Pirates: du bandit au bâtisseur d’utopie, un filon littéraire et médiatique pas encore démenti

 

Piraterie

Voilier Ponant: les pirates jugés en France?

LEXPRESS.fr

mardi 15 avril 2008, mis à jour à 08:41

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« Il existe une énorme différence entre pirates et corsaires. Si les seconds employaient des méthodes vaguement similaires à celles des premiers, ils étaient munis d’une lettre de marque et de représailles ou Lettre de course remise par un roi ou un gouvernement, qui les autorisaient à attaquer les navires d’une nation ennemie. Les Barbaresques, en Méditerranée étaient des corsaires, de même que certains marins maltais, qui étaient autorisés par l’Ordre de Malte ».

Intéressante, cette mise au point de Wikipedia. Ainsi, les pirates ne sont que de vulgaires voleurs agissant pour leur propre compte, tandis que les corsaires volent noblement au profit d’un commanditaire patenté!

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L’Île au trésor de Stevenson a joué un grand rôle dans notre imaginaire collectif, notamment pour imposer l’image du pirate dont Long John Silver incarne à jamais le stéréotype. On retrouve par exemple ses traits caractéristiques dans le personnage du Capitaine Red interprété par Walter Matthau dans le film Pirates de Roman Polanski (1986)

L’Ile de Madagascar possède à elle seule, nombre de très belles histoires de pirates. En particulier celle racontée par Defoë (oui, c’est bien cela, le Defoë de Robinson Crusoë!), dans « Histoire générale des plus fameux pirates » publiée en 1726. hist-pirates.1208276308.jpgIl s’agit du récit de la fondation d’une cité utopique fondée par deux pirates associés, un gentihomme provençal du nom de Misson et un père dominiquain défroqué, l’italien Caraccioli. La cité fut établie au nord de l’île, à l’emplacement de l’ancienne Diégo Suarez devenue Antsiranana et peuplée par les esclaves libérés des bateaux arraisonnés et pillés.

La cité s’appelait Libertalia .

« Defoë y décrit l’existence d’un parlement et d’un exécutif élu pour trois ans. L’entrée de la baie fut fortifiée et les pirates se mirent de plus en plus à cultiver la terre, à élever du bétail, à s’installer tranquillement sur ce territoire conquis par la paix et l’abondance. Malheureusement, l’histoire raconte que la prospérité de la petite république et le vent de liberté qui y soufflait causèrent sa perte. Les habitants des collines voisines profitèrent d’un départ en mer d’un grand nombre d’hommes pour attaquer la cité, la piller et massacrer sa population. Ce fut la fin de Libertalia. Il n’en resta rien, hormis quelques indices retrouvés de temps à autres… »

Extrait de « Pangalanes , retour à Madagascar ». Chantal Serrière. L’Arbre vert. 2001

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Italie: sur fond d’actualité électorale, l’écriture de Manzoni et l’insolence de Magritte

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Portrait et portrait :  » et sur un fond de grossièreté, que la nature lui avait dépeint sur le visage, mais voilé ensuite et recouvert de plus d’une couche de politique, passa un éclair de malice, qui y faisait un bel effet.  »

« Les Fiancés  » de Manzoni, Éditions Folio classique. 818 pages(page 419).

 

Si vous vouliez acheter le poster, l’image, « Le fils de l’homme » de Magritte est empruntée ici .

« Les fiancés », ouvrage d’Alessandro Manzoni (I promessi sposi en italien) a été édité pour la première fois en 1821. C’est l’un des écrits majeurs de la littérature italienne moderne.

