Le joueur de flûte du Parc aux Mille Fleurs, par Graham Sage

Troisième et dernier épisode de la nouvelle de Graham Sage

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-Pourquoi dites-vous que vous m’attendiez?

-Le maître de la maison de thé m’a dit que vous veniez souvent le matin. Quand il fait beau. Et Il fait de nouveau beau ce matin. Il m’a dit aussi que vous aimiez m’écouter jouer, lui aviez demandé qui jouait. Il n’y a pas beaucoup d’étrangers ici en hiver. Vous êtes professeur ?

-Oui.

-C’est ce que je pensais. Pas américaine?

-Non, française.

-Xiao Chen était sûr que vous étiez américaine. Il est jeune. Il ne comprend pas. »

-Xiao Chen?

-Oui, vous lui donnez de la monnaie à l’entrée du parc, chaque fois que vous venez. Il n’a jamais fait un seul pas, le pauvre, mais il vit. Il sent le soleil sur ses joues, le vent dans ses cheveux. Il a surtout de la chance d’être né garçon. Une fille née comme ça n’aurait jamais survécu.

-Vous connaissez Xiao Chen?

-Pourquoi ne le connaîtrais-je pas ?

Le joueur de flûte commença à défaire son instrument et à le ranger dans son sac.

-Je m’appelle, Joanne. Et vous?

-Huang.

-Huang Laoshi … – elle utilisait la formule honorifique comme lorsqu’ elle s’adressait à un professeur de faculté -puis-je vous inviter à prendre un thé en bas. Vous jouez si bien. J’aimerais en apprendre un peu plus sur cette musique si jolie. »

Il la regarda sans sourire, et puis répondit,

-Oui, si vous voulez.

Joanne était soulagée. Il prononçait les mots avec un accent qu’elle comprenait sans difficulté. Leur conversation coulait confortablement et avant d’arriver à la maison de thé, ils parlaient déjà comme deux amis qui se connaissent depuis toujours et se retrouvent après une longue absence. Elle apprit qu’il était né fermier dans la province d’Hubei, d’où son accent standard en chinois, et qu’il était venu vivre à Chengdu il y a trente ans. A l’époque il avait vingt-deux ans. Il jouait déjà de la flûte et gagnait sa vie en donnant des cours. Il apprit qu’elle avait étudié le chinois à Paris et qu’elle donnait maintenant des cours de français à l’université du Sichuan, depuis le début de cette année académique. Pendant tous ces échanges, Joanne débordait d’enthousiasme. Le joueur de flûte,lui, parlait doucement comme sa musique mais toujours sans sourire, avec ce même ton triste.

Un serveur de la maison de thé mit deux tasses en porcelaine bleue et blanche sur leur table, une pincée de feuilles sèches de thé au jasmin au fond de chacune. Il déposa une grande bouteille thermos d’eau bouillante par terre à côté de leurs fauteuils en bambou. Les vieux oiseleurs plus loin firent semblant de ne pas les voir.

– Pourquoi avez-vous choisi de venir à Chengdu?

-J’ai poursuivi mon mari.

– Vous voulez dire ‘suivi’ votre mari.

– Non. poursuivi.

Joanne s’étonnait d’elle-même. La présence de cet homme calme et triste à côté d’elle lui faisait parler de choses qu’elle avait jusque là laissées fermées en elle. Elle se sentait tomber dans une rivière sans fond qui l’entraînerait loin.

-Il m’a quittée pour une jeune chinoise d’ici. Sans me dire pourquoi. Je suis venu les chercher. Et puis je suis restée. »

-Les femmes poursuivent toujours leurs maris.

Joanne perçut une note amère dans la voix.

-Vous l’avez retrouvé?

-Non… Et vous pourquoi avez-vous choisi Chengdu ?

-J’étais jeune. Je voulais fuir ma femme. Elle m’a blessé.

-Blessé?

-Oui, Notre enfant est mort par sa faute. ..Vous avez un enfant, vous?

-Non.

-Vous ne pouvez donc pas comprendre la douleur de perdre un enfant. La petite n’avait même pas cent jours. Elle était née malformée. Elle avait besoin que sa mère s’occupe d’elle. Mais nous étions paysans. Nous étions pauvres. La mère n’avait pas le temps. Un matin elle part avec le bébé et à midi elle rentre. Elle me dit : « C’est fini ». C’est tout ce qu’elle m’a dit: « C’est fini ». Je suis parti le jour même en jurant de ne jamais revenir.

Le temps s’arrêta. Les dernières feuilles sèches des saules pleureurs restèrent accrochées aux branches.

-Qu’est-ce que tu fais là? Une voix rauque vint briser le calme de l’instant. L’instructrice de danse, suivie d’une petite bande de fidèles, s’approcha de la maison de thé, et s’arrêta devant la table.

-Joanne, voici ma femme.

