La première nouvelle concernant le thème des librairies est écrite par Kathrin Kienel-Mayer. Kathrin est autrichienne. Sa langue maternelle est l’allemand, mais elle est passionnée par l’éciture en français qu’elle a étudié pendant ses études et qui lui offre, dit-elle, une sorte de distance. Elle a participé à mon atelier viennois et a écrit ce texte qu’elle nous permet de lire aujourd’hui.
La démarche de Kathrin était très originale. Dans la maison d’un ami, en rangeant avec lui un placard, elle trouve un carton de photos de très grande qualité appartenant au père de cet ami. Elle interroge alors en profondeur et de manière presque obsessionnelle ces clichés, ce qui lui permet de réinventer un univers qu’elle n’a bien sûr pas connu. Elle croise en même temps le questionnement sur sa propre démarche d’écriture. Ecrire, comme on tisserait la toile d’un décor inconnu, avec les mots d’aujourd’hui!
Trois hommes devant la librairie
Trois messieurs élégants portant de longs manteaux et des chapeaux gris ou noirs regardent la vitrine d’une librairie fermée. On est à Vienne pendant la Seconde Guerre Mondiale, en automne ou en hiver puisqu’il fait assez froid et que le pavé est encore humide de la pluie tombée auparavant.
La librairie a deux vitrines. L’entrée se trouve au milieu d’elles, placée dans un renfoncement de la façade et accessible par quelques marches. Une grille d’une hauteur d’un mètre environ relie les vitrines et barre l’accès à l’entrée. La librairie est donc fermée. Une lumière assez forte – venant du soleil ou plutôt d’un réverbère – éclaire les livres. En même temps la lumière semble faire tomber les silhouettes des trois hommes en longues ombres.
Le photographe a fait une mise au point sur la vitrine de gauche. Elle est assez grande, large de deux mètres, haute d’un mètre et demi au moins et d’une profondeur d’un mètre. Sur sept à huit étagères vitrées, des livres sont disposés à l’étalage et remplissent la totalité de la vitrine: Une douzaine de livres par rangée en plus des ouvrages disposés au sol de la vitrine, cela fait alors une bonne centaine d’ouvrages.
Presque tous ces livres portent des titres liés à la guerre et à l’Allemagne comme Wir zogen gegen Polen – « Nous partîmes vers la Pologne », Ölkrieg – « Guerre de pétrole », Deutsche Frauen – « Femmes allemandes », Die Kriegsmarine – « La marine de guerre ». La moitié des titres apparaît en écriture gothique. Les photos et illustrations sur les couvertures montrent des pilotes, des soldats, des officiers, des avions et des aigles.
Tous les livres portent en haut à gauche un petit morceau de papier blanc placé entre les pages pour indiquer le prix, qui est de 2 à 7 RM – pour la plupart d’entre eux. Dans la partie droite de la vitrine (derrière laquelle on peut imaginer que se trouve l’entrée), il y a une carte de l’Europe collée sur la vitre.
A la hauteur du regard de l’homme qui se tient à gauche, celui aux cheveux déjà blancs, manifestement le plus âgé des trois, portant costume, manteau et chapeau gris avec un ruban noir, s’étale une vingtaine de volumes, les seuls dont on ne voit que le dos. Au-dessus se trouve un panneau blanc, sur lequel est écrit à la main:
ALLE 65 BÄNDE VORRÄTIG, JEDER BAND RM 3.80
« Tous les 65 volumes sont en stock, chaque volume est à RM 3.80 ». Il s’agit donc du Reichsmark, et probablement ce sont les livres de Karl May qui sont ainsi étalés.
L’homme du milieu, au chapeau et ruban sombres, au pantalon et chaussures noirs, en manteau gris, façonné et lourd, regarde, lui, des titres au sol de la vitrine. Il croise les mains derrière son dos, sa main gauche posée dans sa main droite.
Le regard de l’homme à droite est attiré par quelque chose à terre. Il porte également un chapeau noir, ses cheveux sont très courts. Nuque rasée, chemise blanche, cravate, manteau gris, pantalon gris avec revers, chaussures noires bien brillantes.
