A Venise, place Saint-Marc, au café Quadri : Ruptures

Une nouvelle proposée par Yolaine Argan

Vous avez déjà lu Yolaine Argan, tout au début de ce blog dans son article consacré aux « Cafés historiques de Turin ». Aujourd’hui, en clin d’oeil au cinéma, elle nous offre ce « remake », intitulé Ruptures, poursuivant le jeu d’écriture sur le thème « Cafés d’europe, cafés du monde ».

 

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Ruptures

 

« Dans Venise la rouge,

Pas un cheval qui bouge ».

Ces deux vers de Musset éveillent ma curiosité. Pourquoi penser à un cheval dans la cité lagunaire ! Nonchalamment installée en compagnie de mon amie Fiorelle au café Quadri, en face de la large baie donnant sur la place St Marc, je lui demande ce qu’elle en pense. Nous arrivons à cette conclusion : Musset , malade, rêvait de chevaux, oubliant que les chevaux de Venise ne peuvent bouger puisque ce sont des statues. George Sand l’a soigné avec dévouement ainsi que le médecin auquel il était confié, mais guéri il s’est retrouvé seul car George Sand et le docteur Pagello étaient devenus amants, d’où la fin d’une liaison orageuse…Rupture.

Nous abandonnons ce sujet pour échanger nos impressions sur l’exposition consacrée aux Pharaons que nous venons de voir, tout en sirotant un vermouth. J’aurais préféré aller au Harry’s bar goûter son fameux Bellini (vin blanc et jus de pêche), mais avec raison mon amie désire profiter du spectacle offert par la place St Marc, ses palais illuminés par les derniers reflets du soleil couchant, avec le va-et-vient continuel des passants.

Le café Quadri, ses fresques, ses miroirs, ses tableaux, son plafond orné d’arabesques, son mobilier aux teintes claires, tout ici invite au « dolce farniente ». Nous sommes vraiment heureuses de pouvoir passer deux jours tout à fait pour nous, hors de la maison, loin des soucis quotidiens, contentes de rompre avec nos occupations habituelles. Un autre type de rupture !

En cette fin d’octobre, ce début de soirée est exceptionnellement tiède, nous bavardons à mi-voix pour ne pas briser l’atmosphère pleine de charme qui nous entoure. La plupart des clients se trouvent à l’extérieur, sous les arcades. De cet endroit, ils peuvent ainsi entendre quelques notes des violons du café Florian portées par le vent.

Nous avons préféré nous réfugier à l’intérieur, craignant un peu les nuées de pigeons qui envahissent la place chaque jour.

Depuis quelques minutes cependant le calme est troublé par l’arrivée d’une nouvelle cliente qui s’assied à une table proche de la nôtre. A n’en pas douter c’est une Américaine. Svelte, jeune et jolie, brune aux yeux bleus, elle est très élégante dans son tailleur bleu-roi avec corsage, sac et chaussures beiges. Au serveur en spencer et nœud papillon qui vient prendre sa commande, elle répond qu’elle attend quelqu’un. L’attente se prolonge et doit lui peser car elle ne fait qu’ouvrir et fermer son sac, consulter son miroir, sa montre ; puis, sans cesse, elle se lève, fait quelques pas, jette un coup d’œil au dehors, revient. En un mot, elle ne tient pas en place. Nous nous désintéressons de son manège qui dérange notre tranquillité.

Un jeune garçon chargé d’un magnifique bouquet de fleurs où dominent roses rouges et camélias blancs entre. Il cherche quelqu’un du regard et, remarquant cette jeune femme esseulée, il prononce un nom anglais. Alors la jeune Américaine se lève. Il s’avance et lui remet les fleurs en prononçant distinctement la phrase suivante : « Mon père vous demande pardon, il est très fâché mais il ne peut venir car ma petite sœur est malade et ma mère est absente aujourd’hui. » A ces mots la jeune femme écarquille les yeux, devient rouge, puis blanche et se met à pleurer. Devant cette scène l’adolescent s’esquive et nous-mêmes nous sentons un peu gênées d’être les témoins de cette douleur et d’en comprendre la cause. Nous ignorons les antécédents mais comme beaucoup de jeunes étrangères ingénues, la jeune femme s’est manifestement laissée prendre aux filets d’un bel italien aux yeux noirs si expressifs. Elle en est tombée amoureuse, imaginant je ne sais quel avenir merveilleux dans cette ville magique. On peut le voir, c’est pour elle une immense déception et une profonde tristesse. Elle a repoussé le bouquet sur le bord de la table où elle s’appuie, la tête sur les bras, les épaules secouées de sanglots. Interdites nous voudrions pouvoir la secourir mais que faire devant un chagrin d’amour ?

Au bout d’un long moment elle se lève, les fleurs dans les mains et, chancelante, elle s’achemine vers la porte. À ce moment-là, d’un commun accord, nous nous levons aussi et la suivons. La voyant si désemparée nous lui offrons de l’accompagner. Elle accepte et lentement traverse la place. Nous passons devant le Palais Ducal et elle se dirige vers le Canale Grande. Arrivée à hauteur de l’église Santa Maria della Pietà elle jette le bouquet de fleurs dans le canal. Elle se retourne alors vers nous et s’exprime ainsi : « Je voudrais, avec un coup de baguette magique, être transportée dans les années 1730 et faire partie de l’orchestre de femmes formé et dirigé par Antonio Vivaldi qui jouait dans cette église. Je suis moi-même violoniste ».

