Chronique d’un atelier(6): « Le pied dans l’argile », par Françoise Payot

Voici le premier des textes proposés par Françoise à l’atelier d’écriture de Denezières, cet été.

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Françoise Payot, Denezières, 2007.

 

La source est toujours là dans le désert : du sable et quelques pierres.

Des buissons asséchés crépitent et les scorpions complotent.

Le pied dans l’argile, le mot « empreinte » me parle. Mais l’âme qui avance pense en silence…

Longuement détournée des confusions des mondes, saura-t-elle faire surgir quelque grain d’essentiel ?

Le pied dans l’argile, amoureusement épousée, éternelle contemplée par le cœur des pierres (la matière n’est qu’un songe et le monde fut créé pour que l’âme s’y promène), saura-t-elle retourner en ce lieu virginal ?

Quelles mémoires aimantes ou désaimantes ont abîmé le temps ?

Quelles terreurs l’affligent secouant ses ancêtres et qui hantent nos gratte-ciel ?

Quels soubresauts, âpres éclairs,

abrupts désenchantements,

fêlures et tournoiements ?

Que les mondes se côtoient,

S’amourachant s’ignorent !…

Ainsi rôde le temps

et danse, végétal, l’émerveillé

murmure des futures enfances.

 

 

Chronique d’un atelier(5): »L’aiguille » par Gérard Jacquemin

En montagne, certains lieux gardent l’empreinte du passage des hommes et sacralisent le temps de ce passage. Comme s’ils empruntaient une fraction de seconde à notre vie terrestre pour la rendre à l’éternité…

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Le texte que vous allez lire a été écrit par quelqu’un que les lecteurs des blogs.lemonde.fr connaissent bien: Il s’agit de l’auteur des Jalons du temps, Gérard Jacquemin, alias Totem . En envoyant cette nouvelle illustrant le thème de l’empreinte, il permet à l’atelier de Denezières une navigation à travers le monde, comme l’avait fait Christine Jeanney, ou Kiki, la chroniqueuse du blog Posuto avec son texte « le chat de Béthune « .

Je vous laisse à la belle écriture mesurée, retenue, régulière, de Gérard Jacquemin, à sa narration d’une ascension lente, laborieuse mais combien envoûtante où chaque détail compte, jusqu’à…

Mais lisez plutôt.

L’aiguille

par Gérard Jacquemin

 

Juillet, les marcheurs sont nombreux sur le chemin qui mène au refuge. D’un creuset de verdure, le vallon s’élance vers les arêtes de granit ocre encore parsemées de névés. Du glacier, descendent mille sources qui s’écoulent sur des rochers moussus puis disparaissent sous les éboulis des moraines laissées là par le recul glaciaire. Plus bas, l’eau cascade par-dessus les barres rocheuses, son chant s’amplifie au fond de la combe, on aperçoit des parterres de gentianes et de chardons bleus; la digitale porte haut ses clochettes vénéneuses au dessus des grandes fétuques. Les choucas, de vols planés en piqués vertigineux atterrissent en criant sur les chaos morainiques qui bordent le sentier.

Au beau milieu du cirque, une pyramide s’élance vers le ciel, elle culmine six cents mètres au-dessus du refuge que l’on aperçoit maintenant clairement à sa base; antécime de l’arête principale, sa pointe sommitale est constituée d’une fine aiguille granitique qui se détache sur le ciel bleu.

Au détour du sentier deux hommes se sont arrêtés. Celui qui vient de poser son sac regarde en l’air examinant les dalles lisses de l’aiguille. II a le visage halé et la tempe grisonnante. II connaît bien les lieux. II se souvient qu’au lendemain de la seconde guerre mondiale, il grimpait avec des cordes de chanvre, chaussé de gros brodequins aux semelles cloutées ou d’espadrilles de corde. L’hiver, les skieurs remontaient les pentes en portant leurs skis sur le dos. La montagne était encore vierge. C’était l’époque des grandes découvertes, de nombreux sommets alpins restaient invaincus par leurs voies les plus difficiles.

L’autre, plus jeune, s’est assis sur un rocher et grignote quelques fruits secs. II a le cheveu raide et épais, sa nuque est musclée son torse bronzé.

La brise fraîchit comme souvent en fin d’après-midi à cette altitude, il n’a pas froid, il a quitté son tee­shirt mouillé de sueur et le met à sécher au soleil. Sur le dessus de son sac s’enroulent les anneaux d’un écheveau de corde en nylon rouge.

