Ces librairies qu’on aime

Voici le nouveau thème d’écriture:

Les librairies

Après les nouvelles consacrées aux « Cafés d’europe, cafés du monde » et dont la réception s’est terminée le 31 janvier, la prochaine contrainte d’écriture va nous permettre de hanter une fois encore nos lieux favoris. Parlons de nos librairies et de nos libraires, ces conseillers, confesseurs et passeurs des mots des autres…

Librairie FOGOLA, Guide aux boutiques historiques de Turin, p.76, CCIAA

Ecrivez un paragraphe, une autre nouvelle, un poème.

 

Pas de roman! Comme vous l’avez constaté, le blog se prête mieux aux formes courtes.

 

Date limite de réception: le 30 avril.

à envoyer sur serriere@free.fr

 

Les nouvelles sur les cafés continueront à être publiées sur ce blog, jusqu’à épuisement du stock!

 

A vous lire bientôt, vous qui tissez les liens « d’Ecritures du monde ».

 

Amicalement.

Chantal Serrière

A Rome, dans les miroirs du Café Greco…

 

Brigitte Mammano, a grandi en France, à Strasbourg et en Provence. Elle vit depuis son mariage dans le Piémont, en Italie et possède cette richesse de pouvoir vivre et comparer au quotidien ces deux cultures qu’elle revendique.

Pour répondre au jeu des nouvelles sur le thème « Cafés d’Europe, cafés du monde…y compris les maisons de thé en Chine! » lancé sur ce blog au mois de décembre, elle nous offre aujourd »hui son Café « au parfum ».

 

Le Café au « parfum« tassecafe.1171832222.gif

Par Brigitte Mammano

 

La ville, les avenues, les rues, les boutiques, les cafés de Rome me fascinent. J’ai décidé de m’octroyer un après-midi où tout ce que je ressentirai devra me faire plaisir.

Dans la rue faisant face à la Trinité-des-Monts, je me laisse guider par un parfum. Non, ce n’est pas un parfum de parfumerie, ni un parfum de ces rayons de supermarché qui sent le produit chimique à l’odeur de savonnette à la pomme verte ou à la fraise écrasée! Bien loin de tout cela, c’est autre chose qui se réveille en moi, sollicitant dans ma mémoire un bien-être à la fois mental et gustatif. Plus j’avance et plus ce parfum devient précis et insistant. Je me laisse guider. Me voici devant la porte qui a laissé s’échapper ces effluves si pénétrantes: le café Greco

A l’intérieur, malgré la lumière vive de cette heure de la journée, les lustres étincellent. Assise sur la banquette de velours bordeaux, je suis là, en avance sur l’horaire convenu avec les deux amies qui doivent me rejoindre. En face de moi, de magnifiques glaces tapissent le mur, du plafond jusqu’à mi-hauteur de la paroi. Ces miroirs ternis par le temps reflètent faiblement mon image tout en se reflétant elles-mêmes à l’infini. Leurs encadrements sans doute peints à la feuille d’or, d’un brillant élégant comme il était de coutume à une certaine époque, confortent le luxe du décor. Leur chatoiement s’harmonise si bien à celui du velours bordeaux. Les tentures et la tapisserie moirées dans les tons cramoisis ravivent l’ensemble. Je suis bien.

Velours rouge tel un petit théâtre, oui, comme au théâtre, mieux : C’est le théâtre!

Rien de mieux que d’observer et écouter lorsque l’on est seul. Ecouter… « Ecouter » en italien se dit « sentire ». Un mot extraordinaire car le même mot s’emploie pour définir le goût d’un aliment et c’est toujours le même mot qui traduit les perceptions olfactives.

Mon esprit en quête de curiosité suit avec grand intérêt les murs où les miroirs reflètent des scènes bien réelles puis laissent place à des tableaux représentant des scènes agrestes, pastorales, des personnages de la mythologie, semble-t-il, des ruines romaines, des ponts, des lacs aux eaux paisibles. Mais dans certaines peintures, les sujets sont difficiles à distinguer car le temps a assombri les couleurs. Puis les tableaux disparaissent et voici sur une paroi à fond vert-gris, inscrits à l’intérieur d’encadrements en stuc blanc, des médaillons dont les sujets s’apparentent aux tableaux précédents. Devant moi une jolie table ronde au plateau de marbre gris-vert. Son piètement en bois avec ses applications sculptées en métal doré rappelle le début des années 1800. Ces petites tables n’accueillent qu’une ou deux personnes, exceptionnellement trois. Nous serons trois.

