Sonatine en ré mineur, dite sonatine du Café Fuori

 Ceux qui déjà ont parcouru les rues de Turin ne seront pas étonnés de découvrir le personnage de la nouvelle qui va suivre, en train de nous livrer sa drôle de petite musique intérieure…

Il faut savoir que Turin revendique son appartenance aux triangles de la magie blanche avec Prague et Lyon mais aussi à celui plus inquiétant de la magie noire avec Londres et San Francisco. Brrr…Bien étrange l’atmosphère créée par tous ces personnages pétrifiés aux façades des bâtiments!

Enfin, on pourra voir que les rencontres littéraires dans les fameux cafés aux lustres éclatants ne sont pas toujours une sinécure (mot choisi à dessein, évidemment). Tiens, mais pourquoi, au fait ? Quel est votre avis ?

Meilleurs voeux très sincères à tous et pour entamer l’année nouvelle avec un sourire, voici donc, avec cette sonatine, ma contribution au jeu des nouvelles

« Cafés d’Europe, cafés du monde ». (cf l’article du même titre dans ce blog pour ceux et celles qui décideraient aujourd’hui d »y participer)

Sonatine en ré mineur
dite sonatine du Café Fuori


Je pense, donc je suis. Comme tout le monde. Mais personne ne le sait.

diable.jpgJe suis le diable de gauche, accroché à la façade du 66 rue Vassalli Eandi, en plein quartier Art Nouveau, à Turin. Et je suis le diable de droite. Evidemment. Un et multiple. Personne n’y a jamais rien compris.

Comme je m’ennuie à mourir -ce que mon statut rend malheureusement impossible- dans cette ville sévère où l’on m’a pétrifié à l’avant des bâtisses, je compose quelque sonatine à longueur de journée. J’ai un faible pour la musique du verbe. Particulièrement en mode mineur. Je m’oblige à des règles de discours, à des monologues quasi quotidiens, histoire de ne pas perdre le fil de ma malignité, histoire aussi de tuer quelque chose, l’ennui justement, ou de malmener le temps, ou d’agacer les passants qui ne croient ni en Lui, ni en Moi. Ils ont tort.

Au-dessus de ma tête et de celle, vide, de mon double atteint d’amnésie et de cécité pétrifiante -que les forces obscures me préservent d’une telle calamité!- on peut voir, dans un cadre de stuc, Saint Georges terrassant le dragon.

tableau_dragon.jpg

-Ah ! Disent les passants, comme c’est joli! Regarde! Saint-Georges terrassant le dragon!

-Le dragon? Quel dragon? demandent les enfants.

-Le dragon. C’est Saint-Gorges terrassant le dragon, disent les parents.

C’est parfait. Ils sont la plupart du temps complètement ignares. Ils ont tout oublié de l’histoire si tant est qu’ils ne l’aient jamais connue. Si célèbre, la Légende dorée s’est perdue. Enfin! Toute cette hagiographie, cette compilation des saints et martyrs m’a pendant des siècles hérissé le poil!

Mais revenons à Moi.

A cause de Saint-Georges sensé me dompter à travers le dragon, les passants ne me remarquent pas. Ne seraient mes oreilles un peu longues, c’est vrai que ma gueule est assez passe partout. Quant aux deux lions qui habitent comme Moi la façade de l’immeuble, ils sont accrochés au-dessus du porche d’entrée. Sans effet. Leurs crocs de pierre ne font vraiment peur à personne.

Quoi qu’il en soit, ils sont placés contre ce mur, comme Moi, pour protéger la maison. C’est hélas, à Turin, ma principale fonction, mon humble reconversion opérée dans les derniers siècles écoulés, tant Sa force à Lui est grande dans la région Je n’ai hélas que très peu accès aux temples voués à Sa dévotion.

Mais revenons à Moi.

Je prends mon rôle, pour ingrat qu’il soit, très au sérieux. Je suis ici afin d’inspirer une peur incontrôlable aux esprits qui rôdent un peu partout dans les grandes villes d’Europe, Lyon, Prague, Londres pour ne citer que les plus célèbres. Nous parlerons un autre jour des villes hantées du Nouveau Monde, du rôle particulier de San Francisco, par exemple. Voila que je m’égare à nouveau.

Mais revenons à Moi.

