LA TRANSPARENCE…IMPOSSIBLE, par Marie-France Friang-Cardelli

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Marie-France Friang-Cardelli a déjà une vocation de conteuse. Elle excelle à transposer d’une langue à l’autre, voire à mêler dans un même récit, le français et l’italien, toute la richesse des contes dits…pour enfants. Poursuivant le jeu d’écritures sur le thème « Cafés d’Europe, cafés du monde », et inaugurant déjà le thème à venir « Ces librairies qu’on aime », voici la nouvelle qu’elle nous propose aujourd’hui:

La transparence… impossible

Par Marie-France Friang-Cardelli

en hommage à A.SCHNITZLER

Des années ont passé…

Une femme sans âge, avance d’un pas ferme dans la ville déserte, un jour du mois d’août.

Elle aime ce calme de la sieste. Séville, Casablanca ou Turin se ressemblent dans la torpeur d’un début d’après-midi.

Elle se glisse dans l’obscurité d’un café, traverse la première salle, tapissée de velours rouge sombre. Divans et fauteuils cramoisis se fondent dans un décor baroque. Elle se dirige vers la pièce du fond, plus claire, aux tapisseries fleuries, fanées.

Elle pense rencontrer un visage ami, mais personne. Elle décide alors de s’installer dans le petit espace surnommé le wagon.

Encore plus rouge sombre que la première pièce.

Les miroirs reflètent son visage absent. Elle commande une glace au chocolat noir, spécialité de la maison de ce café de Turin.

Dans le wagon, elle imagine tous ces antifascistes assis à sa place pour refaire le monde.

Et pendant qu’elle savoure, elle écoute le silence, pose ses livres sur le guéridon, heureuse de ses trouvailles. Toujours le même plaisir. Avoir déniché le livre qu’elle cherchait.

Elle pense alors à la petite librairie du Quartier Latin où elle ne manque pas de se rendre lors de ses séjours à Paris. Une minuscule librairie avec un minuscule escalier en colimaçon. Elle sait qu’elle peut trouver ce qu’elle cherche et découvrir des textes qui l’attendaient.

La libraire la comprend à demi-mot.

Et la femme sans âge ressort toujours de ce lieu d’un pas léger avec un sac bourré d’histoires.

Elle est toujours gagnée du même enthousiasme à ouvrir ses livres. Plaisir du papier. Plaisir du mot écrit. Elle tourne les pages avec respect. Ne plonge pas aussitôt dans l’histoire. Elle préfère flairer les premières phrases.

Aujourd’hui, c’est dans une librairie aux livres anciens qu’elle a fait des folies. Trouver une vieille édition est toujours un enchantement. Cette librairie-là, installée sous les arcades depuis plusieurs générations fait le bonheur de tous les Turinois si amateurs de livres.

Toute absorbée dans ses pensées, elle sursaute. Sent une main sur son épaule. Elle lève la tête. C’est une silhouettte d’homme. Et cet homme lui fait signe de le suivre.

Elle, si réservée d’ordinaire, se lève. Elle laisse son dû sur la petite table. L’homme la précède. Il active le pas. Se retourne brusquement.

Il lui lance un paquet et disparaît.

La femme hésite, prête à laisser tomber le paquet, puis l’attrape au vol..

C’est un paquet enveloppé d’un papier journal. Bien ficelé. Elle descend la rue. Tourne à gauche. Longe les jardins. S’assied le coeur battant: Et si c’était une bombe? Une lettre piégée ? Ou simplement une farce?

Délicatement, elle ouvre le paquet. Elle tombe sur une boîte en fer au couvercle perforé. Elle le soulève et voit une forme noire : c’est un chiot endormi. Il porte à son cou un collier jaune. Une lettre y est accrochée.

Le message est simple : « Rendez-vous, mardi 7, au pied du 7e arbre de l’allée qui méne à Villa Regina, à 7h du soir. »

Elle sourit à la bonne plaisanterie.

Le jour dit, elle s’y rend. Elle attend. Pas longtemps. Une vieille femme aux beaux cheveux blancs s’avance vers elle:

-Tu ne me connais pas. Mais moi je t’observe depuis longtemps. Ce chiot est pour toi. Il accompagnera ta solitude.

-Mais pourquoi moi?

-Parce que que tu sais interpreter les choses. Toi qui es une amie des livres, sache…que j’arrive de l’un d’entre eux.

Elle tourne le dos et repart à grands pas.

Le chiot lève la tête vers la femme sans âge et semble lui dire « alors, on y va? »

Voilà l’histoire d’une femme qui ne sait si c’est le dernier livre qu’elle vient d’ouvrir qui la fait sourire ou si sa glace au chocolat lui est restée sur l’estomac.

