Aimé Césaire ne peut pas mourir, il incarne à jamais le défi de la négritude

On annonce la disparition d’Aimé Césaire . Mais ce ne peut être la vérité.

cesaire.1208139477.jpg

« Aimé Césaire est un Noir qui est non seulement un Noir; mais tout l’homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases, et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité »

André Breton

Mais écoutons Aimé Césaire répondant au questionnement de Maryse Condé sur la négritude. Extrait de « Lire » , Juin 2004:

« Je respecte tous les hommes, disait-il, quels qu’ils soient, mais je pense aussi qu’il faut leur faire la leçon et leur dire que l’homme nègre, ça existe et que lui aussi il faut le respecter. Pourquoi ai-je dit «négritude »? Ce n’est pas du tout que je crois à la couleur. Ce n’est pas du tout ça. Il faut toujours resituer les choses dans le temps, dans l’Histoire, dans les circonstances. N’oubliez pas que quand la négritude est née, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la croyance générale, au lycée, dans la rue, était une sorte de racisme sous-jacent. Il y a la sauvagerie et la civilisation. De bonne foi, tout le monde était persuadé qu’il n’y avait qu’une seule civilisation, celle des Européens – tous les autres étaient des sauvages.  »

Pour illustrer sa dernière phrase, il n’est qu’à se reporter au manuel présenté ci-dessous auquel a participé Onésime Reclus , qui n’est autre que l’inventeur du terme francophonie!!! !

La Géographie vivante » pour le cours préparatoire et le CM1, d’Onésime Reclus.

 

Le manuel avait bénéficié de la collaboration pédagogique de R. Versini, Inspecteur d’Académie honoraire, directeur du petit lycée Condorcet et A. Aymard Inspecteur de l’Enseignement primaire.

Quelques autres pages sur le site de Vox populi.

Chronique d’un atelier (12): Le loup noir, par Françoise Payot

Vous connaissez déjà Françoise Payot et la poésie de son texte « Le pied dans l’argile ». Voici aujourd’hui un autre récit qui nous fait rencontrer l’errance des jours mauvais, la fulgurance des vérités familiales, l’humour des lendemains meilleurs…

loup.1191238525.jpg

 

 

Le loup noir

Françoise Payot

La maison craque comme la carcasse d’un vieux navire lorsqu’elle claque la porte et sort dans la nuit. La brume tombe sur elle dans sa voilure étrange et mauve. Elle frissonne tout en imaginant les pages (qu’elle avait rageusement jetées au travers de la pièce), poursuivre leur chemin vers le sol. Décidément, elle n’arrivait pas à écrire ce maudit article sur ce sujet soi-disant « si passionnant », qui la gonflait, gonflait et gonflait !.. Et le patron qui allait râler, ou pire, dans sa légendaire lenteur savamment calculée, se décider à lever sur elle son « terrific et famous » regard pic à glace (de celui qui n’ose pas imaginer qu’elle pourrait commencer à le décevoir) !…

Oh ! Elle t’en ferait de la pâtée à chat de celui-là, de la pâtée à chat. Ses talons rythmaient le trottoir de sa rage. Elle aurait voulu qu’ils le marquent de petits trous féroces. Elle imaginait cette jouissance…Foutue journée, mal barrée dès le départ. A peine sortie d’un mauvais sommeil, elle avait commencé grave, en panne de cigarettes, à tirer sur un mégot de la veille. Elle avait senti le contact sale de la cendre sur ses doigts et le goût âcre dans la bouche…comme un présage…A peine habillée, elle s’était précipitée au bar-tabac du quartier et puis, bien sûr, elle avait fumé, fumé et fumé jusqu’au vertige, l’anéantissement, dans l’attente d’une délivrance qui ne viendrait pas. Suit logique, la journée avait longuement, poisseusement chaviré jusqu’au naufrage final, l’inéluctable « crise de boulimie ».

