E la nave va…

Dix nouvelles sur le thème: « cafés d’Europe, cafés du monde ».

 

Voici donc relevé le défi d’écrire sur ces lieux de rencontre et de solitude que sont les cafés du monde!

Merci, merci à tous, d’avoir participé à cet échange. Ces dix nouvelles font maintenant l’objet d’une publication.couv4.1173275601.jpg

Jusqu’à fin avril, je continue à recevoir les textes concernant « Ces librairies qu’on aime »

Dix nouvelles! Un petit florilège, émanant des maisons de thé en Chine, des lieux branchés de Nouvelle Zélande, des cafés historiques de Turin ou du bar du coin, à Paris. Un paragraphe suffit parfois pour planter le décor, des écrans mystérieux s’allument pour évoquer Fibonacci, une tasse de café fume sous nos yeux pour nous faire humer l’éternel parfum des décadences entr’aperçues, remake de film tourné dans la Venise éternelle, inénarrable saveur du premier carré de chocolat pendant la guerre, femme en quête d’univers où la transparence est impossible, diable aux frontons des façades, jeu sans queue ni tête autour du zinc et d’un kangourou, et enfin, cette dernière partie d’un récit qui nous interpelle très profondément pour nous donner l’envie de partager plus avant un long chemin d’exil… …Ainsi va le monde, à l’image de ces décors en trompe-l’oeil observés dans les cafés. Ainsi va le monde, pesant, léger, logique, absurde, tendre et cruel.

Chacun a pu voir que la nouvelle, ce genre protéiforme de récit court, peut s’accommoder d’une écriture autour d’une structure complexe « Cafés Fibonacci » de Pilar Lluch, d’un déroulement linéaire « Chocolat », d’Anne-Lise Taffin, d’une évocation en quelques lignes « Lire Joyce à la bougie », Elisabeth Degrémont, d’un développement ludique autour d’un thème difficile à aborder (l’infanticide) dans « Le joueur de flûte de la maison de thé », par Graham Sage, de l’utilisation de descriptions jamais gratuites autour d’un jeu de miroirs menant à une chute finale « Le café au parfum », Brigitte Mammano, du basculement dans le fantastique « La transparence impossible », Marie-France Friang-Cardelli, de la parodie de film sentimental « Rupture »,Yolaine Argan, du théâtre de l’absurde avec les dialogues du « Cri du Kangourou » dont l’absence ironique de lustes éclatants renvoie à Rimbaud, Nathalie Hégron, du témoignage historique et du récit de vie chez Mostefa Boudiaf, « Turin, un long chemin d’exil ».

Chacun a pu le mesurer, tout est possible, mais tout est dans la rigueur de la relecture, de la mise à distance. Je répète souvent aux participants à mes ateliers de ne jamais pratiquer de censure critique… au départ! D’essayer de construire, de visualiser leur projet. Et de ne jamais croire à la page blanche. De la vaincre en écrivant, en laissant la plume ou l’ordinateur guider la pensée: des mots, rien que des mots.

Sans la matière initiale du balbutiement, rien, absolument rien, n’est réalisable. Ensuite, tout commence. Il faut modeler sa terre, comme le potier le fait avec l’argile. Reprendre, jeter, garder, comparer, ciseler, modeler et remodeler, couper, juxtaposer, polir, laisser en l’état. Jeu très sensuel sur la matière des mots, de la phrase. Puis écouter la musique, sa propre musique, le rythme, la reprise, comme cette architecture urbaine donnée à entendre à nos yeux endormis.

Oui, tout est dans la rigueur progressive de la relecture, de la mise à distance. On ne le dira jamais assez.
.

Chers lecteurs et participants animés de ce désir d’écrire, c’est à vous de continuer à découvrir s’il vous en dit, les propos de ce blog consacré à l’écriture dans tous ses états.

Que la nave va, à présent.

Un grand merci aussi à tous les visiteurs d’autres blogs et à tous les amis qui ont donné vie à cette expérience.