Puis elle nous remercie et nous salue, apparemment un peu rassérénée. Nous la voyons alors dans l’église d’où sortent les sons d’un concert baroque.

La rupture est consommée.

Nous avons compris que la musique allait l’aider à surmonter le choc de son amour enfui et les vers si connus de Verlaine me viennent naturellement à l’esprit :

« Le sanglots longs

des violons

de l’automne,

bercent mon coeur

d’une langueur

monotone »


A Rome, dans les miroirs du Café Greco…

 

Brigitte Mammano, a grandi en France, à Strasbourg et en Provence. Elle vit depuis son mariage dans le Piémont, en Italie et possède cette richesse de pouvoir vivre et comparer au quotidien ces deux cultures qu’elle revendique.

Pour répondre au jeu des nouvelles sur le thème « Cafés d’Europe, cafés du monde…y compris les maisons de thé en Chine! » lancé sur ce blog au mois de décembre, elle nous offre aujourd »hui son Café « au parfum ».

 

Le Café au « parfum« tassecafe.1171832222.gif

Par Brigitte Mammano

 

La ville, les avenues, les rues, les boutiques, les cafés de Rome me fascinent. J’ai décidé de m’octroyer un après-midi où tout ce que je ressentirai devra me faire plaisir.

Dans la rue faisant face à la Trinité-des-Monts, je me laisse guider par un parfum. Non, ce n’est pas un parfum de parfumerie, ni un parfum de ces rayons de supermarché qui sent le produit chimique à l’odeur de savonnette à la pomme verte ou à la fraise écrasée! Bien loin de tout cela, c’est autre chose qui se réveille en moi, sollicitant dans ma mémoire un bien-être à la fois mental et gustatif. Plus j’avance et plus ce parfum devient précis et insistant. Je me laisse guider. Me voici devant la porte qui a laissé s’échapper ces effluves si pénétrantes: le café Greco

A l’intérieur, malgré la lumière vive de cette heure de la journée, les lustres étincellent. Assise sur la banquette de velours bordeaux, je suis là, en avance sur l’horaire convenu avec les deux amies qui doivent me rejoindre. En face de moi, de magnifiques glaces tapissent le mur, du plafond jusqu’à mi-hauteur de la paroi. Ces miroirs ternis par le temps reflètent faiblement mon image tout en se reflétant elles-mêmes à l’infini. Leurs encadrements sans doute peints à la feuille d’or, d’un brillant élégant comme il était de coutume à une certaine époque, confortent le luxe du décor. Leur chatoiement s’harmonise si bien à celui du velours bordeaux. Les tentures et la tapisserie moirées dans les tons cramoisis ravivent l’ensemble. Je suis bien.

Velours rouge tel un petit théâtre, oui, comme au théâtre, mieux : C’est le théâtre!

Rien de mieux que d’observer et écouter lorsque l’on est seul. Ecouter… « Ecouter » en italien se dit « sentire ». Un mot extraordinaire car le même mot s’emploie pour définir le goût d’un aliment et c’est toujours le même mot qui traduit les perceptions olfactives.

Mon esprit en quête de curiosité suit avec grand intérêt les murs où les miroirs reflètent des scènes bien réelles puis laissent place à des tableaux représentant des scènes agrestes, pastorales, des personnages de la mythologie, semble-t-il, des ruines romaines, des ponts, des lacs aux eaux paisibles. Mais dans certaines peintures, les sujets sont difficiles à distinguer car le temps a assombri les couleurs. Puis les tableaux disparaissent et voici sur une paroi à fond vert-gris, inscrits à l’intérieur d’encadrements en stuc blanc, des médaillons dont les sujets s’apparentent aux tableaux précédents. Devant moi une jolie table ronde au plateau de marbre gris-vert. Son piètement en bois avec ses applications sculptées en métal doré rappelle le début des années 1800. Ces petites tables n’accueillent qu’une ou deux personnes, exceptionnellement trois. Nous serons trois.

Je savoure le moment. L’attente. Mes amies vont arriver. Nous allons mettre sur pied un projet ambitieux: une nouvelle association des Français à l’étranger. Aussi, devant l’ampleur et les difficultés de la tâche, avons-nous bien choisi l’endroit adapté pour les aborder.

Le va-et-vient des garçons de café dans leurs costumes noirs dévie mon attention. Les plateaux odorants chargés de petites tasses de café « ristretto o corretti « *, de pâtisseries, de vraies glaces italiennes, et non  » à l’italienne  » (comme on le dit en France pour désigner ce produit mou qui coule de machines automatiques), et parfois de grandes tasses de chocolat émoustillent mon odorat. Tout me tente à travers ces parfums révélateurs de tradition gastronomique.

Ce mélange d’odeurs si alléchant est tout à coup dérangé par un autre parfum qui vient pratiquement supplanter les premiers de façon autoritaire et me met presque mal à l’aise. Oui, il s’agit d’un parfum lourd, un parfum de grande qualité, capiteux, voire entêtant. En somme, un « must » de parfumerie que je ne peux attribuer qu’à cette jeune femme, brune, élancée qui passe à côté de moi, sans me voir, accompagnée d’un homme aux abords de la quarantaine, chargé de paquets aux noms de marques célèbres qui ne font que confirmer les emplettes faites dans les magasins adjacents de cette rue commerçante haut de gamme.

