La solution de l’énigme: Ionesco et « Le rhinocéros »

Bien sûr, à travers cette énigme qui nous ramène à une certaine actualité, nous ne courions pas derrière le furet de la comptine…mais derrière un rhinocéros célèbre: Quand les sociétés sont atteintes de ce mal étrange, ô combien contagieux, qui a pour nom rhinocérite et que Ionesco transposait dans sa pièce.(6 novembre 1959)

rhinoceros.1191656519.jpg

« Il s’agit d’une fable, explique Wikipedia dont nous nous servirons ici, une fable dont l’interprétation reste ouverte. L’une de ces interprétations peut-être plus évidente serait la dénonciation de tous les régimes totalitaires (nazisme, stalinisme et autres) et du comportement de la foule qui suit sans rien dire. Ionesco dénoncerait plus particulièrement l’attitude des Français aux premières heures de l’occupation. Il dénoncerait aussi le fait que tous les totalitarismes se confondent pour attenter à l’humaine condition et transformer en monstre le meilleur des hommes, que ce soient les intellectuels (représentés par « le Logicien »), ou même les personnes comme Jean, épris d’ordre. Bérenger, dont le spectateur découvre la mutation tout le long de la pièce, lui, est le seul à résister face à l’épidémie de « rhinocérite ». C’est le seul à avoir des réactions normales face à cette épidémie : « Un homme qui devient rhinocéros, c’est indiscutablement anormal ». Il représente la résistance qui, petit à petit, se forme lors de la seconde guerre mondiale. Ionesco utilise, dans son œuvre, l’absurde et le comique, pour accentuer ces faits. Quand Ionesco écrit cette pièce, Ceauşescu est au pouvoir dans son pays, la Roumanie. Dans Rhinocéros, il souhaite aussi dénoncer ce qui se passe dans son pays. »

Quelle situation aurait-il pu dénoncer aujourd’hui?

Illustration empruntée au superbe site de Yves Roumazeilles .

Chronique d’un atelier (12): Le loup noir, par Françoise Payot

Vous connaissez déjà Françoise Payot et la poésie de son texte « Le pied dans l’argile ». Voici aujourd’hui un autre récit qui nous fait rencontrer l’errance des jours mauvais, la fulgurance des vérités familiales, l’humour des lendemains meilleurs…

loup.1191238525.jpg

 

 

Le loup noir

Françoise Payot

La maison craque comme la carcasse d’un vieux navire lorsqu’elle claque la porte et sort dans la nuit. La brume tombe sur elle dans sa voilure étrange et mauve. Elle frissonne tout en imaginant les pages (qu’elle avait rageusement jetées au travers de la pièce), poursuivre leur chemin vers le sol. Décidément, elle n’arrivait pas à écrire ce maudit article sur ce sujet soi-disant « si passionnant », qui la gonflait, gonflait et gonflait !.. Et le patron qui allait râler, ou pire, dans sa légendaire lenteur savamment calculée, se décider à lever sur elle son « terrific et famous » regard pic à glace (de celui qui n’ose pas imaginer qu’elle pourrait commencer à le décevoir) !…

Oh ! Elle t’en ferait de la pâtée à chat de celui-là, de la pâtée à chat. Ses talons rythmaient le trottoir de sa rage. Elle aurait voulu qu’ils le marquent de petits trous féroces. Elle imaginait cette jouissance…Foutue journée, mal barrée dès le départ. A peine sortie d’un mauvais sommeil, elle avait commencé grave, en panne de cigarettes, à tirer sur un mégot de la veille. Elle avait senti le contact sale de la cendre sur ses doigts et le goût âcre dans la bouche…comme un présage…A peine habillée, elle s’était précipitée au bar-tabac du quartier et puis, bien sûr, elle avait fumé, fumé et fumé jusqu’au vertige, l’anéantissement, dans l’attente d’une délivrance qui ne viendrait pas. Suit logique, la journée avait longuement, poisseusement chaviré jusqu’au naufrage final, l’inéluctable « crise de boulimie ».