Elle n’en finissait pas de faire le compte et le décompte de ce que dans son exaspération, elle avait ingurgité. Le début avait été plutôt soft, le thé chez Madame la Marquise, petit doigt élégamment relevé sur la jolie tasse de porcelaine anglaise à petites fleurs roses, une pomme verte (tout juste si elle ne l’avait pas pesée !…), un yaourt 0%, mais inutile de faire semblant de l’ignorer, la bête était bien là, tapie dans l’ombre, prête à dévorer tout ce qui lui passait sous le nez,…un immonde mélange de sardines à l’huile, chocolat, bananes, camembert, confiture de fraises, cacahuètes…horreur, elle avait oublié les cacahuètes… ! Elle se haïssait, se haïssait d’une force !…

Le suicide la guettait, l’accablement outrepassait ses droits. Demain, elle serait « malade, complètement malade » (Pour une fois, les paroles de ce stupide refrain lui parurent d’un quelconque intérêt !). Volets fermés, téléphone décroché, porte verrouillée, elle resterait ensevelie sous sa couette…Les astres eux-mêmes en profitaient pour dégringoler jusque dans la rue, la nuit manigançait à l’attirer dans ses tentacules doucereuses et les rêves s’obstinaient à rester crochetés à quelque étoile depuis longtemps éteinte…

A propos de rêve,…elle sursauta. Le cauchemar qui l’avait réveillée de si méchante humeur lui revint d’un seul coup dans sa monstrueuse signification : le grand-père, oui le grand-père, SON grand-père, l’article possessif lui parut incongru, celui dont elle ne connaissait que LA seule phrase sempiternellement répétée : « Il est mort des suites de la guerre de 14 », et à la question qui suivait LA seule réponse : « Il a été gazé », ce pauvre grand-père qui avait eu le tort de rentrer, lui, de la guerre, elles l’avaient empoisonné, les trois louves, elles l’avaient sournoisement empoisonné, la tante, la grand-tante avaient embobiné l’épouse, pas de taille…

Enfin elles régnaient sur la famille et les deux enfants mâles qui avaient eu l’audace d’y n’aître.

La lumière des bars clignotait, l’invitant à entrer. La tentation était forte de couler encore plus bas, de se laisser glisser jusque dans la solution finale (cesser définitivement ces petits efforts dérisoires pour survivre « dignement » – de qui se moquait-on ?- elle se mordit la lèvre dans un sourire mauvais), se finir au whisky dans les bras d’un clochard ou qui sait du Prince Charmant sur son beau cheval blanc ?

Non, elle savait bien qui l’attendrait au cœur des enfers avec l’admirable patience du chasseur pour son gibier préféré (que l’on nomme communément l’amour) et ce sourire…Ah ! Ce sourire…

Contrairement à ses contemporains (des pantins mystifiés par tout ce qui clinque), elle croyait au diable, dont, pensait-elle, c’était la plus fine des stratégies de faire croire qu’il n’existe pas.

Sa révolte soudainement faisait volte-face, avait accepté de changer d’objet. Non, il n’aurait pas sa peau ! Pas plus ce soir, qu’un autre soir. Jamais !…

La nuit, elle aussi, baissa les armes, étiolant son venin jusqu’à la transparence…Le jour reviendrait dans sa pâle innocence.

Il fallait maintenant renoncer à la plénitude de l’engloutissement. Accepter d’avoir frôlé l’ivresse de l’abîme. Aller vomir dans le fleuve, qui dans son bondissement joyeux vers la mer, lui pardonnerait cette offense. Car il lui pardonnerait. De cela, au moins, elle était sure.

« Mystère

Un bain tout rose

Parmi les papyrus

et la vie reprend

son étrange opéra »

Elle rentrerait tranquillement chez elle, se coulerait un bain.

Elle appellerait l’Ange de l’Eau.

Il lui donnerait la délivrance.