Deux amoureux. Je les suis du regard. Un beau couple, pensai-je, plus par leur taille que par leur beauté en elle-même.

Ah! Enfin voici mes amies. Arlette et Annie, sourires aux lèvres, prennent place à côté de moi sur la banquette. C’est plus confortable qu’une chaise! Le garçon de café s’empresse d’ajouter une autre petite table. Les commandes de gourmandises passées, nous entrons dans le vif du sujet. Le statut… Le comité directeur… Tout en proposant et répondant à leurs questions, je laisse mon regard se poser sur ce couple d’amoureux aperçu auparavant. Il s’est installé derrière nous, dans le petit salon du fond, à l’abri de nos regards, mais je peux parfaitement l’observer, en face de moi, par l’intermédiaire de la glace.

Sont-ils mariés? Il ne me semble ne pas voir de scintillements à leurs doigts. Mais a-t-on besoin d’alliances pour vivre ensemble? Ont-ils des enfants? Que se disent-ils, lui penché vers elle.

-Oui, il faut définir les charges des responsables….et . Mon regard repart en direction des amoureux. Curiosité ? Indiscrétion? Non, loin de là. C’est tellement réconfortant de voir des gens qui s’aiment et de les imaginer fidèles ! Mais ils semblent tout à coup bien fatigués. Ils sont inertes, silencieux. Disputes d’amoureux?

– Combien de personnes composent un comité directeur? me demande Annie.

-Leur nombre est proportionnel au nombre de membres…dis-je.

Un mouvement au fond du miroir me fait tourner les yeux. Le jeune homme est maintenant un peu plus incliné vers la jeune femme, il va l’enlacer, il va l’embrasser et ils vont faire la paix. Mais non, il a placé ses deux mains derrière elle. Sa position est surprenante. Peut-être compte-t-il de l’argent pour lui offrir la consommation avant de partir?

Cette attitude durant plus qu’il ne faut et me semblant de plus en plus étrange m’attire plus que le « comité directeur  » et je fais signe à mes amies de regarder avec moi dans le miroir.

C’est l’affaire de quelques instants. Rapidement le jeune homme remet dans sa poche quelque chose qui n’est ni un porte-monnaie, ni de l’argent mais un petit papier blanc. Il passe sa main plusieurs fois sur son nez, puis se penche à nouveau, légèrement cette fois, vers sa compagne et, comme il l’a fait pour lui, effleure de sa main le nez de la jeune femme à plusieurs reprises.

Nous nous regardons sans trop oser comprendre. Avant que je ne formule la question que nous nous posons à présent toutes les trois, Arlette revient à la préoccupation qui nous a réunit dans ce lieu : Comment trouver les membres du comité directeur? Chacune donne son avis, puis nos regards glissent vers le miroir.

Notre couple d’amoureux s’anime et reprend de la vivacité. Ils ont l’air guilleret, maintenant. Ils appellent le garçon pour régler leur consommation, puis passent devant nous. Mon regard croise celui de l’homme. Je n’ai plus besoin de poser ma question.

Le parfum du café est bien celui que je préfère.

 

* -Ristretto = expresso

-Corretti (alla grappa) = café « arrangé » avec une goutte d’alcool (genre armagnac ??? NO)

Le joueur de flûte du Parc aux Mille Fleurs, par Graham Sage

Troisième et dernier épisode de la nouvelle de Graham Sage

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-Pourquoi dites-vous que vous m’attendiez?

-Le maître de la maison de thé m’a dit que vous veniez souvent le matin. Quand il fait beau. Et Il fait de nouveau beau ce matin. Il m’a dit aussi que vous aimiez m’écouter jouer, lui aviez demandé qui jouait. Il n’y a pas beaucoup d’étrangers ici en hiver. Vous êtes professeur ?

-Oui.

-C’est ce que je pensais. Pas américaine?

-Non, française.

-Xiao Chen était sûr que vous étiez américaine. Il est jeune. Il ne comprend pas. »

-Xiao Chen?

-Oui, vous lui donnez de la monnaie à l’entrée du parc, chaque fois que vous venez. Il n’a jamais fait un seul pas, le pauvre, mais il vit. Il sent le soleil sur ses joues, le vent dans ses cheveux. Il a surtout de la chance d’être né garçon. Une fille née comme ça n’aurait jamais survécu.

-Vous connaissez Xiao Chen?

-Pourquoi ne le connaîtrais-je pas ?

Le joueur de flûte commença à défaire son instrument et à le ranger dans son sac.

-Je m’appelle, Joanne. Et vous?

-Huang.

-Huang Laoshi … – elle utilisait la formule honorifique comme lorsqu’ elle s’adressait à un professeur de faculté -puis-je vous inviter à prendre un thé en bas. Vous jouez si bien. J’aimerais en apprendre un peu plus sur cette musique si jolie. »

Il la regarda sans sourire, et puis répondit,

-Oui, si vous voulez.