Elle n’en finissait pas de faire le compte et le décompte de ce que dans son exaspération, elle avait ingurgité. Le début avait été plutôt soft, le thé chez Madame la Marquise, petit doigt élégamment relevé sur la jolie tasse de porcelaine anglaise à petites fleurs roses, une pomme verte (tout juste si elle ne l’avait pas pesée !…), un yaourt 0%, mais inutile de faire semblant de l’ignorer, la bête était bien là, tapie dans l’ombre, prête à dévorer tout ce qui lui passait sous le nez,…un immonde mélange de sardines à l’huile, chocolat, bananes, camembert, confiture de fraises, cacahuètes…horreur, elle avait oublié les cacahuètes… ! Elle se haïssait, se haïssait d’une force !…

Le suicide la guettait, l’accablement outrepassait ses droits. Demain, elle serait « malade, complètement malade » (Pour une fois, les paroles de ce stupide refrain lui parurent d’un quelconque intérêt !). Volets fermés, téléphone décroché, porte verrouillée, elle resterait ensevelie sous sa couette…Les astres eux-mêmes en profitaient pour dégringoler jusque dans la rue, la nuit manigançait à l’attirer dans ses tentacules doucereuses et les rêves s’obstinaient à rester crochetés à quelque étoile depuis longtemps éteinte…

A propos de rêve,…elle sursauta. Le cauchemar qui l’avait réveillée de si méchante humeur lui revint d’un seul coup dans sa monstrueuse signification : le grand-père, oui le grand-père, SON grand-père, l’article possessif lui parut incongru, celui dont elle ne connaissait que LA seule phrase sempiternellement répétée : « Il est mort des suites de la guerre de 14 », et à la question qui suivait LA seule réponse : « Il a été gazé », ce pauvre grand-père qui avait eu le tort de rentrer, lui, de la guerre, elles l’avaient empoisonné, les trois louves, elles l’avaient sournoisement empoisonné, la tante, la grand-tante avaient embobiné l’épouse, pas de taille…

Enfin elles régnaient sur la famille et les deux enfants mâles qui avaient eu l’audace d’y n’aître.

La lumière des bars clignotait, l’invitant à entrer. La tentation était forte de couler encore plus bas, de se laisser glisser jusque dans la solution finale (cesser définitivement ces petits efforts dérisoires pour survivre « dignement » – de qui se moquait-on ?- elle se mordit la lèvre dans un sourire mauvais), se finir au whisky dans les bras d’un clochard ou qui sait du Prince Charmant sur son beau cheval blanc ?

Non, elle savait bien qui l’attendrait au cœur des enfers avec l’admirable patience du chasseur pour son gibier préféré (que l’on nomme communément l’amour) et ce sourire…Ah ! Ce sourire…

Contrairement à ses contemporains (des pantins mystifiés par tout ce qui clinque), elle croyait au diable, dont, pensait-elle, c’était la plus fine des stratégies de faire croire qu’il n’existe pas.

Sa révolte soudainement faisait volte-face, avait accepté de changer d’objet. Non, il n’aurait pas sa peau ! Pas plus ce soir, qu’un autre soir. Jamais !…

La nuit, elle aussi, baissa les armes, étiolant son venin jusqu’à la transparence…Le jour reviendrait dans sa pâle innocence.

Il fallait maintenant renoncer à la plénitude de l’engloutissement. Accepter d’avoir frôlé l’ivresse de l’abîme. Aller vomir dans le fleuve, qui dans son bondissement joyeux vers la mer, lui pardonnerait cette offense. Car il lui pardonnerait. De cela, au moins, elle était sure.

« Mystère

Un bain tout rose

Parmi les papyrus

et la vie reprend

son étrange opéra »

Elle rentrerait tranquillement chez elle, se coulerait un bain.

Elle appellerait l’Ange de l’Eau.

Il lui donnerait la délivrance.

Elle ramasserait les feuilles éparpillées dans la pièce, cent fois sur le métier remettrait son ouvrage…

Elle remarqua tout à coup que les passants la croisaient en souriant parfois avec une certaine ironie et oui, se retournaient même sur son passage. « Ma gueule, qu’est-ce qu’elle a ma gueule » ? Ai-je l’air aussi décalquée que je le suis ? se dit-elle avec toutefois un brin d’inquiétude .

Elle porte instinctivement la main à son visage, pour vérifier…Oh ! La honte ! Dans sa dérive, elle avait oublié d’enlever le loup noir qu’elle portait rituellement, le soir, pour écrire !

