la solution de l’énigme: François Cheng révèle « la saveur du monde »

Cette semaine, l’énigme non résolue, nous fait rencontrer François Cheng, l’un des plus grands parmi les écrivains contemporains. C’est aussi, comme Nancy Huston, la Canadienne, un écrivain du monde, un fin connaiseur des cultures. Lisez, si ce n’est fait, le magnifique parcours du « Dit de Tianyi« . Imprégnez vous des odeurs et des apparences de ces pâtisseries aux devantures découvertes par un Chinois à Paris. Vous comprendrez par où passe l’apprentissage d’une langue et de sa culture.

Pour connaître mieux cet immense écrivain, voici un extrait de la revue « Le Français dans le monde ».

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« Je suis devenu dialogue »


François Cheng, écrivain d’origine chinoise arrivé à Paris à l’âge de 20 ans sans connaître un mot de français, est entré le 19 juin à l’Académie française… Bernard Pivot (dans son émission Double Je, retransmise sur TV5) s’est entretenu, sur le thème de la double culture, avec celui qui se présente comme « un Français par le cœur, par l’esprit et par la création ».

Juillet-août 2003 – N°328


 
 

 

Votre élection est une grande date pour l’Académie française qui, après s’être ouverte à l’Afrique avec Léopold Senghor, s’ouvre avec vous à l’Asie. Que représente pour vous cette entrée à l’Académie ?

Un des moments les plus importants de ma vie ! La langue française est devenue ma langue et la France mon pays… Il y a là une sorte de réconciliation extraordinaire pour un exilé. Après avoir subi tant d’épreuves, arriver à cette forme de reconnaissance me remplit d’un sentiment de gratitude. Un sentiment de responsabilité aussi. Devenir « immortel » signifie beaucoup dans la culture taoïste ! Mais je pense que c’est l’Académie même qui est immortelle. Nous sommes là pour faire durer cette institution qui incarne à sa manière la permanence française, par-delà toutes les vicissitudes des époques…

En 1947, vous entrez à l’université de Nankin pour faire des études d’anglais. Un an après, vous bénéficiez d’une bourse d’étude de l’Unesco et au lieu de partir pour l’Angleterre, vous choisissez de venir en France. Pourquoi ?

J’ai choisi la France presque sans hésitation. Tous les lycéens chinois apprennent l’anglais, qui est donc une langue plus ou moins familière. Par contre le français est une langue tout à fait étrangère… Mais on connaît très bien la littérature française, à travers les traductions : on ne souligne jamais assez le rôle extraordinaire qu’ont joué les traducteurs dans les pays qui s’ouvrent à l’extérieur. En Chine, à partir des années 1930 et 1940, on a énormément traduit la littérature anglaise d’abord, et puis française, allemande et aussi russe. Les Chinois connaissent très bien toutes ces grandes littératures. Nous avons été marqués par deux écrivains français en particulier : Romain Rolland et André Gide.
Je pense aussi qu’il y a une raison plus profonde, que j’ai développée plus tard : si l’on pense à l’Occident, à l’Europe, la France m’apparaît comme le Pays du Milieu… Or cette notion a une importance capitale pour un Chinois, dans sa conscience et même dans son inconscient : on aime un pays ou une culture qui rayonne à partir d’un centre et la France est un pays centralisé par son histoire et sa géographie. Elle est ouverte à tous les Orients, elle a toujours reçu des influences de tous les côtés et a toujours fait des efforts pour assimiler ces influences, pour s’en nourrir. D’où, d’ailleurs, sa vocation à l’universalité.

Vous vous retrouvez seul à 20 ans dans un pays dont vous ne connaissez pas la langue. Vous avez dû beaucoup souffrir, les premiers temps ?

J’ai même eu une longue période d’adaptation ! Je dirais les quinze, ou même les vingt, premières années… Je suis venu légalement dans le cadre d’une bourse, qui m’a été attribuée pour deux ans. Ensuite, j’ai dû accepter toutes sortes de « petits boulots » pour survivre. Les plus honorables étaient des leçons privées et des traductions. J’ai aussi fait la plonge, j’ai travaillé comme magasinier…
J’ai dû apprendre le français par le début, et ce fut un long apprentissage ! En Chine, à mesure que le temps passait, surtout vers les années 1956-1957, il y a eu de grandes campagnes contre les intellectuels. Toute forme de création était devenue impossible. Donc l’idée de l’exil a germé en moi. Et maintenant, bien longtemps après, je peux dire que mon mariage avec la langue française a été un mariage de raison, mais transmué en mariage d’amour ! Ensuite, c’est devenu une passion, à partir du moment où j’ai commencé à écrire en français…

Ce qui vous a fait connaître, d’abord à Hong Kong et Taïwan, ce sont vos traductions des poètes français : Hugo, Michaux, Mallarmé… Puis vous publiez vos premiers travaux, qui vous font connaître de Roland Barthes, Julia Kristeva et Jacques Lacan. Vous devenez professeur à l’université… Tout ça a été lent, long, très riche… Mais durant toutes ces années, n’avez-vous pas douté ?