Je savoure le moment. L’attente. Mes amies vont arriver. Nous allons mettre sur pied un projet ambitieux: une nouvelle association des Français à l’étranger. Aussi, devant l’ampleur et les difficultés de la tâche, avons-nous bien choisi l’endroit adapté pour les aborder.

Le va-et-vient des garçons de café dans leurs costumes noirs dévie mon attention. Les plateaux odorants chargés de petites tasses de café « ristretto o corretti « *, de pâtisseries, de vraies glaces italiennes, et non  » à l’italienne  » (comme on le dit en France pour désigner ce produit mou qui coule de machines automatiques), et parfois de grandes tasses de chocolat émoustillent mon odorat. Tout me tente à travers ces parfums révélateurs de tradition gastronomique.

Ce mélange d’odeurs si alléchant est tout à coup dérangé par un autre parfum qui vient pratiquement supplanter les premiers de façon autoritaire et me met presque mal à l’aise. Oui, il s’agit d’un parfum lourd, un parfum de grande qualité, capiteux, voire entêtant. En somme, un « must » de parfumerie que je ne peux attribuer qu’à cette jeune femme, brune, élancée qui passe à côté de moi, sans me voir, accompagnée d’un homme aux abords de la quarantaine, chargé de paquets aux noms de marques célèbres qui ne font que confirmer les emplettes faites dans les magasins adjacents de cette rue commerçante haut de gamme.

Deux amoureux. Je les suis du regard. Un beau couple, pensai-je, plus par leur taille que par leur beauté en elle-même.

Ah! Enfin voici mes amies. Arlette et Annie, sourires aux lèvres, prennent place à côté de moi sur la banquette. C’est plus confortable qu’une chaise! Le garçon de café s’empresse d’ajouter une autre petite table. Les commandes de gourmandises passées, nous entrons dans le vif du sujet. Le statut… Le comité directeur… Tout en proposant et répondant à leurs questions, je laisse mon regard se poser sur ce couple d’amoureux aperçu auparavant. Il s’est installé derrière nous, dans le petit salon du fond, à l’abri de nos regards, mais je peux parfaitement l’observer, en face de moi, par l’intermédiaire de la glace.

Sont-ils mariés? Il ne me semble ne pas voir de scintillements à leurs doigts. Mais a-t-on besoin d’alliances pour vivre ensemble? Ont-ils des enfants? Que se disent-ils, lui penché vers elle.

-Oui, il faut définir les charges des responsables….et . Mon regard repart en direction des amoureux. Curiosité ? Indiscrétion? Non, loin de là. C’est tellement réconfortant de voir des gens qui s’aiment et de les imaginer fidèles ! Mais ils semblent tout à coup bien fatigués. Ils sont inertes, silencieux. Disputes d’amoureux?

– Combien de personnes composent un comité directeur? me demande Annie.

-Leur nombre est proportionnel au nombre de membres…dis-je.

Un mouvement au fond du miroir me fait tourner les yeux. Le jeune homme est maintenant un peu plus incliné vers la jeune femme, il va l’enlacer, il va l’embrasser et ils vont faire la paix. Mais non, il a placé ses deux mains derrière elle. Sa position est surprenante. Peut-être compte-t-il de l’argent pour lui offrir la consommation avant de partir?

Cette attitude durant plus qu’il ne faut et me semblant de plus en plus étrange m’attire plus que le « comité directeur  » et je fais signe à mes amies de regarder avec moi dans le miroir.

C’est l’affaire de quelques instants. Rapidement le jeune homme remet dans sa poche quelque chose qui n’est ni un porte-monnaie, ni de l’argent mais un petit papier blanc. Il passe sa main plusieurs fois sur son nez, puis se penche à nouveau, légèrement cette fois, vers sa compagne et, comme il l’a fait pour lui, effleure de sa main le nez de la jeune femme à plusieurs reprises.

Nous nous regardons sans trop oser comprendre. Avant que je ne formule la question que nous nous posons à présent toutes les trois, Arlette revient à la préoccupation qui nous a réunit dans ce lieu : Comment trouver les membres du comité directeur? Chacune donne son avis, puis nos regards glissent vers le miroir.

