La solution: Philippe Claudel dans « La petite fille de Monsieur Linh »…

Sans l’ombre d’une hésitation, Dom. A a touvé la solution.

Il y a en effet deux P. Claudel dans notre littérature, Paul et Philippe. Il ne faut pas avoir peur de l’affirmer. L’un est marqué par l’emprise de la religion sur un quotidien sublimé, l’autre explore le temps immobile de notre espace intérieur, nos âmes, grises ou lumineuses, que ne visite aucun dieu.

C’est le deuxième que j’évoque aujourd’hui. Le Philippe Claudel de l’admirable « Petite fille de Monsieur Linh ». Evocation de la relation entre un grand-père immigrant asiatique et sa petite-fille, unique descendante d’une famille décimée.

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La force de ce livre tient tout entière dans le paradoxe de son projet: décrire le singulier, le quotidien de ce vieil homme-à-l’enfant, comme on parlerait de ces tableaux de Vierge-à-l’enfant et traduire en même temps l’universel. Qu’importe le lieu où se déroule l’histoire, l’origine exacte du vieil homme, le vécu de ce grand-père désorienté, seul, sans repères, chassé de son propre monde, mais protégeant la vie. Le contexte n’a pas d’importance. Il s’agit du vécu de tous les immigrés, arrivant en « terre d’asile », peut-être à bord d’un boat people, ou pris en charge par les organismes humanitaires. Désorientés, seuls…

Photo: traduction de « la petite fille de Monsieur Lihn » en polonais.

L’énigme du samedi:le poignant des vies obscures

Son homonymie

avec son confrère diplomate

aurait pu le paralyser.

Pourtant il n’en est rien.

Au contraire.

C’est un grand de notre paysage littéraire.

Recueillant le poignant des vies obscures

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il tisse une écriture majuscule

plusieurs fois portée à l’écran.

Avez-vous deviné de quel écrivain il s’agit

et pouvez-vous citer l’une de ses oeuvres?

L’âme des poètes… pour Aimé Césaire

L’âme des poètes :

« Longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu

leurs chansons courent encore dans les rues… »

AIMÉ CÉSAIRE Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-panthères je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas
l’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture
on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer de coups, le tuer – parfaitement le tuer – sans avoir de compte à rendre à personne sans avoir d’excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot
mais est-ce qu’on tue le Remords, beau comme la face de stupeur d’une dame anglaise qui trouverait dans sa soupière un crâne de Hottentot?

extrait de  » Cahier de retour en pays natal » emprunté sur ce très beau blog

A visiter également le billet de P Assouline .

Aimé Césaire ne peut pas mourir, il incarne à jamais le défi de la négritude

On annonce la disparition d’Aimé Césaire . Mais ce ne peut être la vérité.

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« Aimé Césaire est un Noir qui est non seulement un Noir; mais tout l’homme, qui en exprime toutes les interrogations, toutes les angoisses, tous les espoirs et toutes les extases, et qui s’imposera de plus en plus à moi comme le prototype de la dignité »

André Breton

Mais écoutons Aimé Césaire répondant au questionnement de Maryse Condé sur la négritude. Extrait de « Lire » , Juin 2004:

« Je respecte tous les hommes, disait-il, quels qu’ils soient, mais je pense aussi qu’il faut leur faire la leçon et leur dire que l’homme nègre, ça existe et que lui aussi il faut le respecter. Pourquoi ai-je dit «négritude »? Ce n’est pas du tout que je crois à la couleur. Ce n’est pas du tout ça. Il faut toujours resituer les choses dans le temps, dans l’Histoire, dans les circonstances. N’oubliez pas que quand la négritude est née, à la veille de la Seconde Guerre mondiale, la croyance générale, au lycée, dans la rue, était une sorte de racisme sous-jacent. Il y a la sauvagerie et la civilisation. De bonne foi, tout le monde était persuadé qu’il n’y avait qu’une seule civilisation, celle des Européens – tous les autres étaient des sauvages.  »

Pour illustrer sa dernière phrase, il n’est qu’à se reporter au manuel présenté ci-dessous auquel a participé Onésime Reclus , qui n’est autre que l’inventeur du terme francophonie!!! !

La Géographie vivante » pour le cours préparatoire et le CM1, d’Onésime Reclus.

 

Le manuel avait bénéficié de la collaboration pédagogique de R. Versini, Inspecteur d’Académie honoraire, directeur du petit lycée Condorcet et A. Aymard Inspecteur de l’Enseignement primaire.

Quelques autres pages sur le site de Vox populi.

Pirates: du bandit au bâtisseur d’utopie, un filon littéraire et médiatique pas encore démenti

 

Piraterie

Voilier Ponant: les pirates jugés en France?

