Une nouvelle proposée par Yolaine Argan
Vous avez déjà lu Yolaine Argan, tout au début de ce blog dans son article consacré aux « Cafés historiques de Turin ». Aujourd’hui, en clin d’oeil au cinéma, elle nous offre ce « remake », intitulé Ruptures, poursuivant le jeu d’écriture sur le thème « Cafés d’europe, cafés du monde ».

Ruptures
« Dans Venise la rouge,
Pas un cheval qui bouge ».
Ces deux vers de Musset éveillent ma curiosité. Pourquoi penser à un cheval dans la cité lagunaire ! Nonchalamment installée en compagnie de mon amie Fiorelle au café Quadri, en face de la large baie donnant sur la place St Marc, je lui demande ce qu’elle en pense. Nous arrivons à cette conclusion : Musset , malade, rêvait de chevaux, oubliant que les chevaux de Venise ne peuvent bouger puisque ce sont des statues. George Sand l’a soigné avec dévouement ainsi que le médecin auquel il était confié, mais guéri il s’est retrouvé seul car George Sand et le docteur Pagello étaient devenus amants, d’où la fin d’une liaison orageuse…Rupture.
Nous abandonnons ce sujet pour échanger nos impressions sur l’exposition consacrée aux Pharaons que nous venons de voir, tout en sirotant un vermouth. J’aurais préféré aller au Harry’s bar goûter son fameux Bellini (vin blanc et jus de pêche), mais avec raison mon amie désire profiter du spectacle offert par la place St Marc, ses palais illuminés par les derniers reflets du soleil couchant, avec le va-et-vient continuel des passants.
Le café Quadri, ses fresques, ses miroirs, ses tableaux, son plafond orné d’arabesques, son mobilier aux teintes claires, tout ici invite au « dolce farniente ». Nous sommes vraiment heureuses de pouvoir passer deux jours tout à fait pour nous, hors de la maison, loin des soucis quotidiens, contentes de rompre avec nos occupations habituelles. Un autre type de rupture !
En cette fin d’octobre, ce début de soirée est exceptionnellement tiède, nous bavardons à mi-voix pour ne pas briser l’atmosphère pleine de charme qui nous entoure. La plupart des clients se trouvent à l’extérieur, sous les arcades. De cet endroit, ils peuvent ainsi entendre quelques notes des violons du café Florian portées par le vent.
Nous avons préféré nous réfugier à l’intérieur, craignant un peu les nuées de pigeons qui envahissent la place chaque jour.
Depuis quelques minutes cependant le calme est troublé par l’arrivée d’une nouvelle cliente qui s’assied à une table proche de la nôtre. A n’en pas douter c’est une Américaine. Svelte, jeune et jolie, brune aux yeux bleus, elle est très élégante dans son tailleur bleu-roi avec corsage, sac et chaussures beiges. Au serveur en spencer et nœud papillon qui vient prendre sa commande, elle répond qu’elle attend quelqu’un. L’attente se prolonge et doit lui peser car elle ne fait qu’ouvrir et fermer son sac, consulter son miroir, sa montre ; puis, sans cesse, elle se lève, fait quelques pas, jette un coup d’œil au dehors, revient. En un mot, elle ne tient pas en place. Nous nous désintéressons de son manège qui dérange notre tranquillité.
Un jeune garçon chargé d’un magnifique bouquet de fleurs où dominent roses rouges et camélias blancs entre. Il cherche quelqu’un du regard et, remarquant cette jeune femme esseulée, il prononce un nom anglais. Alors la jeune Américaine se lève. Il s’avance et lui remet les fleurs en prononçant distinctement la phrase suivante : « Mon père vous demande pardon, il est très fâché mais il ne peut venir car ma petite sœur est malade et ma mère est absente aujourd’hui. » A ces mots la jeune femme écarquille les yeux, devient rouge, puis blanche et se met à pleurer. Devant cette scène l’adolescent s’esquive et nous-mêmes nous sentons un peu gênées d’être les témoins de cette douleur et d’en comprendre la cause. Nous ignorons les antécédents mais comme beaucoup de jeunes étrangères ingénues, la jeune femme s’est manifestement laissée prendre aux filets d’un bel italien aux yeux noirs si expressifs. Elle en est tombée amoureuse, imaginant je ne sais quel avenir merveilleux dans cette ville magique. On peut le voir, c’est pour elle une immense déception et une profonde tristesse. Elle a repoussé le bouquet sur le bord de la table où elle s’appuie, la tête sur les bras, les épaules secouées de sanglots. Interdites nous voudrions pouvoir la secourir mais que faire devant un chagrin d’amour ?
Au bout d’un long moment elle se lève, les fleurs dans les mains et, chancelante, elle s’achemine vers la porte. À ce moment-là, d’un commun accord, nous nous levons aussi et la suivons. La voyant si désemparée nous lui offrons de l’accompagner. Elle accepte et lentement traverse la place. Nous passons devant le Palais Ducal et elle se dirige vers le Canale Grande. Arrivée à hauteur de l’église Santa Maria della Pietà elle jette le bouquet de fleurs dans le canal. Elle se retourne alors vers nous et s’exprime ainsi : « Je voudrais, avec un coup de baguette magique, être transportée dans les années 1730 et faire partie de l’orchestre de femmes formé et dirigé par Antonio Vivaldi qui jouait dans cette église. Je suis moi-même violoniste ».
Puis elle nous remercie et nous salue, apparemment un peu rassérénée. Nous la voyons alors dans l’église d’où sortent les sons d’un concert baroque.
La rupture est consommée.
Nous avons compris que la musique allait l’aider à surmonter le choc de son amour enfui et les vers si connus de Verlaine me viennent naturellement à l’esprit :
« Le sanglots longs
des violons
de l’automne,
bercent mon coeur
d’une langueur
monotone »