La chaleur, accumulée sur ce versant sud, provoque l’apparition de légers cumulus. Échevelés et en désordre, ils montent à l’assaut des parois et des cheminées, courent par-dessus les crevasses. Au gré des vents, ils se donnent rendez-vous sur les sommets qu’ils masquent bientôt de leur blancheur pommelée.

-Beau temps pour demain, dit l’ancien sans quitter l’aiguille des yeux.

-Tu crois qu’il y aura du monde au refuge ?

Le jeune homme frissonne, l’immense flèche de rocher est encore visible, les nuages s’effilochent sur ses a-pics. La lumière décline, l’ombre dessine les fissures, habillant les parois de nouveaux reliefs.

– On verra, allez en route ! Encore une heure jusqu’au refuge.

L’ombre envahit dans le vallon. Dans l’échancrure de l’étroit défiler, un voile bleuté et lumineux éclaire le fond de la vallée juste avant le couché du soleil, le jaune des champs fauchés alterne avec le vert des prés en herbe. On devine le torrent couleur turquoise et la petite route qui serpente à flanc de pierrier. L’instant s’abandonne entre la fraîcheur vespérale et le souvenir d’une journée d’été. Là-haut sur les glaciers, le gel nocturne prépare son lit, les ruisseaux se font moins bruyants et la marmotte s’empresse à l’entrée de son terrier.

Ployant sous le poids des sacs, les deux hommes arrivent sur la terrasse du refuge. La face Sud de l’aiguille dresse sa masse énorme au-dessus de la modeste construction de pierre. Les cris des choucas résonnent étrangement, on entend au loin le claquement sec des pierres qui dévalent les parois.

Une lampe à gaz diffuse sa lumière blanche sur la tablette à réchaud, le jeune homme hume le contenu d’une casserole au fumet appétissant. Chacun pense à se restaurer convenablement, le thé, la soupe ou la goûte de gnôle réchauffent les corps et les esprits. Le soir au refuge, on parle d’itinéraires, de voies, de fissures, de cheminées. Les cartes sont dépliées, on consulte les topo­guides. Le gardien du refuge est mis à contribution, on prépare les sacs, les pitons et les mousquetons tintent, les écheveaux de cordes s’alignent sur les râteliers à côté des piolets et des crampons à glace. Des odeurs de soupe, de cuir et de sueur, se mêlent en un bouquet parfumé de tabacs.

Dehors, un vent froid descend des cimes, la nuit en montagne rend toute chose inquiétante, des blocs de la taille d’une maison entourent le refuge et semblent d’énormes créatures sombres prêtes à vous engloutir.

Nuit sans lune, seule la voie lactée balise les contours des sommets plongés dans l’obscurité, invisibles mais étrangement proches. Le chant de l’eau s’est tu, le vent siffle dans les haubans de l’antenne radio, c’est à peine si l’on entend le murmure du torrent au fond de la vallée.

Suspendu au pied d’obscures parois, le refuge semble flotter sur un océan de nuit, seuls les lumignons des lampes à gaz attestent de la présence humaine. Qu’est ce qui relie en cet instant, la marmotte, le chamois, le lagopède ou le lièvre variable à cette poignée d’alpinistes qui ne pensent qu’au lendemain ? Endormis sur les bas flancs, bien au chaud sous leurs couvertures, à quoi rêvent ces hommes ambitieux, assoiffés de conquêtes ?

Dans la nuit sombre, le gel gonfle l’eau dans les fissures, façonne les rochers. Le vent court dans les couloirs et chasse la neige en corniches aériennes. Le glacier s’écoule, inlassable sculpteur de montagnes, il creuse ses séracs dans un dédale de crevasses insondables.

Rêves d’abîmes survolés, de neiges immaculées que la trace du grimpeur parafe d’une nuée de cristaux étincelants. L’air vif enivre, l’effort se nourrit de félicité. La montagne après la chute de neige dévoile ses trésors : Le skieur, minuscule errant dans l’immensité gelée, semble dans sa glissade orchestrer l’instant de sa trace vaporeuse.

Quand plus rien n’existe que le firmament lumineux, l’alpiniste oublie les dangers que l’hiver a forgé, l’avalanche est toujours là, et bien après être née en coulant, elle meurt en fondant.

L’aube est encore loin, vous rêvez que le gardien vient vous secouer, non ce n’est pas un rêve.

– Debout il est quatre heures !

Dans la chaude intimité des couvertures, le corps ne veut pas bouger, l’esprit ne veut pas croire… Les chimères bercent encore les sens engourdis.