L’interrogation sur le sens de l’histoire et l’identité d’un peuple est commune à la plupart des écrivains du XIX°siècle. Manzoni, admiré par Goethe ou Balzac, s’inscrit dans ce courant dont Walter Scott a été l’initiateur. A partir de l’intrigue amoureuse nouée entre deux jeunes gens issus du milieu paysan, le voici promènant son lecteur à travers la fresque sociale de son temps. Personnages typés et hauts en couleur. « Si les deux protagonistes sont un peu pâlichons, écrit dans « Lire  » Didier Sénécal, les autres personnages ont conservé (justement) leurs couleurs, en particulier l’ «Innommé», ce bourreau, chargé d’enlever la fiancée, qui semble sorti d’un des cauchemars de Sade. Et la reconstitution des émeutes de la faim et de la peste de Milan méritent de figurer dans toutes les anthologies ».

A lire ou à relire pour la nouveauté de l’écriture également, la voix off du narrateur, les variations de ton…Un roman moderne, plein de rebondissements et de trouvailles narratives!fiances.1208248480.jpg

Michel Serres: Quand les putains d’Alexandrie gravaient leurs noms sous leurs sandales…

Strasbourg. Samedi 12 avril. 17h.

Salle blanche de la Librairie Kléber.

Michel Serres , présenté par Guy Chouraqui , parle de son livre:

« Le Mal propre « 

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« Le tigre pisse aux limites de sa niche. Le lion et le chien aussi bien. Comme ces mammifères carnassiers, beaucoup d’animaux, nos cousins, marquent leur territoire de leur urine, dure, puante; et de leurs abois ou de leurs chansons douces, comme pinsons et rossignols.

Marquer: ce verbe a pour origine la marque du pas, laissée sur la terre par le pied. Les putains d’Alexandrie , jadis, avaient coutume, dit-on de ciseler, en négatif, leurs initiales sous les semelles de leurs sandales, pour que, les lisant imprimées sur le sable de la plage, le client éventuel reconnaisse la personne désirée en même temps que la direction de sa couche. Les présidents des grandes marques reproduites par les publicitaires sur les affiches des villes jouiront sans doute, ensemble, d’apprendre qu’il descendent en droite ligne, comme de bons fils, de ces putains-là. »

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Ainsi commence le dernier livre de Michel Serres, « Le Mal propre » (éditions Le Pommier ), dont le sous-titre « Polluer pour s’approprier  » annonce la teneur. Faisant totalement partie du règne animal, l’homme ne déroge pas à la règle de marquage de son territoire. « Les pollueurs salissent le monde pour se l’approprier. Rien de changé depuis les chiens et les tigres », énonce la quatrième de couverture. « Comment pollue-t-on? Nous commençons à le comprendre. Mais pourquoi polluer? ce livre répond à la question. Attachées seulement aux questions de chimie et de médecine, les études actuelles sur l’environnement négligent ces projets, simplement humains d’appropriation. Nous pouvons changer nos intentions. »

Adoptant la démarche de l‘éthologue pour ancrer sa réflexion sur « les fondements vécus du droit de propriété », la pensée de Michel Serres chemine sereinement d’une discipline à l’autre. Le philosophe bouscule Rousseau et ses certitudes du « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes ». Le linguiste dépoussière (avec quel talent!) « le sens peu connu de quelques mots ».

Un exemple: « Lieu, donc, qu’est-ce à dire? Fastueuse et peu connue, son étymologie, le latin locus, désigne l’ensemble des organes sexuels génitaux de la femme: vulve, vagin, utérus…(Ernout et Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine…ceci pour donner des gages aux lecteurs qui croiraient à un fantasme de ma part) ».

… »il existe au moins trois lieux fondamentaux: l’utérus, le lit, le tombeau…Habiter hante donc les niches nécessaires aux moments de faiblesse et de fragilité: l’état embryonnaire, le risque de naître, la petite enfance au sein, la caresse dans l’oblation amoureuse, somme, paix, repos…resquiescat in pace; vie foetale, acte d’amour, noir de la tombe, horizontalité de la nuit. »

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Mais le rapport que Michel Serres entretient ainsi avec les mots, leurs formes, leur histoire, les paradoxes qu’ils véhiculent (étrangeté de la relation entre le sale marquant ce qui nous est propre!) est celui d’un poète. Sa démarche évoque parfois celle d’un Bachelard où ne se décelle pas de frontière entre la langue de l’intelligence scientifique et celle de la poésie.