En dépit de ce sentiment de perdition et de désespoir que vous percevez, il y a eu, en même temps, ce feu qui brûlait en moi… Je suis un homme de curiosité, donc tout m’intéresse. Je suis devenu un pèlerin de l’Occident : j’essaie d’accéder à la meilleure part, culturelle, de la culture occidentale, que ce soit dans le domaine littéraire, pictural, musical ou spirituel.
Ce que vous venez d’évoquer touche bien sûr la part affective. Mais, en tant que créateur, cela pose aussi le problème de la langue. Tout en essayant de survivre, j’ai suivi des cours de littérature à la Sorbonne et j’allais presque tout le temps à la bibliothèque Sainte-Geneviève. J’étais un homme très studieux, tout en restant un peu autodidacte ! À un certain moment, j’ai possédé à peu près à la perfection les deux langues.

Vous avez alors l’ambition de devenir un écrivain de langue française. Pourquoi ce défi ?

À partir des années 1980, j’ai compris qu’écrire des essais, des livres de réflexion ou d’étude, ne me suffisait plus. Il y a eu ce trop-plein d’expériences vécues et (comment dire ?) cette longue rumination en moi vis-à-vis de la souffrance humaine. J’ai senti que je me devais de les transmuer en œuvres, d’abord sous forme poétique : j’ai publié toute une série de recueils, puis deux romans.
Mais, comme vous me le demandez, pourquoi en langue française ? Ce n’est pas seulement un défi, c’est une passion ! Dès que j’ai opté pour le français, au moins pour mes écrits de réflexion, la langue chinoise est devenue en moi comme une musique en sourdine. Elle continue à me murmurer des berceuses au moment du sommeil ou bien psalmodie des couplets lorsque je me trouve dans la nature. Toutes ces choses restent vivaces et pourtant c’est quand même à partir du français que j’ai appris à penser… Je suis en effet devenu un écrivain dont l’esprit s’apparente à celui d’un Proust – enfin, sans prétention, c’est juste à titre de comparaison. Proust n’était pas un créateur à la manière d’un Rimbaud, par exemple, chez qui tout est jaillissement d’un sol natif ! Proust a ruminé, a repensé la chose : la littérature en lui est cette démarche qui essaie de repenser le vécu puis de le recréer… Par rapport au français, j’ai suivi la même démarche.

Je vous cite* : « Pour que, par la suite, j’aie osé rêver de devenir un jour écrivain français, et qu’un jour effectivement je le sois devenu, il aura fallu de la détermination, certes, mais surtout une bonne dose d’inconscience, sinon d’extravagance. Et de la patience, un demi-siècle de tâtonnements, de perdition, de relèvements, de fulgurante joie mêlée de larmes, de ravissement indicible, toujours sur fond d’inquiétude, de tremblements ».

De tremblements ! Vous voyez, même devant vous je suis encore habité par ce tremblement ! Comme un amoureux ! Abandonner sa langue maternelle, c’est une forme de sacrifice, mais adopter une autre langue, surtout une langue riche comme le français, procure l’ivresse de renommer les choses à neuf, comme au matin du monde. Et maintenant, je fais un pas de plus, c’est comme si j’entrais dans l’intimité d’un être aimé. De cet être, on connaît toutes les subtilités, on sent qu’on peut nouer avec lui un dialogue à tous les niveaux de l’être, dans une sorte de jouissance infinie…

François est-il votre prénom d’origine ?

Non. J’ai eu le privilège de choisir mon prénom lors de ma naturalisation en 1971. D’abord, il m’a fallu un prénom à deux syllabes, parce qu’en Chine tous les prénoms ont deux syllabes, donc j’ai éliminé tous les autres ! Et puis François, bien sûr, c’est « français ». Donc ça a un sens pour moi.