 

masque-et-plume.1191303925.jpg

illustrations: la collection célèbre

Loup noir

 

La solution de l’énigme: Nadine Bari écrit « Grain de sable »

La solution de l’énigme de cette semaine est entre les mains de Catherine Veaux-Logeat, cinéaste, qui raconte la Guinée au quotidien dans le blog Les carnets de parole . Sa description de Nadine Bari (que j’ai également rencontrée, mais il y a déjà quelques années), est si juste que je lui laisse la parole et vous invite à vous rendre sur son site passionnant.

 

nadine-blog-et-dossier.1190998187.jpg

« Ce soir là, j’étais à table avec plusieurs expatriés chez le vétérinaire du village de Timbi Madina, dans le Fouta Djallon, région peuhle de la Guinée. Depuis un mois dans ce pays d’Afrique de l’Ouest à danser et filmer, je tentais de tâter le pouls d’une culture si loin de moi et d’une nation si chaotique. Je ne savais pas si j’aimais la Guinée. Je rêvais seulement de partir. Aller voir les mosquées d’argile et les peuples du Sahel, où , me semblait-il, j’y trouverais la carte postale National Geographic de l’Afrique de l’Ouest.

Mais ce soir là, mes pensées se sont envolées. J’avais autour de moi, des agronomes et des professeurs venus de France. Parmi eux, une femme. À l’aise, chez elle, libérée, heureuse, humble et discrète, Nadine Bari se rendait à Kankan, deuxième ville du pays, pour y donner des conférences sur la littérature africaine.

« Elle est donc écrivaine cette femme…me disais-je. Mais qu’est-ce qui l’emmène jusqu’ici en Guinée?

Et comment se fait-il que cette femme française parcourt ainsi le pays avec tant de passion et d’aisance?

Je suis restée avec elle le lendemain pour tenter de la connaître un peu plus. Je repartais vers Conakry avec trois de ses romans sous les bras… Ainsi commençait un tout nouveau chapitre dans mon voyage au coeur de la Guinée.

Grain de Sable, Noces d’absence et Chroniques de Guinée, m’ont tenu en haleine pendant trois jours. Au moindre bruit chez mon cousin, je sursautais. J’étais en train de découvrir une autre Guinée. J’étais en train de lire la terrible histoire de Nadine Bari.

Nadine a rencontré son mari guinéen Abdoulaye Djibril sur les bancs de l’université à Paris en 1957. Quatre ans plus tard, il se mariaient et allaient vivre en Guinée, nouvellement indépendante sous le chef de Sékou Touré.

Le jeune ménage avait plein espoir en la nation. Abdoulaye travaillait au ministère des Affaires étrangères, Nadine aux Nations Unies. Ils ont eu quatre enfants.

Mais Sékou Touré, ayant déclaré NON à la France, désirait abolir les ménages mixtes. Ainsi, il renvoyait les européennes mais gardait les enfants au pays. Devant ces pratiques, Abdoulaye et Nadine ont pris leurs précautions.

Prétextant une maladie au plus jeune des enfants, Nadine a pu quitter la Guinée avec toute la famille. Djibril, tenterait dans la même année, de fuir le pays lors d’un voyage diplomatique. Or, depuis le départ de sa femme, la police guinéenne rayait son nom des listes de fonctionnaires aptes à sortir pour les voyages d’Affaires étrangères.

Il tentera un départ clandestin. Mais sera arrêté à la frontière ivoirienne le 29 juillet 1972.
Depuis la France, Nadine, installée à Strasbourg où elle travaille comme traductrice au Conseil de l’Europe, fera de multiples démarches auprès des autorités politiques, religieuses et auprès des associations humanitaires afin de connaître la vérité sur le sort de son mari.

Manifestations, dossiers, rencontres avec des prisonniers européens libérés, création d’une association des Familles françaises de prisonniers politique guinéens, visites chez l’ambassadeur de Guinée à Paris, communiqués et lettres aux présidents de la République, Giscard-d’Estaing puis Mitterand, rencontre mémorable avec le dictateur Sékou Touré en visite à Paris…toutes ces démarches pendant treize années n’auront pas donné le morceau manquant du puzzle:

Qu’est-il arrivé à Djibril depuis la nuit de son arrestation à Beyla jusqu’à son interrogatoire devant le comité révolutionnaire dans la prison de Kankan ? Quelqu’un a ensuite donné l’ordre de transférer le prisonnier au camp Boiro, la prison de Conakry, la capitale. Comment se fait-il que parmi les prisonniers libérés, personne n’a aperçu Abdoulaye Djibril Barry?