Le jeune homme dort encore du sommeil lourd et oublieux qu’ont les enfants, son réveil est comme une renaissance. Les secondes passent, il tente de garder encore au plus profond de son être cette béatitude qui fait de l’éveil un instant de délice. Le bruit des préparatifs, le ronflement des réchauds, l’odeur du thé, les bruits des pieds qui traînent… Le sommeil reflue, laissant les images de la veille revenir… Les gentianes et les choucas, les sources, la montée sous le soleil. Debout ! L’aventure attend au seuil du refuge.

La marche d’approche dans la nuit froide s’est déroulée sans encombre. Ayant contourné la base de l’aiguille les deux hommes, une fois encordés, commencent l’escalade dans la pénombre. Un nouveau jour s’annonce, les étoiles pâlissent. Un courant d’air vif descend des hauteurs, les doigts s’engourdissent sur le granit froid, mais bientôt l’effort échauffe les muscles et passée la première appréhension, les alpinistes s’élèvent rapidement dans la face Est sur des dalles peu inclinées au rocher franc.

Le jeune homme grimpe en second. Son corps se délie progressivement. Au relais, il s’étire et fait jouer ses articulations, il a tout loisir de contempler le jour qui se lève derrière les crêtes effilées qui ferment le vallon. Son esprit, bien que vigilant, est encore engourdi par cette nuit trop courte peuplée de rêves. Une sorte de paresse le retient encore. Son tempérament peut s’affirmer, trop parfois, il ne possède pas encore cette force de caractère, cette patience, cette sagesse qui permet de prendre l’ascendant sur ses semblables par la seule raison de l’âme. A cette heure matinale il se complaît dans l’admiration du paysage et goûte le moment présent. II laisse filer la corde du premier de cordée qui grimpe rapidement.

La paroi se redresse en surplombs vertigineux, mais une succession de vires inclinées permet de rejoindre la face Sud par une longue traversée. Débouchant sur ce versant, les deux hommes arrivent à la base d’une cheminée verticale encombrée de gros blocs coincés, et à l’aplomb du refuge dont la toiture d’aluminium reluit dans l’obscurité qui enveloppe le pied de la paroi deux cent mètres plus bas. La vue à cette altitude s’élargit, on découvre vers le Sud une multitude d’horizons bleutés dans un entrelacs de pics illuminés par le soleil levant, ou encore dans l’ombre glacée des lambeaux de la nuit.

La progression dans la cheminée est plus difficile, verticale, parfois surplombante, son ascension nécessite force musculaire et imagination. Prises de main fragiles, appuis de pied inexistants, il faut parfois ramper par opposition du dos et des membres sur les deux bords d’une large fissure. L’avancement s’apparente ici à la progression du lézard sur un mur. Les relais se succèdent, les deux hommes gagnent rapidement de l’altitude alors que l’ombre satisfait à l’envie d’un soleil généreux.

C’est en pleine lumière que les alpinistes parviennent sous un énorme bloc de rocher qui obstrue complètement le fond de la cheminée.

Arrimés au relais, ils soufflent. Une chaleur réconfortante irrigue leurs doigts gourds et griffés par le rocher. La montagne resplendit dans la clarté éblouissante du petit matin. La nature s’éveille, les choucas ont repris leurs vols planés, défiant les abîmes et moquant de leurs cris stridents ces acrobates agrippés au bord des précipices.

D’un commun accord et face à la difficulté, ils décident que le jeune homme tentera le premier de franchir l’obstacle. Juste au-dessus d’eux, la cheminée s’ouvre sur un dièdre de dalles lisses d’une dizaine de mètres. En glissant ses doigts dans la mince fissure centrale, et par opposition des pieds, il atteint rapidement la base du rocher; là, un toit de granit jaune surplombant d’un bon mètre sa position, lui ferme l’accès vers le haut. Le jeune homme doit trouver une prise de main assez résistante à l’extrémité du toit, lâcher ses appuis de pieds et se hisser à la force des bras sur le bloc. La manoeuvre est délicate, le mouvement crucial étant de se lancer dans le vide sur ses seules prises de mains, un rétablissement rapide et énergique lui permettra de reprendre pied sur le rocher. Un piton planté en haut du dièdre offre un excellent point d’assurance, le jeune homme s’y est rapidement accroché et reprend son souffle en examinant l’obstacle. II se concentre, sa décision doit être rapide ses gestes calculés, trop d’hésitation et les muscles tétanisent sous l’effort immobile.

– Assure Sec!