A bientôt de vous lire, je l’espère. Je reste à votre écoute.

Le programme reste inchangé dans la mesure du possible: une publication de texte (s’il en arrive), par semaine, un article sur l’écriture, une énigme littéraire et sa résolution chaque week-end.

Ce blog a atteint les 7000 pages visitées.

Chantal Serrière

Turin, un long chemin d’exil, par Mostefa Boudiaf

Ce texte, le dernier du cycle évoquant « Les cafés du monde » commencé en décembre dernier, est écrit par Mostefa Boudiaf. Il peut se lire comme une nouvelle, mais il constitue en fait la dernière partie d’un récit racontant le long chemin de l’exil emprunté par l’auteur et sa famille, fuyant la menace intégriste à Alger.

Vous verrez que les cafés de Turin qu’il évoque à un détour de ce témoignage empli d’une émotion pudique, ne sont certes que les éléments du décor urbain, mais qu’ils sont aussi des lieux où résonnent les pulsations de la vie…Car ce texte est un hymne au simple bonheur de vivre, après la peur, après l’inexplicable, l’indicible.

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Turin, un long chemin d’exil,

par Mostefa Boudiaf

Turin 21 janvier 2006

 

Depuis notre départ d’Algérie, douze années entières m’ont été nécessaires, pour commencer cette page. Pour pouvoir parler de l’étape finale d’un long chemin d’exil.

C’est à Turin que j’ai posé mon baluchon pour me sentir, aujourd’hui, enfin assis sur une chaise. Je me suis souvent posé la question: pourquoi avoir attendu tout ce temps pour écrire quelques lignes sur mon arrivée en Italie? Les raisons en sont multiples, me semble-t-il. La plus évidente et la première qui me vienne à l’esprit, est que je ne voulais pas remuer des souvenirs douloureux alors que je commençais à peine à retrouver une certaine sérénité. Ce n’est pas tant l’exil qui est difficile à raconter, c’est le souvenir de ce qui l’a précédé, ce que nous avions enduré avant d’en arriver là et qui reflue à la gorge comme une aigreur brûlante. Il semble que cela soit plus supportable à présent, en comparaison du temps où le seul fait d’y penser me rendait triste, me nouait la gorge, embuait mes yeux et faisait battre mon cœur. Des émotions trop fortes!

Le second motif, et qui découle directement du précédent: Je n’éprouve plus le besoin d’écrire pour une raison thérapeutique. Je me sens guéri du choc subi. Seuls persistent le diabète et l’hypertension. Les stigmates en quelque sorte.

La troisième raison à ce manquement -je le ressens comme tel- est le temps qu’il a fallu pour retrouver un équilibre relatif, mais toujours fragile, et pour posséder de nouveaux repères dans ma vie et dans la ville.

Finalement, je ne savais pas très exactement par quoi commencer quant il s’est agi de parler de Turin. Quand il m’a fallu lui trouver les qualificatifs qui lui siéraient le mieux. Il y en aurait eu beaucoup, à coup sûr, mais ceux qui se sont imposés à moi sans hésitation sont les suivants: une ville belle et généreuse. Cette ville-là, Turin, nous a ouvert les bras quand ma famille et moi en avions le plus besoin. Tout comme elle a offert l’hospitalité, les soins et le réconfort à de nombreux autres Algériens, hommes, femmes et jeunes filles, victimes des agressions barbares du terrorisme islamiste, durant la décennie noire en Algérie. Cette ville-là, Turin, les a soutenus dans la plus grande discrétion, loin des feux de la rampe, en respectant leur dignité et en exprimant une compassion sincère devant leur détresse.

Turin est vraiment belle, malgré l’implicite contraire résultant de sa réputation et de son vécu de ville industrielle. Ceux qui ne la connaissent pas, ou pas suffisamment, y compris les gens avertis, voudraient l’affubler, coûte que coûte, des attributs allégoriques des villes industrielles. Les préjugés ont la vie dure, même si tout en elle incarne un flagrant démenti.

