Et la lumière fut, grâce au kauri géant de Nouvelle Zélande : Tane Mahuta

Réponse à la devinette d’hier

Donc, l’histoire, l’histoire du monde commence en Nouvelle-Zélande. Ce sont les récits maoris qui nous font revivre les temps lointains de cette origine obscure et nous renseignent sur l’arbre que vous avez vu hier:

 

Il s’agit de Tane Mahuta, « le Seigneur de la Forêt », en maori.

 

Il est, dit-on, l’un des enfants de la Terre et du Ciel. Leur étreinte trop fusionnelle empêchait toute leur descendance de vivre au grand jour. Tane Mahuta, prenant appui de toutes ses forces sur ses racines et ses branches, réussit l’exploit de les écarter l’un de l’autre à jamais. Et la lumière fut !

 

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Voici pourquoi, grâce au kauri géant de la forêt de Waïpoua, au nord d’Auckland, nous pouvons nous diriger sans marcher à tâtons, admirer la flore incomparable, lire tous les livres que nous aimons, et même ceux que nous n’aimons pas et sommes parfois obligés de parcourir!

Le kauri de la photo d’hier est à présent protégé. Il a 2000 ans ! Mais les hommes on été longtemps bien ingrats à son égard . Au milieu du XIX° siècle, en quelques décennies, ils ont détruit ces témoins de l’histoire de la Terre, dont les forêts s’étendaient au Pays du Long Nuage Blanc (traduction de Aotearoa, nom maori de la Nouvelle-Zélande).

Lorsque vous irez un jour visiter ce magnifique pays, ne manquez surtout pas de vous rendre au musée du kauri à Matakohé, dans l’île du Nord

http://www.kauri-museum.com/

http://www.antipodes-travel.com/presentation_du_pays.php .

 

A lire plus tard sur ce sujet :

« Dix petits contes secrets sur les arbres de Nouvelle Zélande »
par Chantal Serrière
avec des illustrations de l’artiste néozélandaise, Léanne Duplan

RETOUR EN CHINE:dans la maison de thé du Parc aux Mille Fleurs

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Le joueur de flûte du Parc aux Mille Fleurs

par Graham Sage

(2° épisode)

 


L’appartement de Joanne se trouvait au troisième étage d’un petit hôtel local qui prenait des clients à long terme aussi bien que des voyageurs de passage. Joanne l’avait choisi parce qu’il se trouvait côté parc, et que le loyer pour toute une année académique lui paraissait largement dans ses moyens. Il n’y avait qu’un seul appartement au troisième, une seule chambre à coucher avec salle de bains, une cuisinette dans un coin du salon et un balcon. C’était le seul balcon de ce côté de l’immeuble qui avait vue sur le parc. De l’extérieur, il donnait un aspect très singulier à l’architecture de l’ensemble. Comme s’il avait été plus tard ajouté au bâtiment. Même pas au milieu de la façade. Etrange. On aurait dit plutôt une cache de chasseur. Pour épier des bêtes sauvages. Peut-être d’ailleurs avait-il été construit pour cela. Le bâtiment autrefois avait été l’ancienne résidence du Directeur des Jardins Zoologiques, à l’époque où le parc était le zoo et la maison de thé, l’enclos des pandas. C’était avant que la révolution culturelle ait mis tout à l’envers. Maintenant c’était un petit hôtel retiré du brouhaha de la rue, avec jardin intérieur.

Pour accéder au parc il fallait d’abord passer par le jardin, atteindre les grilles de la grande porte d’entrée, et sortir du complexe. Il y avait comme d’habitude un des gardiens en uniforme bleu stationné là, prenant sa fonction à son tour, pour empêcher les importuns de pénétrer dans les lieux.

C’était toujours la même salutation. Pas vraiment une question. Bien que Joanne se sentît obligée de répondre à chaque fois. Et de répondre la vérité. Elle aurait pu dire n’importe quoi cependant. Le gardien ressemblait (ils se ressemblaient tous d’ailleurs), aux soldats des statues de l’époque Mao. Visage figé, menton et front poussés en avant, pas de sourire aux lèvres. Mais quand Joanne, « la dame française de l’appartement à côté du parc’ » passait, le visage de pierre du gardien se transformait toujours en sourire. Il n’essayait jamais de comprendre ce qu’elle disait, ne l’écoutait peut-être même pas. Elle était presque sure qu’il devait penser qu’elle lui parlait en français. Elle se demandait parfois, au cas où un jour elle disparaîtrait, si jamais le gardien en fonction ce jour-là, se souviendrait de ses dernières paroles.

