Chronique d’un atelier (2): Le chat de Béthune par Christine Jeanney

La première contribution à l’atelier consacré au thème de l’empreinte

est signée Christine Jeanney.

Un grand honneur pour les lecteurs de ce blog et pour les participants de Denezières! C’est que Christine Jeanney (le saviez-vous ?), c’est Kiki, oui, c’est bien elle, la plume alternée avec celle d’Hervé, des billets insolents, drôles, tendres, documentés et si bellement illustrés du blog de Posuto revisitant notre quotidien souvent brouillé de son oeil lucide.

Quelle bonne idée, Christine d’avoir joué le jeu. Merci d’ouvrir ainsi ce chemin d’écriture.

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Le chat de Béthune

 

C’était une maison dans la ville du Bourreau.

Des bourreaux, il y en avait eu, pourtant, et dans toutes les villes; ils formaient tous ensemble, pour peu qu’on puisse en saisir une image complète, une de ces corporations familiales à corpulences diverses mais au costume commun, comme ces Compagnons de la Louve ou de l’Hermine blanche qui défilent, munis du même bonnet et couverts de la même cape de toile à emblème. Les Bourreaux se tenaient bien droits, campés sur leurs jambes, bien solides, certains hâbleurs, les poings sur les hanches, revanchards, d’autres tête penchée, tous attentifs, tous vigilants à ne pas écraser les pieds du camarade bourreau à leur côté, un doyen qui avait exercé à Rouen sous l’Ancien Régime, ou un autre qui connaissait très bien Gabriel Sanson, ou celui-ci, équarisseur la semaine et bourreau le dimanche et non pas « exécuteur en chef des arrêts criminels » comme l’était Anatole François Joseph Deibler …

Mais pourquoi était-il resté dans les mémoires, le Bourreau de Béthune ?

Des bras immenses, mais si peu réconfortants, et des yeux minuscules, tellement terribles qu’on les pensait capables d’avoir eux-mêmes, rien qu’en cillant, percé de deux trous sa cagoule. … C’est Alexandre Dumas qui l’a obligé à faire le voyage d’Arras pour enfin tuer Milady, la traîtresse, une exécution capitale d’encre, illusoire, illustre, rien de concret, seulement de la littérature. Que resterait-il du bourreau, de celui-là et des autres, à part cette coutume de ne pas, non, jamais, poser le pain à l’envers, par crainte de voir s’abattre sur soi de grandes malédictions ?

C’était une maison dans la ville de Béthune.

Et il n’était pas rare que passe devant elle un Charitable de Saint-Eloi à chapeau noir, occupé à aller ensevelir les morts plutôt qu’à occire les vivants, charge pratiquement contraire à celle du bourreau, en somme. Il marchait d’un bon pas et longeait le jardin public, celui avec le kiosque en son centre, où claquer des pieds résonnait aussi bien dans l’air qu’au milieu du torse. Ses médailles brillaient, brinquebalantes. Il s’éloignait.

C’était une maison simple, du carrelage noir et blanc en damier, un escalier, un grenier de livre d’images, un réduit qui donnait autrefois sur une porte, un jardin avec amours en cage, qu’on nomme aussi coqueret, cerise d’hiver, cerise des Juifs, coccigrole ou lanterne, et un garage. La chambre des parents, la chambre des enfants et cette baignoire immense et rose d’où dépassait le minois de ma fille embarbée de mousse, la haie trop clairsemée, le chien s’était enfui un après-midi d’orage, les dimanches à volets fermés pour mieux voir sur l’écran le chevalier sans reflet, le salon où l’otite fait pleurer mon fils, un retour de promenade, le long du canal, main dans la main, la cuisine sombre, et ce bébé qui n’y a jamais fait ses premiers pas.

Les tableaux ont été décrochés, les placards vidés et les livres éparpillés. Rien n’est resté, du tout. Peut-être un trait de feutre sur le papier peint… Mais il est plus probable qu’on l’ait recouvert, arraché, remplacé, et même la petite main qui l’a tracé est grande maintenant, alors rien n’est resté.