Si je devais la décrire, je verrais Turin comme une cité allongée, baignant son flanc dans le Pô, offrant son dos aux premiers rayons lumineux de la colline tout en contemplant la chaîne des Alpes où l’astre solaire viendra se coucher après l’avoir inondée de lumière. Reprenant Baudelaire, je dirais: « Là, tout n’est qu’ordre et beauté, luxe, calme et volupté ».

L’ordre transparaît dans sa structure urbaine en damier, dans l’articulation fonctionnelle entre ses différentes zones, comme dans celle des grands hôpitaux de Corso Unità d’Italia. La rationalité règne également dans la succession des places entre la gare de Porta Nuova et le Palais Royal. Dans l’ordonnancement et l’harmonie des bâtisses ainsi que dans les normes urbaines et architecturales.

Quant au luxe, il est récurrent, omniprésent. Il apparaît dans les merveilleux cafés centenaires, autour de la Piazza San Carlo et le long de Via Roma, sous les arcades ou dans les soubassements d’immeubles prestigieux que dominent des jardins en terrasses luxuriants et discrets. Le style baroque des façades de la multitude d’immeubles leur confère une élégance imposante et cossue. Les boutiques et magasins de prestiges de Via Roma et de ses alentours sont là pour l’attester. Les dorures des plafonds des palais, des cafés et des demeures anciennes vous tiennent le nez accroché. L’opulence et le charme se révèlent dans les superbes maisons de maître de la Crocetta et des villas immergées dans les parcs immenses de « La Collina ».

Sans aucun effort, je pourrais continuer mon énumération, sans risque de tomber dans l’excès.

Le calme et la volupté baudelairiennes sont dans les senteurs et les couleurs de l’automne. Les arbres de la Colline offrent à la ville un bouquet flamboyant où se mêlent le jaune ocre, le vert pâle, le marron clair et le roux incandescent. La volupté est dans l’odeur des premiers feux de bois des cheminées. Elle est dans cette atmosphère mystérieuse et suave qui enveloppe la ville, aux derniers rayons de soleil qui éclairent les tuiles rouges des toiture vues des mansardes de via Mazzini, des terrasses de Corso Traino ou d’entre les balcons de Via Francesco da Paola. La volupté est dans l’arôme et la douceur des chocolats chauds dégustés chez Barratini ou dans le fondant des Gianduotti et autres crémini savourés chez Majani.

La volupté se dilue dans les gorgées tannées du nectar piémontais, le Barrolo, bu dans un immense verre ballon et laissant son velouté sur le palais. Elle est dans le regard tendre des couples blottis sur les bancs, à l’intérieur des parcs tapissés de feuilles mortes. Ils savourent à deux la symphonie automnale, à l’affût du moindre frémissement des feuilles qui tombent dans un lent et langoureux tourbillon. La volupté enfin, a la saveur délicate des cerises, d’un rouge vermeil, charnues et juteuses, chapardées sous le cerisier de Pecetto, et consommées à son ombre, dans la douce chaleur du mois de mai.

Et la tranquillité enveloppe la ville qui reprend ses droits aussitôt les heures de pointes dépassées. Une impression de cité désertée par ses habitants, entre l’ouverture et la fermeture des écoles et des administrations. Les incursions programmées ou impromptues dans le Parco Valentino, sur le quai du Murazzi ou du Lungo Pô, à quelques encablures des boulevards et des rumeurs du centre, vous plongent dans un havre de paix. Le Pô coule si lentement qu’il ressemble à un étang dormant. Les ponts qui l’enjambent viennent tour à tour projeter leurs reflets sur le miroir de l’eau. La Colline vous invite à de longues promenades, dans les innombrables sentiers verdoyants pour arriver au point culminant de Strada San Michele entre arbres et bosquets, au parc de la Maddelena, ou au Parco Europa. Vous ne pouvez point rater le majestueux Mont Viso, avec sa coiffe blanche hivernale.