On les voit tous de dos. Et on remarque en même temps, la main gauche d’un garçon qui se cramponne à la grille fermant l’entrée.
Trois hommes devant la Librairie
2° épisode
Il était en train de ranger les titres arrivés ce matin. Pendant trois semaines il avait attendu. Problème de livraison. Mais finalement il avait reçu les bouquins. Le petit garçon de sa voisine était venu au moins quatre fois cette semaine pour demander si son livre était déjà là. Alors il a décidé de passer chez la voisine ce soir afin de lui apporter le Karl May pour son fils.
Il aime les enfants qui lisent. Son père avait toujours dit que les enfants qui lisent c’est le futur du bouquiniste et que c’est en eux qu’il faut investir le plus. Et il aime voir les filles et les garçons quand ils pressent leurs figures contre la vitrine pour déchiffrer les titres nouveaux venus. C’est pour cela qu’il avait décidé de réserver la vitrine de droite aux enfants. Seuls les titres de Karl May, se trouvaient encore dans la vitrine de gauche, là où il y avait tous les livres qu’il devait exposer pour des raisons soi-disant officielles, prescrites par l’appareil administratif. Il n’avait pas encore eu le temps de faire passer les volumes de la gauche à la droite. Il avait décidé de le faire le lendemain. Ce jour-là il y avait eu pas mal de monde. Probablement parce que cela faisait déjà quelques jours sans bombardements. Doucement la vie normale, la vie normale de guerre, était revenue. Et avec cela aussi les clients. Lecteurs – clients des libraires, clients des auteurs, clients des éditeurs…
Comme toujours il avait fermé la librairie à six heures. La nuit tombe déjà tôt au mois de novembre, mais la lumière des réverbères qui passe parmi les livres étalés éclaire un peu l’intérieur de la librairie. Cela lui fait épargner de l’argent quand il n’allume pas les lampes. Et la lumière suffit, au moins pour ranger les titres.
Soudainement une ombre tombe sur les livres dans sa main. Il lève son regard et voit à l’extérieur trois hommes, trois messieurs élégants mais effrayants en même temps. C’est leur attitude, la manière dont ils regardent les livres dans la vitrine de gauche qui lui fait peur. Est-ce qu’ils sont inspecteurs ? Sont-ils à la recherche de titres soumis à la censure ? A-t-il peut-être oublié d’enlever quelque chose ?
C’est surtout l’homme à gauche qui l’inquiète. Il a les yeux clairs, d’un bleu perçant qui lui fait penser à l’acier d’un piolet. Sa petite moustache lui rappelle le Führer, et il se souvient du dernier discours qu’ils avaient passé à la radio il y a quelques jours. Il entend même la voix, il entend les mots, des mots qui lui font peur, des mots qui…
Il pense aux livres qu’il a cachés dans une niche sous les planches dans le vieux placard. « Le procès » de Kafka lui vient en mémoire. Il est tout en haut du pilier. Et d’autres comme Musil, Zweig, Thomas Mann, Werfel, Brecht, Remarque… Ils étaient tous sur la liste, mais, étant libraire depuis son enfance, ayant les gènes de libraire de son père et de son grand-père, il n’avait pas pu les détruire. Il les a cachés pour au moins garder l’espoir que cette guerre un jour se termine et que, après, tout revienne comme avant. Ou presque.
Il regarde dehors et voit le gamin de la voisine, devant la vitrine de droite. Certes, l’enfant voudrait savoir si son livre… Et lui, pense, que si jamais il survit à ce soir, il apportera à ce gamin, un deuxième volume en cadeau.
Les mots tournent dans sa tête, mots de Hitler, de Kafka, de sa voisine, de son père, tout un mélange, mots jamais entendus, mots jamais lus, mots jamais pensés, tous les mots qui ont formé sa vie. Mots qui restent quand les trois hommes décident de continuer leur petite promenade du soir.
(22 & 23 mai 2005)