-Oui, je vais flâner dans le parc.

-Ah bon.

-Oui, je vais sauter dans la rivière et nager jusqu’à Chongqing.

-Ah bon.

Il était simplement content qu’elle lui parle. Beaucoup d’autres résidents passaient tête en l’air, et le visage de la statue restait figé.

Une fois dans la rue elle suivit le trottoir qui longeait le mur du Parc aux Mille Fleurs jusqu’au pont et sans traverser la rivière, ni sauter dedans, elle alla vers l’entrée du parc, de l’autre coté d’un parking destiné au gens qui arrivaient dans le quartier en voiture ou à bicyclette. Deux énormes portes en bois, peintes en rouge, ouvertes tous les matins a six heures précises et fermées a minuit non moins précis, accueillaient les visiteurs. Ce parc était parmi ceux de la ville qui n’imposaient pas de tarif d’entrée et rassemblaient toutes sortes de gens. Sa maison de thé, située à l’intérieur, entre la rivière et le petit étang, était ouverte du matin au soir. Lieu célèbre, la maison de thé était toujours pleine de clients.

Dans le parking de l’entrée se rassemblaient des mendiants, comme on en trouve à l’entrée de tous les parcs, des temples et des bâtiments historiques de la ville. Un jeune homme s’appuyait sur ses béquilles, la jambe coupée au dessus du genou, la chair mise en vue malgré le froid, un vieux bol en aluminium à la main avec quelques sous dedans. A côté, un garçon horriblement déformé des jambes qu’il agitait en tous sens, se propulsait sur une palette de bois posée sur des roulettes à l’aide de ses mains devenues dures comme des semelles de cuir. Les mendiants étaient toujours des garçons ou des hommes. Joanne n’avait jamais rencontré de filles ni de femmes mendier ainsi.

Bonjour Xiao Chen. Bonjour Lao Li. Il fait beau aujourd’hui, n’est-ce pas?

Elle mit quelques pièces dans la main de chacun et leur sourit dans les yeux. Au début, quand elle allait se promener dans le parc, Xiao Chen et Lao Li se ruaient vers elle, l’étrangère était forcement pleine de fric.

Cela la dégoûtait … l’effrayait … à cette époque

Puis petit à petit, elle s’était habituée à eux et eux à elle. Elle avait appris leurs noms. Ils ne se ruaient plus à sa rencontre. Ils savaient qu’elle aurait toujours quelque chose pour chacun et qu’elle le leur donnerait avec un sourire en leur serrant la main.

Joanne franchit la porte. Elle était un peu inquiète. Elle n’entendait plus la musique de la flûte. De ce côté du parc, juste à l’entrée, un groupe de danseurs de tous âges, s’assemblait le matin en rangées bien ordonnées, devant un magnétophone et suivait les courbes et petits sauts de leur instructrice au rythme d’une musique énergique d’orchestre chinois. On n’entendait que leurs grincements entrecoupés de la voix stridente de leur instructrice criant des ordres tout en les exécutant elle-même en sens inverse, comme si ses adhérents la regardaient dans un miroir. Elle avait une cinquantaine d’années et se prenait très au sérieux.

Et pourquoi pas, pensait Joanne.? Pourquoi ne pas se prendre très au sérieux et chaque matin se donner ainsi une raison d’être.

Leur activité consistait à exécuter des exercices dont la moitié était empruntée à l’aérobic, l’autre moitié, à la danse folklorique. Quelques danseurs étaient habillés en pyjama de soie et tenaient un éventail à la main, d’autres en vieux pantalons, portaient des pantoufles noires telles que les préférait Deng Xiang Peng de son vivant. Des jeunes gens dansaient aussi à côté de leurs grands-parents qui n’étaient cependant peut-être pas leurs propres ascendants. Des doués et des non doués. Des agiles et des léthargiques. Tout le monde était bienvenu.