Je l’ai visitée, cette ville que je connais si bien à présent, pour la première fois, en 1981. Et y suis resté presque deux mois. J’ai l’ai revue quelquefois, à l’occasion de mes visites de travail à Milan. Le premier séjour et les visites répétées, nous ont permis de nouer des liens d’amitiés de grande qualité. Grâce à eux, nous nous sommes graduellement insérés dans la vie et dans le paysage pour nous sentir turinois d’adoption; même si la langue italienne est sur mes lèvres encore approximative, hésitante et fortement francisée, « francese » (on prononce frentchézé), en italien.

Les liens solides et réellement amicaux ont été les premiers à activer la solidarité aux pires moments du drame algérien. Quand la situation est devenue insoutenable dans notre pays, nos amis turinois nous ont spontanément ouverts leurs cœurs et leurs bras pour nous permettre dans un premier temps de nous reposer de l’enfer vécu et ensuite d’échapper à un crime programmé.

Les multiples aller-retour ont commencé en 1994. D’abord entre Alger et Turin et par la suite entre Tunis et Turin. C’est à Turin que nous avons pu trouver un travail passionnant qui a rempli tout notre temps et qui correspond à un idéal de justice sociale ayant tant bercé nos rêves de toujours. Cela nous a aidés à panser les blessures et à rétablir progressivement un équilibre terriblement malmené durant les années de feu. Au prix d’efforts gigantesques, nous sommes redevenus des êtres normaux après avoir été des bêtes traquées, dans le viseur du snipper soigneusement embusqué dans le maquis urbain. Car Alger la blanche était devenue, à son corps défendant, tantôt ville noire tantôt ville rouge. Et comme presque toutes les autres villes et villages, elle était un vaste no man’s land pour nous et pour l’écrasante majorité des Algériens.

Turin s’est trouvée là, pour offrir tout ce qu’elle avait de beau : ses parcs, son centre ville, ses théâtres, son opéra, ses salles de concert et de cinéma, ses musées. Une véritable boulimie s’était emparée de moi, sans doute par instinct de survie. J’écumais sans lassitude tous ces lieux. Guidé par les amis, les collègues, et continuellement par TorinoSette, le supplément hebdomadaire de la Stampa, consacré aux événements et manifestations culturelles. Le Folk Club, l’Opéra et le Piccolo Regio ainsi que d’autres salles de concerts, rien ne m’a échappé.

Après la ville, ce fut la découverte des riches coteaux des vignobles du Mont Ferrato et des Langhes, les nombreuses et splendides vallées des Alpes parcourues à pied ou en voiture, les lacs et les torrents. Tout ce qui est autour de Turin lui appartient. Il s’agit de son prolongement naturel, à portée de la main. La ville s’y étire, s’y prélasse et respire.

Quand le besoin de sentir l’iode et d’entendre le bruit de la mer se fait pressant, il suffit de courir vers Genova la voisine. Et, sur la plus proche falaise ou au creux d’une des nombreuses criques, il faut fermer les yeux, se laisser aller, se laisser porter par le bruit des vagues jusqu’à la rive d’en face. Mettre enfin le pied sur la plage de galets, dans cette petite crique de Tiza à Mazer, tout près de Tigzirt en Kabylie Maritime. L’air du large vous souffle dans le visage l’odeur du sel marin mélangée aux senteurs des pins et des figuiers. Mais voilà que j’entends au loin le bruit des roquettes lancées par les hélicoptères sur la forêt de Mizrana pour en déloger les hordes de sanguinaires qui disputent leur territoire aux chacals et aux sangliers. Le cri des arbres estropiés et des bêtes effrayées parvient jusqu’à mes oreilles. Nulle part dans ma mémoire, il ne peut y avoir de paix.

Tu m’entends bien Davide (Davidé, en italien). Cela se voit dans ton regard calme et scrutateur. C’est ton métier que d’écouter les gens qui sont à la recherche de la paix intérieure.

Je suis venu chercher à Turin, la tranquillité, un peu de quiétude, voire de la sérénité, mais soudain cette quête m’a échappée alors que je pensais y être parvenu. J’aurais du venir te voir, tout à fait au début, pour te raconter la longue histoire qui m’a m’amené dans cette ville et quelques années plus tard, jusqu’à toi.