Entre le chinois, qui est fait d’idéogrammes, et le français, qui est une langue phonétique, il y a un écart gigantesque ! Vous avez d’abord vécu un drame passionnel entre les deux langues…

Oui. Maintenant, je parle d’une immense réconciliation, mais, au départ, c’était un immense déchirement. Dans l’Histoire, il y a eu des pèlerins venus de l’extrémité d’un continent pour aller jusqu’à son autre extrémité. C’est ce que j’ai fait : je viens de l’Extrême-Orient. Je ne pense pas que, sur le plan linguistique, on puisse faire un saut avec un écart aussi immense. Dans mes écrits, que ce soit dans ma poésie ou bien dans mes romans, toute la sensibilité, toutes les images que véhicule le chinois continuent bien sûr à m’alimenter. Parce que cette langue est porteuse elle aussi d’une pensée et d’une conception du monde. Étant idéographique, elle est reliée sensuellement et même charnellement à l’univers vivant. Cette part-là, je la porte toujours en moi, dans ma manière d’approcher la nature, l’univers vivant ou même le monde humain sur le plan affectif.
J’admets que je suis devenu un peu dédoublé. C’est-à-dire qu’il y a toujours en moi cet être qui vit et en même temps cet autre qui me regarde vivre… Je suis devenu dialogue.

Je lis aussi* : « Plus qu’une affaire de mémoire [là, vous parlez de la langue française], on doit mobiliser son corps, son esprit, toute sa capacité de compréhension et d’imagination, puisqu’on apprend non un ensemble de mots et de règles mais une manière de sentir, de percevoir, de raisonner, de déraisonner, de jurer, de prier et finalement d’être ». Mais chez vous, tout l’apprentissage de la vie passe par des mots chinois et des images chinoises. Il y a donc chez vous une partie fondamentale de l’être qui ne peut pas être française et qui ne le sera jamais…

C’est par cette part-là que je peux éventuellement un peu enrichir la culture française, je le dis sans prétention… D’ailleurs, mes deux romans ont été reçus par beaucoup de lecteurs comme des livres de vie aussi – parce que la pensée chinoise, à partir de l’idée du souffle, a proposé une conception unitaire et organique de l’univers où tout se relie et tout se tient. Cette conception-là, je ne l’abandonnerai jamais. C’est elle qui m’a aidé, non seulement à vivre, mais à atteindre cette sorte de cohérence. Donc ma double culture, dans cette conception-là, n’est pas une contradiction.
Quand je parle de la réconciliation entre mes deux cultures, peut-être la calligraphie est-elle là justement pour jouer ce rôle. C’est une manière, pour l’homme, de s’investir dans le signe. Et, pour un écrivain comme moi, que ce soit un signe français ou un signe chinois ne fait pas de différence parce que c’est une cellule vivante. Il faut dire que j’ai une calligraphie en français aussi ! Je suis convaincu que l’homme est devenu un être de langage, habité par les signes. Sa mission est de dialoguer, pas seulement avec d’autres êtres humains, mais avec l’univers vivant en entier. C’est notre mission sur Terre, pour moi.

Propos recueillis pas Bernard Pivot

Chronique d’un atelier (2): Le chat de Béthune par Christine Jeanney

La première contribution à l’atelier consacré au thème de l’empreinte

est signée Christine Jeanney.

Un grand honneur pour les lecteurs de ce blog et pour les participants de Denezières! C’est que Christine Jeanney (le saviez-vous ?), c’est Kiki, oui, c’est bien elle, la plume alternée avec celle d’Hervé, des billets insolents, drôles, tendres, documentés et si bellement illustrés du blog de Posuto revisitant notre quotidien souvent brouillé de son oeil lucide.

Quelle bonne idée, Christine d’avoir joué le jeu. Merci d’ouvrir ainsi ce chemin d’écriture.

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Le chat de Béthune

 

C’était une maison dans la ville du Bourreau.

Des bourreaux, il y en avait eu, pourtant, et dans toutes les villes; ils formaient tous ensemble, pour peu qu’on puisse en saisir une image complète, une de ces corporations familiales à corpulences diverses mais au costume commun, comme ces Compagnons de la Louve ou de l’Hermine blanche qui défilent, munis du même bonnet et couverts de la même cape de toile à emblème. Les Bourreaux se tenaient bien droits, campés sur leurs jambes, bien solides, certains hâbleurs, les poings sur les hanches, revanchards, d’autres tête penchée, tous attentifs, tous vigilants à ne pas écraser les pieds du camarade bourreau à leur côté, un doyen qui avait exercé à Rouen sous l’Ancien Régime, ou un autre qui connaissait très bien Gabriel Sanson, ou celui-ci, équarisseur la semaine et bourreau le dimanche et non pas « exécuteur en chef des arrêts criminels » comme l’était Anatole François Joseph Deibler …

Mais pourquoi était-il resté dans les mémoires, le Bourreau de Béthune ?