En d’autres temps, un ouvrier coulait une dalle de ciment dans ce garage, celui de la maison de Béthune. La porte était grande ouverte sur la rue. Peut-être qu’un Charitable est passé, qu’il a salué l’ouvrier parce qu’ils se connaissaient, qu’ils ont discuté des nouvelles de Francine ou de l’usine Beaumarais rachetée par MacCain. Ils n’ont eu que le temps de voir passer une queue. C’était fait, un chat, le chat était entré dans le garage. L’ouvrier criait, râlait, c’était trop tard, saleté de bête, huit coussinets imprimés sur le sol et à jamais. Le Charitable a du repartir en riant.

Ce chat, je ne l’ai jamais vu. Je ne sais pas s’il était roux, famélique ou chat de salon, non, aucune idée. Il est sans doute mort et il l’était déjà quand j’ai vu ses empreintes. Je pourrais croire qu’il continue de sautiller éternellement sur le ciment, sa signature au bout des pattes. Je pourrais croire que les Charitables volent, les nuits de pleine lune, bras écartés, qu’ils conduisent gentiment les trépassés au sommeil, en prononçant des paroles apaisantes avec des « t » qui s’écrasent et des « u » qui deviennent « eu » à cause de cet accent nordiste. Je pourrais croire que les Bourreaux éteints s’assoient ensemble et jouent à l’Ecarté en silence. Je pourrais croire n’importe quoi.

Et quelles sont les empreintes qui me restent ?

Elles s’effacent, recouvertes par d’autres ; les plus récentes, à peine voilées de poussières, attendent les suivantes avec avidité. Les couches de sédiments se superposent. Je trouve un fossile où d’autres ne voient rien, chacun ses traces. Comme celles des autres, les miennes sont là où il n’y en a plus, imperceptibles autant qu’elles peuvent l’être, effacées par tant de doigts qu’il est vain de vouloir les compter. Il y a des traces, les miennes et celles des miens, dans la maison de la ville du Bourreau et ailleurs, et aussi dans ces empreintes du chat invisible, pourquoi pas, puisque toutes les traces se mélangent au moins une fois, un jour.

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Ecriture aux champs: Chronique d’un atelier(1)

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Il était une fois à Denezières, petit village du Jura de 89 habitants, un parcours nommé désir.

Sans tramway (1) pour y accéder, le goût d’écrire cependant conduit à sa jolie salle des fêtes (toujours ensoleillée grâce à ses chaises oranges et jaunes) que la municipalité prête pour l’occasion. C’est Sylvie Simonet, la libraire si accueillante de Clairvaux-les-lacs (librairie la Plume. Un vrai miracle qu’il y ait encore des librairies dans les villages!) qui a entraîné l’atelier jusqu’à Denezières où elle réside

Ce 14 juin 2007, à 18 heures, il pleut. Il pleut. Il pleut. Grisaille sur les verts plateaux jurassiens. Les fontaines sont ivres d’eaux turbulentes. Heureusement, il y a les chaises! (Pas celles de Ionesco, encore que…)

Les chaises oranges et jaunes de la salle des fêtes!

Une douzaine d’inscrits, devant arriver de Lons le Saunier, Saint-Maurice, Blye, Dijon, Bonlieu, Lyon…Mais seulement dix personnes assemblées pour cette première séance où il s’agit de faire connaissance, d’être à l’écoute des attentes et d’énoncer ce qui se produira au fil des séances: 6 prévues jusqu’à la mi-juillet.

Comme toujours, le public se partage entre ceux que l’école a meurtris et qu’ils ont abandonnée très tôt malgré leurs talents ignorés et d’autres, enseignants, psy, artistes, tous animés de ce même appétit de lecture et d’écriture, ayant parfois goûté aux voluptés de la création inspirée, puis s’en étant écarté pour quelque raison que ce soit.

Le grand défi pour l’animateur est de trouver le lien qui unit les participants afin de les amener à créer, sans recours aux techniques factices d’animation, sans recours à toute forme de manipulation de groupe. Bilan dans quelques semaines lorsque les productions éventuelles auront commencé à tisser des fils invisibles entre les uns et les autres.