Le commencement de cette histoire, tu le connais maintenant. Il est couché sur le papier, dans les chapitres précédents. La suite, elle, se déroule comme je te le raconte à présent. Il m’en coûte cependant de l’étaler au grand jour. Mais je ne peux la dissocier de ma vie à Turin. J’ai débarqué dans cette ville, seul, avec trois fardeaux: une valise à la main, un traumatisme dans le corps et une blessure dans l’âme. Que l’on s’entende bien, je n’ai pas choisi de quitter l’Algérie, j’y étais contraint. Quoiqu’en pensent certains super patriotes autoproclamés. Pour plus de commodité, je les nommerai les spa. Les lettres minuscules leur vont bien. C’est tout à fait à leur dimension. Ceux là même qui poussent le cynisme jusqu’à clamer du haut des perchoirs qu’il ne fallait pas partir, même si tout prouvait que l’on était une cible bien cadrée dans le viseur du snipper. Dans leur têtes, et c’est probablement leur souhait « il vaut mieux être mort ici, que vivant ailleurs ». Ils auraient eu ainsi le devoir de cocher sur leur liste les victimes de la « tragédie nationale ». Tenir à jour le tableau de chasse et posséder le droit d’octroyer des statuts post-mortem et enfin avoir la magnanimité de distribuer les compensations aux familles des victimes, quand il en reste…

Ils pratiquent en toute bonne foi la confusion des genres: toutes les victimes de la tragédie nationale auront le même statut et peut-être les mêmes droits. Qu’ils soient bourreaux, égorgeurs d’enfants, terroristes en armes contre leur pays et leur peuple ou leurs victimes, ils seront traités à égalité. C’est dit, c’est décidé, c’est fait. On n’en parle plus. Surtout, il ne faut plus en parler. Mieux encore, il est interdit d’en parler. Il ne restera plus que les fous, ceux qui ont perdu la raison à cause de la « tragédie nationale », qui continueront à crier leur mal.

Tant pis, je crierai avec eux, haut et fort, jusqu’à crever le tympan de ceux qui ne veulent rien entendre. Je crierai que l’exil n’est pas un choix. Je crierai que l’exil est un arrachement. Je martèlerai inlassablement que je ne demande rien, ni statut, ni droit, ni privilèges, de quelque nature que ce soit.

Je revendique seulement le droit à la vie, à la dignité et à la liberté de penser et de s’exprimer. Je me battrai pour ce droit.

Davidé, quand l’homme a besoin d’exploser, par pudeur, il le fait entre quatre murs, la tête enfouie dans l’oreiller. Quelquefois, cela ne suffit pas. Quand la douleur devient trop grande, le corps, trop chargé, se doit de l’évacuer, de l’expulser. J’ai essoré mes yeux pour l’extirper, cette douleur, pour l’extirper dans les larmes. Je l’ai diluée dans tous les vins des Langhes.

L’exil ce n’est pas seulement partir de son pays, c’est aussi partir de soi-même. Ne plus retrouver ses repères. Que l’on s’entende bien, il n’est nullement question de nostalgie: les effluves de la menthe, la chorba qui cuit sur le feu un après-midi de Ramadhan, une virée du coté de la mosquée de Ketchaoua pour acheter du pain à l’anis, tout cela est à deux heures de vol de Turin.

Les repères sont affectifs, et sont dans l’échelle des valeurs.

Par exemple ?

Ce qui me vient tout de suite à l’esprit: je n’accorde plus la même valeur au fait que des gens fassent la prière et aillent à la mosquée. Alors que ma vie durant, imprégné de l’image de mes parents et de beaucoup d’autres gens de mon entourage immédiat, j’ai associé à cette pratique, les mots bonté, générosité, droiture, honnêteté. Plus maintenant. C’est terminé. C’est classé. Les traîtres en Djellaba, kamis et autres accoutrements ont eu raison de cette naïveté.