D’un coup de rein, il projette son corps vers le vide et saisit de sa main gauche une prise franche légèrement inversée; le corps tendu, il lâche l’appui des pieds alors que sa main droite se jette plus haut et tente d’agripper une invisible accroche sur le dessus du bloc. Secondes de voltige, il grimace sous l’effort, ses doigts fouillent, cherchent l’adhérence sur les aspérités granitiques; balançant ses jambes, il parvient dans un ultime effort à se rétablir sur le bloc

– Ça y est, crie-t-il, dans un souffle. II a disparu aux yeux de son compagnon qui laisse filer la corde.

-Relais!

La voix du jeune homme résonne dans le vide, il trouve un becquet rocheux, y passe un anneau de corde et s’arrime dessus. Sa position est presque confortable, le dessus du bloc est plat, il peut s’asseoir et solidement ancré au rocher assurer son aîné.

Ils sont maintenant très hauts sur l’aiguille, au dessus d’abîmes vertigineux. Le refuge, minuscule, n’est plus qu’un petit point brillant. Dans la vallée, l’ombre se soumet à la lumière, les sommets étincellent dans un ciel limpide. Installé sur son promontoire, le jeune homme savoure l’instant alors que son compagnon de cordée se prépare à l’assaut du surplomb.

A son tour, le second de cordée a franchi l’obstacle, ils se regroupent sur le bloc. Amarrés au relais, un peu à l’étroit, ils examinent les difficultés à venir.

L’aîné regardant sa montre.

-Bientôt neuf heures, nous aurons tout le temps de sortir de la voie avant midi. -II commence à faire chaud.

Le jeune homme quitte son pull-over et fouille dans son sac, il tend un sachet à son compagnon,

-Tu veux des raisins secs ?

– Non merci, puis regardant vers le haut,

– On arrive sur les dalles, je ne me souviens plus très bien de l’itinéraire à cet endroit.

Au-dessus d’eux la cheminée prend fin et débouche sur une grande dalle très inclinée parcourue de cannelures irrégulières, point de jonction des versants Sud et Est. L’érosion a creusé la pierre de profondes rigoles, les prises y sont nombreuses, le plus souvent arrondies et dans le sens de la pente. Le passage est très exposé, il se situe à l’aplomb d’un abîme impressionnant surplombant la face Est qui s’échappe d’un jet quatre cent mètres plus bas sur les pierriers qu’ils ont remontés très tôt ce matin.

-Tu continues en tête ?

– OK d’accord.

C’est avec entrain que le jeune homme reprend l’ascension.

En utilisant ces profondes cannelures il monte rapidement, mais la progression est malaisée, des contorsions des pieds et des mains rendent chaque point d’appui inconfortable, il faut avancer en zigzag choisir le meilleur rocher. II s’est déjà élevé d’une vingtaine de mètres lorsque son compagnon le hèle pour l’avertir qu’il s’écarte de l’itinéraire normal, en effet il doit revenir sur le côté Sud de l’arête. Le jeune homme réalisant son erreur, aperçoit juste au-dessus de lui une lame de rocher, il pourra y fixer la corde pour descendre et ainsi revenir sur la bonne voie. Un anneau de corde est déjà passé autour du bloc, sans doute laissé là par un prédécesseur lui aussi abusé. II éprouve rapidement la solidité de l’anneau, s’amarre sur lui; son compagnon arrimé au relais s’est déjà détaché pour libérer leur unique corde; il avale rapidement les anneaux puis l’ancre à double sur ce relais tout trouvé. Ses gestes sont rapides et sûrs. II enroule le rappel et entame la descente de la dalle en se laissant glisser le long de la corde… Le cri aigu d’un choucas résonne dans l’abîme.

Fallait-il qu’il s’empresse de la sorte ? Pourquoi a t-il utilisé ce vieil anneau de corde? Au moment où son regard rencontre celui de son compagnon effaré, c’en est fini, il tombe…

Crédit photographique Jean-Baptiste Strobel: illustration proposée par l’auteur.

 

 

 

 

chronique d’un atelier(4): »Le voyageur immobile » par Claude Braillard

Empreintes gigantesques au coeur du poème de Claude Braillard…évocation minuscule en lettres majuscules!dinosaure-ain.1186641962.jpg

Le voyageur immobile

 

 

Il voulait encore vagabonder

Et courir les mondes

Mon beau Dinosaure,

Mais dans le rocher

Son pied s’est posé,

Et l’on ne connaît plus de lui

Qu’une empreinte géante

Ultime vision d’une vie évanouie

C.B. 20 Juin 2007

Photo empruntée à C. Frankel.

Empreintes de dinosaure! Dans le Jura, près de Coisia. Vallée de l’Ain.