Empreinte:

Dans cette première séance, il s’agit aussi de défricher le thème proposé cet été à l’atelier: à savoir, » l’empreinte. »

Que suggère spontanément la notion? Un tour de table pour recueillir les mots: une trace, un signe, une impression, un tableau, une frappe, un index, un pas, un dinosaure, une ride, etc…

C’est le moment de vivre une expérience d’écriture aléatoire en empruntant la méthode des « cadavres exquis » tant prisée par le mouvement surréaliste. Une forme d’écriture qui ne doit rien à la conscience et qui pourtant finit par s’ordonner autour de décalages:

– Chacun tire un petit papier plié qui recèle un des noms proposés ci-avant. On écrit alors en haut d’une feuille : qu’est-ce qu’une trace ? (en admettant qu’on ait tiré le mot trace)

ou qu’est-ce qu’un tableau? (en admettant qu’on ait tiré le mot tableau).

etc…

– Puis, on replie vers l’extérieur la question posée de manière à ce que le texte soit caché lorsqu’on passe cette feuille à son voisin.

– Il s’agit ensuite, de répondre à la question qu’on vient de poser. La réponse sera donc inscrite sur la feuille qui vient de vous arriver.

Le résultat est toujours déroutant, souvent poétique, en tout cas, évidemment décalé.

Et ce résultat sera produit prochainement sur ce blog. (En cours de frappe actuellement par l’un des participants).

Bref, en toute inconscience et en grand cafouillage (Faut-il cacher la question devant ou derrière? Quelle dimension de pliure? Est-ce que j’ai bien compris la consigne?), un poème collectif naît sous les yeux de tous.

Les chemins menant à l’écriture sont ainsi, multiples et variés.

On évoque déjà, à travers la présentation d’eux-mêmes, que font les acteurs de l’atelier, cette attitude erronée qui consiste à ne se prêter aux pratiques créatives que lorsque l’inspiration est au rendez-vous. L’inspiration, un mythe qui a la vie dure. Inutile de prétendre renverser les croyances lors d’une séance initiale. Mais le doute, peut-être, est distillé…

Quand la potière crée des empreintes:

Le village de Bonlieu, à quelques bottes de sept lieux de Denezières a la chance d’héberger une potière, Carole Minary. Je vous la présenterai mieux un autre jour, à travers un conte et une visite à son atelier. Mais aujourd’hui, pour la circonstance, elle a apporté avec elle, une plaque d’argile molle et un maillet présentant à sa base une sculpture en relief. Un pression du maillet sur la plage d’argile et apparaît une sculpture en creux sur la plaque.(reportez-vous au site d’Hérodote : 3300 avant J.C.)

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Première empreinte.

Carole feuillette à présent son carnet de recherche: pages où elle dépose feuilles et morceaux d’écorce. Elle montre les matières différentes, les creux, les bosses. Elle révèle, tracée par un insecte sur une brindille, une écriture en filigrane .

Deuxième, troisième empreintes…

Carole, donc, sait lire l’écriture des arbres, des insectes, de la nature qui l’entoure.

Ecriture?

J’ai bien dit: écriture.

Quand les empreintes se diversifient:

Empreinte: jalon de la mémoire…

La lecture des troncs coupés avec leurs anneaux trahissant leur âge, le tracé des rides d’un visage, les méandres du jardin, qui a envie de parler de quoi?

Empreinte: celle laissée par un index trempé dans l’encre.

Qui a envie de se faire détective?

Empreinte: celle des mystères de notre identité génétique.

Qui a le souhait d’explorer les chemins de la science ou de la fiction ajoutée?

L’empreinte: celle écologique qui définit nos besoins vitaux

Qui se fait défenseur des causes essentielles?

Bref!

Le thème de notre écriture aux champs est déchiffré.(Je voulais dire défriché, bien sûr.)

A vous de jouer.

La semaine prochaine, nous essaierons de revivre ce moment inénarrable de l’histoire du monde où naît l’Ecriture après le très long règne de l’oralité. Non pas pour nous égarer, mais bien pour vivre plus pleinement la naissance de cette écriture singulière que nous portons en nous: la trace de notre passage, notre propre empreinte.

(1) Evidemment allusion au livre Un tramway nommé Désir (A Streetcar Named Desire), pièce de Tennessee Williams, jouée pour la première fois en 1947, et pour laquelle il a remporté le prix Pulitzer en 1948.

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Clair de neige

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Clair de neige autour de mon chalet, avant-hier soir.

Atmosphère.

 

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Entrer dans cette chambre blanche sertie d’obscurité, par ce chemin qui mène…

Qui mène où?

Dans l’univers des contes peuplés de loups?

Mais il n’y a que le silence. La solitude et le silence.