Joanne était soulagée. Il prononçait les mots avec un accent qu’elle comprenait sans difficulté. Leur conversation coulait confortablement et avant d’arriver à la maison de thé, ils parlaient déjà comme deux amis qui se connaissent depuis toujours et se retrouvent après une longue absence. Elle apprit qu’il était né fermier dans la province d’Hubei, d’où son accent standard en chinois, et qu’il était venu vivre à Chengdu il y a trente ans. A l’époque il avait vingt-deux ans. Il jouait déjà de la flûte et gagnait sa vie en donnant des cours. Il apprit qu’elle avait étudié le chinois à Paris et qu’elle donnait maintenant des cours de français à l’université du Sichuan, depuis le début de cette année académique. Pendant tous ces échanges, Joanne débordait d’enthousiasme. Le joueur de flûte,lui, parlait doucement comme sa musique mais toujours sans sourire, avec ce même ton triste.

Un serveur de la maison de thé mit deux tasses en porcelaine bleue et blanche sur leur table, une pincée de feuilles sèches de thé au jasmin au fond de chacune. Il déposa une grande bouteille thermos d’eau bouillante par terre à côté de leurs fauteuils en bambou. Les vieux oiseleurs plus loin firent semblant de ne pas les voir.

– Pourquoi avez-vous choisi de venir à Chengdu?

-J’ai poursuivi mon mari.

– Vous voulez dire ‘suivi’ votre mari.

– Non. poursuivi.

Joanne s’étonnait d’elle-même. La présence de cet homme calme et triste à côté d’elle lui faisait parler de choses qu’elle avait jusque là laissées fermées en elle. Elle se sentait tomber dans une rivière sans fond qui l’entraînerait loin.

-Il m’a quittée pour une jeune chinoise d’ici. Sans me dire pourquoi. Je suis venu les chercher. Et puis je suis restée. »

-Les femmes poursuivent toujours leurs maris.

Joanne perçut une note amère dans la voix.

-Vous l’avez retrouvé?

-Non… Et vous pourquoi avez-vous choisi Chengdu ?

-J’étais jeune. Je voulais fuir ma femme. Elle m’a blessé.

-Blessé?

-Oui, Notre enfant est mort par sa faute. ..Vous avez un enfant, vous?

-Non.

-Vous ne pouvez donc pas comprendre la douleur de perdre un enfant. La petite n’avait même pas cent jours. Elle était née malformée. Elle avait besoin que sa mère s’occupe d’elle. Mais nous étions paysans. Nous étions pauvres. La mère n’avait pas le temps. Un matin elle part avec le bébé et à midi elle rentre. Elle me dit : « C’est fini ». C’est tout ce qu’elle m’a dit: « C’est fini ». Je suis parti le jour même en jurant de ne jamais revenir.

Le temps s’arrêta. Les dernières feuilles sèches des saules pleureurs restèrent accrochées aux branches.

-Qu’est-ce que tu fais là? Une voix rauque vint briser le calme de l’instant. L’instructrice de danse, suivie d’une petite bande de fidèles, s’approcha de la maison de thé, et s’arrêta devant la table.

-Joanne, voici ma femme.

– Ne l’écoute pas, dit l’instructrice, il est mauvais comme un rat de rivière. Il ne vous a pas demandé de lui prêter de l’argent, n’est-ce pas? Surtout ne lui donne rien. Il ne me donne jamais un sou de ce qu’il gagne et je dois faire le ménage, aller au marché, lui apporter à manger, tout, tout, tout. Il ne fait rien. Il ne fait que me suivre dans ce parc tous les matins avec sa flûte triste et accusatrice. Si je ne gagnais pas de quoi me nourrir en donnant des cours de danse, je crèverais, et il ne lèverait même pas le petit doigt. »

-Comme tu l’as laissée crever toi même, interrompit le joueur de flûte.

Contre toute attente, la cruauté des paroles produisit un effet qui bouleversa Joanne: Le visage crispé de l’instructrice se détendit soudain et sa voix prit un ton de douceur infini.

-Tu m’as parlé! Et puis, à Joanne en lui serrant l’épaule :

– Il m’a parlé! Elle souriait, les larmes aux yeux. -Cela fait trente ans qu’il ne me parle pas. Apres la mort de notre petite, je l’ai suivi à Chengdu, mais il ne m’a jamais reparlé. Il écrit ses ordres sur un bout de papier. Nous existons ensemble sans vivre. Merci. Merci mille fois pour ce que vous avez fait. Des larmes de joie coulaient sur ses joues.

Joanne se sentait en train de se noyer dans cette rivière sans fond.

-Arrêtez. Arrêtez vous deux. Ne bougez pas. J’habite juste là. Elle désigna du doigt le bâtiment de l’hôtel ou elle habitait, derrière les ginkos sévères, sans feuilles.

-je vais chercher quelque chose. Je reviens tout de suite. Surtout ne bougez pas. Personne.

Joanne partit presque en courant.

Elle passa devant Xiao Chen. Avec un sourire de complicité mais sans ralentir son pas, elle lui dit :

-Xiao Chen, tu sais, je ne suis pas américaine.

Puis à la grande porte d’entrée de l’Hôtel, c’est le gardien en uniforme bleu cette fois-ci qui lui lança un sourire complice en lui disant :

-Alors vous ne vous êtes pas jetée dans la rivière?