CAFES FIBONACCI(5) par Pilar Lluch, suite et fin.

Cafés Fibonacci

 

 

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Le matin du 29 janvier 2007 à Pise au Café Fibonacci .

La salle est calme, les rares clients lisent, silencieux, les nouvelles du jour dans la Repubblica ou dans Il Corriere Toscano. Pages sportives : Un des titres attire mon attention:

Calcio.Pariggi : Le PSG Contre Sochaux : 0/0

« La frustration est grande, immense. Les supporters ont été filtrés, contrôlés, filmés. Ce qui a permis un match et un après-match sans incidents. La violence semble avoir disparu, du moins avoir été contrôlée dans la tribune Boulogne et dans le quartier autour du stade. Marc Lamour, dont la mission est de faire disparaître cette violence dans les stades, a félicité l´ensemble des services policiers, administratifs et sociaux pour la réussite des mesures prises. En Italie la violence a encore fait hier un mort et plusieurs blessés, après un match de 3e division. À quand un Marc Lamour italien pour prendre les mesures efficaces ? »

Les rayons de soleil encore timides allument les guirlandes encore accrochées autour du grand miroir qui me fait face. Il reflète à son tour les portiques de la place et le va-et-vient des passants. Les murs sont lambrissés d´un bois rustique et vieilli par les ans et par tant de conversations savantes, passionnées, hurlantes et fumantes, sombres, drôles et désespérées parfois. Tant de pieds, tant de coudes, ont glissé négligemment ! Tant de passages de clients qui se sont assis, qui se sont faufilés entre les tables et les décors boisés laissent une trace imperceptible, qui répétée, répétée donnent aux lambris cette présence, cette belle texture !

Le garçon de café pose le cappuccino moussant devant moi. Aujourd´hui je respire comme un parfum de cannelle, de crème ambrée, de loukoums à la rose et je me laisse bercer par une douce mélodie italienne :

« Margherita adesso è mia… è mia…è mia… »

L´image du chanteur anime l´écran vidéo placé derrière la caisse.

 

 

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Mon ami de Pise c´est Ali Mohamed Ben Musa, il m’a rejoint au Café Fibonacci

– Pascual, je vais te faire quelques confidences. Pour moi et pour ma famille, cette ville est la plus belle d´Italie. Et ceci, depuis des générations . Parce que, vois-tu, c´est la ville de Leonardo Fibonacci dont tu peux admirer le portrait accroché là, dans cette salle.

– Ah ! ?

En effet, je m´approche et lis la petite plaque dorée sur le cadre « Leonardo Fibonacci, Pise 1170-1245 ». Sur ce portrait, le jeune homme porte une coiffe en étoffe rouge, savamment pliée, dont le pan gauche retombe sur le côté du visage, jusqu´à l´épaule. Le front haut, les pommettes rondes et saillantes, le large regard limpide accompagnent un sourire doux et un peu espiègle. Enfin, un beau menton en fesses d´ange donne à ce visage un je-ne-sais-quoi d´attendrissant et d´énigmatique .

– Ali, j´attends la…suite, je ne vois pas du tout quel rapport il y a entre ta famille et ce Leonardo de Pise, ce Fibonacci.

– La suite, c´est… SA SUITE….

– Tu plaisantes, je n´y comprends rien.

– Les voyages de Leonardo en Orient, en Syrie, en Grèce, en Egypte étaient des voyages d´affaire et de recherche. Il cherchait les formules des calculs indo-arabes. Son père, un riche commerçant de Pise avait instruit le petit Leonardo au calcul pour le commerce afin qu´il devienne un riche et puissant marchand.

– Et la suite alors…

– Mon ancêtre qui en 825……

– Ton ancêtre il y a… 1182 ans ? ! …tu délires, Ali !

– Écoute moi. Oui, ma famille a toujours conservé la mémoire de cet ancêtre. De génération en génération on a transmis aux fils le lien avec cet ancêtre mathématicien, astronome et géographe. Il s´appelait Muhammad Ibn Musa al Jwarizmi de Bagdad. Figure-toi qu´il a écrit un livre d´algèbre très important. Je porte son nom d´ailleurs et j´en suis très fier.

– Pourquoi ?

– Et bien, parce que mon ancêtre, au Moyen Âge, va révéler le concept du Zéro qui n´était pas encore utilisé dans les calculs, ni dans les pays arabes, ni en Europe. Lui même l´avait appris des mathématiciens hindous. Pour eux c´était le « Sifr » ou « le Sunjä » C´est à dire le Zéro….