Si cela vous inspire, empruntez le chemin…

 

Ecoutez ce que dit Charles Juliet :

« Écrire, c’est me laisser scander par un rythme. Un rythme qui m’est imposé par celui du souffle. Il est des écritures sans rythme et qui me paraissent physiologiquement fausses…

C’est pour se mettre à l’écoute de cette voix que l’écrivain a besoin de se retirer dans la solitude et le silence. »

 

Charles Juliet, texte paru dans La Bartavelle n° 1 [série dirigée par Pierre Perrin, décembre 1994]

 

A vous tous qui vous passionnez pour l’écriture et la littérature, explorez le site de Pierre Perrin. Quel que soit votre âge, (parce que les lycéens et les étudiants y trouveront en priorité des mines de références), vous y trouverez tout ce que vous aimez et cherchez dans ce domaine.

http://ens.perrinchassagne.net/

 

   
 
 

 

Atelier d’écriture

J‘avais promis la semaine dernière de répondre à la question de Motpassant reprise par Posuto sur le déroulement de mes ateliers d’écriture. Peut-être que ce texte, proposé en préface à la plaquette réalisée lors de l’atelier de Vienne (Autriche), peut en donner une première idée.

Qu’est-ce qu’un atelier d’écriture ?

Certainement pas un hangar où l’on fabrique des livres, comme l’énoncé de l’activité pourrait le laisser croire, mais plutôt, disons, un « espace-temps » où se partageraient des intérêts divers sur l’écriture… dans tous ses états.

Si la métaphore de l’atelier renvoie sans surprise aux lieux où s’élabore la toile du peintre ou s’érige l’œuvre du plasticien, se polit l’objet artisanal au beau milieu d’un fouillis d’outils, d’images de copeaux volants, d’odeur de térébenthine, de modèles en train de poser et d’apprentis au travail…. Il paraît encore bien surprenant d’user de ce champ lexical pour évoquer l’espace choisi par l’écrivant afin de passer à cet acte d’écriture qui fonde sa démarche.

C’est que le mythe de l’écrivain, du grand écrivain, est immense dans notre culture, mythe lui-même inscrit dans cette conception selon laquelle chacun doit exercer le métier pour lequel il est fait. Comme une prédestination professionnelle. Seule, donc, une vocation initiale permet ainsi d’oser s’aventurer dans l’exercice particulier de l’écriture, pratiquement d’essence divine et que l’Inspiration stimule au gré des muses rencontrées, des paradis artificiels ou des gouffres à explorer pour « cueillir du nouveau ».

On oublie trop souvent que l’encre couchée sur le papier, pour être sans nul doute projection de l’esprit, est d’abord substance, matière, forme en devenir, au même titre que la glaise ou la texture des couleurs et qu’il y a correspondances à établir entre les pratiques multiples visant la production créative. Or, il va sans dire qu’il n’existe pas de préjugés sur le fait de s’inscrire à un cours de peinture, de danse, d’harmonie ou d’art plastique mais que c’est tout autre chose dès qu’il s’agit d’écrire : C’est un lieu commun d’affirmer que l’art d’écrire ne s’enseigne pas.

Tant pis pour le mythe écorné, bien sûr que si, l’écriture se travaille, au même titre que toute autre activité humaine.

 

Que fait-on dans un atelier d’écriture ?

Contrairement à ce que l’on peut imaginer, il y a beaucoup d’«oral», dans un atelier d’écriture. Ce n’est pas le moindre paradoxe. L’atelier redonne tout son poids à la voix, à l’énoncé oral. Pour ma part, j’essaie toujours de commencer l’activité du groupe par la lecture du magnifique texte de Kadaré sur les origines de l’écriture. Ce texte est tiré de l’ouvrage « La légende des légendes ». Il s’agit de nous replonger dans la longue histoire de la transmission des récits, de nous sentir à l’aise dans cette chaîne qui ne peut qu’imposer une attitude d’infinie modestie car Kadaré avec beaucoup d’humour et de poésie nous fait prendre conscience de ce qu’a représenté l’immensité de l’oralité. L’écriture tient si peu de place au regard de l’aventure humaine et combien pesante, matérielle et encombrante son apparition s’est-elle montrée !