 

http://www.futura-sciences.com

http://gite.jura.free.fr/coisia/dinosaures-coisia-jura.htm

 

Chronique d’un atelier(3): L’aubépine et Les bourgeons de sapin par Claudine Debruges

 

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Ma voisine, Claudine Debruges, n’osait pas écrire. Pourtant, elle exprimait souvent son grand désir de trouver les mots pour raconter ce qui l’intéresse, pour inscrire un instant, elle, si modeste, sa propre empreinte au monde : la découverte des plantes, leurs vertus secrètes aux maux qui nous rongent, les souvenirs d’une enfance rude que l’école n’a pas permis d’exorciser, bien au contraire, la simplicité d’une promenade en bateau, les animaux domestiques et leur attachement sans faille…

Un jour, Claudine à osé. Je lui avais demandé auparavant de raconter et j’ai recueilli sa parole en la transcrivant sur le papier. Puis, je lui ai lu les mots qu’elle avait prononcés. Elle fut étonnée du résultat. Depuis, Claudine recueille elle-même les mots apprivoisés qui lui viennent aux lèvres. Elle écrit. Quand elle en a envie. Quand elle se lève de bonne heure. Ou quand elle a fini de ranger sa cuisine.dscn2339.1186408016.JPG

Ainsi, de petits textes en petits textes, Claudine tisse les fils de son grimoire enchanté…

 

L’aubépine

par Claudine Debruges

« Cet après-midi-là, après avoir rangé ma cuisine, le soleil m’a fait un clin d’œil.

En descendant dans mon jardin, non pour y cueillir du romarin, mais bien pour répondre à l’ invitation du soleil, j’ai décidé de faire une balade jusqu’au pré où des buissons sauvages ont poussé. Parmi ceux-ci, se trouve de l’aubépine dont je récolte les baies bien mûres.

Cette année, les branches sont trop hautes pour la cueillette. Mais l’an passé, en automne, tout en me promenant, j’avais découvert ces gros buissons couverts de boules rouges. C’est effectivement en octobre que je les récolte. Aujourd’hui, allez savoir pourquoi, les baies sont déjà à point en septembre. Elles s’écrasent sous la pression de mes doigts en me présentant leur petit noyau dur et pâle. Je m’étais intéressée autrefois à ce fruit en apercevant Tania, ma chère chienne disparue, qui chaque automne s’en délectait.

J’avais alors sorti mes livres à trésors et de page en page, j’avais fait connaissance avec les vertus de ces petites boules rouges. Et ce que j’en fais, je vais vous le dire : je fabrique de la teinture mère et je fais macérer les baies séchées dans mon thé. Elles possèdent un effet calmant si l’on se trouve un peu tendu ou sujet aux palpitations ou encore en train d’appréhender un événement. L’effet est léger, mais cela soulage pour autant que notre nature ne soit pas trop volcanique! »

Les bourgeons de sapin

Il y a bien des années, Jeannot mon mari a beaucoup souffert des poumons, très pris des bronches aussi. En parlant avec une personne proche de la nature, celle-ci me conseilla plusieurs plantes pour le soulager, dont le bourgeon de sapin. que l’on trouve dans le commerce spécialisé, en sirop ou bonbons, avec un effet très léger.

J’ai cherché dans mes livres. J’ai même eu l’occasion d’aller sur Internet, mais je n’ai pas trouvé ce que je cherchais.

Comme j’aime cuisiner et suis très gourmande, j’ai tenté de faire de la gelée. Oh ! Cela n’a pas bien marché tout de suite. Après de nombreux essais, cependant, quel succès !

Il faut beaucoup de bourgeons très jeunes d’un à deux centimètres de longueur. Ils sont d’un beau vert tendre .

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On les cueille au mois de mai. On les couvre d’eau. Il faut les cuire trente à quarante minutes, puis les laisser refroidir dans un seau en plastique, car avec l’acidité du sapin, la marmite serait piquée d’une multitude de petits trous.

Le lendemain filtrer et presser les bourgeons. Cela prend beaucoup de temps. Cuire le filtrat avec du sucre : un kg de sucre pour un litre de jus, pendant une à une heure trente. Laisser refroidir dans un récipient en plastique. Le lendemain continuer la cuisson trente à quarante cinq minutes. Ajouter de la pectine pour épaissir, si cela est nécessaire. Alors la gelée devient rose.

Mettre en pot très chaud. Elle se garde très bien.

Mais chut ! La recette est mon secret.

Voilà, vous pouvez vous en délecter quand vous aurez mal à la gorge.