– Ah bon, on a inventé le Zéro ! …et… Fibonacci dans tout ça ? Il a connu ton ancêtre savant ?

– Non, bien sûr. Mais il avait étudié ses écrits. Enfin une traduction et surtout il avait appris à utiliser cette très innovante forme de calcul avec le symbole 0 qu´il va appeler Zephirum dans son livre rédigé en latin Liber abacci.

Je regarde Ali qui me fait un petit clin d´oeil entendu :

– Ah, ce sacré Zephirum !

– Puis, il utilisera les autres chiffres arabes et c´est grâce à lui que cette numération se répandra en Europe.

– Très intéressant Ali et …sa suite … Sa suite ? Tu ne m´as toujours pas parlé de cette mystérieuse Suite…

– Regarde Pascual, me dit Ali en montrant le comptoir.

Au dessus du comptoir en bois sculpté à la manière d´un autel baroque qui surplombe les alignements de bouteilles aux couleurs et aux dimensions multiples et variées remplies de liqueurs rares, de vins toscans, et autres élixirs enivrants, les clients curieux, comme moi, qui levaient la tête, pouvaient voir une peinture murale, une fresque de belles dimensions. Elle était encadrée d’une pléiade d´angelots souriants et coquins, tenant de leurs petites mains potelées un long ruban en trompe- l´œil. Le ruban ondoyant, d´un bleu tendre patiné, un bleu à la Filippo Juvara, était enluminé d´une phrase en lettres dorées qui disait : « Ut proximam in venire, binotas extremas adiungi. » Léonardo Fibonacci

– Me voilà bien avancé ! C´est pire qu´avant ! C´est du latin !!!

– Voilà, la suite. Tu l´obtiens en additionnant les deux derniers chiffres pour obtenir le suivant.

????

– Souviens- toi Pascual ..

(et cher lecteur, regarde les numéros des écrans que tu viens de lire)…

– Recommençons….0,1,1,2,3,5,8,13,21,34…

 

– C´est incroyable ..Je me souviens que quand je prenais les photos au milieu des supporters du PSG, je comptais mécaniquement …comme une obsession toutes les photos que je prenais en série .Une, une, deux, trois, cinq, huit…etc.

– C´est curieux, en effet, tu as une sorte d´intuition de la suite …

– C´est le hasard Ali. Mais…attends … il y a autre chose, c´est cette image de la foule des supporters enragés que je voyais s´agglutiner comme une spirale vivante s´enroulant autour d´une mystérieuse et invisible structure interne.

– Alors là, c´est toi qui m´épates ! Parce que entre la suite de Fibonacci et la Spirale il y a un lien mathématique direct que l´on retrouve dans beaucoup d´éléments de la vie de tous les jours, et dans la nature.

– Vraiment ! Mais dis moi, ça sert à quoi, Ali ?

Ali se met à rire.

– Très bonne question. Ça sert à quoi de savoir que les marguerites ont 34 pétales rangées selon la spirale de Fibonacci ?

– Écoute… ça c´est une autre histoire. C´est comme se demander comment on passe du chaos de la foule à l´ordre mathématique. C´est un peu absurde, non ?

Assis avec Ali au Café Fibonacci je pensai quant à moi qu´il y aurait matière à écrire une nouvelle, enfin…une autre nouvelle.

– Garçon! Un espresso stretto, per favore

– Non, deux …

    “Non siamo niente senza amore,

    Amore, Margherita, è mia …”

La caissière insensible à la romance éteignit l´écran vidéo.

 

CAFES FIBONACCI(4) par Pilar Lluch, suite.

Cafés Fibonacci

 

 

 

 

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Je suis là dans la salle des écrans du Parc des Princes. C´est la salle des contrôles du public. Les vigiles ont une quarantaine d´écrans devant eux. Les caméras balaient lentement la pelouse les gradins, les entrées, les guichets, les vestiaires, les couloirs, les coursives, les toilettes. Tout est filmé.

Sur l´écran Numéro 8, le vigile de service reconnaît Marc Lamour qui se dirige vers la tribune des Vips.