Dans un atelier, donc, on lit, on échange et croise des références. On peut dire qu’en premier lieu, on développe son aptitude de lecteur. On lit aussi ce qui est produit hors rencontre, « dans la solitude et le silence » (comme l’énonce si bien Charles Juliet), si l’auteur, bien entendu en est d’accord.

Dans un atelier d’écriture, bien évidemment, on écrit. Mais la plupart du temps, donc, en dehors de l’atelier lui-même. Surtout ne pas reproduire l’atmosphère de la contrainte scolaire! Il est évident qu’aucun atelier ne transformera quiconque en écrivain professionnel, mais l’apprivoisement des différences au sein du groupe, amène la plupart du temps les participants à être portés par le groupe et à aller au-delà de ce qui a été conçu dans la solitude. Car la mise à distance si nécessaire, s’opère alors. Il est ainsi très rare qu’un participant refuse que son texte soit lu. Pourtant il le peut tout à fait.

Dans un atelier, enfin on réfléchit, à partir d’exercices, à la mise en forme d’un projet, que ce soit la transcription de la réalité ou de l’imaginaire. On revisite par exemple des typologies de texte et l’on se pose des questions:qu’est-ce donc que la « machinerie » du conte? de la nouvelle? du roman? Mais suffit-il d’appréhender les coulisses de l’écriture pour pouvoir écrire soi-même? Sait-on de manière sûre ce que l’on va écrire dès que l’on aborde la fiction ?

 

Ainsi, dans la plupart de mes ateliers, je propose un programme afin de donner quelques repères à ce qui pourra être abordé dans le déroulement de l’activité.

La première partie de ce programe se fixe comme objectif de donner quelques outils pour naviguer du désir d’écrire à la formulation d’un projet d’écriture, (choisir le genre, par exemple), tandis que la deuxième permet d’envisager de manière concrète, le passage du projet personnel à la réalité de l’écriture. (comment gérer le temps d’écriture, etc..). Dans la conduite de l’atelier, les deux axes sont intimement mêlés afin de ne pas souscrire à une démarche théorique a priori. Chaque atelier demande en effet une adaptation à la dynamique qui s’instaure et non pas une manipulation du groupe que l’animateur chercherait à conduire là où se trouve sa vérité personnelle.

Pour faciliter le passage à la réalité de l’écriture, il est souvent proposé, dès la première séance, un thème assez large comme, « Vienne, la rencontre des cultures », ou « Cafés du monde », etc…à traiter et à mettre en lecture commune quelques mois plus tard. De cette manière, le cheminement dans les coulisses de l’écriture à travers l’atelier, trouve éventuellement son aboutissement dans cette mise en lumière que constitue la rencontre avec un public potentiel.

Encore une fois, chaque participant est libre de souscrire ou non au thème proposé.

Pour ma part, j’essaie toujours, dans chacun des ateliers que j’anime, d’amener les participants à éprouver chacune des étapes qui jalonnent le chemin de l’écriture. Le questionnement, la gestation, l’idée du projet, l’entrée dans la réalisation, la matière sur laquelle on travaille et retravaille, la contrainte formelle, la fabrication de l’ouvrage, la mise en lumière par une rencontre avec le public.

Ainsi, la route est libre qui permet de continuer, pour soi-même ou dans d’autres parcours d’ateliers, l’aventure de l’écriture éprouvée, et, comme tout écrivant, de s’en arroger le statut, hors des mythes et paillettes, en toute légitimité.

Chantal Serrière

Ecrire: tissage et métissage

Que serait l’art sans métissage? l’écriture sans référence, la peinture sans l’empreinte de nos lointains ancêtres aux parois de leurs abris, la musique de Mozart sans l’oeuvre de Bach ?

Le mot métissage vient du mot latin mixtīcius, < mixtus qui signifie mélangé/mêlé. Il désigne ainsi le mélange de deux éléments distincts. On parle de métis pour des tissus (ex. toile métisse), des métaux (ex. fer métis) et même, pour des mots. Ainsi en est-il de la langue. La langue française, en particulier, est totalement métissée, constituée en grande partie de racines grecques, grecques « romanisées », latines, arabes, celtes, etc.mestizo.1174341767.jpg

À partir du XIII° siècle, le mot renvoie au croisement de deux espèces animales ou végétales différentes (un mestis). Mais il faut attendre 1615 pour que le mot « métice, emprunté au portugais, se mette à désigner une personne née de parents européens et « indigènes », lors de la colonisation.