Elle ramasserait les feuilles éparpillées dans la pièce, cent fois sur le métier remettrait son ouvrage…

Elle remarqua tout à coup que les passants la croisaient en souriant parfois avec une certaine ironie et oui, se retournaient même sur son passage. « Ma gueule, qu’est-ce qu’elle a ma gueule » ? Ai-je l’air aussi décalquée que je le suis ? se dit-elle avec toutefois un brin d’inquiétude .

Elle porte instinctivement la main à son visage, pour vérifier…Oh ! La honte ! Dans sa dérive, elle avait oublié d’enlever le loup noir qu’elle portait rituellement, le soir, pour écrire !

 

masque-et-plume.1191303925.jpg

illustrations: la collection célèbre

Loup noir

 

Chronique d’un atelier (11): « L’arbre bleu », par Marie-Noëlle Rémy

Marie-Noëlle Rémy est peintre. Les tableaux qu’elle a exposés cet été à la médiathèque d’Orgelet (pour ceux qui l’ignorent, c’est la ville du très célèbre Cadet Rousselle), ont capté la lumière. Celle, intérieure, des longues silhouettes qui habitent ses toiles et celle venant du ciel, créant un univers réconcilié avec l’obscurité de leur enracinement. Il est toujours émouvant d’écouter la parole d’un peintre, de rencontrer son cheminement jusqu’à la transposition en mots de ce que d’ordinaire, il nous donne à capter par le regard. Très mystérieuse approche d’une recherche identitaire qui devient peu à peu la nôtre…

 

 

larbre-bleu.1189445810.jpg

L’ARBRE BLEU

Marie-Noëlle rémy

Du côté de ma mère, je ne vois personne qui ait été peintre.

Du côté de mon père, du vide, un grand silence. Quelques phrases sont lâchées, lors de repas de famille ou l’ambiance est plus détendue où l’on peut se laisser aller.

Ma grand-mère paternelle me vient à l’esprit. Je commence à poser quelques questions.

Il me semble que je dérange ce silence.

Que renferme t-il ?

Je suis fascinée de découvrir que cette grand-mère est d’origine polonaise.

Ce vide tout à coup est un grand mystère qui me va bien !

J’aime le vide, cet espace qui me donne la possibilité de créer, de chercher.

Certaines fois, j’imagine mon aïeule au milieu d’objets en bois décorés.

J’imagine ses yeux, ses cheveux, son parfum, sa silhouette. Je rêve d’elle, un rêve éveillé.

Et puis il y a la magie de la vie, les rencontres qui font que je partage ce rêve de la retrouver, de connaître mes origines profondes, cette branche de l’arbre où il n’y a pas de visages, pas de noms.

En 2OO6, j’ai peint un arbre bleu, un arbre qui ressemble étrangement à un chandelier à 7 branches. Est-ce une menora ?

Il y a quelques années, j’en achète une et la laisse derrière moi, lors d’un départ.

J’en retrouve une en 2OO5 lors du débarras d’un grenier….

Serais-tu Léokodija WOZNIASKOWSKI, juive émigrante en Allemagne du Nord, bien avant la dernière guerre ?

Je ne connais pas les faits réels, les liens se délient à la mesure du temps qui passe.

Tu étais tombée dans l’oubli. Peut-être étais-tu aussi très discrète ?

Je murmure ton nom Léokodija WOZNIAKOWSKI, je le trouve beau, élégant, noble, pourquoi pas !

Je peux tout imaginer.

Marie Noëlle REMY

Le 12 Juillet 2OO7

pologne.1189494062.jpeg

 

Illustrations: L’arbre bleu, Marie-Noëlle Rémy
image finale empruntée à :wisla.dourges.free.fr

Les traces blanches…par Marie-France Vincent.

Le texte de Marie-France, si chaleureuse et vivante, si accueillante en sa belle maison de Moirans, à l’instar de celui de Gérard Jacquemin sur « l »Aiguille », n’est pas un récit comme les autres. Chaque mot, comme une trace blanche laissée dans la neige, est empreinte au coeur de la mémoire. Mémoire d’une enfant disparue. Fanny. Deuil blanc sur lequel les étoiles se penchent jusqu’à toucher la montagne.