L’homme engagé également apparaît. Peut-être faudrait-il dire l’homme en colère, l’homme indigné, l’homme révolté. Pas de langue de bois pour dénoncer la façon dont nous sommes « possédés par lesdits expanseurs d’images, déchets picturaux; de sons, déchets de langue; de répétitions, déchets de penséebref par ces ordures audiovisuelles si aisément transformables en argent, lui-même si aisément transformable en déchet ». Et de revendiquer lors de sa présentation: « Je suis un tagueur » Je pollue mes pages avec mes mots…Ma page, mon tag de rage. » Et dans son livre: « Entendez donc, comme moi, la plaidoirie, vive, du tagueur, révolté, traîné même quelquefois devant les tribunaux contre les publicitaires, honoré, légal, dominant, payeur… »

Je ne sais si vous l’entendez, vous, cette harangue vive du tagueur, mais je vous assure que le public entourant Michel Serres, en cette fin d’après-midi tout-à-coup printanière, dans la salle blanche de la Librairie Kléber, en a bien perçu la vibration.

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Et lorsque malicieusement, Guy Chouraqui (qui animait la rencontre et dont je reparlerai prochainement), a posé cette dernière question: « 

-Vous utilisiez un style extrêmement dur, sérieux, pas facile d’approche. Comment, pourquoi et quand avez-vous évolué vers ce style allusif, léger, vivant, provoquant, stimulant?

Le sourire au lèvres et sans hésitation, Michel Serres a répondu:

-Ah! Mais la jeunesse. C’est la jeunesse qui me l’a permis!

Michel Serres, né en 1930, est membre de l’Académie française, professeur à Standford University , auteur de nombreux essais philosophiques et d’histoire des sciences.

 

 

Posséder ou avoir…Traduire, c’est trahir un peu? Retour en terre d’Afrique.

Quelle version avez vous lue de « La ferme africaine  » de Karen Blixen ?:

Celle-ci: « J’ai possédé une ferme en Afrique« , ou celle-là: « J’avais une ferme en Afrique« , ou même encore: « Il y avait une ferme en Afrique« ?

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On distingue bien les nuances, le glissement vers l’euphémisme, comme pour édulcorer de nos jours la réalité coloniale par trop évidente.

Traduit en France en 1942, le roman de Karen Blixen, Out of Africa est paru au Danemark et en Angleterre en 1937. Traduit tout d’abord d’après la version anglaise par Yvonne Manceron, le texte est connu en français, sous le titre « La ferme africaine » et a été réédité par Gallimard en 2005 avec une nouvelle traduction due au travail d’Alain Gnaedig, « un des plus éminents traducteurs de langues scandinaves », selon l’éditeur.

Voici, empruntés à Naked translation, quelques éclairages intéressants sur le sujet:

« Alain Gnaedig, le nouveau traducteur, s’est rendu compte, en effet qu’Yvonne Manceron, qui avait pris en charge la traduction d’origine, « avait tendance à corriger le style de Blixen, coupant par exemple les adjectifs qu’elle estimait redondants, raccourcissant les phrases qu’elle jugeait trop longues. » Parfois elle résout certaines difficultés de traduction en… supprimant des passages entiers, en particulier ceux traitant de la Première Guerre Mondiale ; nous étions en 1942 et « dans le Paris de l’Occupation, on sait combien il était mal venu de rappeler les défaites passées. »

Je vois dans cela un lien clair avec le billet de Jim : Alain Gnaedig est resté plus proche du texte original et nous offre ainsi une traduction plus fidèle. C’est un bon exemple, je pense, d’un document où les niveaux syntaxiques et phonétiques sont cruciaux. Il est bien évidemment impossible de reproduire les constructions grammaticales, mais si une écrivaine choisit de s’exprimer par des phrases longues et des répétitions, l’esprit de son style devrait être autant que possible respecté, même si le traducteur ou la traductrice pense que le modifier serait synonyme d’amélioration. Yvonne Manceron a également donné la priorité au niveau pragmatique (de façon plutôt extrême !) en supprimant les passages parlant de la défaite allemande en 1918, assurant par là la bienveillance de la censure allemande envers le roman. Cela était peut-être nécessaire en 1942, mais les choses ont bien changé depuis.

