La parole lumineuse d’un témoin légitime: Saul Friedländer dans « L’Allemagne nazie et les Juifs »

Librairie Kléber. Strasbourg. 20 mars. 19h.

Un autre soir dans cette librairie d’exception.

Les cloches de la cathédrale et des églises avoisinantes sonnent à toute volée. Leur musique précède leur silence. Ce silence, qui, on le sait, dure chaque année le temps d’un voyage, jusqu’au dimanche suivant, jour de Pâques. Et le carillon d’avant le silence envahit peu à peu tout l’espace. Jusqu’à l’intérieur de la salle blanche de la librairie Kléber , bourdonnante, pleine à ras bord et dont les vitres vibrent au rythme de cette envolée sonore.

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Durant ce concert et pendant tout ce temps, Daniel Lemler , psychanalyste, présente longuement (un peu trop longuement, le temps manquera à l’invité plus tard) Saul Friedländer , sans nul doute le plus grand spécialiste du nazisme et du génocide des Juifs. Né en 1932 à Prague il enseigne l’histoire contemporaine à l’Institut universitaire des hautes études internationales de Genève, puis aux universités de Californie (Los Angeles) et de Tel-Aviv. Parmi ses ouvrages, citons « Hitler et les Etats-Unis » (1963), « Pie XII et le IIIe Reich » (1964), « Réflexions sur l’avenir d’Israël » (1969), « Reflets du nazisme » (1982), « Quand vient le souvenir » (1998). Saul Friedländer a également codirigé, avec Elie Barnavi , « Les juifs et le XXe siècle. Dictionnaire critique», Calmann-Lévy, 2000. En 2007, il a reçu le prix de la Paix décerné par les libraires allemands. Il soutient, en Israël, le mouvement pour la paix.

S’il est là ce soir, à 19h, juste après la rencontre qui a eu lieu à 17h 30 entre la communauté israélite de Strasbourg, (co-organisatrice avec la librairie) et deux jeunes écrivains venus d’Israël via le dernier salon du livre de Paris, c’est pour présenter son livre paru récemment au Seuil : « Les années d’extermination-l’Allemagne nazie et les Juifs ».

La rencontre justement entre Eshkol Nevo , « Quatre maisons et un exil » , Boris Zaïdman « Hemingway et la pluie des oiseaux morts » , tous deux publiant leurs premiers romans chez Gallimard , et un public acquis, était décevante. Comme si les écrivains ne pouvaient assumer la fonction symbolique que leur confére une notoriété mondiale acquise dans l’immédiateté. Salon du livre oblige! Un peu comme s’ils flottaient dans des habits trop grands. Certes cela ne remet nullement en cause la qualité de leurs écrits. Pourquoi en douterions-nous? Mais à parler de-ci, de-là, du titre, de l’attention apportée par Gallimard à la traduction de tel ou tel mot, de la difficulté à s’intégrer en Israël quand on est d’origine russe, des couples, de la communication, on éprouve une curieuse impression: celle qui résulte de la non-réponse à la question du présentateur, « comment est accueillie cette littérature en mileu arabe? » On n’en saura rien. Peut-être n’est-ce pas là le sujet, d’ailleurs. Mais un malaise passe. Comme un ange. Déçu.

Saul Friedländer, en introduction à sa quête concernant l’installation du nazisme dans l’Allemagne des années 30, se servira de la métaphore de l’incendie de forêt. Pour que le feu se répande et ravage tout sur son passage, il faut que les lieux soient propices à l’embrasement général. Il faut des broussailles, de la sécheresse, de l’inattention… Bref, c’est tout l’environnement qui participe du désastre. On se demande alors, si ces jeunes écrivains sont conscients des broussailles de leurs propres forêts. Mais restons-en là.

Saul Friedländer, devant le public, est d’emblée un immense conteur à la voix calme, assurée et claire, sans aucune recherche d’effets en direction de l’auditoire. Sa parole simple éclaire l’histoire qu’il connaît bien. Car Saul Friedländer est d’abord un chercheur, infatigable et unanimement respecté. Chaque phrase de son discours est étayée par sa recherche. Recours aux nombreux documents écrits laissés par les bourreaux, lettre de Pie XII, invitant l’orchestre de Berlin à venir jouer Parsifal dans ses appartements, journaux intimes des victimes, faits attestés… Saul Friedländer, enfin, est un témoin. Un des derniers témoins, puisque cette génération avance en âge.

La légitimité du témoignage tient ainsi un grand rôle dans la réflexion de l’historien. « Je sais que je suis partie prenante, dans ce travail, affirme-t-il, mais parce que je le sais, je peux prendre de la distance, en tenir compte. Il est possible de faire cela ».

Alors les partis-pris s’effacent.