 

lievre.1189069143.jpg

LES TRACES BLANCHES

Marie-France Vincent

 

L’hiver en montagne, très souvent, j’ai envie de suivre les traces ; elles me font rêver.

Sur la neige immaculée, loin des pistes de skis, dans une nature majestueuse, imposante, entourée de sommets; j’ai envie d’aller, d’aller toujours, d’aller plus haut, d’aller jusqu’en haut. Suivre les traces d’un lièvre blanc, d’un randonneur solitaire, et quelquefois plus de traces du tout; seulement les miennes.

Ce milieu authentique, quelquefois rieur, souvent austère m’attire, me fascine.

En même temps, il me ressource, m’aide à trouver un peu de sérénité.

Moment de bonheur dans un océan de douleur.

Si petite, humble; je sais que les éléments peuvent se déclencher à tout moment. Je continue !

J’arriverai peut-être à toucher les étoiles du bout du doigt, laissant mon empreinte.

2 5 juin 2007

 

neigemf.1189151572.jpg

Détail d’un tableau de Gildes Moureau, peintre jurassien: combe du Jura

Illustration du début du texte: lièvre blanc emprunté sur Google images: inma.blog.24heures.ch

 

L’arbre généalogique, un texte de Danielle Perreau

Danielle vit à Dijon et n’a pas craint ses peines en venant chaque jeudi du mois de juillet à l’atelier de Denezières. Elle avait jusqu’alors écrit pour son petit fils. Un abécédaire illustré, par exemple,où le signe, la musique du signe s’envolent en comptines. Ici, dans ces quelques réflexions jetées sur le papier, elle évoque les sensations éprouvées lors d’une recherche généalogique. Cette démarche est-elle familière aux lecteurs de ce blog?

arbre-geneal.1188551291.jpg

L’arbre généalogique

Danielle Perreau

 

Des petites, des grandes histoires, des secrets dévoilés, cinquante, soixante, soixante-dix ans après, des mésalliances, des passions dévorantes, des séparations épiques…

Ma promenade dans l’arbre des générations (racines et branches) a été et est encore une découverte passionnante, enrichissante.

Certaines traces ont été faciles à repérer, d’autres restent encore à élucider. Des figures familières, toutes singulières, d’autres indéfinissables; elles se perdent dans la nuit des temps.

L’aventure des traces est permanente, certaines se dérobent inopinément, puis…un indice infime fait repartir la recherche alors qu’on la croyait bouclée…

vide.1188552593.jpg

 

Illustration de la photo 1: Guy Serrière. Arbre de Nouvelle Zélande

photo 2: empruntée à cette adresse

Chronique d’un atelier(8): Les Serrand, un texte de Anne Richard

 

Anne Richard, professeur de lettres à Dijon, retrouve chaque été, l’empreinte de son enfance au coeur de la maison de vacances de Saint-Maurice. Le texte qui suit constitue la deuxième partie d’un récit intitulé « Les Serrand ». Chaque année, les parents d’Anne, instituteurs, reçoivent leurs amis Serrand. Le père d’Anne et son ami Georges vont à la pêche au lac de Bonlieu:

photo-serrand2.1187871291.jpg

Les Serrand

Anne Richard

Si la pêche est bonne, le retour à St Maurice est l’occasion d’un festin dans lequel chacun accomplit une tâche bien précise.

Tout d’abord, les hommes, à même le trottoir qu’ils ont protégé avec du papier journal, écaillent les poissons, puis les étripent. L’enfant que je suis, adore nettoyer avec eux les perches du lac, mettre mon doigt dans leur ventre pour les vider. Les bêtes toutes fraîches sentent le ruisseau du Hérisson, l’herbe, le nénuphar, leur corps froid ne suscite en moi aucune compassion et je n’hésite pas à fracasser contre le trottoir le poisson trop résistant. Joli aussi le bruit de leurs vessies natatoires explosant sous les pieds… « Le petit frère » partage ces joies simples, avec le même délice. Et puis les hommes nettoient longuement la friture sous le filet d’eau vive de la fontaine.