Une amie a qui j’en ai offert avait très souvent la visite de ses petits-enfants. Elle en a sept. A chaque fois ils avaient mal à la gorge. Ben voyons !

Ma voisine, quant à elle, décore une boule de glace à la vanille de cette fameuse gelée.

On peut aussi en faire de bien bonnes tartines.

Je vous le dis, un divin régal.

Voilà ! Maintenant que je vous ai presque tout dévoilé, je vous laisse à vos essais.

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Chronique d’un atelier (2): Le chat de Béthune par Christine Jeanney

La première contribution à l’atelier consacré au thème de l’empreinte

est signée Christine Jeanney.

Un grand honneur pour les lecteurs de ce blog et pour les participants de Denezières! C’est que Christine Jeanney (le saviez-vous ?), c’est Kiki, oui, c’est bien elle, la plume alternée avec celle d’Hervé, des billets insolents, drôles, tendres, documentés et si bellement illustrés du blog de Posuto revisitant notre quotidien souvent brouillé de son oeil lucide.

Quelle bonne idée, Christine d’avoir joué le jeu. Merci d’ouvrir ainsi ce chemin d’écriture.

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Le chat de Béthune

 

C’était une maison dans la ville du Bourreau.

Des bourreaux, il y en avait eu, pourtant, et dans toutes les villes; ils formaient tous ensemble, pour peu qu’on puisse en saisir une image complète, une de ces corporations familiales à corpulences diverses mais au costume commun, comme ces Compagnons de la Louve ou de l’Hermine blanche qui défilent, munis du même bonnet et couverts de la même cape de toile à emblème. Les Bourreaux se tenaient bien droits, campés sur leurs jambes, bien solides, certains hâbleurs, les poings sur les hanches, revanchards, d’autres tête penchée, tous attentifs, tous vigilants à ne pas écraser les pieds du camarade bourreau à leur côté, un doyen qui avait exercé à Rouen sous l’Ancien Régime, ou un autre qui connaissait très bien Gabriel Sanson, ou celui-ci, équarisseur la semaine et bourreau le dimanche et non pas « exécuteur en chef des arrêts criminels » comme l’était Anatole François Joseph Deibler …

Mais pourquoi était-il resté dans les mémoires, le Bourreau de Béthune ?

Des bras immenses, mais si peu réconfortants, et des yeux minuscules, tellement terribles qu’on les pensait capables d’avoir eux-mêmes, rien qu’en cillant, percé de deux trous sa cagoule. … C’est Alexandre Dumas qui l’a obligé à faire le voyage d’Arras pour enfin tuer Milady, la traîtresse, une exécution capitale d’encre, illusoire, illustre, rien de concret, seulement de la littérature. Que resterait-il du bourreau, de celui-là et des autres, à part cette coutume de ne pas, non, jamais, poser le pain à l’envers, par crainte de voir s’abattre sur soi de grandes malédictions ?

C’était une maison dans la ville de Béthune.

Et il n’était pas rare que passe devant elle un Charitable de Saint-Eloi à chapeau noir, occupé à aller ensevelir les morts plutôt qu’à occire les vivants, charge pratiquement contraire à celle du bourreau, en somme. Il marchait d’un bon pas et longeait le jardin public, celui avec le kiosque en son centre, où claquer des pieds résonnait aussi bien dans l’air qu’au milieu du torse. Ses médailles brillaient, brinquebalantes. Il s’éloignait.

C’était une maison simple, du carrelage noir et blanc en damier, un escalier, un grenier de livre d’images, un réduit qui donnait autrefois sur une porte, un jardin avec amours en cage, qu’on nomme aussi coqueret, cerise d’hiver, cerise des Juifs, coccigrole ou lanterne, et un garage. La chambre des parents, la chambre des enfants et cette baignoire immense et rose d’où dépassait le minois de ma fille embarbée de mousse, la haie trop clairsemée, le chien s’était enfui un après-midi d’orage, les dimanches à volets fermés pour mieux voir sur l’écran le chevalier sans reflet, le salon où l’otite fait pleurer mon fils, un retour de promenade, le long du canal, main dans la main, la cuisine sombre, et ce bébé qui n’y a jamais fait ses premiers pas.

Les tableaux ont été décrochés, les placards vidés et les livres éparpillés. Rien n’est resté, du tout. Peut-être un trait de feutre sur le papier peint… Mais il est plus probable qu’on l’ait recouvert, arraché, remplacé, et même la petite main qui l’a tracé est grande maintenant, alors rien n’est resté.