Moi. Par ma présence, il s’agit bel et bien d’empêcher les lémures en quête de chaleur humaine d’approcher du bâtiment dont j’orne la façade. Impossible pour ces âmes nomades, d’en franchir le seuil. Il est vrai que je ne surveille en aucun cas l’arrière, je ne m’occupe pas des errants qui entrent par la cour mitoyenne à tout le pâté d’immeubles. L’architecte n’avait qu’à être plus vigilant et aurait dû me placer aussi au dos des bâtisses ! Mais ce n’est pas mon affaire. Seulement, pour ce qui est de l’avant, j’excelle. Il faut les voir, ces esprits peureux en déroute, s’enfuir à ma seule vue. Je sais bien. Rien de très glorieux. Mais on prend son plaisir à nuire là où l’on peut ! Ainsi, je m’amuse à pousser les intrus jusqu’à l’autre trottoir. Là, par la force de ma pensée concentrée dans la pierre, je les amène à pénétrer dans le café d’en face. Il s’agit, comme chacun sait, du célébrissime Café Fuori que nombre de personnalités est venu fréquenter, avant même que je n’occupe ma fonction peu glorieuse de chien de garde pour maison hantée, grâce à l’argent sonnant et trébuchant d’une population nouvellement enrichie dans les années d’exubérance du début du XX° siècle. Ah ! Quelles belles années c’étaient, ces années-là ! A jouer avec le feu entre insouciance légère, cliquetis du fer qu’on martèle à travers l’Europe, corps des femmes libérées des corsets séculaires, maisons réinventées, courbes et volutes où je peux m’accrocher, chevaucher. Turin est de la fête et regorge de ce style. Mais je m’égare à l’idée d’un baroque ensorcelant, retrouvé, résurgent…

Donc, revenons à Moi.

Il faut dire que je vis parfois des moments excellents. Je suis en effet amoureux transi de la serveuse du Café Fuori. Cela m’occupe beaucoup, malgré aujourd’hui, l’absence de témoignage de mon ami Cazotte. Elle est superbe, la serveuse du Café Fuori. Grande, brune, la bouche bien dessinée qu’elle ne maquille pas. Elle a des yeux ! Sombres ! La volupté d’un velours et tout au fond, une lueur d’incendie. Son regard brûle. Un jour, elle a levé la tête et elle m’a vu. A travers la vitre. Je lui ai fait un clin d’œil. Elle a dû le remarquer car elle a souri puis elle est repartie au fond du café, servir les clients assis sur les banquettes cramoisies.

Je ne manque pas de lui envoyer les « interdits-de-séjour » de la maison que je garde. Je les contraints, ces esprits des rues, à l’aider à porter les lourds plateaux chargés de glaces, de cafés brûlants, de chocolats épais, comme on les aime ici. Elle ne sent alors plus la charge de son fardeau. Les tasses lui glissent des mains et parfois s’écrasent, mais la faute ne lui incombe pas. Le client a toujours fait un geste malencontreux et s’en excuse. Elle sourit. Un garçon vient remplacer la tasse et éponger la tache de chocolat sur le vêtement du pauvre maladroit. La vie s’écoule. Ma serveuse se sent de plus en plus sure d’elle. Elle vient de temps à autre à l’avant du café et semble observer ce qui se passe dehors, de mon côté, à travers la vitre. Comme pour mieux incarner le nom même du café où elle travaille. Les touristes, eux, veulent voir l’intérieur. Ils poussent la porte. Ma belle les regarde entrer et les suit jusqu’à la table qu’ils choisissent, ces tables aux plateaux de marbre blanc veiné de noir, aussi lourds qu’une pierre tombale. Quelquefois, mes serviteurs obligés s’amusent à inspirer à ma très belle des stratagèmes pour désorienter les clients. Quand ils sont prêts à s’asseoir, elle les informe, alors que rien ne l’indique, que la place choisie est réservée. Quand ils montent l’escalier qui conduit à de petit salons permettant de meilleurs échanges, là où un très illustre prédécesseur a rédigé le règlement du club très fermé des joueurs de tarot, elle leur souffle que les pièces sont fermées ou bien qu’on ne les a pas allumées, comme s’il s’agissait encore d’envoyer un valet pour faire s’enflammer la mèche de bougies plantées dans les lustres de Murano.