Notre couple d’amoureux s’anime et reprend de la vivacité. Ils ont l’air guilleret, maintenant. Ils appellent le garçon pour régler leur consommation, puis passent devant nous. Mon regard croise celui de l’homme. Je n’ai plus besoin de poser ma question.

Le parfum du café est bien celui que je préfère.

 

* -Ristretto = expresso

-Corretti (alla grappa) = café « arrangé » avec une goutte d’alcool (genre armagnac ??? NO)

Le commencement

Au commencement:

C’est l’écrivain Ismail Kadaré qui, dans La légende des légendes, nous avait conduits aux débuts de l’écriture (cf l’article de ce blog sur « la matérialité de l’écriture » où le texte de Kadaré était donné à lire).

Hier, en proposant à partir d’une énigme, une petite réflexion sur l’évolution du signe écrit (en l’occurence, la lettre A), il s’agissait de poursuivre cette interrogation sur les matériaux premiers dont nous disposons pour écrire.

Nous ne manquerons pas de poursuivre ce chemin au fil des pages de ce blog.

Mais revenons à ces pages plus personnelles, ce désir d’écrire, ces projets qui animent tant d’amoureux de la chose écrite.

Un détour à travers quelques commencements célèbres:

Le commencement: plume.1170080548.JPG

« Longtemps, je me suis couché de bonne heure ». M. Proust, A la recherche du temps perdu.

« Demain, ce sera mardi, et je commencerai à écrire ». A. Rollin, cortège dans la ville.

« Ca a débuté comme ça ». L.F. Céline, Voyage au bout de la nuit.

« Le roi soleil était défiguré ». J.C. Rufin, L’Abyssin.

« A cet endroit, où on a arraché les mûres et les vignes sauvages pour faire place au Golf municipal de Medallion, il y avait un quartier ». T. Morrison, Sula.

« En ces temps de misères omniprésentes, de violences aveugles,de catastrophes naturelles ou écologiques, parler de la beauté pourra paraître incongru, inconvenant, voire provocateur. » F.Cheng, Cinq méditations sur la beauté

.Commencer une nouvelle:

Nous pourrions ramener la nouvelle (puisqu’il s’agit de la contrainte d’écriture lancée au mois de décembre), très simplement à une « forme brève », une « écriture courte » ou encore « un fragment », tel que l’entend Barthes

« Un fragment pour moi, dit-il, c’est un morceau de langage dans lequel, par lequel, où à travers lequel il y a une jouissance à commencer et à finir. C’est un espace où il y a un commencement et une fin: Il y a pour moi une jouissance localisée d’écriture à ouvrir le discours et à le fermer…  »

R. Barthes, Colloque Pretexte.

Ouvrir le discours….

Bien sûr, à tous ceux qui me demandent si le temps d’écriture pour la nouvelle a écrire sur « Cafés d’europe, cafés du monde » peut se poursuivre après le 31 janvier, je dis, oui, bien sûr. Une seule contrainte, « ouvrir le discours ». C’est-à-dire, d’ici mercredi minuit, vous devrez avoir envoyé le début du texte à venir…..le commencement.

Jeudi matin, un autre thème sera proposé.

Commencer à écrire et le raconter: un exemple

LE JOUR OÙ J’AI COMMENCÉ À ÉCRIRE

par Jean-philippe Toussaint

 

« J’ai oublié l’heure exacte du jour précis où j’ai pris la décision de commencer à écrire, mais cette heure existe, et ce jour existe, cette décision, la décision de commencer à écrire, je l’ai prise brusquement, dans un bus, entre la place de la République et la place de la Bastille. Je n’ai plus la moindre idée de ce que j’avais fait auparavant ce jour-là, car, dans mon souvenir, à cette journée réelle de septembre ou d’octobre 1979 où j’ai commencé à écrire se mêle le souvenir du premier paragraphe du livre que j’ai écrit, qui racontait comment un homme qui se promenait dans une rue ensoleillée se souvenait du jour où il avait découvert le jeu d’échecs, livre qui commençait, je m’en souviens très bien, c’est la première phrase que j’ai jamais écrite, par : “C’est un peu par hasard que j’ai découvert le jeu d’échecs.”…..

http://www.bon-a-tirer.com/volume1/jpt.html

La réponse à l’énigme :Que partage la lettre A avec la ville de Turin ?