Les tableaux naïfs de l’époque en témoignent!

(d’après Wikipedia).

Pour en revenir à l’écriture, Marguerite Duras rapproche, elle, le métissage de ce qui se passe pour qui est en train d’écrire. Elle dit:

« Le métissage, comme l’écriture, c’est l’inconnu de soi qui fascine et que l’on veut rejoindre :  » […] écrire, c’est une sorte de faculté qu’on a à côté de sa personne, […] d’une autre personne qui apparaît et qui avance, invisible, douée de pensée, de colère, et qui quelquefois, de son propre fait, est en danger d’en perdre la vie  » (Marguerite Duras, Écrire, Paris,Gallimard, coll.  » Folio « , 1993, p.52) E. Poulet : Fabula: « Duras entre deux mondes ».

Dans le domaine de la création musicale, l’attitude de Mozart devant l’oeuvre de J.-S Bach tient du même phénomène. Lors de la découverte émerveillée de la musique de Bach, le très jeune Mozart commence par recopier les pièces entendues, puis il transpose les partitions pour clavier en partitions pour quatuor à cordes. Peu à peu, il mêle les influences, savant métissage, à son propre génie

Pour avancer dans le temps, le country-blues, musique très populaire dans l’Amérique rurale, est également le produit du métissage entre la musique apportée par les Irlandais au XIX° siècle , et le blues des esclaves noirs américains.

La peinture n’est pas en reste. On se souvient, pour raccourcir le propos, que Picasso emprunte le masque africain et fonde tout un courant de la peinture contemporaine. Nombre d’expositions à travers le monde ont retracé depuis ce fécond métissage.

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Plus près de nous,

le tableau de Pilar Lluch intitulé « Ecritures du monde », (cf reproduction à gauche), renvoie également aux signes premiers de l’écriture et à ceux interceptés aujourd’hui: Il s’agit d’un métissage à travers les cultures et le temps.

 

 

 

 

Le peintre Alain Laborde , dont le très beau site est à visiter présente la même démarche: « Alain Laborde célèbre le pluralisme des langues, le mélange des arts et des cultures, sur le fécond métissage des sangs. Empruntant au bestiaire de l’Antiquité et du Moyen-Age, l’artiste invente aujoud’hui une modernité bigarrée et ludique. »Bernard Lafargue, Université de Bordeaux III (Correspondances, n° 5/6 , 1993).

http://www.cepdivin.org/persos/laborde/presse.html

Ainsi en est-il du tissage des fils quotidiens de l’écriture. Ce verbe tisser, en effet, issu du latin texere, désigne le fait d’entrelacer les éléments de la chaîne et de la trame pour obtenir le tissu… ou la page. L’activité est si proche du verbe mêler!

Sans nul doute, à tisser le tissu des mots qui font la toile de l’écriture, chaque écrivant, pour modeste qu’il soit, s’inscrit dans cette geste du métissage qui permet à l’aventure humaine de se déployer au delà des déterminismes.

Le haiku, le hain-teny et quelques poèmes de Claude Braillard.

1-le haïku

Le Haïku est un poème bref et codé d’origine japonaise.

À titre d’exemple, voici l’un des plus célèbres haïkus japonais, écrit par un grand maître, Matsuo Bashô ( 1644-1694):japanese_garden_bridge.1173777707.jpg

Dans le vieil étang

Une grenouille saute

Un ploc dans l’eau

L’original japonais est :

Fu-ru-i-ké-ya
ka-wa-zu-to-bi-ko-mu
mi-zu-no-o-to
(5-7-5, soit 17 mores)…ramené à 17 syllabes en Occident.

Notons que ce haïku est celui que l’on présente le plus lorsqu’il s’agit d’expliquer ce qu’est un haïku. Il en existe de multiples traductions. C’est surtout le troisième vers qui pose problème. Les onomatopées étant difficilement traduisibles

Le haïku ne se contente pas de décrire les choses, il nécessite le détachement de l’auteur. Il est comme une sorte d’instantané. (extrait d’un article de Wikipedia).

Très souvent une référence à la saison est requise.

2- Le hain teny

Le hain teny, à Madagascar est lui aussi une forme de poésie traditionnelle brève.