Des bras immenses, mais si peu réconfortants, et des yeux minuscules, tellement terribles qu’on les pensait capables d’avoir eux-mêmes, rien qu’en cillant, percé de deux trous sa cagoule. … C’est Alexandre Dumas qui l’a obligé à faire le voyage d’Arras pour enfin tuer Milady, la traîtresse, une exécution capitale d’encre, illusoire, illustre, rien de concret, seulement de la littérature. Que resterait-il du bourreau, de celui-là et des autres, à part cette coutume de ne pas, non, jamais, poser le pain à l’envers, par crainte de voir s’abattre sur soi de grandes malédictions ?

C’était une maison dans la ville de Béthune.

Et il n’était pas rare que passe devant elle un Charitable de Saint-Eloi à chapeau noir, occupé à aller ensevelir les morts plutôt qu’à occire les vivants, charge pratiquement contraire à celle du bourreau, en somme. Il marchait d’un bon pas et longeait le jardin public, celui avec le kiosque en son centre, où claquer des pieds résonnait aussi bien dans l’air qu’au milieu du torse. Ses médailles brillaient, brinquebalantes. Il s’éloignait.

C’était une maison simple, du carrelage noir et blanc en damier, un escalier, un grenier de livre d’images, un réduit qui donnait autrefois sur une porte, un jardin avec amours en cage, qu’on nomme aussi coqueret, cerise d’hiver, cerise des Juifs, coccigrole ou lanterne, et un garage. La chambre des parents, la chambre des enfants et cette baignoire immense et rose d’où dépassait le minois de ma fille embarbée de mousse, la haie trop clairsemée, le chien s’était enfui un après-midi d’orage, les dimanches à volets fermés pour mieux voir sur l’écran le chevalier sans reflet, le salon où l’otite fait pleurer mon fils, un retour de promenade, le long du canal, main dans la main, la cuisine sombre, et ce bébé qui n’y a jamais fait ses premiers pas.

Les tableaux ont été décrochés, les placards vidés et les livres éparpillés. Rien n’est resté, du tout. Peut-être un trait de feutre sur le papier peint… Mais il est plus probable qu’on l’ait recouvert, arraché, remplacé, et même la petite main qui l’a tracé est grande maintenant, alors rien n’est resté.

En d’autres temps, un ouvrier coulait une dalle de ciment dans ce garage, celui de la maison de Béthune. La porte était grande ouverte sur la rue. Peut-être qu’un Charitable est passé, qu’il a salué l’ouvrier parce qu’ils se connaissaient, qu’ils ont discuté des nouvelles de Francine ou de l’usine Beaumarais rachetée par MacCain. Ils n’ont eu que le temps de voir passer une queue. C’était fait, un chat, le chat était entré dans le garage. L’ouvrier criait, râlait, c’était trop tard, saleté de bête, huit coussinets imprimés sur le sol et à jamais. Le Charitable a du repartir en riant.

Ce chat, je ne l’ai jamais vu. Je ne sais pas s’il était roux, famélique ou chat de salon, non, aucune idée. Il est sans doute mort et il l’était déjà quand j’ai vu ses empreintes. Je pourrais croire qu’il continue de sautiller éternellement sur le ciment, sa signature au bout des pattes. Je pourrais croire que les Charitables volent, les nuits de pleine lune, bras écartés, qu’ils conduisent gentiment les trépassés au sommeil, en prononçant des paroles apaisantes avec des « t » qui s’écrasent et des « u » qui deviennent « eu » à cause de cet accent nordiste. Je pourrais croire que les Bourreaux éteints s’assoient ensemble et jouent à l’Ecarté en silence. Je pourrais croire n’importe quoi.

Et quelles sont les empreintes qui me restent ?

