fallait maintenant renoncer à la plénitude de l’engloutissement. Accepter d’avoir frôlé l’ivresse de l’abîme. Aller vomir dans le fleuve, qui dans son bondissement joyeux vers la mer, lui pardonnerait cette offense. Car il lui pardonnerait. De cela, au moins, elle était sure.

« Mystère

Un bain tout rose

Parmi les papyrus

et la vie reprend

son étrange opéra »

Elle rentrerait tranquillement chez elle, se coulerait un bain.

Elle appellerait l’Ange de l’Eau.

Il lui donnerait la délivrance.

Elle ramasserait les feuilles éparpillées dans la pièce, cent fois sur le métier remettrait son ouvrage…

Elle remarqua tout à coup que les passants la croisaient en souriant parfois avec une certaine ironie et oui, se retournaient même sur son passage. « Ma gueule, qu’est-ce qu’elle a ma gueule » ? Ai-je l’air aussi décalquée que je le suis ? se dit-elle avec toutefois un brin d’inquiétude .

Elle porte instinctivement la main à son visage, pour vérifier…Oh ! La honte ! Dans sa dérive, elle avait oublié d’enlever le loup noir qu’elle portait rituellement, le soir, pour écrire !

 

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illustrations: la collection célèbre

Loup noir