Ce n’est pas forcément de la naïveté, cela pourrait être de la clairvoyance ?

Le résultat est le même: le signifiant a changé. Toutes les apparences, ostentations ou manifestations religieuses dans mon pays, deviennent suspectes, même si la religion met en garde contre ce genre de pensées. Trop de charlatans et à tous les niveaux ont fait de la religion un fond de commerce, pour que je révise ma perception. Donc, je n’ai plus les mêmes valeurs.

Et l’exil dans tous cela ?

La perte d’un repère structurant de la personnalité. Dans ce cas précis, c’est se sentir exilé du royaume de Dieu. Il faudrait du temps, et surtout des matériaux nouveaux pour reconstruire tout cela. Dans ce genre de situation, il n’est plus possible de reprendre les mêmes éléments de référence, comme on le ferait avec les pierres d’un mur tombé, pour se réconcilier avec soi-même et avec sa société.

Et par rapport à Turin, quel serait ton statut?

De travailleur étranger résidant à Turin. L’exil ne se réfère pas exclusivement au pays dans lequel on arrive, c’est d’où l’on part, c’est l’arrachement forcé qui pose plus de problème que la transplantation. Je me sens bien dans cette ville et je vis en parfaite harmonie avec elle. Je n’ai absolument aucun problème de ce coté là. Je n’arrête pas de la découvrir et de l’apprécier. Forcément, je la regarde avec le regard d’un étranger, en quête permanente de clés de lecture, qu’elles soient architecturales, urbanistiques, culturelles, sociétale.
A propos de clés de lecture, j’ai été sollicité pour participer un cycle de formation destiné à des fonctionnaires de l’administration publique et du secteur de l’éducation nationale de Turin. Le thème concernait les mouvements migratoires dans le monde et de façon plus particulière l’émigration maghrébine vers l’Europe et vers l’Italie. Le but était de d’informer les participants sur quelques éléments historiques et culturels des gens qui viennent du Maghreb. Il s’agissait en fait de les aider à mieux appréhender ces nouvelles réalités, afin de mieux gérer certaines difficultés liées à l’immigration.

 

Solution: A Crémone, à la rencontre de Monteverdi et de Stradivarius

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Bravo à Pianoforte pour avoir trouvé immédiatement, suivi dans la minute par Motpassant , puis par Posuto .

 

 

La ville est Crémone

Le compositeur de la « fable en musique » sur Orphée est Monteverdi

L’artisan inspiré est Stradivarius

L’instrument est bien sûr le violon.

 

 

Comme toujours, c’est le texte qui conduit la recherche sur internet.

-1- En cliquant sur « la ville dont le saint patron est un homme bon » vous tombez sur un site sur l’origine et l’étymologie des noms: wwww.e-prenom.com

où vous pouvez lire : HOMMEBON (Saint), Homobonus, marchand dans la ville de Crémone, dont il est le patron, au douzième siècle, honoré le 13 novembre.
Le nom de homo bonus (homme bon) qu’il reçut au baptême semblait présager ce qu’il serait un jour. Il fit en effet le plus noble usage des biens qu’il avait amassés dans le commerce, en les consacrant à soulager les pauvres, à secourir les malheureux. Sa charité ne se bornait pas là. Par ses exhortations, par l’exemple de ses vertus, il ramenait à Dieu les pécheurs égarés. Il vécut et mourut saintement.

Vous avez trouvé la ville!

 

-2- En cliquant Orphée Wikipedia, vous trouvez:

Le mythe d’Orphée a inspiré beaucoup d’artistes, entre autres :

  • Orfeo (1607), opéra de Claudio Monteverdi ; Dans cet opéra, « fable en musique« , sur un livret d’Alessandro Striggio, Orphée est le fils d’Apollon. Il n’est pas déchiqueté par les Bacchantes mais appelé par son divin père à le rejoindre au ciel et à goûter à la vie éternelle.
  • Jusqu’à quarante ans, Monteverdi se consacra principalement à l’écriture de madrigaux, composant ainsi huit livres de ces derniers. Le huitième livre, publié en 1638, contient les madrigaux appelés Madrigaux d’amour et de guerre considérés comme une perfection de cette forme. En 1607, il composa son premier opéra, l’Orfeo.