Elles s’effacent, recouvertes par d’autres ; les plus récentes, à peine voilées de poussières, attendent les suivantes avec avidité. Les couches de sédiments se superposent. Je trouve un fossile où d’autres ne voient rien, chacun ses traces. Comme celles des autres, les miennes sont là où il n’y en a plus, imperceptibles autant qu’elles peuvent l’être, effacées par tant de doigts qu’il est vain de vouloir les compter. Il y a des traces, les miennes et celles des miens, dans la maison de la ville du Bourreau et ailleurs, et aussi dans ces empreintes du chat invisible, pourquoi pas, puisque toutes les traces se mélangent au moins une fois, un jour.

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Ecriture aux champs: Chronique d’un atelier(1)

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Il était une fois à Denezières, petit village du Jura de 89 habitants, un parcours nommé désir.

Sans tramway (1) pour y accéder, le goût d’écrire cependant conduit à sa jolie salle des fêtes (toujours ensoleillée grâce à ses chaises oranges et jaunes) que la municipalité prête pour l’occasion. C’est Sylvie Simonet, la libraire si accueillante de Clairvaux-les-lacs (librairie la Plume. Un vrai miracle qu’il y ait encore des librairies dans les villages!) qui a entraîné l’atelier jusqu’à Denezières où elle réside

Ce 14 juin 2007, à 18 heures, il pleut. Il pleut. Il pleut. Grisaille sur les verts plateaux jurassiens. Les fontaines sont ivres d’eaux turbulentes. Heureusement, il y a les chaises! (Pas celles de Ionesco, encore que…)

Les chaises oranges et jaunes de la salle des fêtes!

Une douzaine d’inscrits, devant arriver de Lons le Saunier, Saint-Maurice, Blye, Dijon, Bonlieu, Lyon…Mais seulement dix personnes assemblées pour cette première séance où il s’agit de faire connaissance, d’être à l’écoute des attentes et d’énoncer ce qui se produira au fil des séances: 6 prévues jusqu’à la mi-juillet.

Comme toujours, le public se partage entre ceux que l’école a meurtris et qu’ils ont abandonnée très tôt malgré leurs talents ignorés et d’autres, enseignants, psy, artistes, tous animés de ce même appétit de lecture et d’écriture, ayant parfois goûté aux voluptés de la création inspirée, puis s’en étant écarté pour quelque raison que ce soit.

Le grand défi pour l’animateur est de trouver le lien qui unit les participants afin de les amener à créer, sans recours aux techniques factices d’animation, sans recours à toute forme de manipulation de groupe. Bilan dans quelques semaines lorsque les productions éventuelles auront commencé à tisser des fils invisibles entre les uns et les autres.

Empreinte:

Dans cette première séance, il s’agit aussi de défricher le thème proposé cet été à l’atelier: à savoir, » l’empreinte. »

Que suggère spontanément la notion? Un tour de table pour recueillir les mots: une trace, un signe, une impression, un tableau, une frappe, un index, un pas, un dinosaure, une ride, etc…

C’est le moment de vivre une expérience d’écriture aléatoire en empruntant la méthode des « cadavres exquis » tant prisée par le mouvement surréaliste. Une forme d’écriture qui ne doit rien à la conscience et qui pourtant finit par s’ordonner autour de décalages:

– Chacun tire un petit papier plié qui recèle un des noms proposés ci-avant. On écrit alors en haut d’une feuille : qu’est-ce qu’une trace ? (en admettant qu’on ait tiré le mot trace)

ou qu’est-ce qu’un tableau? (en admettant qu’on ait tiré le mot tableau).

etc…

– Puis, on replie vers l’extérieur la question posée de manière à ce que le texte soit caché lorsqu’on passe cette feuille à son voisin.

– Il s’agit ensuite, de répondre à la question qu’on vient de poser. La réponse sera donc inscrite sur la feuille qui vient de vous arriver.

Le résultat est toujours déroutant, souvent poétique, en tout cas, évidemment décalé.

Et ce résultat sera produit prochainement sur ce blog. (En cours de frappe actuellement par l’un des participants).

Bref, en toute inconscience et en grand cafouillage (Faut-il cacher la question devant ou derrière? Quelle dimension de pliure? Est-ce que j’ai bien compris la consigne?), un poème collectif naît sous les yeux de tous.

Les chemins menant à l’écriture sont ainsi, multiples et variés.

