Dans la maison de thé du Parc aux Mille Fleurs, par Graham Sage

 

 

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Afin de jouer avec la contrainte proposée dans ce blog,
(cf 02 décembre 2006, « écrire une nouvelle : cafés d’Europe, cafés du monde » ),
Graham Sage, nous offre cette nouvelle en français, écho d’une Chine lointaine à l’actualité du jour….

 

Le joueur de flûte du Parc aux Mille Fleurs.

A la fin de l’automne, Joanne avait toujours cru que les derniers arbres à perdre leurs feuilles étaient les ginkos. Elle se souvenait de ses belles promenades dans le Parc aux Mille Fleurs juste à côté de son appartement, lorsqu’elle marchait sur un tapis jaune-poudre de feuilles en éventail, laissées par terre, là ou elles étaient tombées, devant les gardiens chargés de la propreté publique. Sensibilité esthétique ou paresse née des premiers matins froids? Sensibilité, plutôt, pensait-elle. Car pour elle ces feuilles de ginko marquaient le doux et lent passage d’automne en hiver.

Mais les ginkos ne sont pas les derniers arbres à perdre leurs feuilles. Quand ils se dressent déjà nus contre un ciel grisâtre, quand l’automne a déjà fui, ce sont enfin les saules pleureurs qui commencent a se devestir. Leurs feuilles tombent tristes par terre. Des larmes sèches. Même pas vraiment d’une couleur d ‘automne. Comme d’un vert mort. Comme si elles pouvaient rester ainsi une éternité, accrochées aux branches qui pendent, fatiguées, épuisées. Mais elles finissent par tomber … presque par négligence.

Ce jour-la, chose rare pour une fin de décembre, il y avait un beau ciel bleu et Joanne entendait, alors qu’il était encore tôt, l’activité du Parc aux Mille Fleurs. Les gardiens ramassaient les feuilles mortes des saules pleureurs en coups de balai réguliers, sans se parler. Par contre, les serveurs et serveuses de la maison de thé du bord de l’étang bavardaient à voix haute en sortant les tables et les chaises de bambou pour la clientèle attendue. Les amateurs de tai ji avaient déjà commencé leurs exercices matinaux. D’autres promeneurs allaient d’avant en arrière en se frappant le dos à l’aide d’une balle en caoutchouc attachée à une ficelle. Et le joueur de flûte mystérieux que Joanne avait entendu pendant tout l’automne mais dont elle n’avait jamais osé s’approcher était revenu. Il était quelque part dans le parc, arrivé tôt comme il en avait l’habitude en automne, à l’heure où Joanne prenait son petit déjeuner.

La mélodie semblait arriver de nulle part. Elle n’avait jamais commencé, elle n’avait interrompu aucun silence préexistant. Elle aurait pu toujours exister, inaperçue, temporairement oubliée, doucement abandonnée. Elle flottait légère et libre jusqu’au balcon ou Joanne était maintenant assise devant son bol de café, caressant ses pensées qui s’entrelaçaient à son humeur. Il y avait une tristesse dans les notes, quelque chose qui provoquait une contraction involontaire des muscles aux coins des yeux de Joanne. Elle tourna la tête vers le parc. La mélodie l’appelait, la tirait vers sa source. Ses doigts serraient la balustrade du balcon, s’agrippant inconsciemment à un sentiment de vide dont elle n’arrivait pas à se débarrasser.

Elle n’avait jamais vu le joueur de flûte. Mais ce devait être un homme, certainement. De cela elle était sure. Il y avait un quelque chose de masculin, de stoïque dans la tristesse des notes. Un refus de s’abandonner à cette tristesse. Un refus de permettre à la tendresse cachée en arrière plan de se révéler. Elle imaginait le joueur en vieillard vêtu d’un vieux chapeau bleu, avec quelques brins de cheveux gris au menton en guise de barbe. Peut-être était-il assis, seul, à côte de l’étang. Peut-être se promenait-il dans les multiples sentiers du parc. La musique venait parfois de loin, et d’autres fois, de plus loin encore.

Joanne mit sa veste épaisse, son chapeau en laine et son foulard. Elle était déterminée aujourd’hui à voir qui était ce joueur de flûte mystérieux, avant qu’il ne disparût pour la journée, peut-être pour l’hiver, peut-être pour toujours. Peut-être lui parlerait-elle. Peut-être lui dirait-elle combien elle trouvait sa musique belle. Peut-être l’inviterait-elle à prendre une tasse dans la maison de thé au bord de l’étang. Elle n’en savait rien. Pour le moment l’essentiel était de savoir qui il était.

Elle ferma la porte de son appartement, descendit l’escalier et se dirigea vers l’entrée du Parc aux Mille Fleurs.

 

(A suivre)

image empruntée ici

4 commentaires sur “Dans la maison de thé du Parc aux Mille Fleurs, par Graham Sage

  1. Comme je n’irai jamais en CHINE, j’aime en rêver et voici juste quelques lignes pour dire merci àG.S.

    POUR SYLVIE

    Si tu vas en Chine, ma fille
    Il faut que tu pièges pour moi
    Les reflets irisés de la lune,
    Volés dans l’éclat d’un miroir.
    Ils me donneront l’immortalité
    Et des sages, les secrets oubliés

    C. B. avril 2006

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