Les gens sont en général totalement décontenancés lorsqu’ils voient bien que les salons sont ouverts ou que les lustres électrifiés sont éclairés, se reflétant à l’infini dans les miroirs biseautés qui tapissent les murs. Ils en oublient de questionner plus avant et redescendent s’asseoir, obéissants, à l’endroit où ma serveuse les conduit, de préférence dans le coin le plus sombre du rez-de-chaussée, ou à côté d’une tablée bruyante particulièrement lorsqu’ils souhaitent se retrouver pour lire un article ou participer à une discussion littéraire.

J’adore. Je contemple de loin ma belle serveuse drapée dans son long tablier blanc, comme une vierge mièvre des tableaux des musées. Elle se tient un peu à l’écart, attendant suffisamment longtemps pour apporter la carte des gourmandises proposées par l’établissement. Quand elle s’approche, les clients ne savent pas nommer ce qu’ils souhaitent. Mes esprits de service embrouillent les commandes. C’est peu de choses au regard de ce que je pourrais inventer comme facétie dite méchante, mais c’est tellement drôle ! La tête des gens ! Je crois bien que le rire est le propre du diable. Je raffole de ces mécontentements de rien qui vous empoisonne une journée, de ces rendez-vous manqués parce que l’amoureuse a été placée hors de vue de son soupirant du moment, de ces rencontres intellectuelles qui ne se terminent pas parce qu’on ne s’entend pas.

J’adore encore plus les plaintes à la réception. Inutiles. Sans fondement. Le patron est lui-même amoureux de la belle serveuse aux yeux noirs.

– Votre serveuse est odieuse ! S’insurgent les dames interrompues à tout moment dans leur atelier d’écriture du mardi après-midi.

Elles ont haussé la voix. Sanction.

– Vous pouvez être sûr que nous ne reviendrons plus !

La clientèle de l’entrée du café, celle des habitués qui consomment au comptoir leur dé à coudre d’espresso dont l’odeur réveille ma narine de pierre, s’arrête dans son geste, médusée.

Le patron se tourne vers la serveuse.

La serveuse, elle, se tient là, dans l’encoignure de la porte ouvrant sur la deuxième salle où l’on met en scène, comme au théâtre, les amuse-gueules de l’aperitivo de 17 heures, comme c’est la coutume à Turin. Son pâle visage de madone aux cheveux noirs rayonne d’une incomparable douceur. La lumière d’une applique murale placée à hauteur de sa tête, la coiffe d’une auréole dorée. Elle s’appuie légèrement contre le chambranle foncé, tranquille, l’air soumis, son regard sombre porte au-delà de la vitre.

La clientèle, croyant sourire aux anges, sourit aux esprits malins qui sortent à présent du café. Les dames indignées ont réglé l’addition et les suivent en toute innocence.

Les voici les uns et les autres traversant la rue. Puis ils se séparent. Les dames poursuivent leur chemin et leur conversation au ton courroucé. Les autres s’arrêtent devant l’immeuble jouxtant le mien. Rien n’est prévu pour le protéger des frasques de leur entrée. Pas de sculptures rapportées. Saint-Georges, au-dessus de ma tête, tape du pied et frappe sa lance contre le rebord de stuc. Je le sens agacé, prisonnier de son cadre minéral. Les lions de pierre rugissent en silence. Mais c’est trop tard. Les visiteurs du soir ont poussé la porte de la maison d’à côté et je les entends rire en se bousculant dans l’escalier.

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La trêve des confiseurs

On dirait que le blog fait une pause.

Normal. C’est la trêve des confiseurs.

Qu’est-ce que cela veut dire au juste ?

On sait que l’expression vient de « trêve de Noël » ou « trêve de Dieu » indiquant la cessation des combats guerriers à une période donnée comme Noël, ou Pâques. Le roi Saint-Louis l’avait dit-on imposée vers 1245 afin de respecter les exigences de l’Eglise.

Or, pendant cette trêve et particulièrement à Noël, les repas opulents et les friandises ont de tout temps été particulièrement appréciés. Il s’agit bien de compenser les rigueurs du solstice d’hiver et de recréer ainsi le réconfort incomparable de la chaleur et de la lumière disparues.

Arrêt des combats! Trêve de douceur, des douceurs, moment dévolus aux sucreries et fruits confits! Trêve des confiseurs! On se prend à rêver. Même le Parlement depuis la fin du XIX° siècle donne le ton et interrompt l’affrontement pour mieux profiter de l’art de ces confiseurs dont les ventes baissent, c’est bien connu, juste après Noël… Avoir le temps de se gaver de pralines et chocolats, de dragées et papillotes.