Et Saul Friedländer de parler avec précaution. Il connaît trop le déclenchement des incendies pour ne pas mesurer ses mots. Il parle du silence. Et curieusement, autour de nous, à ce moment, la résonance des cloches de la chrétienté s’est éteinte. Il évoque le silence de l’Eglise. Pas d’évêques pendant la guerre, pour dénoncer la déportation des Juifs. Il relève le silence des administrations. Pas de voix politiques officielles pour condamner la chasse aux populations juives. Il parle enfin du silence des associations juives elle-mêmes, promptes à l’époque à chercher à protéger naturellement ses membres intégrés dans la société, en ciblant l’autre, le Juif d’ailleurs, l’étranger, l’errant de toute éternité…

Les tabous tombent…

S’il est un ouvrage à posséder dans toute bibilothèque de l’honnête homme contemporain, un livre à ouvrir avec nos enfants et petits-enfants pour transmettre la mémoire d’une « période inassimilée et inassimilable », afin de préserver l’avenir, s’il est possible, d’un retour à la barbarie, c’est bien cet ouvrage-là, le livre de Saul Friedländer: « Les années d’extermination- L’Allemagne nazie et les Juifs. »

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La solution: Alexandra David Néel, une femme écrivain au Tibet

C’est Elisabeth, depuis Auckland, (12 heures d’avance sur notre fuseau horaire) qui a trouvé sans hésiter le nom de notre femme de lettres exploratrice: Alexandra David Néel (1868-1969)

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Alexandra David Néel (vidéo) est en 1924, la première femme d’origine européenne à séjourner à Lhassa au Tibet . Cet exploit la rendit célèbre.

 

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Image empruntée à son site officiel.

Passionnée de culture boudhiste, elle a écrit de nombreux ouvrages sur le sujet, critiquant la récupération simplifiée qui en était faite en Occident. Par son abondante production littéraire, Alexandra David-Néel reste un grand témoin du Tibet qu’elle a parcouru avant les bouleversements apportés par sa sinisation.

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Et bien sûr, ses écrits nous ramènent à une actualité navrante

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La focalisation sur tel ou tel événement ne manque pas de surprendre. Vue de Chine, les journaux ont fait leur une sur un fait divers dramatique concernant un jeune chinois à Paris. C’est ce que nous relate l’excellent blog « Manger du chou chinois  » que je vous invite à visiter ou revisiter.

Pour une littérature généreuse: Alaa el Aswany

Librairie Kléber , Strasbourg. 19 mars 2008. 17h30

Moment de grâce. Alaa el Aswany, géant égyptien à la voix chaude de baryton, parle de ses livres. Vous savez, « L’Immeuble Yacoubian« , devenu un best-seller et dont on a tiré un film . Et puis « Chicago » , paru depuis presqu’un an chez Acte Sud.

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Alaa el Aswany , né en 1957, suit une scolarité au lycée français du Caire, poursuit des études de dentiste au Etats-Unis, justement dans ce Chicago qui impose son titre à son deuxième grand succès littéraire. Quant à « LImmeuble Yacoubian », c’est celui où le dentiste a établi son cabinet au retour de Chicago. Réalisme des lieux. Fresque de personnages hauts en couleur. Diversité des choix de vie. Observation du quotidien pour mieux cerner le basculement des mentalités. En Egypte, à la fin des années 50. Aux Etats-Unis, après le 11 septembre.

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Alaa el Aswany ne boude pas son plaisir. Il est fier de se voir en tête des ventes dans tout le monde arabe et en position enviable dans nombre de pays. Il le dit, très naturellement. Il dit aussi son désir d’écrire une littérature en strates. Des livres qu’il est aisé de lire. Des livres pour tous. Mais aussi des livres où l’on peut déceler autre chose lors d’une deuxième lecture. Voire d’autres nombreuses lectures. Comme cela lui arrive lorsqu’il relit « Le vieil homme et la mer » que sa petite fille de 10 ans aime, parce qu’elle suit l’histoire du poisson et que lui, découvre autrement à chaque relecture…

Il affirme encore sa conception de la littérature: « une littérature qui n’embrouille pas le lecteur à dessein. Rien n’est plus facile, explique-t-il, que d’écrire un livre auquel personne ne comprend rien! J’ai pourtant des amis qui pratiquent cette école-là. Qui empruntent des chemins ésotériques. Ce n’est pas mon cas. »

« De plus, il ne faut jamais confondre ce que les personnages disent dans un roman et la vraie voix de l’auteur. C’est dangereux, insiste-t-il. On le fait trop souvent. » Et bien sûr il a été menacé ici ou là pour cette raison. Car la littérature ne peut pas grand chose pour changer le monde ou ébranler les régimes totalitaires. Vraiment, non. Il n’y croit pas. Quand il veut prendre ouvertement position, il rédige un article ou milite dans un mouvement politique. Mais la littérature, c’est autre chose. Par la rencontre des vies multiples qu’elle propose, elle nous change. Individuellement. Elle nous permet parfois de comprendre l’autre. Elle nous rend ainsi plus ouverts, plus généreux.