Pour pénétrer dans le parc, il avait fallu que Joanne contourne ce groupe. L’instructrice lui sourit et arriva, entre deux mouvements et au rythme de la musique, à lui faire un signe de tête pour l’inviter à prendre place parmi les danseurs au cas où cela lui conviendrait. Toujours la même invitation. Identique à celle reçue lors de ses promenades dans le parc en automne. Toujours le même refus de sa part à cette invitation.

Joanne se hâta de trouver le chemin qu’elle comptait suivre et disparut vite entre deux grands rochers vers l’intérieur du parc.

L’orchestre chinois et la voix de l’instructrice s’évaporaient petit à petit, jusqu’à ne plus constituer qu’un bruit de fond et Joanne se retrouva sur le petit sentier du parc qui menait vers l’étang et la maison de thé. Les amateurs d’oiseaux chanteurs venaient tous les matins accrocher leurs cages en bambou aux arbres le long de ce chemin. Pendant que les oiseaux se régalaient au soleil matinal, leurs maîtres bavardaient devant la maison de thé, assis sur les fauteuils en bambou que maintes années d’usage avaient polis. Ils fumaient des cigarettes enfoncées verticalement au bout de leurs longues pipes fines en bois en en cuivre, et buvaient de petites gorgées du thé versé dans des pots en verre. Les oiseaux s’entre-chantaient et chaque maître estimait que c’était le sien qui chantait le mieux. Ils parlaient tous en même temps et Joanne comprenait à peine ce qu’ils disaient. Elle avait essayé une fois en automne d’entamer une conversation avec ces vieux messieurs mais ils possédaient tous un accent local tellement fort qu’elle avait abandonné cette idée au bout de quelques répliques. Elle se contentait maintenant de leur dire simplement « Bonjour » avec une salutation respectueuse de la tête. Ils répondaient aussi à la salutation. Tout était donc en ordre et Joanne prenait place à une table un peu plus loin pour commander son thé. Mais aujourd’hui, elle ne voulait pas s’arrêter à la maison de thé. Derrière les chants d’oiseaux et les chuchotements en zigzag des vieux messieurs, Joanne entendit à nouveau la mélodie de la flûte venue de quelque endroit plus éloigné du parc.

Elle poursuivit son chemin et grimpa un petit monticule de rochers cachés derrière d’épais bambous. Elle trouva là, assis sur l’un des rochers, et tel qu’elle avait pu l’imaginer, le dos tourné au sentier qu’elle venait de prendre, le joueur de flûte du Parc aux Mille Fleurs.

L’avait-il entendue arriver ?

Rien ne le laissait supposer. Il ne s’était pas arrêté de jouer et ne s’était pas retourné. Il continuait à souffler sa mélodie mélancolique. Peut-être même était-elle plus triste qu’auparavant, pensait Joanne maintenant que, de près, elle entendait non seulement sa musique mais aussi le doux sifflement de son haleine et le mouvement de ses doigts sur la flûte en bambou.

Elle s’assit sur un rocher un peu en arrière du joueur, sans l’interrompre, le regardant de dos. La musique s’arrêta. Sans se tourner vers Joanne, le joueur de flûte dit :

-Vous êtes donc venue. Je vous attendais.

Et il se retourna pour la regarder de face.

– Excusez-moi, dit-elle, je ne voulais pas vous déranger. Je voulais simplement savoir d’où venait la musique de la flûte »

Ce n’était pas un vieillard au chapeau bleu. Il n’avait pas de barbe grise. Il avait une cinquantaine d’années, le regard intelligent, mais rien d’autre de particulier. Il était vêtu comme n’importe quel passant dans la rue. Elle aurait pu le croiser, et l’avait peut-être déjà croisé maintes fois pendant ses va-et-vient en ville.

(A suivre)

 

L’AFRIQUE ENCORE: Au pays de Camara Laye, la Guinée

 

Ibrahima BARRY, « Berger peul »

L’actualité pousse à nouveau à parler de l’Afrique. Il s’agit de la Guinée, aujourd’hui.

La Guinée?