 

Le film Joyeux Noël réalisé par Christian Carion met d’ailleurs en scène une de ces trêves pendant la première guerre mondiale.

Mais il s’agit d’une trêve apparente car les uns et les autres, vous écrivez. Hors blog.

Voici, évidemment sans prétention exhaustive, quelques commentaires :

 

Alain, de Paris: « J’ai commencé à lire le premier texte, j’aime bien le titre, « le cri du kangourou » .

 

Kirk, de Nouvelle Zélande: « J’ai dû arrêter mes études en musique pour travailler chez Moris. En ce moment je lis « Le Petit Prince » et j’ai bien envie d’écrire sur le blog. Mais où? Dans l’espace « commentaire ? »

 

Graham, de Chine: « Je n’aime pas ça, un endroit où on ne doit se faire que des compliments ! »

 

Chantal, de Vienne:(pour aller dans le même sens)… »finalement le blog ne doit pas être la plateforme, telle une soirée hollywodienne, dans laquelle on vient se féliciter sans cesse. »

Sophie, de Nouvelle Zélande:

Je trouve l’idée du blog intéressante pour les écrivains en herbe qui n’arrivent pas à se lancer. L’accès à l’écriture se trouve « démocratisée » par un clic ou deux. Je ne suis pas toujours partisane de la démocratie, mais ici, le texte est facile a poster, depuis le fin fond d’un obscur bureau ou depuis un café(!) ; le stress de la grande enveloppe lourde de papier qu’on lâche dans une boîte a lettres ou l’attente d’une réponse d’un éditeur disparaît ; pourtant, on sera lu par des « pairs », ce qui préserve un peu de la sensation de se jeter a l’eau. Peut-être que je posterai quelque chose bientôt, même si mon cerveau et mon énergie sont assez exclusivement occupés avec 60 cm de bonheur, et en plus les centimètres augmentent chaque jour avec le bonheur ! Mille régalades pour l’annee 2007 et mille lectures et écritures à decouvrir,

Dans la hotte du Père Noël: les nouvelles sur les cafés du monde

Nathalie Hegron est la première à relever le défi de l’écriture d’une nouvelle ayant pour cadre un café quelque part dans le monde, voire, comme on l’évoquait hier, une maison de thé, en Chine.
Comme on le remarquera, le café de Nathalie se trouve à Paris. Elle place sa nouvelle dans le régistre « potache » (ce sont ses propres termes) et souhaite nous divertir le temps de la lecture.
Merci à elle ! Tant il est vrai qu’on ne rit jamais assez !
Pour les lecteurs que le titre renverrait à une nostalgie rimbaldienne, vous trouverez des textes immédiats sur : http://users.pandora.be/gaston.d.haese/rimbaud_florilege.html

 

 

Loin des cafés tapageurs aux lustres éclatants,

Le cri du kangourou.

« – Bien, bien, bien, ce n’est pas le tout, ça, mais si personne ne raconte rien d’intéressant d’ici cinq minutes, je vais rentrer dans mes pénates retrouver la douce Morphée. » déclara R en réprimant à peine un bâillement. Il le transmit immédiatement à M, qui le passa au serveur, qui le provoqua chez U, qui me contamina. L’histoire de ce décrochement de mâchoires s’arrête là, hélas. Alerte, je me suis rapidement retournée vers les autres personnes présentes dans ce café, soucieuse de vérifier le vieil adage « un bon bâilleur en fait bâiller sept ». Comme à chaque fois, déception. Rien. Je n’ai jamais vu sept personnes bâiller à la suite l’une de l’autre. Des années que j’attends le Moment. Essayant d’être positive, je me console en pensant : « Peut-être n’ai-je jamais rencontré de bon bâilleur ? »

Bref, ce vendredi soir là, personne n’avait la pêche. Nous étions tous fatigués par notre semaine. Nous n’avions pas voulu aller dans l’un de ces cafés tapageurs aux lustres éclatants où il faudrait vociférer comme des damnés pour se parler afin de couvrir le son du la musique.

Nous avions également évité de justesse le Café des sports ou un bar PMU, là où M tenta sournoisement de nous entraîner, sous prétexte de maîtriser pleinement le troisième degré. Ah, ah!

Comme souvent, U avait réussi une fine manœuvre. Tirant profit de l’indécision générale, il joignit le pratique à l’agréable, en tranchant en faveur du bar du coin de sa rue. Malin le bougre.