Vous connaissez donc le nom du compositeur de cette fable en musique :

Monteverdi (1567-1643)

 

-3- En cliquant enfin sur ravanastron wikipedia, vous découvrez que  » le ravanastron estravanastron.1172787215.jpg considéré comme l’ancêtre le plus primitif du violon. Selon la légende, il aurait été inventé en 5 000 avant notre ère par Ravana, roi de Ceylan. »

Bien entendu, et vous l’aviez deviné depuis déjà un moment, le célèbre luthier de Crémone ayant sublimé le violon est

Stradivarius (1644-1737)

« Andrea Amati ( 1505 – 1577 ) doit être considéré comme le premier vrai maître luthier, chef de file d’une technique de construction, qui va de la planification du projet, au choix des matériaux, jusqu’au vernissage pour donner naissance à un instrument prodigieux par ses exceptionnelles capacités sonores. La renommée du luthier crémonais, grandissante jour après jour, arrivera jusqu’à la cour de France et Charles XI lui commissionnera 24 instruments. Au fil des ans, la renommée de la lutherie crémonaise continuera à s’affirmer et Nicolò Amati (1586 – 1684 ), petit-fils d’Andrea, dominera la scène du XVII siècle musical avec des instruments devenus célèbres par l’excellence du son, l’harmonie de la forme et la splendeur du vernis. Il sera le maître du célèbre luthier Antonio Stradivari (Stradivarius. ) qui, lui, donnera au violon ses titres de noblesse »

extrait du très beau site www.le-violon.net , que vous atteignez facilement en recherchant « violon Crémone ».

 

Voilà. Cher lecteur, si vous passez par l’Italie,

ne manquez pas d’emprunter le chemin vous menant à Crémone, cité laborieuse et rurale, posée là, sur les bords du Pô, bien à plat sur cette plaine longue, brumeuse et monotone. Mystère de l’incomparable beauté de la ville, lieu où poésie, musique, peinture et connaissance du nombre d’or ont opéré une alchimie de l’esprit dont aucune approche savante n’a pu encore rendre tout-à-fait compte.

C.S.

Des piqûres d’abeilles et des mots

Une phrase célèbre de Jean Paulhan:

« Tu peux serrer dans ta main une abeille jusqu’à ce qu’elle étouffe. Elle n’étouffera pas sans t’avoir piqué. C’est peu de chose, dis-tu. Oui, c’est peu de chose. Mais si elle ne te piquait pas, il y a longtemps qu’il n’y aurait plus d’abeilles. »

ou encore:

« L’esprit est un monde à l’envers. Le clair y procède de l’obscur, la pensée y sort des mots. »

extrait de « Les fleurs de Tarbes, ou, la terreur dans les lettres » (1941)

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Mais, cher lecteur, pourquoi donc nous laissons-nous piquer à tenir dans notre main cette abeille qui nous aiguillonne. La laissons-nous s’envoler que déjà nos propres mots sont là, gravés dans notre paume ouverte.

C.S.

 

 

 

LA TRANSPARENCE…IMPOSSIBLE, par Marie-France Friang-Cardelli

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Marie-France Friang-Cardelli a déjà une vocation de conteuse. Elle excelle à transposer d’une langue à l’autre, voire à mêler dans un même récit, le français et l’italien, toute la richesse des contes dits…pour enfants. Poursuivant le jeu d’écritures sur le thème « Cafés d’Europe, cafés du monde », et inaugurant déjà le thème à venir « Ces librairies qu’on aime », voici la nouvelle qu’elle nous propose aujourd’hui:

La transparence… impossible

Par Marie-France Friang-Cardelli

en hommage à A.SCHNITZLER

Des années ont passé…

Une femme sans âge, avance d’un pas ferme dans la ville déserte, un jour du mois d’août.