À côté d´eux un agent de sécurité en civil, bien connu aussi des services de police. Il s´agit de Granomort. Derrière se tient le jeune supporter Quenemeur et trois de ses amis. Sa fiancée en tenue de supporter, casquette, maillot noir et rouge est à peine reconnaissable sous le maquillage de guerre. Ils rient et se bousculent. L´image des huit silhouettes se brouille un instant et s´immobilise. Arrêt sur image : le visage du jeune Quenemeur. Avec une expression fugace, attrapée par la caméra. Ses yeux montrent une sorte de nostalgie, une tristesse subtile. Sentiment de peur, de mélancolie… comme une envie d´être ailleurs, envie de surfer la vague à Biarritz ? Sentiment attrapé au vol par cette caméra, telle un oeil froid et distant, paradoxalement si révélatrice. L´image disparaît. D´autres personnes passent devant l´impitoyable Big Brother.

 

 

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Le Café des Colonies, c´est mon refuge après les matches. J´y mange quelques plats de là-bas, bien piquants, et le patron me sert un punch.

Je suis sorti avant la fin du match pour éviter la cohue. Je prends un verre ici, au Café des Colonies à deux rues du Stade. Le patron est parisien de la Martinique. Il me surnomme Ratuvennabuen, c´est du verlan, on dirait du créole ou même du malgache…et ensemble on se tord de rire quand il me raconte ses histoires drôles de là-bas, des Antilles.

Le match est terminé, le PSG a perdu ! La rage se déchaîne dans les gradins de la tribune Boulogne qui brûle de colère contre le Hapoël. Les gradins se vident. La foule sort lentement. Les forces de police quadrillent les sorties. Ça se bouscule. Les supporters du PSG sont canalisés mais on entend des injures proférées contre les gagnants.

Peu à peu la foule se déplace comme un organisme vivant sur les trottoirs, puis les groupes se diluent. Quelques zones autour du stade restent agitées. Un groupe se déplace devant le Café des Colonies. Je note le regard de Jean Granomort en direction d´un petit groupe de cinq jeunes supporters du Hapoël. Ils courent pour éviter la foule de 21 puis 34 personnes puis 55, 89, 144, 233 enragés. La horde sauvage se rue sur ces jeunes en criant, en crachant des cris de haine raciste. Les canettes de bière, des pierres pleuvent. La meute pousse, bouscule, devient un monstre, un rhinocéros gigantesque et incontrôlable.

J´entends des injures :

Granomort fonce. Il ne laissera pas la situation empirer. Il doit aider ce gamin qui va être lynché si personne ne fait rien. Il essaie de calmer les enragés avec des mots. Intention dérisoire ! La meute s´en prend à lui. Lui qui porte la marque des îles sur son visage. Son père avait dit un jour « Tu te vengeras des crimes des violents. Tu défendras et protégeras les faibles. Tu as une dette à payer. Tes ancêtres ont été torturés. Tu défendras ton frère de l´injustice et de la violence ». Ces mots qu´il comprend aujourd´hui dans la douleur ne le quittent plus.

Il est à terre. Les cris de haine et les coups pleuvent comme autant de lances tranchantes et empoisonnées, blessantes. La spirale du malheur est en marche et rien, rien ne peut l´arrêter même pas toi, Buenaventura, avec ton Nikon. Moi, Buenaventura, je me précipite pour voir, pour comprendre le chaos.

Granomort piétiné prend son arme et tire en l´air pour sauver le gamin, pour se défendre. Un deuxième tir. On le bouscule encore. Tout est confondu dans la bataille. Il tire à nouveau. La foule des chiens hurlants se paralyse. Un homme est par terre, étendu dans une flaque de sang. Il est mortellement blessé. Je reconnais le jeune supporter du Café. C´est Quenemeur !!!

– Il est blessé ! Hurle sa fiancée.

– Arrêtez !

– Ce salaud l´a tué !

– On aura ta peau sale nègre !

La horde aveuglée par la haine et par la peur d´être arrêtée commence à paniquer aussi. En se dispersant, les agresseurs brûlent, cassent, anéantissent les vitrines, les voitures, les arbres, la rue, les passants. Chargés d´adrénaline ils détruisent, ils brûlent tout sur leur passage.

– Laissez passer l´ambulance !….

– Police, Police !

Je suis sorti du Café des Colonies. Là, c´est mon boulot. Il faut témoigner de cette violence gratuite. Une photo, une autre, deux, trois, cinq, huit, treize, vingt et une, trente quatre….

Je n´arrête pas…je suis épuisé de dégoût.

Marc Lamour est en état de choc.

La suite… dans les médias, les journaux. Sur l´écran des ordinateurs apparaît la tragique nouvelle.

Dépêche d´agence :

Dans la nuit du 23 au 24 novembre 2006 un groupe de supporters de la tribune Boulogne tente d´agresser un supporter israélien après la défaite du PSG par 4 buts à deux face au Hapoël Tel Aviv en coupe UEFA.