C’est alors que commence le rôle des femmes: essuyer, rouler dans la farine, trancher dans le sens de la longueur, les perches les plus grosses, avant de les faire rissoler, dans la friture des poêles noires. La cuisson doit rendre les chairs rousses, craquantes, la chair peut alors être mâchée avec les arêtes. Régal croustillant, partagé dans la joie.

Plus tard, il sera question de déséquilibre de l’écosystème, d’eutrophisation, de pollution. Les pêcheurs préfèreront les grands espaces créés par le barrage de Vouglans. Et le lac se refermera dans le silence méditatif, qui fait ressentir tout cri humain, toute pollution radio comme déplacée, cacophonique, agressif.

Mais revenons-en aux vacances avec les Serrand……….

Si les matins étaient vécus au masculin, les après midis devaient faire plaisir aux femmes et aux enfants. Nous partions alors en ballade dans la belle voiture, les hommes devant, les femmes et les enfants derrière. Quelle émotion lorsque l’habitacle de la DS se soulevait, comme une soucoupe volante avant de rouler. Ce miracle de la mécanique se moquait des nids de poule, comme des tournants en épingle à cheveux. Lorsqu’il faisait beau, la destination allait de soi, nous amenant auprès des lacs et des cascades. A cette époque Chalain s’appelait « le Domaine » et ignorait les aménagements touristiques comme la surpopulation hollandaise…. La baignade était autorisée si la digestion était terminée. Il y avait aussi le rituel du voyage vers la Suisse toute proche et le lac Léman. Mais comme Georges, qui détestait ces fouineurs de douaniers et les Suisses en général, s’énervait, il nous gâtait un peu le goût du chocolat .

Le Jura pluvieux de juillet ne nous clouait pas non plus dans la cuisine. Nous partions quand même en voiture, et, comme il s’agissait avant tout de rouler pour passer le temps, Georges prenait « tous les chemins à gauche», nous emmenant souvent dans des impasses qui faisaient éclater de rire ses passagers.

Le soir était le domaine des adultes jouant à la belote à quatre, plaisantant, se querellant « pour de faux », alors que moi j’en étais réduite à lire… Si le petit frère était gentil, il acceptait d’affronter seul l’obscurité de la chambre, s’il pleurait trop, on le laissait s’endormir sous la table, dans la cabane douillette dessinée par les jambes des adultes.

Nanse, la fille unique des Serrand, de quelques années mon aînée, passait régulièrement cette période en camp scout à Chaux du Dombief et ne venait que deux à trois jours à St Maurice pendant lesquels nous nous faisions la tête; comme elle était plus âgée que moi, son mutisme m’impressionnait. Et puis, Elle, elle avait vécu en groupe; elle avait même dormi dans les granges et le foin, alors que moi, je passais seule, sans petites copines, mon été à St Maurice !

Trente ans plus tard, elle m’avouera qu’elle était jalouse et m’en voulait de passer mes vacances avec ses parents auxquels elle reprochait de se débarrasser d’elle, en la mettant en colonie de vacances.

Photo: l’écaillage des poissons à même le trottoir. Archives d’Anne Richard.

Chronique d’un atelier (7): Sous le papier peint, un texte de Nathalie Hegron

 

 

Les lecteurs de ce blog connaissent déjà Nathalie Hegron. Ils ont lu sa nouvelle pleine d’humour « Le cri du kangourou » dans la série des textes consacrés aux « cafés du monde ». Nous découvrons à présent la deuxième partie d’une autre nouvelle reçue grâce à Internet. Il s’agissait d’emprunter le thème de »l’empreinte » proposé à l’atelier d’écriture de Denezières. Merci à Nathalie que nous aimons beaucoup lire, pour ce récit.