À la mort de Sékou Touré en 1984, Nadine retournera en Guinée pour poursuivre l’enquête. Mais elle constatera qu’après tant d’années de dictature, les gens ont pris l’habitude de ne pas parler. Sans oublier que la moitié des tortionnaires et militaires sont au gouvernement du nouveau chef, Lansana Conté. Nadine réussira néanmoins à obtenir les actes de décès des maris de françaises de son association.

Mais pour Nadine, l’incertitude reste. Car sur la déclaration officielle qu’on lui remet pour Abdoulaye Djibril, le gouvernement guinéen ne peut reconnaître le décès de son mari. Il est Disparu, au sens militaire du terme.

Il faudra encore 7 ans à Nadine pour apprendre la terrible nouvelle. Et reconstituer le dernier voyage de Djibril.

Lors de son enquête sur le terrain, Nadine constate la désolante situation du pays, pourtant riche de ressources naturelles. Elle fondera son association Guinée-Solidarité , experte en expédition de matériel scolaire et médical dans les villages les plus démunis du Fouta-Djallon et de Haute-Guinée.

À chaque retour, elle s’attache au pays et décide de terminer les travaux de la maison, entrepris par Djibril il y a trente ans. Ainsi, elle retourne dans le quartier de Kipé, à Conakry pour y prendre sa retraite.

Auteure de plusieurs romans , Nadine est aujourd’hui considérée comme écrivaine de littérature africaine. De nationalité guinéenne, elle poursuit son combat au nom de la justice, encore aujourd’hui, sur les routes de Guinée.

Et puis un soir, à Timbi Madina, au Fouta-Djallon, elle rencontra une jeune cinéaste à sa table. Par son amour pour la Guinée, elle réussit à convaincre la voyageuse de rester encore un peu plus longtemps au pays et surtout d’y revenir plusieurs fois.

Par son histoire, par sa personnalité, Nadine a su toucher Catherine, qui, quelques jours plus tard à Conakry, lui demandera avec un bouquet de fleurs jaunes, si elle acceptait d’être le personnage principal de son prochain documentaire.

Il y a deux ans, commençait un long voyage: La Guinée est une Femme. »

La solution de l’énigme: Voltaire défend les derniers serfs de France, ceux du Jura liés par la mainmorte

La mainmorte était l’incapacité dont étaient frappés les serfs en France au Moyen-Age. Son objectif était d’éviter que les biens passent à des personnes extérieures à la seigneurie : durant sa vie, le serf jouissait librement de ses biens personnels ; il pouvait disposer de sa terre avec la permission de son seigneur mais il était privé de la faculté de faire son testament et, à sa mort, ses biens revenaient au seigneur.

serf.1190406244.jpg

Dans les dernière années de sa vie, Voltaire (1694-1778), a défendu les derniers « esclaves » en France, à savoir les serfs du Jura. qui, en vertu du privilège de la mainmorte, étaient soumis aux moines du chapitre de Saint-Claude (Jura). C’est un des rares combats politiques qu’il ait perdu ; les serfs ne furent affranchis que lors de la Révolution française, dont Voltaire inspira certains des principes.

Si le serf du latin servus, « esclave », est l’héritier médiéval du lien de clientèle antique, peut-on penser qu’il existe encore aujourd’hui?

Quel Voltaire ose de nos jours parler et prendre cause pour les serfs qu’une mainmorte broie?

Quel Voltaire pour l’ironie face aux extrémismes des religions?

Quel Voltaire pour l’Affaire des sans-papiers défenestrés?defenestration-prague-1618.1190407000.jpg

Quel Voltaire pour les égarés de notre « Eldorado »?

lenfant-sans-papiers.1190407797.jpg

Illustration: 1-La défenestration de Prague: L’origine de la défenestration est, le 30 juillet 1419, une pierre qui aurait été lancée depuis l’hôtel de ville de la nouvelle ville de Prague, contre une procession menée par le prêtre Jan Želivský. Aussitôt ses partisans prennent d’assaut le bâtiment. Ils jettent par la fenêtre sept échevins sur des lances pointées vers le haut, et la foule les achève. l’incident a déclenché une révolte de grande ampleur.

2-« L’enfant sans papiers » .