Nous atterrîmes donc dans une de ces brasseries parisiennes démodées. La décoration n’avait pas été retouchée depuis le dernier changement de direction remontant à des lustres. (Justement). Les banquettes étaient passablement usées, voir défoncées par les mille céans qui s’y étaient posés et agités.

Mais voila, ce soir là, cette atmosphère désuète, plutôt que de nous toucher, ne faisait que renforcer notre humeur maussade.

En regardant une gravure accrochée au mur, une idée me vint. Il s’agissait d’une publicité, vantant les mérites d’une bière australienne, représentant un kangourou doté de gants de boxe.

L’après-midi même, j’avais accompagné une amie Z et son fils A au zoo. Devant chaque cage, nous effectuions une halte afin qu’A puisse imiter le cri de l’animal séquestré. Généralement stoïques, les détenus nous contemplaient l’air navrés, voire souvent blasés. J’écris nous car pour tout dire, nous n’étions pas en reste. Même si nos imitations n’amusaient que nous, voire inquiétaient un peu cet enfant de 3 ans sur notre état mental, nous étions en train de vivre un de ces rares et bons moments où on oublie les responsabilités et le poids des ans.

Ce fut une franche rigolade jusqu’à à la cage du kangourou. Là, bêtement, nous avons séché. Aussi quand A se mit à grogner, nous nous sommes regardées perplexes, sans oser le contrarier. Sa mère me glissa à l’oreille que, comme il prendrait bien assez tôt conscience des limites intellectuelles de ses géniteurs, elle préférait briller pendant qu’elle le pouvait encore. Nous grognâmes donc à l’unisson. Puis, nous nous sommes quittées mi-figue mi-raisin, plus conscientes que jamais des limites de l’étendue de nos connaissances animalières et de la nécessité d’effectuer des recherches plus approfondies.

« – Ok, à plus, on se maile et la première qui trouve le cri du kangourou en informe l’autre.

– Top là ! »

Mais revenons à nos moutons, à savoir, l’ambiance morose de ce bar. Cette affiche provoqua en moi le déclic. Je décidai qu’après tout, les amis sont là pour partager vos soucis et relançai le débat ainsi :

« – Et bien figure-toi que oui mon bon ami R, j’ai une question cruciale à poser. Mais avant, jurez-moi tous que nous ne quitterons ce lieu qu’une fois la solution trouvée. »

Durant le silence qui suivit ma proposition, je vis petit à petit une lueur dans le regard de mes amis s’animer. Je sus que j’avais gagné quand R, le plus fatigué mais de loin le plus joueur, lui qui avait pour mettre du beurre dans les épinards durant ses études été surveillant de cantines scolaires, déclara :

« – Vas-y balance ta purée.

– Donc, ouvrez bien vos écoutilles : quelqu’un d’entre vous peut-il me dire quel est le cri du kangourou ? »

Un ange, deux anges, trois, un troupeau, que dis-je une horde d’anges passent. Ca y est, les yeux pétillaient, les cerveaux bouillaient ? Rien de tel qu’un profond sujet de société pour les faire mordre à l’hameçon !

U, professeur de mathématiques le jour, tenta une approche du problème fondée sur l’énumération :

« – Le chameau blatère, la canne cancane, le chat miaule, l’éléphant barrit, la chauve-souris émet des ultrasons, le lapin glapit, le lion rugit, le chien jappe, le canasson hennit…

– STOP, au lieu de nous étaler ta science, tu ferais mieux d’aller au bar repasser commande. » l’interrompit M qui avait besoin de silence pour se concentrer.

Pendant qu’U se levait, elle se lança dans un de ses syllogismes qui faisait nos délices :

« – Bon alors, voyons, voyons, procédons par étapes et avec méthode.

Ai-je jamais dialogué avec un kangourou ? Non.

Ai-je jamais rencontré quelqu’un ayant dialogué avec un kangourou ? Non.

Donc, le kangourou n’est pas une bête dialogueuse. Je crois même être en mesure d’affirmer que personne n’a jamais tourné de films ou écrit de livres sur le ricanement du kangourou à la tombée de la nuit dans le désert austral. Donc, j’en déduis que non seulement le kangourou n’a aucune conversation, mais pire, il ne sait pas rire. Conclusion, toujours refuser les dîners de kangourou, ils sont puissamment ennuyeux. »

Je l’interrompis, il fallait tout de suite recentrer le débat !