Un supporter des Boulogne Boys est tué, un autre blessé au poumon par un policier en civil au moment des faits et qui s´était interposé pour protéger les supporters du Tel Aviv.

 

CAFES FIBONACCI(3) par Pilar Lluch, suite.

Cafés Fibonacci

 

 

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Le lendemain après- midi je retrouve Marc Lamour au Café des Sciences, rue de la Source, à proximité du stade du Parc des Princes.

J´aperçois Jean Granomort assis à une table voisine. Il est tranquillement en train de manger un steak frites en buvant sa bière. Jean Granomort est seul aujourd´hui. Il semble pris dans ses pensées. Je le connais depuis longtemps. Il est policier. Il a souvent des missions dans ce quartier. Les images et les commentaires de la T.V. ne lui font même pas lever la tête. Le téléviseur est placé au dessus des tables. Assez haut pour que tous les clients du café puissent voir les matches de football. Tout le monde ne pouvant pas se payer les entrées au stade, ce petit café se remplit de fidèles et les jours de match, les jours de grand vent, de froid et de pluie battante, le Café des Sciences fait un tabac. Le téléviseur est toujours allumé. Des images de pub, des annonces en tout genre passent en boucle sans que personne n´y prête attention. À l´heure qu´il est, dans la fumée des Gitanes, des gros cigares et autres « chameaux fumants », l´écran semble plutôt un ectoplasme. Je réussis tout de même à déchiffrer une phrase qui flotte ainsi dans ce brouillard des signes « Add the two last numbers to get the next »

J´ai pensé distraitement qu´il devait s´agir de la pub pour un jeu informatique, ou bien d’une promotion pour un pax aller-retour à Las Vegas, en deux temps trois mouvements.

 

 

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Plusieurs tables sont occupées. Il n´y pas plus de cinq personnes. Cependant on perçoit déjà une crispation, comme un frisson de nervosité. Le patron passe et repasse entre les tables.

-Un café ? Une bière ? Une petite liqueur ?

Tout en parlant avec Lamour, j´écoute les conversations. Je note toutefois que l’anxiété grandissante est de plus en plus perceptible.

Jean Granomort est en civil aujourd´hui. Il discute avec un collègue qui lui donne ses dernières recommandations de prudence, les derniers conseils d´ami.

– Reste calme. Ils ne s´en prendront pas à toi. Surtout contrôle-toi.

Auparavant je suis allé bavarder avec les clients, avec les uns et les autres, histoire de sentir l´atmosphère.

Je me suis présenté. Ils m´ont dit leur nom, en retour. Il y a là Alain Quenemeur et sa fiancée. Ils attendent d´autres copains. Ils boivent une bière dans le même verre. Ils s´embrassent. Ils s´aiment.

Alain Quenemeur m´a raconté être supporter du PSG. Il est venu avec ses amis et sa fiancée. C´est un type un peu timide, gentil qui aime le foot, tout simplement. Il accepte d´aller de temps en temps au match avec sa bande de fidèles supporters. Je suis à peu près sûr qu´il accepte pour ne pas rester seul, qu´il ne refuse jamais, qu´il ne faut pas le prier non plus. Lui se sent faible et incapable de vivre seul. Il n´a rien d´un héros ni d´un voyou des stades, mais il sait que s´il ne fait pas comme les autres on l´abandonnera. Il doit probablement se raconter sa petite histoire, telle une ritournelle : « On va te faire du mal, on va te blesser et te rejeter si tu ne fais pas comme les autres. Non, ne dis jamais non mon vieux. Il vaut mieux te taire même si tu n´es pas d´accord avec les cris de haine, si tu ne veux pas rester seul.»

Et pour se convaincre lui même autant que sa fiancée, je l´ai entendu dire :

– J´aime être à la tribune Boulogne. Là je suis bien, j´existe, je suis heureux, pas besoin de faire de discours, tout le monde se comprend, on vibre ensemble et ça nous suffit. Le PSG c´est notre seul but, notre seule croyance.

La retransmission télévisée commence. L´écran s´anime avec la géométrie verte striée de blanc de la pelouse et des gradins multicolores.

CAFES FIBONACCI(2) par Pilar Lluch, suite.