Oui, vous savez, le pays de Camara Laye, l’auteur de » l’Enfant Noir « , à présent enseigné dans nos écoles, avec ce petit garçon, devenu figure emblématique, assis sous le réverbère pour écrire ses devoirs,

http://www.sonoma.edu/users/t/toczyski/camaralaye/clayeressources.htm l

Rappelez-vous aussi les ouvrages de Nadine Barry, si vous voulez bien me pardonner le raccourci éclectique: Noces d’absence, Grain de sable, Chroniques de Guinée. Ellle est la veuve de Djibril Barry victime du régime de Sékou Touré et inlassablement, à travers ses ouvrages, elle raconte la longue recherche menée autour de sa disparition.

http://www.guinee-solidarite.org/

La Guinée, dont la capitale est Conakry, fut autrefois au coeur du Royaume mandingue.

Elle a été, à la fin de la colonisation, le pays phare des indépendances avec le « non » retentissant que son leader Sékou Touré avait opposé au Général De Gaule concernant l’entrée de la Guinée dans la Communauté française. Mais le héros de toute une génération panafricaine est aussi devenu le tyran que l’on connaît avec le tristement célèbre Camp Boiro de la mort.

C’est le Général Lansana Conté qui en 1984 délivre la Guinée de ce cauchemar sanguinaire et installe un régime ouvrant le pays vers l’extérieur.

Longue, longue fin de règne! Le vieux général est malade, entouré d’une garde ubuesque et déliquescente. Mais il veut rester encore. Le peuple souffre, comme toujours. Les syndicats, les étudiants descendent dans la rue. Premiers tirs. Des morts.

C’est l’actualité du jour. On en parle à peine. c’est loin et il y a d’autres priorités.

A suivre sur http://www.guineenews.org/

La Banque Mondiale, l’écriture au Niger, Issa et moi

Un billet pour l’au-delà,

à mon ami Issa de Niamey.

A propos d’écriture, celle de tous les jours, j’ai reçu il y a environ deux semaines, un message de bons voeux du Niger. C’est Soumaïla, étudiant nigérien en 6° année de médecine qui me les adressait. Et je me sens coupable parce que je ne lui ai pas encore répondu. Et je ne lui ai pas encore répondu parce que j’aurais voulu lui retourner bien plus que la formule de souhaits habituelle. Et cela prend du temps. Et c’est ainsi. Parfois, à vouloir trop bien faire, on ne fait rien du tout.

Je profite donc de ce blog, nouvel outil où s’échangent les écritures, rituelles ou non, d’ici ou d’ailleurs, pour formuler à Issa Soumaïla tout ce que j’aurais dû lui dire depuis longtemps.

Car ton père, Soumaïla (je t’appellerai ainsi dans ce message pour plus de clarté), qui portait comme toi le nom d’Issa, était mon ami. Je ne me console pas qu’il soit absent de nos discours, absent tout court, absent pour toujours. C’est toi, Soumaïla qui as envoyé ce message informatique il y a quelque temps: « Mon père est décédé, depuis déjà deux ans. Il revenait de Zinder où il avait assisté à des funérailles… »

Au Niger, il y a beaucoup d’accidents de voitures. Surtout la nuit. Pourquoi, Issa, avez-vous pris la route de nuit, alors qu’elle est si dangereuse?

Inch’Allah…

Issa, donc, était mon ami. Nous avons partagé le même bureau au Ministère de l’Education à Niamey, dans les années 90. Nous étions « homologues », comme on dit dans le jargon des projets d’appui au développement, tous deux conseillers du Ministre de l’Education (il faut dire d’ailleurs, « des » ministres, car ils se succédaient à grande vitesse), chargés de la coordination des projets financés par les bailleurs de fonds extérieurs.

Qu’aurais-je fait sans l’aide inlassable d’Issa? Inspecteur de français dans l’enseignement secondaire, formé en France, lui qui connaissait mieux qu’un autochtone, Paris et sa banlieue, le métro, ses stations et correspondances (il s’amusait à les réciter), connaissait évidemment Niamey et le Niger dans ses moindres recoins. Modeste et effacé, il avait néanmoins ses entrées partout.