« – STOP, on s’éloigne du sujet, à savoir le cri du kangourou. Bon, je vais vous donner une indication, le kangourou appartient à la famille des marsupiaux. »

R ingurgita une grande gorgée du verre qu’U lui avait rapporté et ainsi ragaillardie voulut épater la galerie :

« – Ca va être fastoche, je possède tous les tomes des Marsupilami ! Leur première apparition dans une BD remonte à 1960. Oui, car vous n’êtes pas sans savoir que les Marsupilami sont d’abord apparus dans des épisodes de Spirou et Fantasio. Ce n’est que bien plus tard que des albums leur ont été consacrés. En 1987, je crois, a paru le premier, La queue du Marsupilami. Je suis sure que dans l’un des épisodes un des membres de la famille Marsupilami émet un cri. Puis, si ça n’est pas dans la BD, ce sera peut-être dans le dessin animé. Il est passé sur France 3 et Canal J. Non, attendez, STOP, je suis m’égare, le Marsupilami fait houba houba. »

U coupa rapidement court à ces élucubrations :

« – Heu, excuse-moi M, si je casse un mythe mais je crains que le Marsupilami n’existe que dans l’imagination de Franquin. Alors, à ce rythme là, on y est encore demain. Allez, donne-nous un autre indice ! »

Que faire, devais-je leur avouer sur le champ mon ignorance, au risque de les décourager, ou les laisser mariner encore un peu ? Attendre d’être sûre qu’ils soient mordus par cette Quête ? Crânement, j’avouai mon incompétence :

« – Nan, j’ai pas la solution et là réside tout l’intérêt de la chose. »

R me regarda longuement. Nous nous comprenions souvent sans parler. Ayant été toutes deux libraires, nous partagions de nombreuses tares intrinsèques à cette profession.

– Je suis sûre que Milan lui a consacré un Mille Pattes mais je ne les ai plus, les Terribles m’ont dévalisée.

– Pour le profane non initié, je traduis donc les propos de R. Jadis elle possédait une merveilleuse bibliothèque dont elle s’enorgueillissait car elle contenait des documentaires pour enfants parus chez Milan, très bien conçus. Hélas, mille fois hélas, dans un moment de faiblesse, elle a cru bon de se délester des dits ouvrages au profit d’âmes pures mais innocentes, ses neveux et nièces. C’est pourquoi … »

Mais R était lancée et me coupa la parole :

« – Tout le monde reprend la même chose ? Je vais voir si le tenancier possède un Robert ou un Pierre L. Eux seuls pourront peut-être nous sauver… »

 

Nathalie Hegron.

Turin. Décembre 2006

Quand la Chine s’éveille

Voilà, ce qu’écrit un polymorphe et facétieux interlocuteur depuis la Chine :

« Alors!

Pourquoi parlez-vous des ‘cafés du monde’. alors qu’en Chine nous avons des maisons de thé qui rassemblent autant d’âmes variables que vos cafés en Europe! »

Xie Guang Jie

Tant mieux ! Tant mieux ! Qu’on nous raconte un peu des histoires du bout du monde….des histoires de maisons de thé.

Il s’agit sans nul doute, derrière le nom d’emprunt (mais je peux me tromper), de notre ami Graham Sage qui par ailleurs a laissé sa signature ce même jour dans les commentaires à certains articles.

Graham Sage est écrivain. De nationalité anglaise, il partage son temps entre la Chine, Singapour et la France. Entre fantastique et réalité il nous conduit à travers roman « Blue dendelions » et nouvelles (non encore traduits en français), dans l’atmosphère étrange d’ancestrales pratiques tibétaines, ou dans le quotidien mystérieux de petites villes de la Chine d’aujourd’hui. Il est aussi photographe et les visages d’hommes et de femmes qu’il a apprivoisés le temps d’un cliché racontent tout de leur propre histoire, sinon de l’histoire du monde.

Ecrivaine ou écrivain ? La métaphore filée de la papillote

Dernière ligne droite avant les cadeaux. Ceux que l’on offre, ceux qui nous seront offerts. On en revient aux papillotes. L’emballage brillant, la forme, le poids, le volume…Tout le monde est très occupé. Que ferez-vous pour Noël, à Auckland, à Singapour, à Chengdu, à Strasbourg, à Lons, à Vienne, à Pavarollo, à Turin, à Sydney, à Bourg-en-Bresse, à Antananarivo ou Toamasina, à Basse-Terre, à Montceau-les-Mines, à Copenhague, à Niamey ?