Cafés Fibonacci

 

 

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A cette heure-ci, Marc Lamour doit être installé au Procope à Paris. Je l´imagine rêveur, en train de sentir l´Arabica qui fume dans la petite tasse dorée. Chaque fois qu´il boit un bon café, il se remémore et nous impose la phrase du Ministre Talleyrand, qui, à Vienne, avait affirmé: Chaud comme l’enfer, noir comme le diable, pur comme un ange et doux comme l’amour. Il doit sourire, d´un sourire un peu triste et nerveux en savourant son espresso bien sucré. Marc Lamour, en fait, est inquiet. Ce soir le match sera un test important. Sa mission, son travail le remplissent d´une idée qui ne le quitte jamais: il faut sauver le football des fous et des violents, de la corruption et du dopage. Cette mission il y croit, bien sûr. Il a tout fait pour que les décrets de lois soient votés et que les règles soient respectées dans les stades. Mais il sait que les supporters de la tribune Boulogne, les Boulogne Boys du Stade des Princes, veulent en découdre à chaque rencontre. Alors Marc Lamour est inquiet. Marc Lamour m´attend. Nous nous rencontrons toujours quelques jours avant les grands matches. Notre amitié s´est tissée autour du même idéal sportif, de la beauté d´un match de foot, cette même recherche de l´émotion forte, incomparable, ce suspens et cette foule en liesse qui vibre, se lève comme une vague, chante, frémit de passion, de joie. Le public qui pleure qui hurle et qui se met en colère aussi, parfois. C´est cela qui nous rapproche. Avec grand intérêt il commence à regarder une par une les photos placées devant lui comme autant d´écrans déchiffrant les codes du football.

 

 

 

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En rentrant dans la salle du Café Procope où m´attend Marc Lamour, j´éprouve le petit pincement au cœur que mérite l´endroit. C´est très étrange mais ici je me sens un peu chez moi. Dans ce monde feutré, luxueux, je suis comme protégé par les esprits qui veillent sur ce lieu mythique. Lamour est là, à sa table habituelle. Derrière lui un mur entier est décoré de tableaux, de portraits hétéroclites des grands hommes des Lettres Françaises et de la Politique. Devant lui sur la table, se trouvent d´autres images. Il s´est entouré de reproductions de mes photos et des agrandissements. Il m´attend. Il est assis, les coudes appuyés sur la table. Il tient de sa main gauche un des derniers tirages. Je l’aperçois, penché sur la photo du dernier reportage que j´ai fait. C´est probablement celui qu´il préfère. Il s’agit du dernier match de l´Olympique de Lyon. Après l´accolade des retrouvailles commencent les commentaires sur les photos.

– Là, tu as réussi à attraper la ferveur de la foule, ces regards des supporters enivrés par le match.

– Regarde sur cette photo, ce groupe, une dizaine de personnes, une famille entière en train de crier de joie. Fabuleux !

– Ils sont heureux, n´est ce pas ?

– Oui, on dirait. Un but de leur équipe ça rend euphorique, c´est sûr.

– Tu vois ceux là, ces types cravatés, impeccables, à côté des hooligans déguisés, colorés et reconnaissables, ce sont parfois eux les « cadres » bien rangés qui sont les hooligans les plus féroces. Ils ne cherchent que la violence. Rien que cette violence sauvage, gratuite pour faire monter l´adrénaline. Regarde leurs expressions, leurs regards. Ils attendent, avec toute la haine du monde. Ils se cachent sous l´incognito du costume-cravate-lunettes-noires. Ils guettent le moment propice pour attaquer leurs proies. Ils sont vraiment dangereux, eux, parce qu´ils ne portent aucun signe extérieur de ce fanatisme. Ils se fondent dans la foule.

– Encore plus impressionnante est cette prise de l´avant-centre qui semble s´envoler. L´athlète est en plein effort. Les muscles, la peau brillante, cette ascension héroïque ! Ca c’est la beauté du vrai sport !

– Buenaventura, tu as du talent. Quand accepteras-tu ma proposition de faire une exposition ?

– Laisse moi réfléchir, ce métier, tu sais bien que je le fais plus comme un sportif frustré, bien sûr, que comme un photographe. Être exposé comme «artiste» ce n´est pas mon but. On verra plus tard.

Et puis comme par réflexe, je cadre Marc Lamour entouré de portraits et de photos qui saturent l´écran de mon viseur.

Cafés Fibonacci: une nouvelle de Pilar Lluch

Poursuivant le jeu d’écriture autour du thème « Cafés d’Europe, Cafés du monde » lancé en décembre dernier, Pilar Lluch, que je vous avais déjà présentée comme revendiquant une double appartenance culturelle, française et espagnole et vice versa, nous offre à présent la totalité de sa nouvelle: Cafés Fibonacci.fibonacci.1171834723.jpg

Il s’agit d’un récit étrange où les chapitres sont nommés « écrans », en référence à ces nouveaux miroirs de nos vies enregistrées dont la présence est constante. Vous ne manquerez pas d’être intrigués par la numérotation fantaisiste de ces écrans. Fantaisiste? Rien n’est moins sûr. A vous de vous faire un idée.