Réponse: Le taureau.

En effet, pour Turin, les premières traces de l’agglomération subalpine installée sur les rives du Pô remontent à l’année 218 avant Jésus-Christ au moment où Hannibal assiége et détruit l’habitat des Taurini, une ville appelée Taurasia en raisondu culte que rendaient ses habitants au Taureau, symbole du dieu Api. L’étude d’anciens documents montre q’une petite cité réapparaît en l’an 29 avant J-C sous le nom d’Augusta Taurinorum. Il s’agit d’une colonie fondée par Auguste avec un plan en damier, origine de l’actuel quadrillage, avec ses rues parallèles et perpendiculaires.

Quant à la lettre A, suivons le guide :

http://classes.brf.fr.dossier/atelier/indexbis.htm

 
Au commencement était donc le bœuf ou le taureau. Le bœuf avait une grande importance dans une civilisation rurale : force motrice, symbole d’énergie.
Chez les Egyptiens, le hiéroglyphe du taureau est un  » déterminatif  » permettant de préciser que le signe précédent désigne du bétail. Le taureau est alors dessiné sur pieds.Chez les Phéniciens, le aleph ne représente plus qu’une image stylisée de la tête du taureau avec quelques variantes :
  Parallèlement, au moment où l’image se réduit, elle se met à représenter au-delà du taureau, tout ce qu’il symbolise : force, énergie, vigueur.La troisième phase aboutit à la disparition de l’image figurative. La tête devient un simple trait sur lequel reposent les cornes :
Le signe à l’étape suivante tourne à 90° et les cornes traversent la tête :
C’est le retournement complet de cette forme qui donnera le alpha grec, d’où provient le  » A  » de notre alphabet :

Le joueur de flûte du Parc aux Mille Fleurs, par Graham Sage

Troisième et dernier épisode de la nouvelle de Graham Sage

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-Pourquoi dites-vous que vous m’attendiez?

-Le maître de la maison de thé m’a dit que vous veniez souvent le matin. Quand il fait beau. Et Il fait de nouveau beau ce matin. Il m’a dit aussi que vous aimiez m’écouter jouer, lui aviez demandé qui jouait. Il n’y a pas beaucoup d’étrangers ici en hiver. Vous êtes professeur ?

-Oui.

-C’est ce que je pensais. Pas américaine?

-Non, française.

-Xiao Chen était sûr que vous étiez américaine. Il est jeune. Il ne comprend pas. »

-Xiao Chen?

-Oui, vous lui donnez de la monnaie à l’entrée du parc, chaque fois que vous venez. Il n’a jamais fait un seul pas, le pauvre, mais il vit. Il sent le soleil sur ses joues, le vent dans ses cheveux. Il a surtout de la chance d’être né garçon. Une fille née comme ça n’aurait jamais survécu.

-Vous connaissez Xiao Chen?

-Pourquoi ne le connaîtrais-je pas ?

Le joueur de flûte commença à défaire son instrument et à le ranger dans son sac.

-Je m’appelle, Joanne. Et vous?

-Huang.

-Huang Laoshi … – elle utilisait la formule honorifique comme lorsqu’ elle s’adressait à un professeur de faculté -puis-je vous inviter à prendre un thé en bas. Vous jouez si bien. J’aimerais en apprendre un peu plus sur cette musique si jolie. »

Il la regarda sans sourire, et puis répondit,

-Oui, si vous voulez.

Joanne était soulagée. Il prononçait les mots avec un accent qu’elle comprenait sans difficulté. Leur conversation coulait confortablement et avant d’arriver à la maison de thé, ils parlaient déjà comme deux amis qui se connaissent depuis toujours et se retrouvent après une longue absence. Elle apprit qu’il était né fermier dans la province d’Hubei, d’où son accent standard en chinois, et qu’il était venu vivre à Chengdu il y a trente ans. A l’époque il avait vingt-deux ans. Il jouait déjà de la flûte et gagnait sa vie en donnant des cours. Il apprit qu’elle avait étudié le chinois à Paris et qu’elle donnait maintenant des cours de français à l’université du Sichuan, depuis le début de cette année académique. Pendant tous ces échanges, Joanne débordait d’enthousiasme. Le joueur de flûte,lui, parlait doucement comme sa musique mais toujours sans sourire, avec ce même ton triste.