-Mais si, répondit Joanne reflétant ce même sourire.

Dans son appartement elle s’empara de ce qu’elle cherchait et reprit aussitôt son chemin pour la maison de thé.

Au gardien en bleu, en sortant:

-Mais vous voyez bien que je ne me suis pas noyée.

Elle chercha encore dans sa poche quelques pièces pour Xiao Chen et Lao Li, mais cette fois-ci ils refusèrent son argent.

A la maison de thé, elle retrouva le groupe tel qu’elle l’avait quitté. Chacun était devant son thé, sans parler. Même les vieux oiseleurs qui avaient chuchoté en zigzag ne sifflaient plus, leurs oiseaux étaient aussi silencieux que leurs maîtres.

Joanne reprit sa place entre le joueur de flûte et l’instructrice.

-je vous en prie, dit-elle. Excusez-moi d’intervenir ainsi dans votre vie. Vous avez perdu votre fille il y a trente ans. Mais la rivière continue à couler. J’ai le même âge que cetteenfant disparue. Acceptez-vous de m’adopter comme votre filleule ? Toute obligation incluse?

Et avant qu’ils n’aient eu le temps de réagir à son propos, elle sortit un compact disc de son sac,

-vous permettez? dit-elle a l’instructrice, en s’emparant de son magnétophone, -Il s’agit d’une musique que j’aime infiniment et que j’écoute chaque fois que je trébuche. Je n’ai que cela à vous offrir pour l’instant…Il me semble que votre flûte devrait reconnaître au-delà des âges et de l’espace qui les séparent, le concerto pour flûte en ré majeur de Mozart…. »

Joanne les regarda tous. L’incrédulité se figea sur chaque visage. Chaque corps se pencha un peu en avant. Et la musique se répandit.

Et là, dans la maison de thé du « Parc aux mille fleurs », le joueur de flûte sentit ses doigts commencer à bouger. Puis il ouvrit très délicatement son sac et sortit son instrument.

La flûte aux lèvres, ses doigts bougeaient maintenant sur le bois sans qu’il souffle. Puis, d’un seul coup, comme si il se jetait dans la rivière, il plongea dans la musique et suivit l’orchestre qui jouait sur le compact disc.

 

 

Du côté de Ponsonby: lire Joyce au café, par Elisabeth Degremont

Nous étions hier en Nouvelle Zélande. Restons-y encore un peu.

Toujours pour répondre à la contrainte d’écriture lancée en décembre dont le thème était: « Cafés d’Europe, cafés du monde..y compris les maisons de thé en Chine »,

Voici pour l’atmosphère d’un café en Nouvelle-Zélande, la petite note envoyée par Elisabeth.

Lire Joyce au café

« Amitiés de Nouvelle-Zélande … où il y a des cafés bien sûr … autrefois il s’agissait surtout de « tea rooms » qu’on jugerait aujourd’hui très kitsch, car de nos jours .. ce sont des cafés ‘branchés’ où pour l’instant on apprend encore à boire du café (et pas des litres de bière). Bientôt je pense il y aura des cafés où l ‘on parle …
Il y en a un en haut de ma rue. Un qui tient la route depuis plus de 15 ans avec toujours le même patron (c’est rare ici où tout se mesure en possibilité de faire du profit). Un de ces jours j’en parlerai peut-être un peu plus …. On y joue à la pétanque, les enfants y ont leur bac à sable et le service est souvent très approximatif. Mais dans ce pays où tout change sans arrêt, c’est sympa de voir la même tête derrière le comptoir …. De temps à autre quelqu’un lit Joyce, le soir, à la bougie et le café y est bon et fort ! Demain, qui sait, on y refera peut-être le monde ? »

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Atomic coffee roasters, Ponsonby, Auckland
Atomic Coffee Roasters, Ponsonby, Auckland, Nouvelle-Zélande

RETOUR EN CHINE:dans la maison de thé du Parc aux Mille Fleurs

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Le joueur de flûte du Parc aux Mille Fleurs

par Graham Sage

(2° épisode)

 


L’appartement de Joanne se trouvait au troisième étage d’un petit hôtel local qui prenait des clients à long terme aussi bien que des voyageurs de passage. Joanne l’avait choisi parce qu’il se trouvait côté parc, et que le loyer pour toute une année académique lui paraissait largement dans ses moyens. Il n’y avait qu’un seul appartement au troisième, une seule chambre à coucher avec salle de bains, une cuisinette dans un coin du salon et un balcon. C’était le seul balcon de ce côté de l’immeuble qui avait vue sur le parc. De l’extérieur, il donnait un aspect très singulier à l’architecture de l’ensemble. Comme s’il avait été plus tard ajouté au bâtiment. Même pas au milieu de la façade. Etrange. On aurait dit plutôt une cache de chasseur. Pour épier des bêtes sauvages. Peut-être d’ailleurs avait-il été construit pour cela. Le bâtiment autrefois avait été l’ancienne résidence du Directeur des Jardins Zoologiques, à l’époque où le parc était le zoo et la maison de thé, l’enclos des pandas. C’était avant que la révolution culturelle ait mis tout à l’envers. Maintenant c’était un petit hôtel retiré du brouhaha de la rue, avec jardin intérieur.