Voici la comparaison de deux passages issus des deux traductions, donnée dans l’article du Nouvel Obs :

La traduction de 1942…
« Victor, interrogeait-il, qu’est-ce qu’un pronom? Dis-moi qu’est-ce qu’un pronom? Tu ne le sais pas? Je te l’ai dit au moins cinq cents fois! » Mon mari m’écrivit et me demanda d’assurer un transport avec quatre charrettes à bœuf et de le lui envoyer aussi vite que possible. Très tôt le lendemain, alors que les constellations brillaient encore au ciel, je me suis mise en route et nous avons commencé à franchir les interminables collines de Kijabe qui dominent les grandes plaines de la Réserve Masaï qui nous apparaissaient toutes grises dans la lumière matinale.
Gallimard, Folio, p. 353.

… et la nouvelle
« Victor, demanda-t-il, qu’est-ce qu’un pronom? Qu’est-ce qu’un pronom? Victor? Tu ne sais pas? Mais je te l’ai dit au moins cinq cents fois! » Nos hommes postés près de la frontière ne cessaient de faire parvenir des messages à Kijabe, pour que des provisions et des munitions leur soient envoyées. Mon mari me demanda de faire charger quatre voitures à bœufs et de les envoyer le plus vite possible. Cependant, je ne devais pas les laisser circuler sans qu’elles soient surveillées par un Blanc, car nul ne savait où se trouvaient les Allemands, de plus, les Masais étaient très agités depuis qu’ils avaient eu vent de la guerre et couraient dans toute la réserve. A ce moment-là, on voyait des Allemands partout, et l’on faisait monter la garde sur le grand pont de chemin de fer de Kijabe pour empêcher que les Allemands ne le fassent sauter. […] Au petit matin, alors que les anciennes constellations brillaient encore dans le ciel, nous nous sommes mis en route et nous avons descendu les flancs interminables du Kijabe Hill, avec les grandes plaines de la réserve masaï à nos pieds, qui semblaient d’un gris métallique dans la lueur de l’aube ».
Gallimard, coll. «Du monde entier», p. 289-290.

Mise en perspective, vous avez dit perspective: Festival Mitteleuropa, la revanche du raifort sur les frontières d’Europe

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Si d’aventure, vous dégustez un pot-au-feu, dans n’importe quelle bourgade de l’une de ces régions bleutées, il vous sera servi, entre autres condiments, avec du raifort.

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« Si l’on parle en français de « Mitteleuropa », c’est bien que la notion géographique d’Europe centrale n’est pas une traduction suffisante du mot allemand. Celui-ci désigne, en dehors du contexte de la géopolitique, une représentation « géoculturelle » du rôle de la langue et des créations littéraires et intellectuelles allemandes dans cette région située au milieu de l’Europe. L’identité culturelle de cette autre Europe aura d’abord été définie par la littérature.(…)« 

définition empruntée à l’Encyclopédie Universalis .