Ce qui est sûr, c’est qu’en privilégiant le travail sur la structure complexe de sa nouvelle avant même de croiser les fils de son intrigue, Pilar n’a pas craint de relever nombre de défis.

Mais je n’en dis pas plus pour vous laisser découvrir chaque jour de cette semaine deux écrans de cette nouvelle insolite.

 

 

Cafés Fibonacci

 

 

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Le couloir très long, éclairé par des demi lucarnes descend progressivement sous les jardins du Musée des Antiquités de Turin. De la brique romaine rouge et rugueuse couvre le sol jusqu´aux voûtes. Mes mains caressent la texture de cette géométrie de terre cuite. Je suis seul. Plus un bruit. Enfin ! La gardienne a dû s´absenter. Je ne l´entends plus papoter avec son gros collègue ventru ni avec son éternel portable. Tant mieux ! Cette pipelette a réussi à m´agacer.

Au fond de l´immense corridor qui baigne dans une pénombre rosée, dans obscurité, je distingue un grand cercle bleu comme un infini vide azur…un Zephirum ! aurait dit mon ami et collègue Ali Mohamed Ben Musa. Je m´approche et le Zephirum merveilleux se révèle être non pas un zéro vide, mais une fontaine décorée de mosaïques bleues en pâte de verre qui dessinent des oiseaux dans une végétation exubérante, vibrante de couleurs et de voix cristallines, comme cette eau qui apaise. J´imagine qu´en des temps anciens, autour de cette fontaine fraîche, des hommes et des femmes se donnaient rendez-vous. Ils se réunissaient et se racontaient toutes les histoires du monde, se faisaient des confidences, s´embrassaient, chantaient des mots d´amour, fontaine de Cupidon, là où les larmes aussi en signaient parfois la fin. Je rêve, je rêve…Revenons en arrière. Je prends un peu de recul. …Là !…Parfait ! La photo est prise. Je reviens sur mes pas. Le gardien hurle en français, avec traduction immédiate.

On ferme, on ferme !

Chiudiamo adesso !

Je sors

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Je presse le pas en direction de Porta Susa. Le TGV Turin-Paris part dans une heure. La brume estompe peu à peu la ville qui se refroidit. Je file sur Via Barbaroux et une rue plus loin, comme par hasard, me voilà devant le Café Al Bicerin. Le hasard…la buenaventura. Je rentre. La serveuse, belle et sulfureuse comme un Rubens contemporain, me propose le café de la maison.

– Prenez donc un Bicerin, ça va vous réchauffer …

– Très bonne idée, votre mélange de chocolat, café et crème m´a toujours surpris. Quel délice, quelle volupté !

– Vous êtes français ?

– Pascual Buenaventura, c´est mon nom. Je suis français de la troisième génération. Mon arrière grand-père Luigi était de Sciacca en Sicile. Ses frères avaient pris la succession de la petite entreprise artisanale de céramique qui faisait vivre tout le clan. Mon arrière-grand-père a compris très jeune qu´il n´y avait plus de place pour lui. Trop de frères et sœurs en plus de la misère dans les années 1898-1900. Ambitieux, jeune et travailleur, Luigi tente l´aventure. Il monte à Paris.

Mais bien avant lui, un autre Sicilien de Sciacca, avait aussi fait le voyage. Mais vous le connaissez. Il a été le fondateur du fameux Café Procope qu’il a ouvert en 1686. Eh oui ! Il s´agit du très célèbre Francesco Procopio. Alors, mon arrière-grand-père, se souvenant de ce Procopio, son compatriote fortuné, a ouvert aussi son café, rue des Petits Champs. Et il l´a appelé Café Nostro. Mon père m´a raconté des centaines de fois cette histoire de famille.

– Et vous, vous travaillez dans quoi ?

– Je suis reporter sportif, le foot surtout, c´est ma passion. Ma deuxième passion c´est celle de raconter toutes les histoires du foot avec mes photos. Je montre les ambiances dans les stades, les performances, les exploits des footballeurs…Alors je voyage à Turin, partout en Europe. Je connais bien la Juventus et Le Toro, vous savez. Quelle équipe Le Toro ! Dans quelques jours, à Paris, j’irai faire le reportage pour le journal L´Equipe du match PSG contre le Hapoël de Tel Aviv.