Pour accéder au parc il fallait d’abord passer par le jardin, atteindre les grilles de la grande porte d’entrée, et sortir du complexe. Il y avait comme d’habitude un des gardiens en uniforme bleu stationné là, prenant sa fonction à son tour, pour empêcher les importuns de pénétrer dans les lieux.

C’était toujours la même salutation. Pas vraiment une question. Bien que Joanne se sentît obligée de répondre à chaque fois. Et de répondre la vérité. Elle aurait pu dire n’importe quoi cependant. Le gardien ressemblait (ils se ressemblaient tous d’ailleurs), aux soldats des statues de l’époque Mao. Visage figé, menton et front poussés en avant, pas de sourire aux lèvres. Mais quand Joanne, « la dame française de l’appartement à côté du parc’ » passait, le visage de pierre du gardien se transformait toujours en sourire. Il n’essayait jamais de comprendre ce qu’elle disait, ne l’écoutait peut-être même pas. Elle était presque sure qu’il devait penser qu’elle lui parlait en français. Elle se demandait parfois, au cas où un jour elle disparaîtrait, si jamais le gardien en fonction ce jour-là, se souviendrait de ses dernières paroles.

-Oui, je vais flâner dans le parc.

-Ah bon.

-Oui, je vais sauter dans la rivière et nager jusqu’à Chongqing.

-Ah bon.

Il était simplement content qu’elle lui parle. Beaucoup d’autres résidents passaient tête en l’air, et le visage de la statue restait figé.

Une fois dans la rue elle suivit le trottoir qui longeait le mur du Parc aux Mille Fleurs jusqu’au pont et sans traverser la rivière, ni sauter dedans, elle alla vers l’entrée du parc, de l’autre coté d’un parking destiné au gens qui arrivaient dans le quartier en voiture ou à bicyclette. Deux énormes portes en bois, peintes en rouge, ouvertes tous les matins a six heures précises et fermées a minuit non moins précis, accueillaient les visiteurs. Ce parc était parmi ceux de la ville qui n’imposaient pas de tarif d’entrée et rassemblaient toutes sortes de gens. Sa maison de thé, située à l’intérieur, entre la rivière et le petit étang, était ouverte du matin au soir. Lieu célèbre, la maison de thé était toujours pleine de clients.

Dans le parking de l’entrée se rassemblaient des mendiants, comme on en trouve à l’entrée de tous les parcs, des temples et des bâtiments historiques de la ville. Un jeune homme s’appuyait sur ses béquilles, la jambe coupée au dessus du genou, la chair mise en vue malgré le froid, un vieux bol en aluminium à la main avec quelques sous dedans. A côté, un garçon horriblement déformé des jambes qu’il agitait en tous sens, se propulsait sur une palette de bois posée sur des roulettes à l’aide de ses mains devenues dures comme des semelles de cuir. Les mendiants étaient toujours des garçons ou des hommes. Joanne n’avait jamais rencontré de filles ni de femmes mendier ainsi.

Bonjour Xiao Chen. Bonjour Lao Li. Il fait beau aujourd’hui, n’est-ce pas?

Elle mit quelques pièces dans la main de chacun et leur sourit dans les yeux. Au début, quand elle allait se promener dans le parc, Xiao Chen et Lao Li se ruaient vers elle, l’étrangère était forcement pleine de fric.

Cela la dégoûtait … l’effrayait … à cette époque

Puis petit à petit, elle s’était habituée à eux et eux à elle. Elle avait appris leurs noms. Ils ne se ruaient plus à sa rencontre. Ils savaient qu’elle aurait toujours quelque chose pour chacun et qu’elle le leur donnerait avec un sourire en leur serrant la main.

Joanne franchit la porte. Elle était un peu inquiète. Elle n’entendait plus la musique de la flûte. De ce côté du parc, juste à l’entrée, un groupe de danseurs de tous âges, s’assemblait le matin en rangées bien ordonnées, devant un magnétophone et suivait les courbes et petits sauts de leur instructrice au rythme d’une musique énergique d’orchestre chinois. On n’entendait que leurs grincements entrecoupés de la voix stridente de leur instructrice criant des ordres tout en les exécutant elle-même en sens inverse, comme si ses adhérents la regardaient dans un miroir. Elle avait une cinquantaine d’années et se prenait très au sérieux.

Et pourquoi pas, pensait Joanne.? Pourquoi ne pas se prendre très au sérieux et chaque matin se donner ainsi une raison d’être.

Leur activité consistait à exécuter des exercices dont la moitié était empruntée à l’aérobic, l’autre moitié, à la danse folklorique. Quelques danseurs étaient habillés en pyjama de soie et tenaient un éventail à la main, d’autres en vieux pantalons, portaient des pantoufles noires telles que les préférait Deng Xiang Peng de son vivant. Des jeunes gens dansaient aussi à côté de leurs grands-parents qui n’étaient cependant peut-être pas leurs propres ascendants. Des doués et des non doués. Des agiles et des léthargiques. Tout le monde était bienvenu.

Pour pénétrer dans le parc, il avait fallu que Joanne contourne ce groupe. L’instructrice lui sourit et arriva, entre deux mouvements et au rythme de la musique, à lui faire un signe de tête pour l’inviter à prendre place parmi les danseurs au cas où cela lui conviendrait. Toujours la même invitation. Identique à celle reçue lors de ses promenades dans le parc en automne. Toujours le même refus de sa part à cette invitation.