En d’autres temps, un ouvrier coulait une dalle de ciment dans ce garage, celui de la maison de Béthune. La porte était grande ouverte sur la rue. Peut-être qu’un Charitable est passé, qu’il a salué l’ouvrier parce qu’ils se connaissaient, qu’ils ont discuté des nouvelles de Francine ou de l’usine Beaumarais rachetée par MacCain. Ils n’ont eu que le temps de voir passer une queue. C’était fait, un chat, le chat était entré dans le garage. L’ouvrier criait, râlait, c’était trop tard, saleté de bête, huit coussinets imprimés sur le sol et à jamais. Le Charitable a du repartir en riant.

Ce chat, je ne l’ai jamais vu. Je ne sais pas s’il était roux, famélique ou chat de salon, non, aucune idée. Il est sans doute mort et il l’était déjà quand j’ai vu ses empreintes. Je pourrais croire qu’il continue de sautiller éternellement sur le ciment, sa signature au bout des pattes. Je pourrais croire que les Charitables volent, les nuits de pleine lune, bras écartés, qu’ils conduisent gentiment les trépassés au sommeil, en prononçant des paroles apaisantes avec des « t » qui s’écrasent et des « u » qui deviennent « eu » à cause de cet accent nordiste. Je pourrais croire que les Bourreaux éteints s’assoient ensemble et jouent à l’Ecarté en silence. Je pourrais croire n’importe quoi.

Et quelles sont les empreintes qui me restent ?

Elles s’effacent, recouvertes par d’autres ; les plus récentes, à peine voilées de poussières, attendent les suivantes avec avidité. Les couches de sédiments se superposent. Je trouve un fossile où d’autres ne voient rien, chacun ses traces. Comme celles des autres, les miennes sont là où il n’y en a plus, imperceptibles autant qu’elles peuvent l’être, effacées par tant de doigts qu’il est vain de vouloir les compter. Il y a des traces, les miennes et celles des miens, dans la maison de la ville du Bourreau et ailleurs, et aussi dans ces empreintes du chat invisible, pourquoi pas, puisque toutes les traces se mélangent au moins une fois, un jour.

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Ecriture aux champs: Chronique d’un atelier(1)

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Il était une fois à Denezières, petit village du Jura de 89 habitants, un parcours nommé désir.

Sans tramway (1) pour y accéder, le goût d’écrire cependant conduit à sa jolie salle des fêtes (toujours ensoleillée grâce à ses chaises oranges et jaunes) que la municipalité prête pour l’occasion. C’est Sylvie Simonet, la libraire si accueillante de Clairvaux-les-lacs (librairie la Plume. Un vrai miracle qu’il y ait encore des librairies dans les villages!) qui a entraîné l’atelier jusqu’à Denezières où elle réside

Ce 14 juin 2007, à 18 heures, il pleut. Il pleut. Il pleut. Grisaille sur les verts plateaux jurassiens. Les fontaines sont ivres d’eaux turbulentes. Heureusement, il y a les chaises! (Pas celles de Ionesco, encore que…)

Les chaises oranges et jaunes de la salle des fêtes!

Une douzaine d’inscrits, devant arriver de Lons le Saunier, Saint-Maurice, Blye, Dijon, Bonlieu, Lyon…Mais seulement dix personnes assemblées pour cette première séance où il s’agit de faire connaissance, d’être à l’écoute des attentes et d’énoncer ce qui se produira au fil des séances: 6 prévues jusqu’à la mi-juillet.

Comme toujours, le public se partage entre ceux que l’école a meurtris et qu’ils ont abandonnée très tôt malgré leurs talents ignorés et d’autres, enseignants, psy, artistes, tous animés de ce même appétit de lecture et d’écriture, ayant parfois goûté aux voluptés de la création inspirée, puis s’en étant écarté pour quelque raison que ce soit.

Le grand défi pour l’animateur est de trouver le lien qui unit les participants afin de les amener à créer, sans recours aux techniques factices d’animation, sans recours à toute forme de manipulation de groupe. Bilan dans quelques semaines lorsque les productions éventuelles auront commencé à tisser des fils invisibles entre les uns et les autres.