Sous le papier peint

Nathalie Hegron

papier-peint.1187730494.jpg

 

 

 

Au début des années soixante-dix, mes parents décidèrent de faire construire. De toute façon, ils ne pouvaient plus rester en location. Avec l’arrivée du quatrième enfant, le besoin d’espace devenait crucial. Mon père dessina donc une maison et fit corriger les plans par un architecte. Dès qu’elle fut construite, il se lança dans les peintures et tapisseries. La mode était alors aux papiers peints à motifs floraux et nous n’y coupâmes pas. Le long couloir transversal du rez-de-chaussée, se vit affublé d’une tapisserie où, sur un fond blanc cassé, s’épanouissaient d’énormes fleurs orange vif.

Une décennie plus tard, il advint ce qui doit advenir de la plupart des choses connaissant un grand engouement à une époque : à nos yeux, le papier peint était devenu horrible. Pas à ceux de mes parents, pour qui d’ailleurs changer la tapisserie n’était pas une priorité.

Une autre décennie s’écoula et il fut de nouveau question de la changer. La fratrie s’y opposa farouchement. Les fleurs étaient rongées par endroits par nos hamsters successifs que nous lâchions parfois dans ce couloir, quand le chat courait le guilledoux. J’avais appris à marcher dans ce couloir, en m’appuyant contre ces murs fleuris. Nous y avions fait des concours de glissades, du patin à roulettes, etc. Bref, criarde et pas de tout repos pour la vue, cette tapisserie était trop chargée de souvenirs pour qu’on osât y toucher. On frôlait la relique et donc le sacrilège…

Au fil des années, toutes les pièces ont été retapissées ou repeintes. Toutes, sauf ce couloir dont la tapisserie restait en l’état.

Cinq ans plus tard, la retraite arrivant, mes parents vendirent la maison. Nous nous sommes tous réunis pour l’occasion. Afin de dédramatiser la situation et également par tradition familiale. Plutôt que d’être tristes, nous décidâmes de rire de ce que nous laissions derrière nous. Notamment de cette tapisserie, que nous qualifiâmes de collector et à laquelle nous attribuâmes une valeur marchande largement supérieure à celle de la maison. Nous cherchions la date exacte de sa pose, en interrogeant du regard ma mère. A notre plus grande surprise, ce fut mon père qui répondit :

« – oh, je m’en souviens très bien de la date, c’était en 1974. J’écoutais, en préparant les murs à être tapissés, un disque de Brassens. La chanson qui se passe au marché de Brive-la-Gaillarde, Hécatombe, me donna une idée. Un moment les commères font crier au vieux maréchal des logis « Mort aux vaches! Mort aux lois ! Vive l’anarchie ! ».

Convaincu par le parolier, j’ai recopié ces vers sur les murs en ajoutant « La commune refleurira » et « Mort aux bourgeois », histoire d’être plus exhaustif. Je pensais à la tête que feraient mes enfants, petits-enfants ou arrières-petits-enfants en découvrant cela lorsqu’ils décideraient de décoller le vieux papier pour changer de décor. Ce ne sera pas le cas, d’autres découvriront ces mots, mais je crois que ça fera son effet quand même! »

Ainsi donc, comme pour les défunts du Père-Lachaise(*), une des empreintes les plus surprenantes que mon père laissera, n’est pas celle qu’il imagine – si tant est qu’il y pense – ou que j’imagine moi-même.

Car les arbres qu’il a plantés autour de la maison et devaient marquer son passage ne pousseront pas autant les nouveaux propriétaires à s’interroger sur leur présence que ces quelques petites phrases griffonnées sous le papier peint dans un moment d’enthousiasme.

graffiti.1187860399.jpg

Illustration 1 : papier peint

Illustration 2: graffitis sur arbres des quais parisiens

(*): La première partie du texte de Nathalie est consacrée à une réflexion au cours d’une flânerie dans les allées du cimetière du Père-Lachaise. L’intégralité du texte pourra bien sûr être lu ultérieurement.