Ecoutons Jacques le Rider:

« Pourquoi parle-t-on et écrit-on la Mitteleuropa souvent entre guillemets et en italique ? Pourquoi ce sentiment d’étrangeté ? Depuis le fameux livre de Friedrich Naumann qui lança le mot, la Mitteleuropa désigne cette autre identité européenne dont les contours correspondent aux présences allemandes à l’Est. Empires et projets géopolitiques, colonisation et diffusion de la culture allemande, conquêtes, annexions, exils et expulsions, liens supranationaux et déchaînements racistes ont marqué la Mitteleuropa du Moyen Age à nos jours. »

« La notion historique et géopolitique de Mitteleuropa ne correspond pas à une réalité géographique clairement définissable. Elle conserve par essence des contours flous et variables suivant les conjonctures. »mitteleuropa-que-sais-je.1207044237.jpg

Revenons à notre festival en Alsace. C’est à Schiltigheim que bat le coeur des activités culturelles autour du thème:

« Le festival Mitteleuropa, qui, comme le raifort, plonge ses racines musicales, poétiques et littéraires en Europe de la Russie jusqu’en Alsace, fête ces jours-ci son 20e anniversaire, avec l’heureux sentiment d’avoir vaincu quelques frontières. »

Présentation empruntée au site de TV5 .

Relayé par la Librairie Kléber , le festival a permis, entre autres auteurs, d’accueillir (dans la célèbre Salle blanche), Jacques le Rider qui a présenté son livre « L’Allemagne au temps du réalisme » (ed. Albin Michel) , Josef A. Oliver , un des poètes très prometteur de l’espace germanophone et Julien Hervier qui a établi et annoté l’édition des tomes 1 et 2 en Pléiades (éd. Gallimard) des « Journaux de guerre » de Ernst Jünger.

Cette mise en perspective des hommes dans l’histoire européenne et mondiale, l’approche nuancée (loin de la pensée unique toujours si insidieuse et difficile à identifier), des parcours individuels, de la mouvance de la pensée, cette nécessaire mise en perspective, est essentielle au décryptage de notre propre environnement. Puissent les amoureux des mots que nous sommes être capables d’entendre le sens qu’ils véhiculent pour nous garder d’être les garants d’un inconscient collectif toujours prompt à nous transformer en va-t-en guerre, la fleur au fusil.

 

Jean-Claude Carrière, « Le cercle des menteurs » et le trésor des histoires.

Strasbourg. Vendredi 28 mars.

Salle blanche de la Librairie Kléber. 17h30.

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C’est l’histoire d’un homme riche et d’un homme pauvre au pied d’une colline.

L’homme riche emmène son fils sur la colline. Arrivé au sommet, il étend le bras, et, désignant le paysage, dit:

– Regarde, tout cela t’appartiendra.

L’homme pauvre emmène également son fils sur la colline. Arrivé au sommet, il étend le bras, et, désignant le paysage, dit:

– Regarde.

C’est tout. L’histoire s’arrête là. Silence.

Et vous? Vous appropriez-vous le paysage? L’emportez-vous avec vous en le photographiant? Est-il à vendre et l’achèterez-vous? Ou vous sentez-vous contemplatif, méditatif, devant son étendue?

L’avoir et l’être…

Je rapporte cette histoire avec mes propres mots. Racontée en ouverture à la discussion du jour, par le savant et non moins malicieux Guy Chouraqui , elle est extraite du recueil « Le cercle des menteurs » dont Jean-Claude Carrière vient de publier le tome 2 .

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Jean-Claude Carrière, qui est aussi l’historien et le romancier de « La controverse de Valladolid » , le scénariste de « Belle de jour » (six films réalisés avec Bunuel), du « Tambour » de Schlöndorff, de « Valmont » avec Milos Forman, etc.. Jean-Claude Carrière aime, comme on le voit, l’écriture sous toutes ses formes.

Les histoires qu’il nous donne à lire dans ce qu’il appelle des « Contes philosophiques du monde entier » (chez Plon) , sont le plus souvent transmises oralement et parvenues jusqu’à nous, traversant les frontières et le temps, parfois aussi vieilles que l’humanité. Elles prennent la forme de ces histoires drôles qu’on raconte à la fin d’un repas entre amis. On n’y prend à peine garde et pourtant…

Mais écoutons l’auteur à travers un passage emprunté à sa préface: « Beaucoup de nos amis et nous-mêmes sans doute, commencent par dire: « Il est arrivé une chose extraordinaire à mon oncle, ou à telle personne que je connais. » Et ils racontent alors, en un mensonge étrangement sincère, une histoire vieille de plusieurs siècles, dont on ne peut pas dire qui l’a vécue, ni qui l’a inventée. »

« C’est l’histoire d’une dame, rappporte encore le présentateur, Guy Chouraqui, qui nous fait part de l’un ou l’autre de ces contes, glané dans le florilège de Jean-Claude Carrière,

C’est l’histoire d’une dame assise sur un banc avec un chien à côté d’elle.