On évoque déjà, à travers la présentation d’eux-mêmes, que font les acteurs de l’atelier, cette attitude erronée qui consiste à ne se prêter aux pratiques créatives que lorsque l’inspiration est au rendez-vous. L’inspiration, un mythe qui a la vie dure. Inutile de prétendre renverser les croyances lors d’une séance initiale. Mais le doute, peut-être, est distillé…

Quand la potière crée des empreintes:

Le village de Bonlieu, à quelques bottes de sept lieux de Denezières a la chance d’héberger une potière, Carole Minary. Je vous la présenterai mieux un autre jour, à travers un conte et une visite à son atelier. Mais aujourd’hui, pour la circonstance, elle a apporté avec elle, une plaque d’argile molle et un maillet présentant à sa base une sculpture en relief. Un pression du maillet sur la plage d’argile et apparaît une sculpture en creux sur la plaque.(reportez-vous au site d’Hérodote : 3300 avant J.C.)

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Première empreinte.

Carole feuillette à présent son carnet de recherche: pages où elle dépose feuilles et morceaux d’écorce. Elle montre les matières différentes, les creux, les bosses. Elle révèle, tracée par un insecte sur une brindille, une écriture en filigrane .

Deuxième, troisième empreintes…

Carole, donc, sait lire l’écriture des arbres, des insectes, de la nature qui l’entoure.

Ecriture?

J’ai bien dit: écriture.

Quand les empreintes se diversifient:

Empreinte: jalon de la mémoire…

La lecture des troncs coupés avec leurs anneaux trahissant leur âge, le tracé des rides d’un visage, les méandres du jardin, qui a envie de parler de quoi?

Empreinte: celle laissée par un index trempé dans l’encre.

Qui a envie de se faire détective?

Empreinte: celle des mystères de notre identité génétique.

Qui a le souhait d’explorer les chemins de la science ou de la fiction ajoutée?

L’empreinte: celle écologique qui définit nos besoins vitaux

Qui se fait défenseur des causes essentielles?

Bref!

Le thème de notre écriture aux champs est déchiffré.(Je voulais dire défriché, bien sûr.)

A vous de jouer.

La semaine prochaine, nous essaierons de revivre ce moment inénarrable de l’histoire du monde où naît l’Ecriture après le très long règne de l’oralité. Non pas pour nous égarer, mais bien pour vivre plus pleinement la naissance de cette écriture singulière que nous portons en nous: la trace de notre passage, notre propre empreinte.

(1) Evidemment allusion au livre Un tramway nommé Désir (A Streetcar Named Desire), pièce de Tennessee Williams, jouée pour la première fois en 1947, et pour laquelle il a remporté le prix Pulitzer en 1948.

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la solution de l’énigme: Nancy Huston et le pouvoir de l’écrivain

Alainlecomte a trouvé l’entière solution de l’énigme. Solution suggérée par Posuto aux premières heures de la matinée. Bravo!

À propos de Dolce agonia de Nancy Huston
Dieu est-il écrivain ?

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Voici l’analyse de Jacqueline Morne, professeur de Philosophie.

texte mis en ligne sur le site:

http://pierre.campion2.free.fr/huston_jmorne.htm

« Au fil des pages le lecteur apprend ce que seront les années à venir de chacun des protagonistes, le temps qu’il leur reste à vivre et ce que sera leur mort[3]. Ici se repose alors avec urgence la question de départ : qui parle et d’où parle-t-il ? Qui est donc l’auteur de Dolce agonia ? Dire le futur avec tout son poids de vérité, et non pas seulement le rêver ou l’imaginer requiert qu’on ne se situe plus au plan de la subjectivité de la conscience individuelle, mais dans l’intemporalité et l’omniscience du regard divin. Qu’on ne s’y trompe pas, le véritable auteur de Dolce agonia à qui Nancy Huston prête sa plume, c’est Dieu lui même !

De ce fait le temps n’est plus simplement désarticulé, il s’annule. « De mon point de vue rien ne se “produit” jamais, il n’y a ni début ni fin, seulement une sorte de tourbillonnement, de vibration, un entrelacement infini de causes et d’effets » écrit Nancy Huston/Dieu dans le prologue. De ce fait le présent est déréalisé et le déroulement temporel perd toute signification. Le futur est inscrit dans le présent, le lecteur — averti par Dieu — sait que la toux de Sean préfigure le cancer dont il mourra, que la passion de Patrizia pour les oiseaux préfigure la folie douce dans laquelle elle va sombrer. Si le temps n’est pas le lieu de « l’imprévisible nouveauté » comme le dit Bergson, il perd toute utilité, toute fonction, il n’est que la répétition du même, une mauvaise copie de l’éternité[4].

Nancy Huston, née en 1953 au Canada, est une femme de lettres d’expression anglaise et française, vivant à Paris depuis les années 1970.