Un serveur de la maison de thé mit deux tasses en porcelaine bleue et blanche sur leur table, une pincée de feuilles sèches de thé au jasmin au fond de chacune. Il déposa une grande bouteille thermos d’eau bouillante par terre à côté de leurs fauteuils en bambou. Les vieux oiseleurs plus loin firent semblant de ne pas les voir.

– Pourquoi avez-vous choisi de venir à Chengdu?

-J’ai poursuivi mon mari.

– Vous voulez dire ‘suivi’ votre mari.

– Non. poursuivi.

Joanne s’étonnait d’elle-même. La présence de cet homme calme et triste à côté d’elle lui faisait parler de choses qu’elle avait jusque là laissées fermées en elle. Elle se sentait tomber dans une rivière sans fond qui l’entraînerait loin.

-Il m’a quittée pour une jeune chinoise d’ici. Sans me dire pourquoi. Je suis venu les chercher. Et puis je suis restée. »

-Les femmes poursuivent toujours leurs maris.

Joanne perçut une note amère dans la voix.

-Vous l’avez retrouvé?

-Non… Et vous pourquoi avez-vous choisi Chengdu ?

-J’étais jeune. Je voulais fuir ma femme. Elle m’a blessé.

-Blessé?

-Oui, Notre enfant est mort par sa faute. ..Vous avez un enfant, vous?

-Non.

-Vous ne pouvez donc pas comprendre la douleur de perdre un enfant. La petite n’avait même pas cent jours. Elle était née malformée. Elle avait besoin que sa mère s’occupe d’elle. Mais nous étions paysans. Nous étions pauvres. La mère n’avait pas le temps. Un matin elle part avec le bébé et à midi elle rentre. Elle me dit : « C’est fini ». C’est tout ce qu’elle m’a dit: « C’est fini ». Je suis parti le jour même en jurant de ne jamais revenir.

Le temps s’arrêta. Les dernières feuilles sèches des saules pleureurs restèrent accrochées aux branches.

-Qu’est-ce que tu fais là? Une voix rauque vint briser le calme de l’instant. L’instructrice de danse, suivie d’une petite bande de fidèles, s’approcha de la maison de thé, et s’arrêta devant la table.

-Joanne, voici ma femme.

– Ne l’écoute pas, dit l’instructrice, il est mauvais comme un rat de rivière. Il ne vous a pas demandé de lui prêter de l’argent, n’est-ce pas? Surtout ne lui donne rien. Il ne me donne jamais un sou de ce qu’il gagne et je dois faire le ménage, aller au marché, lui apporter à manger, tout, tout, tout. Il ne fait rien. Il ne fait que me suivre dans ce parc tous les matins avec sa flûte triste et accusatrice. Si je ne gagnais pas de quoi me nourrir en donnant des cours de danse, je crèverais, et il ne lèverait même pas le petit doigt. »

-Comme tu l’as laissée crever toi même, interrompit le joueur de flûte.

Contre toute attente, la cruauté des paroles produisit un effet qui bouleversa Joanne: Le visage crispé de l’instructrice se détendit soudain et sa voix prit un ton de douceur infini.

-Tu m’as parlé! Et puis, à Joanne en lui serrant l’épaule :

– Il m’a parlé! Elle souriait, les larmes aux yeux. -Cela fait trente ans qu’il ne me parle pas. Apres la mort de notre petite, je l’ai suivi à Chengdu, mais il ne m’a jamais reparlé. Il écrit ses ordres sur un bout de papier. Nous existons ensemble sans vivre. Merci. Merci mille fois pour ce que vous avez fait. Des larmes de joie coulaient sur ses joues.

Joanne se sentait en train de se noyer dans cette rivière sans fond.

-Arrêtez. Arrêtez vous deux. Ne bougez pas. J’habite juste là. Elle désigna du doigt le bâtiment de l’hôtel ou elle habitait, derrière les ginkos sévères, sans feuilles.

-je vais chercher quelque chose. Je reviens tout de suite. Surtout ne bougez pas. Personne.