Un homme passe. Il regarde la scène et dit à la dame:

-Est-ce que votre chien est gentil?

-Oui. tout à fait. Mon chien est très gentil.

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L’homme s’approche alors, caresse le chien qui lui mord la main.

– Mais, s’indigne-t-il, vous m’aviez dit que votre chien était gentil! Et il m’ a mordu!

-Certainement. Je confirme. Mon chien est très gentil. Mais celui-ci, c’est le chien de ma soeur.

Voilà qui incite à la précision linguistique. De qui parle-ton? Possessif et démonstratif ne font pas bon ménage, semble-t-il. Ce chien n’est pas « mon » chien etc…

Bref, les histoires qui jallonnent notre vie sont autant « de pièces de monnaie qu’on se passe de l’un à l’autre et qui à la fin forment un trésor. »

S’il vous plaît, alors, passez la monnaie, entrez dans le cercle des menteurs de tous les âges, participez à la quête, racontez vos histoires, afin que nous continuions à nous enrichir chaque jour un peu plus , tous ensemble.

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Actualité chinoise:Victor Hugo et « Le sac du palais d’été »

Le dernier billet de Pierre Assouline renvoie à la comparaison d’environnements autour des jeux Olympiques et de leur organisation .

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Certains commentaires à cet article laissent supposer que la Chine, n’est pas comme les autres nations du monde, affligée, voire atterrée par l’image qu’elle peut donner d’elle dans le monde. Certes, personne ne reste insensible à l’histoire du Tibet malheureusement trop souvent caricaturée. (lire à ce sujet le blog très clair d’Alain Lecomte Kiki soso largyalo) Mais pourquoi la terrible humiliation allemande après la Grande Guerre (cf Traité de Versailles), peut-elle aujourd’hui être considérée comme un élément majeur à toutes les attitudes déviantes ultérieures, alors qu’il n’en serait pas de même en Chine? IL ne faut pas oublier à quel point ce pays a « perdu la face » devant les puissances occidentales à la fin du XIX° siècle et combien il peut être important qu’il la reconquière.

A cet égard, relisons Victor Hugo.

L’empereur Xianfeng est en fuite. Il a abandonné Pékin aux troupes anglo-françaises qui, le 6 octobre 1860, envahissent sa résidence, le palais d’été , d’une beauté exceptionnelle, la saccagent, la dévastent. Ce pillage, qui marquera la seconde guerre de l’opium , indigne certains témoins occidentaux. Victor Hugo , lui, ne connaît cette « merveille du monde » qu’à travers le récit des voyageurs, mais, d’emblée, il prend le parti des civilisés (!!!!!), les Chinois, contre les barbares .

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Lettre de Victor Hugo au capitaine Butler


Hauteville House, 25 novembre 1861

Vous me demandez mon avis, monsieur, sur l’expédition de Chine. Vous trouvez cette expédition honorable et belle, et vous êtes assez bon pour attacher quelque prix à mon sentiment ; selon vous, l’expédition de Chine, faite sous le double pavillon de la reine Victoria et de l’empereur Napoléon, est une gloire à partager entre la France et l’Angleterre, et vous désirez savoir quelle est la quantité d’approbation que je crois pouvoir donner à cette victoire anglaise et française.