Joanne se hâta de trouver le chemin qu’elle comptait suivre et disparut vite entre deux grands rochers vers l’intérieur du parc.

L’orchestre chinois et la voix de l’instructrice s’évaporaient petit à petit, jusqu’à ne plus constituer qu’un bruit de fond et Joanne se retrouva sur le petit sentier du parc qui menait vers l’étang et la maison de thé. Les amateurs d’oiseaux chanteurs venaient tous les matins accrocher leurs cages en bambou aux arbres le long de ce chemin. Pendant que les oiseaux se régalaient au soleil matinal, leurs maîtres bavardaient devant la maison de thé, assis sur les fauteuils en bambou que maintes années d’usage avaient polis. Ils fumaient des cigarettes enfoncées verticalement au bout de leurs longues pipes fines en bois en en cuivre, et buvaient de petites gorgées du thé versé dans des pots en verre. Les oiseaux s’entre-chantaient et chaque maître estimait que c’était le sien qui chantait le mieux. Ils parlaient tous en même temps et Joanne comprenait à peine ce qu’ils disaient. Elle avait essayé une fois en automne d’entamer une conversation avec ces vieux messieurs mais ils possédaient tous un accent local tellement fort qu’elle avait abandonné cette idée au bout de quelques répliques. Elle se contentait maintenant de leur dire simplement « Bonjour » avec une salutation respectueuse de la tête. Ils répondaient aussi à la salutation. Tout était donc en ordre et Joanne prenait place à une table un peu plus loin pour commander son thé. Mais aujourd’hui, elle ne voulait pas s’arrêter à la maison de thé. Derrière les chants d’oiseaux et les chuchotements en zigzag des vieux messieurs, Joanne entendit à nouveau la mélodie de la flûte venue de quelque endroit plus éloigné du parc.

Elle poursuivit son chemin et grimpa un petit monticule de rochers cachés derrière d’épais bambous. Elle trouva là, assis sur l’un des rochers, et tel qu’elle avait pu l’imaginer, le dos tourné au sentier qu’elle venait de prendre, le joueur de flûte du Parc aux Mille Fleurs.

L’avait-il entendue arriver ?

Rien ne le laissait supposer. Il ne s’était pas arrêté de jouer et ne s’était pas retourné. Il continuait à souffler sa mélodie mélancolique. Peut-être même était-elle plus triste qu’auparavant, pensait Joanne maintenant que, de près, elle entendait non seulement sa musique mais aussi le doux sifflement de son haleine et le mouvement de ses doigts sur la flûte en bambou.

Elle s’assit sur un rocher un peu en arrière du joueur, sans l’interrompre, le regardant de dos. La musique s’arrêta. Sans se tourner vers Joanne, le joueur de flûte dit :

-Vous êtes donc venue. Je vous attendais.

Et il se retourna pour la regarder de face.

– Excusez-moi, dit-elle, je ne voulais pas vous déranger. Je voulais simplement savoir d’où venait la musique de la flûte »

Ce n’était pas un vieillard au chapeau bleu. Il n’avait pas de barbe grise. Il avait une cinquantaine d’années, le regard intelligent, mais rien d’autre de particulier. Il était vêtu comme n’importe quel passant dans la rue. Elle aurait pu le croiser, et l’avait peut-être déjà croisé maintes fois pendant ses va-et-vient en ville.

(A suivre)

 

CAFES FIBONACCI par Pilar Lluch

Pour répondre à la contrainte (cf sur ce blog, l’article « écrire une nouvelle »), lancée en décembre sur le thème des Cafés et maisons de thé et à envoyer avant la fin du mois de janvier,

Voici le début, »l’écran zéro », écrit l’auteur, d’une nouvelle envoyée par Pilar Lluch.

Pilar vit actuellement à Turin et revendique son appartenance équitable à la culture française et espagnole. Et vice versa, aux deux cultures, espagnole et française.

CAFES FIBONACCI

Ecran 0

 

Le couloir très long, éclairé par des demi lucarnes descend progressivement sous les jardins du Musée des Antiquités de Turin. De la brique romaine rouge et rugueuse couvre le sol jusqu´aux voûtes, mes mains caressent la texture de cette géométrie de terre cuite …Je suis seul, plus un bruit, enfin, la gardienne a dû s´absenter… Je ne l´entends plus papoter ni avec son gros collègue ventru ni avec son éternel portable, tant mieux, cette pipelette a réussi à m´agacer.

Au fond de l´immense corridor qui baigne dans une pénombre rosée, dans l’obscurité, je distingue un grand cercle bleu comme un infini vide azur… Un Zéphirum ! aurait dit mon collègue Jalid Maimoud. Je m´approche et le Zéphirum merveilleux se révèle être non pas un zéro vide mais une fontaine décorée de mosaïques bleues en pâte de verre qui dessinent des oiseaux dans une végétation exubérante, vibrante de couleurs et de voix cristallines comme cette eau qui apaise.