Joanne partit presque en courant.

Elle passa devant Xiao Chen. Avec un sourire de complicité mais sans ralentir son pas, elle lui dit :

-Xiao Chen, tu sais, je ne suis pas américaine.

Puis à la grande porte d’entrée de l’Hôtel, c’est le gardien en uniforme bleu cette fois-ci qui lui lança un sourire complice en lui disant :

-Alors vous ne vous êtes pas jetée dans la rivière?

-Mais si, répondit Joanne reflétant ce même sourire.

Dans son appartement elle s’empara de ce qu’elle cherchait et reprit aussitôt son chemin pour la maison de thé.

Au gardien en bleu, en sortant:

-Mais vous voyez bien que je ne me suis pas noyée.

Elle chercha encore dans sa poche quelques pièces pour Xiao Chen et Lao Li, mais cette fois-ci ils refusèrent son argent.

A la maison de thé, elle retrouva le groupe tel qu’elle l’avait quitté. Chacun était devant son thé, sans parler. Même les vieux oiseleurs qui avaient chuchoté en zigzag ne sifflaient plus, leurs oiseaux étaient aussi silencieux que leurs maîtres.

Joanne reprit sa place entre le joueur de flûte et l’instructrice.

-je vous en prie, dit-elle. Excusez-moi d’intervenir ainsi dans votre vie. Vous avez perdu votre fille il y a trente ans. Mais la rivière continue à couler. J’ai le même âge que cetteenfant disparue. Acceptez-vous de m’adopter comme votre filleule ? Toute obligation incluse?

Et avant qu’ils n’aient eu le temps de réagir à son propos, elle sortit un compact disc de son sac,

-vous permettez? dit-elle a l’instructrice, en s’emparant de son magnétophone, -Il s’agit d’une musique que j’aime infiniment et que j’écoute chaque fois que je trébuche. Je n’ai que cela à vous offrir pour l’instant…Il me semble que votre flûte devrait reconnaître au-delà des âges et de l’espace qui les séparent, le concerto pour flûte en ré majeur de Mozart…. »

Joanne les regarda tous. L’incrédulité se figea sur chaque visage. Chaque corps se pencha un peu en avant. Et la musique se répandit.

Et là, dans la maison de thé du « Parc aux mille fleurs », le joueur de flûte sentit ses doigts commencer à bouger. Puis il ouvrit très délicatement son sac et sortit son instrument.

La flûte aux lèvres, ses doigts bougeaient maintenant sur le bois sans qu’il souffle. Puis, d’un seul coup, comme si il se jetait dans la rivière, il plongea dans la musique et suivit l’orchestre qui jouait sur le compact disc.

 

 

Du côté de Ponsonby: lire Joyce au café, par Elisabeth Degremont

Nous étions hier en Nouvelle Zélande. Restons-y encore un peu.

Toujours pour répondre à la contrainte d’écriture lancée en décembre dont le thème était: « Cafés d’Europe, cafés du monde..y compris les maisons de thé en Chine »,

Voici pour l’atmosphère d’un café en Nouvelle-Zélande, la petite note envoyée par Elisabeth.

Lire Joyce au café

« Amitiés de Nouvelle-Zélande … où il y a des cafés bien sûr … autrefois il s’agissait surtout de « tea rooms » qu’on jugerait aujourd’hui très kitsch, car de nos jours .. ce sont des cafés ‘branchés’ où pour l’instant on apprend encore à boire du café (et pas des litres de bière). Bientôt je pense il y aura des cafés où l ‘on parle …
Il y en a un en haut de ma rue. Un qui tient la route depuis plus de 15 ans avec toujours le même patron (c’est rare ici où tout se mesure en possibilité de faire du profit). Un de ces jours j’en parlerai peut-être un peu plus …. On y joue à la pétanque, les enfants y ont leur bac à sable et le service est souvent très approximatif. Mais dans ce pays où tout change sans arrêt, c’est sympa de voir la même tête derrière le comptoir …. De temps à autre quelqu’un lit Joyce, le soir, à la bougie et le café y est bon et fort ! Demain, qui sait, on y refera peut-être le monde ? »

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Atomic coffee roasters, Ponsonby, Auckland
Atomic Coffee Roasters, Ponsonby, Auckland, Nouvelle-Zélande