Au moment de partir,la serveuse pose ses mains sur la minuscule table ronde en marbre blanc veiné de gris et en me regardant intensément me souhaite bon voyage. Elle me recommande surtout de ne jamais passer par Piazza Statuto avant de commencer un voyage. Cette place est maléfique me dit-elle, comme si elle avait hérité du savoir de quelque sorcière.

Une fois dehors sur la place de la Consolata, je me retourne, je cadre, je prends mon dernier cliché: le Campanile, dressé comme un 1.

Chocolat, une nouvelle d’Anne-Lise Taffin

Poursuivant le jeu des nouvelles sur le thème des « Cafés d’Europe, Cafés du monde« , Anne-Lise Taffin, qui est aussi céramiste, nous livre ce court récit inspiré non pas par le cadre de ces cafés dont nous parlons depuis décembre, mais par un des produits qui y est consommé avec gourmandise, un des plus recherchés – encore plus particulièrement dans les moments de pénurie, durant la guerre, par exemple- le chocolat!

 


CHOCOLAT
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– Moi, disait le vieil homme, je n’aime pas le bon chocolat. J’achète toujours le meilleur marché, celui qui n’a rien d’extraordinaire et je le mange d’un seul coup. Je ne voudrais pas que vous m’en offriez. Mon plaisir c’est de me l’acheter tout seul, de m’installer sur un banc et de le croquer là, en cachette, en regardant les passants.

C’était en été, le soleil de l’après-midi et les bruits lointains de la ville entraient par les fenêtres ouvertes de son appartement. II était assis dans son fauteuil en bois, m’observant de ses yeux noirs au regard d’or. II me suffisait de plonger dans ce regard et les histoires de mon enfance remontaient à la surface de ma mémoire, les images se bousculant pèle-mêle, se posant dans ma tête, devant mes yeux, dans mes mains et surtout dans ma voix, et je commençais à raconter, enchantée de toutes ces couleurs du souvenir et de l’attente dans ses yeux.

A la fin de la guerre, « chocolat » était devenu le mot magique pour désigner quelque chose que je ne connaissais pas et que ma mère me décrivait avec un petit sourire de gourmande sur les joues. Quelque chose de moëlleux, de fondant, de doux et de croquant à la fois. Couleur d’automne. Comme les marrons quand ils ont fait éclater l’écorce et tombent dans leur brillante fraîcheur à tes pieds. Sucre, miel, amandes, crème et cacao, pâte plus fine que les meilleurs gâteaux, tous ingrédients qui à part le sucre m’étaient étrangers, sans évocation particulière pour mon pauvre palais.

Je ne pouvais plus qu’en rêver, car je ne me souvenais pas de ce goût miraculeux que j’avais peut-être connu toute petite. Le mot chocolat était pour moi un conte, la clé ouvrant la porte qui mène tout droit au pays des merveilles.

A mon 6ème anniversaire j’avais reçu un paquet volumineux mais très léger de ma tante et de ma cousine Marguerite qui avait un an de PLUS que moi. Toujours un an de plus. De ce fait, elle était toujours privilégiée à mes yeux. Elle allait déjà à l’Ecole dont les portes s’ouvriraient enfin pour moi à la rentrée prochaine, grâce à ce chiffre magique qu’était le 6 ! Le mystère était complet. Tout le monde insista pour que j’ouvre ce paquet immédiatement. Et ma cousine avait bien de la peine à retenir son secret. Je m’appliquais. Les rubans et papiers volèrent. Il en gisait partout sur le tapis. Je sautillais. Le contenu devenait de plus en plus minuscule… Enfin, je découvris un rectangle dur, emballé dans du papier argenté qui tenait facilement dans la paume d’une de mes petites mains.

Dans un silence complet je le déballai. Tout le monde s’était approché et sous des ‘oh’ et des ‘ah’ je découvris… deux carreaux de chocolat!

Quand j’eus compris ce que c’était, je virevoltai et entamai une danse de joie et de rire autour de la table, m’arrêtant pour embrasser ma tante, ma cousine, ma mère, ma grand-mère et les autres. Nouveau moment silencieux et je goûtai le premier carreau en écoutant l’histoire de son étonnante odyssée Ma cousine avait reçu une rangée de ce délice comme goûter à l’école et avait décidé (ma tante y était certainement pour quelque chose !) de m’en offrir la moitié pour mon anniversaire.

Mais ce jour là, elle avait eu sa récompense. Petite fille un peu timide, elle rougissait de fierté sous les félicitations de tous et avait l’air comblé de bonheur par mes folles embrassades et ma joie débordante. Elle voyait que j’avais compris son idée de partager avec moi un petit coin de paradis …

Charlotte Ho/ 1989