J´imagine qu´en des temps anciens, autour de cette fontaine fraîche, des hommes et des femmes se donnaient rendez-vous. Ils se réunissaient et se racontaient toutes les histoires du monde, se faisaient des confidences, s´embrassaient, chantaient des mots d´amour, fontaine de Cupidon, là où les larmes aussi en signaient parfois la fin. Je rêve, je rêve… Revenons en arrière, je prends un peu de recul… Là… Parfait, la photo est prise. Je reviens sur mes pas, le gardien hurle en français avec traduction immédiate.

-On ferme, on ferme !

Chiudiamo adesso !

Je sors.

 

Dans la maison de thé du Parc aux Mille Fleurs, par Graham Sage

 

 

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Afin de jouer avec la contrainte proposée dans ce blog,
(cf 02 décembre 2006, « écrire une nouvelle : cafés d’Europe, cafés du monde » ),
Graham Sage, nous offre cette nouvelle en français, écho d’une Chine lointaine à l’actualité du jour….

 

Le joueur de flûte du Parc aux Mille Fleurs.

A la fin de l’automne, Joanne avait toujours cru que les derniers arbres à perdre leurs feuilles étaient les ginkos. Elle se souvenait de ses belles promenades dans le Parc aux Mille Fleurs juste à côté de son appartement, lorsqu’elle marchait sur un tapis jaune-poudre de feuilles en éventail, laissées par terre, là ou elles étaient tombées, devant les gardiens chargés de la propreté publique. Sensibilité esthétique ou paresse née des premiers matins froids? Sensibilité, plutôt, pensait-elle. Car pour elle ces feuilles de ginko marquaient le doux et lent passage d’automne en hiver.

Mais les ginkos ne sont pas les derniers arbres à perdre leurs feuilles. Quand ils se dressent déjà nus contre un ciel grisâtre, quand l’automne a déjà fui, ce sont enfin les saules pleureurs qui commencent a se devestir. Leurs feuilles tombent tristes par terre. Des larmes sèches. Même pas vraiment d’une couleur d ‘automne. Comme d’un vert mort. Comme si elles pouvaient rester ainsi une éternité, accrochées aux branches qui pendent, fatiguées, épuisées. Mais elles finissent par tomber … presque par négligence.

Ce jour-la, chose rare pour une fin de décembre, il y avait un beau ciel bleu et Joanne entendait, alors qu’il était encore tôt, l’activité du Parc aux Mille Fleurs. Les gardiens ramassaient les feuilles mortes des saules pleureurs en coups de balai réguliers, sans se parler. Par contre, les serveurs et serveuses de la maison de thé du bord de l’étang bavardaient à voix haute en sortant les tables et les chaises de bambou pour la clientèle attendue. Les amateurs de tai ji avaient déjà commencé leurs exercices matinaux. D’autres promeneurs allaient d’avant en arrière en se frappant le dos à l’aide d’une balle en caoutchouc attachée à une ficelle. Et le joueur de flûte mystérieux que Joanne avait entendu pendant tout l’automne mais dont elle n’avait jamais osé s’approcher était revenu. Il était quelque part dans le parc, arrivé tôt comme il en avait l’habitude en automne, à l’heure où Joanne prenait son petit déjeuner.

La mélodie semblait arriver de nulle part. Elle n’avait jamais commencé, elle n’avait interrompu aucun silence préexistant. Elle aurait pu toujours exister, inaperçue, temporairement oubliée, doucement abandonnée. Elle flottait légère et libre jusqu’au balcon ou Joanne était maintenant assise devant son bol de café, caressant ses pensées qui s’entrelaçaient à son humeur. Il y avait une tristesse dans les notes, quelque chose qui provoquait une contraction involontaire des muscles aux coins des yeux de Joanne. Elle tourna la tête vers le parc. La mélodie l’appelait, la tirait vers sa source. Ses doigts serraient la balustrade du balcon, s’agrippant inconsciemment à un sentiment de vide dont elle n’arrivait pas à se débarrasser.

Elle n’avait jamais vu le joueur de flûte. Mais ce devait être un homme, certainement. De cela elle était sure. Il y avait un quelque chose de masculin, de stoïque dans la tristesse des notes. Un refus de s’abandonner à cette tristesse. Un refus de permettre à la tendresse cachée en arrière plan de se révéler. Elle imaginait le joueur en vieillard vêtu d’un vieux chapeau bleu, avec quelques brins de cheveux gris au menton en guise de barbe. Peut-être était-il assis, seul, à côte de l’étang. Peut-être se promenait-il dans les multiples sentiers du parc. La musique venait parfois de loin, et d’autres fois, de plus loin encore.

Joanne mit sa veste épaisse, son chapeau en laine et son foulard. Elle était déterminée aujourd’hui à voir qui était ce joueur de flûte mystérieux, avant qu’il ne disparût pour la journée, peut-être pour l’hiver, peut-être pour toujours. Peut-être lui parlerait-elle. Peut-être lui dirait-elle combien elle trouvait sa musique belle. Peut-être l’inviterait-elle à prendre une tasse dans la maison de thé au bord de l’étang. Elle n’en savait rien. Pour le moment l’essentiel était de savoir qui il était.

Elle ferma la porte de son appartement, descendit l’escalier et se dirigea vers l’entrée du Parc aux Mille Fleurs.

 

(A suivre)

image empruntée ici