– Ne l’écoute pas, dit l’instructrice, il est mauvais comme un rat de rivière. Il ne vous a pas demandé de lui prêter de l’argent, n’est-ce pas? Surtout ne lui donne rien. Il ne me donne jamais un sou de ce qu’il gagne et je dois faire le ménage, aller au marché, lui apporter à manger, tout, tout, tout. Il ne fait rien. Il ne fait que me suivre dans ce parc tous les matins avec sa flûte triste et accusatrice. Si je ne gagnais pas de quoi me nourrir en donnant des cours de danse, je crèverais, et il ne lèverait même pas le petit doigt. »

-Comme tu l’as laissée crever toi même, interrompit le joueur de flûte.

Contre toute attente, la cruauté des paroles produisit un effet qui bouleversa Joanne: Le visage crispé de l’instructrice se détendit soudain et sa voix prit un ton de douceur infini.

-Tu m’as parlé! Et puis, à Joanne en lui serrant l’épaule :

– Il m’a parlé! Elle souriait, les larmes aux yeux. -Cela fait trente ans qu’il ne me parle pas. Apres la mort de notre petite, je l’ai suivi à Chengdu, mais il ne m’a jamais reparlé. Il écrit ses ordres sur un bout de papier. Nous existons ensemble sans vivre. Merci. Merci mille fois pour ce que vous avez fait. Des larmes de joie coulaient sur ses joues.

Joanne se sentait en train de se noyer dans cette rivière sans fond.

-Arrêtez. Arrêtez vous deux. Ne bougez pas. J’habite juste là. Elle désigna du doigt le bâtiment de l’hôtel ou elle habitait, derrière les ginkos sévères, sans feuilles.

-je vais chercher quelque chose. Je reviens tout de suite. Surtout ne bougez pas. Personne.

Joanne partit presque en courant.

Elle passa devant Xiao Chen. Avec un sourire de complicité mais sans ralentir son pas, elle lui dit :

-Xiao Chen, tu sais, je ne suis pas américaine.

Puis à la grande porte d’entrée de l’Hôtel, c’est le gardien en uniforme bleu cette fois-ci qui lui lança un sourire complice en lui disant :

-Alors vous ne vous êtes pas jetée dans la rivière?

-Mais si, répondit Joanne reflétant ce même sourire.

Dans son appartement elle s’empara de ce qu’elle cherchait et reprit aussitôt son chemin pour la maison de thé.

Au gardien en bleu, en sortant:

-Mais vous voyez bien que je ne me suis pas noyée.

Elle chercha encore dans sa poche quelques pièces pour Xiao Chen et Lao Li, mais cette fois-ci ils refusèrent son argent.

A la maison de thé, elle retrouva le groupe tel qu’elle l’avait quitté. Chacun était devant son thé, sans parler. Même les vieux oiseleurs qui avaient chuchoté en zigzag ne sifflaient plus, leurs oiseaux étaient aussi silencieux que leurs maîtres.

Joanne reprit sa place entre le joueur de flûte et l’instructrice.

-je vous en prie, dit-elle. Excusez-moi d’intervenir ainsi dans votre vie. Vous avez perdu votre fille il y a trente ans. Mais la rivière continue à couler. J’ai le même âge que cetteenfant disparue. Acceptez-vous de m’adopter comme votre filleule ? Toute obligation incluse?

Et avant qu’ils n’aient eu le temps de réagir à son propos, elle sortit un compact disc de son sac,

-vous permettez? dit-elle a l’instructrice, en s’emparant de son magnétophone, -Il s’agit d’une musique que j’aime infiniment et que j’écoute chaque fois que je trébuche. Je n’ai que cela à vous offrir pour l’instant…Il me semble que votre flûte devrait reconnaître au-delà des âges et de l’espace qui les séparent, le concerto pour flûte en ré majeur de Mozart…. »

Joanne les regarda tous. L’incrédulité se figea sur chaque visage. Chaque corps se pencha un peu en avant. Et la musique se répandit.

Et là, dans la maison de thé du « Parc aux mille fleurs », le joueur de flûte sentit ses doigts commencer à bouger. Puis il ouvrit très délicatement son sac et sortit son instrument.

La flûte aux lèvres, ses doigts bougeaient maintenant sur le bois sans qu’il souffle. Puis, d’un seul coup, comme si il se jetait dans la rivière, il plongea dans la musique et suivit l’orchestre qui jouait sur le compact disc.

 

 

2 commentaires sur “Le joueur de flûte du Parc aux Mille Fleurs, par Graham Sage

  1. Une ballade chinoise, chaque pas rythmé par une mélodie qui s’échappe du cœur de l’homme par le truchement de la flûte, musique triste, certes, mais qui accompagne le lecteur le long d’une histoire qui, oh merci !, se termine bien. C’est très joli. Chantal P. , Autriche.

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