Etes-vous en train de préparer quelques mots à envelopper précieusement? Ces fameux mots ! Ceux que l’on offre et ceux qui nous sont offerts, ceux qui nous arrivent aussi sans qu’on les ait mandés ! C’est bien cela : Ceux que l’on aime et ceux que l’on n’aime pas.

J’en reviens donc à la réaction de Claude qui trouve les mots « écrivaine » et « poétesse », affreux. On peut bien comprendre son sentiment. A fréquenter ces mots aujourd’hui, on sent tout-à-fait l’effort du suffixe. Dieu que la rime sonne mal avec ce « esse » final qui suinte à travers les incisives et s’en va coquiner avec fesse, diablesse, traîtresse, et j’en passe. Certes il y aurait bien aussi finesse, caresse, tendresse. Qu’importe ! Poète ne pouvait-il suffire à évoquer le statut, l’activité, de celui, je veux dire de celle qui écrit de la poésie ?

Quant à écrivaine, filant la laine au coin du feu, « direz chantant mes vers en vous émerveillant »….Sylvaine, Yolaine, prénoms surannés et doux des châtelaines…Charme des évocations lointaines, souveraines en poulaines, (plus jolies qu’en charentaises). « Hennins aux rubans de soie et fleur du joli tambour »…chantait Jacques Douai. Moyen Age délicieux réinventé pour faire rêver dans les chaumières.

La féminisation du mot écrivain conduit-elle ainsi à son édulcoration?

D’aucuns , d’aucunes assureront qu’il s’agit enfin d’une reconnaissance. Probablement.

Vous avez dit reconnaissance ou condescendance ?

Mais brisons là.

J’avoue, pour ma part , laisser aux mots leur libre arbitre dans leur devenir.

Lorsque j’étais enfant, je voulais être écrivain. On ne parlait pas d’écrivaine. Je continue à me décliner écrivain.

Peut-être que la pratique du recul linguistique permet tout simplement de regarder ou d’écouter vivre les mots, car, comme le dit si bien Henriette Walter « Le français dans tous les sens », « le linguiste écoute plus qu’il ne s’exprime », du moins sur ce sujet de passion que constitue la langue.

http://perso.orange.fr/mondalire/Henriette_walter.htm

Voir également à ce sujet le « blog des correcteurs du Monde »: « Langue sauce piquante ». 113 commentaires pour débattre de la féminisation des mots !!!

Bien fol qui prétendrait à l’heure actuelle affirmer que la gent féminine se réclamant de l’écriture s’appellera écrivaine pour les siècles à venir. C’est une histoire à suivre au jour le jour, d’épisode en épisode, de réactions en réactions, de décisions en décisions…Y aura-t-il un point final ?

Des mots qu’on aime ou qu’on n’aime pas !

A butiner au gré des adresses de références proposées dans l’article consacré à l’écriture de la nouvelle dans ce blog, Claude Braillard, à Lons le Saunier, réagit. (Elle a lu le texte rédigé par Wikipedia sur Katherine Mansfield). Je propose son commentaire comme déclencheur des discussions du jour :
« Je crois que je suis une personne très susceptible, mais je sursaute lorsque l’on parle de ma très chère K.Mansfield comme d’une ECRIVAINE et d’une POETESSE; Je trouve que ce sont des mots affreux, qui me couperaient toute envie d’écrire. Je dois être très démodée.
Bien sûr que tout cela est fort éloigné de nos cafés .Peut-être aurai-je bientôt quelques lignes sur le Café de la Paix (lons le saunier) ou les Bergues à Genêve, mais ce sera pour un autre jour. »

Claude braillard

Si vous souhaitez donner votre avis cliquez directement ci-dessous à la rubrique « pas de commentaire » ou « X commentaires », plutôt que tout en bas, à la suite du « Mythe de l’écrivain. »

A la découverte des cafés turinois, par Yolaine ARGAN

Cette semaine, je vous propose sous forme d’essai, des extraits du texte que Yolaine Argan, participante de l’atelier de Turin, avait rédigé, après recherche et études diverses, pour la revue « Trait-d’Union » en 1996.
Appréciez, entre autres découvertes, la façon de régler sa consommation en 1870

 

au Café Fiorio ! !