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Que gronde l’orage au Mont des- Immortels
Au Pays-des-Enfants fleurit l’orchidée
Eclatent les pleurs de Jeune-Tourterelle
Eclatent les rires de Ne-craint-le-retour
Ne soit pour le deuil aucun juste retour
Mais soit pour l’amour la justice accordée
.

(Trad. : Bakoly Domenichini-Ramiaramanana)

Genre littéraire en usage à Madagascar, en particulier chez les Merina. Les hain-teny ou hainteny (propos élaborés?) se présentent habituellement sous forme de poème court où on part de généralités anodines pour ensuite en arriver subitement au sujet proprement dit selon un mécanisme d’association subtile appréciée des connaisseurs. Le sujet en question est presque toujours en rapport avec la quête amoureuse. On a rapproché les hain-teny des pantun malais, ce qui permet d’en déduire qu’il s’agit d’un vieux procédé littéraire malayo-polynésien, amené à Madagascar par les premiers émigrants originaires d’Indonésie. (extrait wikipedia).

« Si on le définit, avec Jean Paulhan, comme un « poème obscur », son obscurité tient de ce qu’il est fondé sur un usage systématique de la polysémie, qu’il condense dans une forme brève, volontiers sentencieuse, des connotations culturelles jouant sur plusieurs niveaux. Ainsi, dans le hain teny cité, le coup de tonnerre dans l’Ankaratra évoque-t-il un paysage à la fois géographique et mythologique (les montagnes bleutées, au sud de Tananarive, souvent entourées d’un léger voile de brume et tenues pour le séjour des esprits, des dieux et des princes de légende). S’y ajoute une référence à un rite de la vie traditionnelle (le famoizana ou renoncement, quand, à la veille de l’an nouveau, l’on pleurait une dernière fois les morts de l’année dont on croyait entendre un dernier appel dans le coup de tonnerre solitaire de l’Ankaratra ; et c’était aussi le moment où les époux séparés pouvaient se retrouver pour un ultime retour d’amour). On peut encore deviner une allusion politico – historique (l’Ankaratra figure métonymiquement le groupe des Merina et des Vakinankaratra, tandis que l’Anjafy représente les Sihanaka, population dissidente d’origine merina : le poème emblématise un moment de l’histoire malgache) [6]. Par ailleurs, le hain teny fonctionnant, comme l’a montré Jean Paulhan, comme une « poésie de querelle » (c’est-à-dire qu’il peut servir à régler des litiges, donnant la victoire au meilleur improvisateur), il prend sens dans et par la situation d’énonciation. »

 

[ Article publié sur http://www.refer.sn/ethiopiques ]
1. Antilles et Océan Indien

- POESIE ET TRADUCTION A MADAGASCAR

Par Jean-Louis JOUBERT

 

 

3- Les poèmes de Claude Braillard

 

Les poèmes de Claude Braillard (qui sera évidemment gênée que je parle d’elle et je lui demande de me pardonner), ont une parenté avec ces deux genres: brièveté de la forme, écho de l’évanescence de l’instant, ciselage naturel du verbe.

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Pour Sylvie

 

Si tu vas en Chine , ma fille,

Il faut que tu pièges pour moi

Les reflets irisés de la lune,

Volés dans l’éclat d’un miroir .

Ils me donneront l’immortalité

Et des sages, les secrets oubliés.

 

 

 

Porcelaines

 

Les coquillages ont fui les noirs ressacs

Et bruissent au creux de mon oreille.

Comme ils ne veulent pas mourir,

Ils me racontent leur vie

Pendant que je sommeille.

Et je crois entendre la mer,

Le cri des mouettes

Le sable crissant sous mes pieds nus.

Pourtant leurs coquilles sont vides

Et mon Père ne m’écrit plus.

 

14 Juin 2006

 

 

 

 

 


Des piqûres d’abeilles et des mots

Une phrase célèbre de Jean Paulhan:

« Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »

ou encore:

« L’esprit est un monde à l’envers. Le clair y procède de l’obscur, la pensée y sort des mots. »

extrait de « Les fleurs de Tarbes, ou, la terreur dans les lettres » (1941)

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Mais, cher lecteur, pourquoi donc nous laissons-nous piquer à tenir dans notre main cette abeille qui nous aiguillonne. La laissons-nous s’envoler que déjà nos propres mots sont là, gravés dans notre paume ouverte.

C.S.