Il était pauvre. Pas d’automobile. Ironie du sort, c’est l’automobile qui le tuera. Infatigable marcheur, il parcourait la ville en tous sens, sous le soleil de plomb du Sahel pour mener à bien ses démarches. J’essayais pourtant aussi souvent qu’il le permettait qu’il profite de ma voiture -luxe d’expatriée- pour le soulager de quelques courses, car il se sentait toujours l’obligé de tous, ne refusant jamais de rendre un service, quel que soit le coût pour sa réelle fatigue.

C’était ainsi. Il était entêté à vouloir, quoi qu’il en soit, affronter la chaleur brûlante. Il fallait toujours qu’il s’entraîne à résister.

Résister.

L’époque était agitée. Ajustement structurel. Suppressions de postes. Grèves. Interruption de salaires. Les fonctionnaires souffraient, ne mangeaient pas à leur faim. Le salaire de ta mère, Soumaïla, joint à celui de ton père, ne suffisaient guère à vous permettre une vie décente. D’autant plus que tout le système était bloqué.

Par ailleurs, Issa ne lisait que collé à la fenêtre. Comme je m’en étais étonnée, il avoua qu’il avait besoin de lunettes, mais ne possédait pas les moyens de s’en acheter, ce qui n’avait aucune importance. Pauvres intellectuels d’Afrique! Privés de lecture à l’heure où leur vue baisse! Je lui offris des loupes qui lui firent plaisir.

Le temps était aussi à l’agitation car la population refusait l’un des grands programmes de scolarisation financé par la Banque Mondiale. Il s’agissait de scolariser deux cohortes d’élèves du même âge, dans la même journée: une le matin, l’autre le soir. On appelait cela « la double vacation ».

On ne parlait alors que du refus de cette « double vacation ». Les mères défilaient dans la rue accusant le gouvernement d’offrir un enseignement au rabais à leurs enfants : pas assez d’heures de cours, nouveaux instituteurs peu, mal ou non formés et surtout la décision de pratiquer un enseignement dans les langues maternelles officielles (il y en avait onze à l’époque dont certaines non encore totalement fixées à l’écrit). De ce fait, le plus grand nombre n’avait plus d’accès direct à la langue d’échange internationale, à savoir, au Niger, le français. Désespérance des populations!

Problème complexe que celui du choix des langues d’enseignement en Afrique! Le peuple, donc, ne voulait rien savoir. Jamais les taux de scolarisation n’avaient été aussi bas. Paysans et gens des villes refusaient d’envoyer leurs enfants à l’école. Au grand dam des experts et financiers du programme. Issa et moi, courrions en fourmis laborieuses, d’une réunion à l’autre, d’un bailleur à un autre bailleur. Parfois le ministère était bouclé par des étudiants et tous les fonctionnaires attendaient patiemment que leurs situations d’otages se terminent après quelques heures d’enfermement.

Nous faisions de notre mieux, à notre humble niveau de techniciens, au sein de nos dispositifs respectifs, pour que les décisions des financiers ne soient pas trop tranchantes. Je salue encore à présent la grande humanité d’Abdul Haji, représentant de la Banque Mondiale au Niger, accompagné de son épouse, Jeanne. Il lui fallait être l’exécuteur de ces grands programmes dont les rouages étaient lancés à travers le monde entier. Il n’était nullement dupe. C’était pour nous un homme de dialogue et d’écoute fraternelle.

J’ignore à présent ce qu’il en est des taux de scolarisation et si la double vacation, comme l’enseignement dans les langues officielles sont à présent acceptés. Toujours est-il que le pays a eu beaucoup de mal à surmonter cette crise.

Mais aux pires moments, Issa, comme ses collègues, se tenait debout. Jamais courbés. Les hommes et les femmes des pays du Sahel donnent en permanence cette leçon de vie. Dotés d’un sens inaltérable de la beauté, ils vont et viennent, quoi qu’il arrive, dans leurs boubous de bazin craquant d’amidon frais, infatigables dans l’adversité.

Et puis, Issa et moi avons aussi participé aux incessants débats sur le transfert des langues orales en langues écrites. Discours souvent dérisoires! Oblige-t-on une langue orale à se muer en signes écrits du jour au lendemain? Peut-on si rapidement fabriquer des manuels d’apprentissage de la lecture avec ces nouveaux signes? Et former tout aussi vite des maîtres à leur usage?