Ce que peut la littérature, selon Alaa el Aswany? C’est peu et c’est pourtant beaucoup: « nous rendre tout simplement plus humains! » Vaste et magnifique programme qui ne craint ni le cynisme des censeurs, ni de s’afficher comme tel, en toute élégance et simplicité.

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Ces salons où l’on causait…

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Eh non, comme on s’en doute, nous ne sommes pas dans un de ces salons littéraires qu’évoque le tableau de Jean François de Troy (vers 1728) représentant une lecture de Molière, mais bien au salon du livre de Paris , saison 2008 !

Ici, le showbiz bat son plein!

Et quelquefois la fête tourne les têtes et nous détourne de nos pesants quotidiens. Très bien. Mais les paillettes ne sont pas pour tout le monde.

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Vous aimez les livres jusqu’à vouloir entrer dans les coulisses de leur mise au monde. Ici, vous n’aurez que la vitrine, leur étalage, et bien sûr, en prime, le show des vedettes, l’adulation parfois justifiée des icônes .anna.1205835092.jpg

Cette année, j’ai boycotté, non pas seulement parce qu ‘il y a provocation à forcer les polémiques autour d’une plaie ouverte en ce Proche-Orient particulièrement à la une de l‘actualité brutale , mais parce que trop cher pour moi. Trop cher pour mon petit et combien courageux éditeur (Aréopage ) de Lons-le-Saunier. Aïe! Le prix du m2! Trop cher d’ailleurs pour l’ensemble des éditeurs de Franche-Comté qui exposaient ensemble autrefois.

Il est évident que les écrivains d’Israël , comme ceux de Palestine ou des diasporas devraient avoir bien d’autres tribunes que celles de cette foire aux puissants où ils sont pris en otage. La triste évacuation des lieux suite à une alerte à la bombe (relatée ici dans la chronique de Pierre Assouline) était bien sûr prévisible.

Reste qu’on reste sur sa faim, faim de livres, faim de mots, d’écriture, loin du culte de ces artisans du livre que sont les écrivains transformés en déités tutoyant un Claude François en livrée pailletée dans un au-delà inondé de lumière.

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Qui a peur du mélange des genres? Requiem pour tous…

Il y aurait un matin…

Vous n’auriez peur de rien et rêveriez du livre total. Un ouvrage inclassable où l’intrigue tiendrait le lecteur en haleine, disons, comme dans un thriller de Patricia Highsmith ,

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où votre prose alerte alternerait par exemple avec un haïku de Gozan:


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La neige d’hier

Tombée comme des fleurs de cerisiers

Redevient de l’eau.

 

où vos secrets culinaires voisineraient avec les comptines de votre enfance,

où le tragique le disputerait au comique de situation

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où bref, tout serait mêlé…

J’ai rencontré ce type d’oeuvre dimanche dernier: Je veux parler du Requiem de Jenkins!

Oui! Jenkins! Le leader du groupe rock Soft Machine .

L’écriture liturgique emboîte justement celle du haïku. Musique du latin, musique de la langue japonaise sur fond de harpe celtique et douceur lancinante du cor. Mélodies galloises et variations classiques…Nous sommes littéralement submergés d’harmonie, de beauté tranquille et de terreur ancestrale: Dies Irae, Dies illa.. .Surtout cliquez et écoutez…

Concert donné à Strasbourg, le dimanche 16 mars à l’église réformée du Bouclier.

La solution: Paul Auster écrit « La trilogie new yorkaise ».

Bravo, bravo à Tilu, « un jour et pas l’autre« , pour son intuition fulgurante!

Et mille excuses pour n’avoir pu ce week end rendre visite aux blogs amis. Nous sommes allés souffler la première bougie de notre petite fille Elise à Paris…le temps m’a donc manqué!

Il s’agit bien de Paul Auster dans sa célèbre « Trilogie new yorkaise«  , que vous trouviez en pianotant « écrivain américain ayant écrit une trilogie ». paul_auster.1205428893.jpgC’est Amazon qui vous conduisait au libellé suivant:

Quatrième de couverture
« De toutes les qualités qui ont justifié le succès de la Trilogie new-yorkaise, l’art de la narration est sans doute la plus déterminante. C’est qu’il suffit de s’embarquer dans la première phrase d’un de ces trois romans pour être emporté dans les péripéties de l’action et étourdi jusqu’au vertige par les tribulations des personnages. Très vite pourtant, le thriller prend une allure de quête métaphysique et la ville, illimitée, insaisissable, devient un gigantesque échiquier où Auster dispose ses pions pour mieux nous parler de dépossession.

L’auteur vu par l’éditeur
Né en 1947 dans le New Jersey, Paul Auster vit à Brooklyn. Poète, traducteur et romancier, il est l’un des écrivains les plus brillants de sa génération. En France, son oeuvre est publiée par les éditions Actes Sud. »