LEXPRESS.fr

mardi 15 avril 2008, mis à jour à 08:41

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« Il existe une énorme différence entre pirates et corsaires. Si les seconds employaient des méthodes vaguement similaires à celles des premiers, ils étaient munis d’une lettre de marque et de représailles ou Lettre de course remise par un roi ou un gouvernement, qui les autorisaient à attaquer les navires d’une nation ennemie. Les Barbaresques, en Méditerranée étaient des corsaires, de même que certains marins maltais, qui étaient autorisés par l’Ordre de Malte ».

Intéressante, cette mise au point de Wikipedia. Ainsi, les pirates ne sont que de vulgaires voleurs agissant pour leur propre compte, tandis que les corsaires volent noblement au profit d’un commanditaire patenté!

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L’Île au trésor de Stevenson a joué un grand rôle dans notre imaginaire collectif, notamment pour imposer l’image du pirate dont Long John Silver incarne à jamais le stéréotype. On retrouve par exemple ses traits caractéristiques dans le personnage du Capitaine Red interprété par Walter Matthau dans le film Pirates de Roman Polanski (1986)

L’Ile de Madagascar possède à elle seule, nombre de très belles histoires de pirates. En particulier celle racontée par Defoë (oui, c’est bien cela, le Defoë de Robinson Crusoë!), dans « Histoire générale des plus fameux pirates » publiée en 1726. hist-pirates.1208276308.jpgIl s’agit du récit de la fondation d’une cité utopique fondée par deux pirates associés, un gentihomme provençal du nom de Misson et un père dominiquain défroqué, l’italien Caraccioli. La cité fut établie au nord de l’île, à l’emplacement de l’ancienne Diégo Suarez devenue Antsiranana et peuplée par les esclaves libérés des bateaux arraisonnés et pillés.

La cité s’appelait Libertalia .

« Defoë y décrit l’existence d’un parlement et d’un exécutif élu pour trois ans. L’entrée de la baie fut fortifiée et les pirates se mirent de plus en plus à cultiver la terre, à élever du bétail, à s’installer tranquillement sur ce territoire conquis par la paix et l’abondance. Malheureusement, l’histoire raconte que la prospérité de la petite république et le vent de liberté qui y soufflait causèrent sa perte. Les habitants des collines voisines profitèrent d’un départ en mer d’un grand nombre d’hommes pour attaquer la cité, la piller et massacrer sa population. Ce fut la fin de Libertalia. Il n’en resta rien, hormis quelques indices retrouvés de temps à autres… »

Extrait de « Pangalanes , retour à Madagascar ». Chantal Serrière. L’Arbre vert. 2001

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Italie: sur fond d’actualité électorale, l’écriture de Manzoni et l’insolence de Magritte

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Portrait et portrait :  » et sur un fond de grossièreté, que la nature lui avait dépeint sur le visage, mais voilé ensuite et recouvert de plus d’une couche de politique, passa un éclair de malice, qui y faisait un bel effet.  »

« Les Fiancés  » de Manzoni, Éditions Folio classique. 818 pages(page 419).

 

Si vous vouliez acheter le poster, l’image, « Le fils de l’homme » de Magritte est empruntée ici .

« Les fiancés », ouvrage d’Alessandro Manzoni (I promessi sposi en italien) a été édité pour la première fois en 1821. C’est l’un des écrits majeurs de la littérature italienne moderne.

L’interrogation sur le sens de l’histoire et l’identité d’un peuple est commune à la plupart des écrivains du XIX°siècle. Manzoni, admiré par Goethe ou Balzac, s’inscrit dans ce courant dont Walter Scott a été l’initiateur. A partir de l’intrigue amoureuse nouée entre deux jeunes gens issus du milieu paysan, le voici promènant son lecteur à travers la fresque sociale de son temps. Personnages typés et hauts en couleur. « Si les deux protagonistes sont un peu pâlichons, écrit dans « Lire  » Didier Sénécal, les autres personnages ont conservé (justement) leurs couleurs, en particulier l’ «Innommé», ce bourreau, chargé d’enlever la fiancée, qui semble sorti d’un des cauchemars de Sade. Et la reconstitution des émeutes de la faim et de la peste de Milan méritent de figurer dans toutes les anthologies ».

A lire ou à relire pour la nouveauté de l’écriture également, la voix off du narrateur, les variations de ton…Un roman moderne, plein de rebondissements et de trouvailles narratives!fiances.1208248480.jpg

Michel Serres: Quand les putains d’Alexandrie gravaient leurs noms sous leurs sandales…

Strasbourg. Samedi 12 avril. 17h.

Salle blanche de la Librairie Kléber.