Nous revoici au coeur des mots, au coeur de cet intérêt pour l’écriture si sacrée à nos yeux.

Mais le Niger, ce pays où la vie se conquiert face à des conditions extrêmes, a longtemps maintenu vivant, le respect de la tradition orale, sans condescendance passéiste, très rigoureuse, à l’inverse de ce qu’on peut imaginer des paroles verbeuses portées au gré du vent, sachant de plus, qu’essentiel à la survie même des populations au plus profond des déserts de sables brûlants et dorés, le silence aussi, est d’or.

Bonne année à toi, Soumaïla.

par ces mots en souvenir d’Issa, ton père.

Avec toute mon affection.

Chantal Serrière

CAFES FIBONACCI par Pilar Lluch

Pour répondre à la contrainte (cf sur ce blog, l’article « écrire une nouvelle »), lancée en décembre sur le thème des Cafés et maisons de thé et à envoyer avant la fin du mois de janvier,

Voici le début, »l’écran zéro », écrit l’auteur, d’une nouvelle envoyée par Pilar Lluch.

Pilar vit actuellement à Turin et revendique son appartenance équitable à la culture française et espagnole. Et vice versa, aux deux cultures, espagnole et française.

CAFES FIBONACCI

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Le couloir très long, éclairé par des demi lucarnes descend progressivement sous les jardins du Musée des Antiquités de Turin. De la brique romaine rouge et rugueuse couvre le sol jusqu´aux voûtes, mes mains caressent la texture de cette géométrie de terre cuite …Je suis seul, plus un bruit, enfin, la gardienne a dû s´absenter… Je ne l´entends plus papoter ni avec son gros collègue ventru ni avec son éternel portable, tant mieux, cette pipelette a réussi à m´agacer.

Au fond de l´immense corridor qui baigne dans une pénombre rosée, dans l’obscurité, je distingue un grand cercle bleu comme un infini vide azur… Un Zéphirum ! aurait dit mon collègue Jalid Maimoud. Je m´approche et le Zéphirum merveilleux se révèle être non pas un zéro vide mais une fontaine décorée de mosaïques bleues en pâte de verre qui dessinent des oiseaux dans une végétation exubérante, vibrante de couleurs et de voix cristallines comme cette eau qui apaise.

J´imagine qu´en des temps anciens, autour de cette fontaine fraîche, des hommes et des femmes se donnaient rendez-vous. Ils se réunissaient et se racontaient toutes les histoires du monde, se faisaient des confidences, s´embrassaient, chantaient des mots d´amour, fontaine de Cupidon, là où les larmes aussi en signaient parfois la fin. Je rêve, je rêve… Revenons en arrière, je prends un peu de recul… Là… Parfait, la photo est prise. Je reviens sur mes pas, le gardien hurle en français avec traduction immédiate.

-On ferme, on ferme !

Chiudiamo adesso !

Je sors.

 

Le démon de Socrate

Bravo Marilène pour avoir trouvé la solution hier soir !

Voici donc la réponse à la devinette du dimanche, directement empruntée au site de la bibliothèque de l’Assemblée nationale, c’est-à-dire au Palais Bourbon, à Paris. Cette peinture de Delacroix se trouve en effet sur l’un des plafonds, dans la coupole de la philosophie.

“Le philosophe est assis dans un bocage, loin des hommes et près d’un ruisseau qui murmure. On voit voler derrière lui et se pencher à son oreille son génie ou démon familier, qui n’était peut-être que la solitude elle-même et le recueillement, dans lesquels les vrais sages ont toujours retrempé leur âme et puisé des inspirations profondes.”
http://www.assemblee-nationale.fr/histoire/7gaa.asp

Solitude, recueillement ? On a beaucoup glosé sur le démon familier auquel Socrate se réfère.

Dans le commentaire ci-dessus, l’allégorie nous libère: voici donc l’enseignement de la captation de soi-même pour nourrir ce désir d’écrire. Encore une fois, nous voici bien loin des paillettes et du fameux mythe du penseur ou de l’écrivain, être supérieur…

Aussi avez-vous le droit (sinon le devoir), d’écrire la petite musique de votre solitude intérieure et de la faire partager.

A demain, pour vous lire…Où en sont les avancées dans votre nouvelle en cours ?