Puisque vous voulez connaître mon avis, le voici :

ll y avait, dans un coin du monde, une merveille du monde ; cette merveille s’appelait le Palais d’été. L’art a deux principes, l’Idée qui produit l’art européen, et la Chimère qui produit l’art oriental. Le Palais d’été était à l’art chimérique ce que le Parthénon est à l’art idéal. Tout ce que peut enfanter l’imagination d’un peuple presque extra-humain était là. Ce n’était pas, comme le Parthénon, une œuvre rare et unique ; c’était une sorte d’énorme modèle de la chimère, si la chimère peut avoir un modèle.

Imaginez on ne sait quelle construction inexprimable, quelque chose comme un édifice lunaire, et vous aurez le Palais d’été. Bâtissez un songe avec du marbre, du jade, du bronze, de la porcelaine, charpentez-le en bois de cèdre, couvrez-le de pierreries, drapez-le de soie, faites-le ici sanctuaire, là harem, là citadelle, mettez-y des dieux, mettez-y des monstres, vernissez-le, émaillez-le, dorez-le, fardez-le, faites construire par des architectes qui soient des poètes les mille et un rêves des mille et une nuits, ajoutez des jardins, des bassins, des jaillissements d’eau et d’écume, des cygnes, des ibis, des paons, supposez en un mot une sorte d’éblouissante caverne de la fantaisie humaine ayant une figure de temple et de palais, c’était là ce monument. Il avait fallu, pour le créer, le lent travail de deux générations. Cet édifice, qui avait l’énormité d’une ville, avait été bâti par les siècles, pour qui ? pour les peuples. Car ce que fait le temps appartient à l’homme. Les artistes, les poètes, les philosophes, connaissaient le Palais d’été ; Voltaire en parle. On disait : le Parthénon en Grèce, les Pyramides en Egypte, le Colisée à Rome, Notre-Dame à Paris, le Palais d’été en Orient. Si on ne le voyait pas, on le rêvait. C’était une sorte d’effrayant chef-d’œuvre inconnu entrevu au loin dans on ne sait quel crépuscule, comme une silhouette de la civilisation d’Asie sur l’horizon de la civilisation d’Europe.

Cette merveille a disparu.

Un jour, deux bandits sont entrés dans le Palais d’été. L’un a pillé, l’autre a incendié. La victoire peut être une voleuse, à ce qu’il paraît. Une dévastation en grand du Palais d’été s’est faite de compte à demi entre les deux vainqueurs. On voit mêlé à tout cela le nom d’Elgin, qui a la propriété fatale de rappeler le Parthénon. Ce qu’on avait fait au Parthénon, on l’a fait au Palais d’été, plus complètement et mieux, de manière à ne rien laisser. Tous les trésors de toutes nos cathédrales réunies n’égaleraient pas ce splendide et formidable musée de l’orient. Il n’y avait pas seulement là des chefs-d’œuvre d’art, il y avait un entassement d’orfèvreries. Grand exploit, bonne aubaine. L’un des deux vainqueurs a empli ses poches, ce que voyant, l’autre a empli ses coffres ; et l’on est revenu en Europe, bras dessus, bras dessous, en riant. Telle est l’histoire des deux bandits.

Nous, Européens, nous sommes les civilisés, et pour nous, les Chinois sont les barbares. Voila ce que la civilisation a fait à la barbarie.

Devant l’histoire, l’un des deux bandits s’appellera la France, l’autre s’appellera l’Angleterre. Mais je proteste, et je vous remercie de m’en donner l’occasion ; les crimes de ceux qui mènent ne sont pas la faute de ceux qui sont menés ; les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais.

L’empire français a empoché la moitié de cette victoire et il étale aujourd’hui avec une sorte de naïveté de propriétaire, le splendide bric-à-brac du Palais d’été.

J’espère qu’un jour viendra où la France, délivrée et nettoyée, renverra ce butin à la Chine spoliée.

En attendant, il y a un vol et deux voleurs, je le constate.

Telle est, monsieur, la quantité d’approbation que je donne à l’expédition de Chine.

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