Michel Serres , présenté par Guy Chouraqui , parle de son livre:

« Le Mal propre « 

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« Le tigre pisse aux limites de sa niche. Le lion et le chien aussi bien. Comme ces mammifères carnassiers, beaucoup d’animaux, nos cousins, marquent leur territoire de leur urine, dure, puante; et de leurs abois ou de leurs chansons douces, comme pinsons et rossignols.

Marquer: ce verbe a pour origine la marque du pas, laissée sur la terre par le pied. Les putains d’Alexandrie , jadis, avaient coutume, dit-on de ciseler, en négatif, leurs initiales sous les semelles de leurs sandales, pour que, les lisant imprimées sur le sable de la plage, le client éventuel reconnaisse la personne désirée en même temps que la direction de sa couche. Les présidents des grandes marques reproduites par les publicitaires sur les affiches des villes jouiront sans doute, ensemble, d’apprendre qu’il descendent en droite ligne, comme de bons fils, de ces putains-là. »

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Ainsi commence le dernier livre de Michel Serres, « Le Mal propre » (éditions Le Pommier ), dont le sous-titre « Polluer pour s’approprier  » annonce la teneur. Faisant totalement partie du règne animal, l’homme ne déroge pas à la règle de marquage de son territoire. « Les pollueurs salissent le monde pour se l’approprier. Rien de changé depuis les chiens et les tigres », énonce la quatrième de couverture. « Comment pollue-t-on? Nous commençons à le comprendre. Mais pourquoi polluer? ce livre répond à la question. Attachées seulement aux questions de chimie et de médecine, les études actuelles sur l’environnement négligent ces projets, simplement humains d’appropriation. Nous pouvons changer nos intentions. »

Adoptant la démarche de l‘éthologue pour ancrer sa réflexion sur « les fondements vécus du droit de propriété », la pensée de Michel Serres chemine sereinement d’une discipline à l’autre. Le philosophe bouscule Rousseau et ses certitudes du « Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes ». Le linguiste dépoussière (avec quel talent!) « le sens peu connu de quelques mots ».

Un exemple: « Lieu, donc, qu’est-ce à dire? Fastueuse et peu connue, son étymologie, le latin locus, désigne l’ensemble des organes sexuels génitaux de la femme: vulve, vagin, utérus…(Ernout et Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine…ceci pour donner des gages aux lecteurs qui croiraient à un fantasme de ma part) ».

… »il existe au moins trois lieux fondamentaux: l’utérus, le lit, le tombeau…Habiter hante donc les niches nécessaires aux moments de faiblesse et de fragilité: l’état embryonnaire, le risque de naître, la petite enfance au sein, la caresse dans l’oblation amoureuse, somme, paix, repos…resquiescat in pace; vie foetale, acte d’amour, noir de la tombe, horizontalité de la nuit. »

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Mais le rapport que Michel Serres entretient ainsi avec les mots, leurs formes, leur histoire, les paradoxes qu’ils véhiculent (étrangeté de la relation entre le sale marquant ce qui nous est propre!) est celui d’un poète. Sa démarche évoque parfois celle d’un Bachelard où ne se décelle pas de frontière entre la langue de l’intelligence scientifique et celle de la poésie.

L’homme engagé également apparaît. Peut-être faudrait-il dire l’homme en colère, l’homme indigné, l’homme révolté. Pas de langue de bois pour dénoncer la façon dont nous sommes « possédés par lesdits expanseurs d’images, déchets picturaux; de sons, déchets de langue; de répétitions, déchets de penséebref par ces ordures audiovisuelles si aisément transformables en argent, lui-même si aisément transformable en déchet ». Et de revendiquer lors de sa présentation: « Je suis un tagueur » Je pollue mes pages avec mes mots…Ma page, mon tag de rage. » Et dans son livre: « Entendez donc, comme moi, la plaidoirie, vive, du tagueur, révolté, traîné même quelquefois devant les tribunaux contre les publicitaires, honoré, légal, dominant, payeur… »

Je ne sais si vous l’entendez, vous, cette harangue vive du tagueur, mais je vous assure que le public entourant Michel Serres, en cette fin d’après-midi tout-à-coup printanière, dans la salle blanche de la Librairie Kléber, en a bien perçu la vibration.

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Et lorsque malicieusement, Guy Chouraqui (qui animait la rencontre et dont je reparlerai prochainement), a posé cette dernière question: « 

-Vous utilisiez un style extrêmement dur, sérieux, pas facile d’approche. Comment, pourquoi et quand avez-vous évolué vers ce style allusif, léger, vivant, provoquant, stimulant?

Le sourire au lèvres et sans hésitation, Michel Serres a répondu:

-Ah! Mais la jeunesse. C’est la jeunesse qui me l’a permis!

Michel Serres, né en 1930, est membre de l’Académie française, professeur à Standford University , auteur de nombreux essais philosophiques et d’histoire des sciences.