 

 

 

« Allègrement chanté par Jean-Sébastien Bach (cantate du café, Leipzig 1735), dégusté dans les boutiques décrites par Montesquieu dans ses « Lettres Persanes » (1721), et loué par l’abbé Delille, le « divin café » connaît au XVIIIème siècle une vogue considérable dans toute l’Europe. En Italie, le café Florian le fait goûter aux Vénitiens en 1720, mais selon Cibrario dès 1714 il est apprécié au café Forneris de Turin. Quelques années plus tard on peut rencontrer l’architecte Juvarra au café Centro, entouré d’artistes. Peut-être a-t-il quelquefois croisé le jeune Rousseau se rendant au magasin de Madame Basile tout près de là!

 

L‘année 1757 voit la naissance du Caffè Del Cambio, où se trouve alors un bureau de change, et six ans plus tard, voici s’ouvrir le café Al Bicerin qui offre alors la « bavareisa » mélange de café, chocolat, lait et de sirop de sucre. Avec l’idée de servir ces ingrédients séparément le « bicerin » voit le jour; « bavareisa » et « bicerin » sont servis dans de gros verres.

 

En 1780 la via Po s’enorgueillit de l’ouverture du café Fiorio. A cette époque c’est le goût du café qui attire les clients car les locaux ne sont guère accueillants, étroits, sombres, meublés de tables et dé bancs en bois. Au fond de la salle une grande table trône une bassine remplie d’eau dans laquelle le client jette les pièces de monnaie pour payer son écot, et le serveur doit y plonger tout l’avant-bras pour donner le reste, ceci comme désinfection en souvenir de l’épidémie de peste! Les tasses n’ont pas d’anses et sont plutôt des petits bols. Le soir, à la lueur des quinquets, les salles deviennent des antres ténébreuses et enfumées !

 

Les années passent, la Révolution française vient changer les habitudes, les cafés se multiplient : café Chinese via Bellesin, café Giamaica via dei Pellicini, Massimino via S. Tommaso, Conte Verde assez mal famé…

 

D’autres prennent des noms plus en accord avec l’air du temps : Albero della Libertà, Libertà Perfetta, Cuori liberi. Le Caffé degli amici est avec le Marsiglia le préféré des Jacobins qui s’y rendent après avoir dîné à La Corona Grossa devenue pour l’occasion Albergo Dell’ Unione. On y planta juste devant l’arbre de la Liberté lé 7 février 1799.

 

Les francs-maçons fréquentent plutôt le café Aurora via S. Tommaso, !’Oriente via delle Patte, le Concordia via Po. Les idées nouvelles se sont propagées à Paris dans les cafés se retrouvent souvent les Encyclopédistes et leurs amis; dé même à Turin les cafés deviennent un lieu d’échanges d’opinions parfois fort véhémentes et nombre de cafetiers voient leurs tables et sièges en pièces et la vaisselle en mille morceaux! Toutes les classes de la société prennent l’habitude de se rencontrer dans les cafés…

 

…A la disposition des clients les cafés exposent des journaux nationaux et étrangers, littéraires, scientifiques, et le nombre croissant des lecteurs a permis de créer souvent une salle consacrée à la lecture. Tel est le cas du café Madera au coin de la via dell’Ospedale et via dei Conciatori où un choix impressionnant est offert aux clients; 110 journaux sont alignés dans leur pochette contre le mur !

 

…..Le café Mulassano, ouvert au milieu du siècle dernier 3 via Nizza, est transféré piazza Castello; décoré de marbres précieux enrichis dé bronzes en forme de fleurs, c’est en 1907 un véritable petit joyau, exemplaire parfait du style  » Art Nouveau « , particulièrement cher aux artistes du théâtre Regio et aux notables de la Cour. L’auteur et acteur comique Macario aime s’y asseoir et observer les passants qui lui inspirent les personnages amusants et drôles de ses comédies.

 

En cette fin de siècle, très souvent, le café a perdu sa fonction de lieu de réunion où l’on peut entamer de chaudes discussions en savourant ce nectar « noir comme le diable, chaud comme l’enfer, doux comme les anges et clair comme le ciel » selon -la définition de Talleyrand. Beaucoup de clients avalent leur « espresso » ou leur « capuccino » sans prendre le temps de musarder et d’échanger quelques badinages. Parfois on peut y lire des journaux ; au Bicerin la Stampa voisine avec la Repubblica et le Monde. Flâner dans un de ces délicieux cafés-salons est un véritable plaisir; avec un peu d’imagination on peut y faire revivre les ombres du passé.

Yolaine Argan

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