Empreinte:

Dans cette première séance, il s’agit aussi de défricher le thème proposé cet été à l’atelier: à savoir, » l’empreinte. »

Que suggère spontanément la notion? Un tour de table pour recueillir les mots: une trace, un signe, une impression, un tableau, une frappe, un index, un pas, un dinosaure, une ride, etc…

C’est le moment de vivre une expérience d’écriture aléatoire en empruntant la méthode des « cadavres exquis » tant prisée par le mouvement surréaliste. Une forme d’écriture qui ne doit rien à la conscience et qui pourtant finit par s’ordonner autour de décalages:

– Chacun tire un petit papier plié qui recèle un des noms proposés ci-avant. On écrit alors en haut d’une feuille : qu’est-ce qu’une trace ? (en admettant qu’on ait tiré le mot trace)

ou qu’est-ce qu’un tableau? (en admettant qu’on ait tiré le mot tableau).

etc…

– Puis, on replie vers l’extérieur la question posée de manière à ce que le texte soit caché lorsqu’on passe cette feuille à son voisin.

– Il s’agit ensuite, de répondre à la question qu’on vient de poser. La réponse sera donc inscrite sur la feuille qui vient de vous arriver.

Le résultat est toujours déroutant, souvent poétique, en tout cas, évidemment décalé.

Et ce résultat sera produit prochainement sur ce blog. (En cours de frappe actuellement par l’un des participants).

Bref, en toute inconscience et en grand cafouillage (Faut-il cacher la question devant ou derrière? Quelle dimension de pliure? Est-ce que j’ai bien compris la consigne?), un poème collectif naît sous les yeux de tous.

Les chemins menant à l’écriture sont ainsi, multiples et variés.

On évoque déjà, à travers la présentation d’eux-mêmes, que font les acteurs de l’atelier, cette attitude erronée qui consiste à ne se prêter aux pratiques créatives que lorsque l’inspiration est au rendez-vous. L’inspiration, un mythe qui a la vie dure. Inutile de prétendre renverser les croyances lors d’une séance initiale. Mais le doute, peut-être, est distillé…

Quand la potière crée des empreintes:

Le village de Bonlieu, à quelques bottes de sept lieux de Denezières a la chance d’héberger une potière, Carole Minary. Je vous la présenterai mieux un autre jour, à travers un conte et une visite à son atelier. Mais aujourd’hui, pour la circonstance, elle a apporté avec elle, une plaque d’argile molle et un maillet présentant à sa base une sculpture en relief. Un pression du maillet sur la plage d’argile et apparaît une sculpture en creux sur la plaque.(reportez-vous au site d’Hérodote : 3300 avant J.C.)

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Première empreinte.

Carole feuillette à présent son carnet de recherche: pages où elle dépose feuilles et morceaux d’écorce. Elle montre les matières différentes, les creux, les bosses. Elle révèle, tracée par un insecte sur une brindille, une écriture en filigrane .

Deuxième, troisième empreintes…

Carole, donc, sait lire l’écriture des arbres, des insectes, de la nature qui l’entoure.

Ecriture?

J’ai bien dit: écriture.

Quand les empreintes se diversifient:

Empreinte: jalon de la mémoire…

La lecture des troncs coupés avec leurs anneaux trahissant leur âge, le tracé des rides d’un visage, les méandres du jardin, qui a envie de parler de quoi?

Empreinte: celle laissée par un index trempé dans l’encre.

Qui a envie de se faire détective?

Empreinte: celle des mystères de notre identité génétique.

Qui a le souhait d’explorer les chemins de la science ou de la fiction ajoutée?

L’empreinte: celle écologique qui définit nos besoins vitaux

Qui se fait défenseur des causes essentielles?

Bref!

Le thème de notre écriture aux champs est déchiffré.(Je voulais dire défriché, bien sûr.)

A vous de jouer.

La semaine prochaine, nous essaierons de revivre ce moment inénarrable de l’histoire du monde où naît l’Ecriture après le très long règne de l’oralité. Non pas pour nous égarer, mais bien pour vivre plus pleinement la naissance de cette écriture singulière que nous portons en nous: la trace de notre passage, notre propre empreinte.

(1) Evidemment allusion au livre Un tramway nommé Désir (A Streetcar Named Desire), pièce de Tennessee Williams, jouée pour la première fois en 1947, et pour laquelle il a remporté le prix Pulitzer en 1948.

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Ecriture aux champs

Bien sûr, il sera difficile pour certains d’être présents à l’atelier d’écriture de Denezières, petit village du Jura de 80 habitants. Mais il sera possible de parcourir la chronique de son déroulement entre juin et juillet 2007 en consultant ce blog.

D’ores et déjà, le thème sous-jacent proposé est celui de l’empreinte.

Vous êtes tous invités, où que vous soyez, à inscrire votre propre empreinte à partir de ce blog, « Ecritures du monde », au moment où vous le souhaiterez.

Voici l’affichette annonçant l’ouverture de l’atelier:

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