Elle aime ce calme de la sieste. Séville, Casablanca ou Turin se ressemblent dans la torpeur d’un début d’après-midi.

Elle se glisse dans l’obscurité d’un café, traverse la première salle, tapissée de velours rouge sombre. Divans et fauteuils cramoisis se fondent dans un décor baroque. Elle se dirige vers la pièce du fond, plus claire, aux tapisseries fleuries, fanées.

Elle pense rencontrer un visage ami, mais personne. Elle décide alors de s’installer dans le petit espace surnommé le wagon.

Encore plus rouge sombre que la première pièce.

Les miroirs reflètent son visage absent. Elle commande une glace au chocolat noir, spécialité de la maison de ce café de Turin.

Dans le wagon, elle imagine tous ces antifascistes assis à sa place pour refaire le monde.

Et pendant qu’elle savoure, elle écoute le silence, pose ses livres sur le guéridon, heureuse de ses trouvailles. Toujours le même plaisir. Avoir déniché le livre qu’elle cherchait.

Elle pense alors à la petite librairie du Quartier Latin où elle ne manque pas de se rendre lors de ses séjours à Paris. Une minuscule librairie avec un minuscule escalier en colimaçon. Elle sait qu’elle peut trouver ce qu’elle cherche et découvrir des textes qui l’attendaient.

La libraire la comprend à demi-mot.

Et la femme sans âge ressort toujours de ce lieu d’un pas léger avec un sac bourré d’histoires.

Elle est toujours gagnée du même enthousiasme à ouvrir ses livres. Plaisir du papier. Plaisir du mot écrit. Elle tourne les pages avec respect. Ne plonge pas aussitôt dans l’histoire. Elle préfère flairer les premières phrases.

Aujourd’hui, c’est dans une librairie aux livres anciens qu’elle a fait des folies. Trouver une vieille édition est toujours un enchantement. Cette librairie-là, installée sous les arcades depuis plusieurs générations fait le bonheur de tous les Turinois si amateurs de livres.

Toute absorbée dans ses pensées, elle sursaute. Sent une main sur son épaule. Elle lève la tête. C’est une silhouettte d’homme. Et cet homme lui fait signe de le suivre.

Elle, si réservée d’ordinaire, se lève. Elle laisse son dû sur la petite table. L’homme la précède. Il active le pas. Se retourne brusquement.

Il lui lance un paquet et disparaît.

La femme hésite, prête à laisser tomber le paquet, puis l’attrape au vol..

C’est un paquet enveloppé d’un papier journal. Bien ficelé. Elle descend la rue. Tourne à gauche. Longe les jardins. S’assied le coeur battant: Et si c’était une bombe? Une lettre piégée ? Ou simplement une farce?

Délicatement, elle ouvre le paquet. Elle tombe sur une boîte en fer au couvercle perforé. Elle le soulève et voit une forme noire : c’est un chiot endormi. Il porte à son cou un collier jaune. Une lettre y est accrochée.

Le message est simple : « Rendez-vous, mardi 7, au pied du 7e arbre de l’allée qui méne à Villa Regina, à 7h du soir. »

Elle sourit à la bonne plaisanterie.

Le jour dit, elle s’y rend. Elle attend. Pas longtemps. Une vieille femme aux beaux cheveux blancs s’avance vers elle:

-Tu ne me connais pas. Mais moi je t’observe depuis longtemps. Ce chiot est pour toi. Il accompagnera ta solitude.

-Mais pourquoi moi?

-Parce que que tu sais interpreter les choses. Toi qui es une amie des livres, sache…que j’arrive de l’un d’entre eux.

Elle tourne le dos et repart à grands pas.

Le chiot lève la tête vers la femme sans âge et semble lui dire « alors, on y va? »

Voilà l’histoire d’une femme qui ne sait si c’est le dernier livre qu’elle vient d’ouvrir qui la fait sourire ou si sa glace au chocolat lui est restée sur l’estomac.