Caroline Sablayrolles rend hommage à Maria Joao Pirès: Avant le concert, un ouvrage paru chez l’Harmattan

J’ai déjà parlé de ma rencontre avec la jeune pianiste Caroline Sablayrolles, dont le handicap visuel n’empêche nullement la qualité du jeu pianistique, au contraire, ni le développement d’un parcours hors du commun. A l’école de Maria Joao Pires pendant quatre ans, elle rend aujourd’hui hommage à ce maître exceptionnel et raconte son propre cheminement: de la découverte de la maladie de Stargardt qui la prive de vision centrale depuis l’enfance, jusqu’à l‘immersion totale dans le monde de la musique.

caroline

L’écoutant se raconter au fil de conversations quotidiennes, j’ai ainsi transcrit son témoignage, pudique et émouvant, tout en légèreté, comme en un propos juste effleuré. Car l’objectif premier de Caroline n’était nullement  de s’appesantir sur son histoire singulière. Elle souhaitait avant tout offrir ces lignes qu’elle ne pouvait écrire elle-même, en raison de sa pathologie oculaire.  Rassemblées en un petit ouvrage, elles étaient dédiées à Maria Joao Pirès qui donnerait un concert à L’abbaye de Guebwiller en juin 2013. Au delà de l’hommage, nul doute que la sincérité de ces lignes rencontre  en chacun d’entre nous, l’immense interrogation sur le sens à donner aux difficultés rencontrées dans la vie quotidienne, sur la bataille de chaque instant qu’impose le handicap, sur l’indicible dureté et beauté de l’univers musical, mais aussi et surtout sur la qualité  privilégiée de la relation aux autres.

« Avant le concert« , paraît ce mois-ci (janvier 2014) aux éditions de l’Harmattan. Un CD mp3 accompagne l’ouvrage. Il présente le texte enregistré par Chantal Serrière ainsi que la sonate en fa majeur de Mozart interprétée par Caroline.

L’ouvrage est disponible en librairie, en ligne, chez l’Harmattan, en papier ou en e-book,

et chez les autres diffuseurs, un peu plus tard.

Des concerts et des signatures accompagneront la sortie de l’ouvrage. Ils seront indiqués sur ce blog.

Claude s’en est allée: les fées hélas, un jour, nous quittent…

Claude Braillard 2006

Claude s’en est allée.

Juste un instant

 mais pour toujours.

Hélas, les fées aussi,  un jour, nous quittent!

Quand elle foulait l’herbe menue de son jardin, à Saint-Maurice,

quand elle rêvait dans son hamac,

quand elle parlait aux fleurs de l’été triomphant,

quand elle chantait à voix légère

au coeur de sa Chartreuse au nom si bien nommé,

quand elle filait le fil des jours

tissant les riens, ces petits riens

qui font le bonheur de nos vies,

l’araignée tombée du plafond, le nuage, l’étincelle,

quand elle appelait à rescousse

Katherine Mansfield, l’autre amie-fée,

déjà précédant son passage,

quand elle était tout près de nous,

enfant pour toujours proche

d’autres enfants,

des siens,

de ses petites filles adorées

quand elle écoutait la musique

et la faisait vivre en riant

d’être complice

des musiciens, ses grands amis

quand elle s’avançait plus tard

appuyée au bras de Bernard…

La fée, Claude, s’en est allée

pour un instant

mais pour toujours

trop légère pour que nous retenions

son départ qui nous fait pleurer.

Mais il ne faut pas. Son image réapparait, mystérieuse et si belle, là, sous le pinceau de Bernard,Claude tableau de Pierrottet

ici, joyeuse, dans la ferveur des choristes de la  Chartreuse de Bonlieu, dirigée par Jean-Paul,

là encore, autour de la maison de poupée de Saint-Maurice,

et encore là, évidemment, en secret, dans le coeur de tous ceux qu’elle  a profondément aimés, et bien sûr au creux de ses poèmes, trésors infimes, petits cailloux précieux, laissés sur son passage, pour que les ramassant, nous respirions encore le parfum de sa foulée légère, même au delà de l’épreuve.

Claude, en ce jour, s’en est allée. Les fées, hélas, nous quittent aussi.

Claude Braillard s’est éteinte le 7 Janvier. Une cérémonie d’adieu, où chantera pour elle la Chartreuse de Bonlieu, dirigée par Jean-Paul Montagnier, se déroulera samedi matin 11 janvier, à 10 h 30, à l’église de Cordeliers de Lons le Saunier.

Photo de Guy Serrière

Tableau de Pierrottet, alias Bernard Braillard

 

Quand Jacques Fortier rencontre le loup

La saga policière créée par Jacques Fortier il y a 5 ans sur les pentes du Haut Koenigsbourg, n’en finit toujours pas de nous divertir, de nous instruire… et de nous étonner! « Dessine-moi un loup » est son dernier ouvrage .

dessine

On se souvient bien sûr du fameux « Sherlock Holmes et le mystère du Haut Koenigsbourg », paru en 2009 chez Verger Editeur qui participait par ce livre à la savoureuse collection des « Enquêtes rhénanes » qui compte depuis lors nombre d’aficionados.

Dans « Quinze jours en rouge« , paru en 2011, l’auteur prolongeait les aventures de son héros récurrent, un certain Jacques For..pardon, je voulais dire évidemment Jules Meyer, rencontré dans « Le mystère du haut Koenigsbourg« .  Jules Meyer réapparait donc dans « Dessine-moi un loup« , toujours prêt à démêler les enquêtes les plus difficiles. Mais auparavant, le lecteur découvre le détective,  tout au début du XX° siècle, enfant du Sundgau (sud de l’Alsace, près d’Altkirch). C’est un petit garçon passionné de lectures, » un mangeur de mots » qui s’égare dans la forêt: « Les pères l’avaient regardé avec amusement prendre le chemin de terre, le livre ouvert sous les yeux ». Or, en 1908, il y a encore des loups dans les Vosges! La preuve: « La lune sortit des nuages. Une lumière blanche envahit la clairière, rejaillit sur le lac, découpa les arbres, et la silhouette d’un grand loup, immobile et silencieux….. »

loup

Le ton est donné. La scène fondatrice reviendra plus tard, comme en miroir, après bien des aventures, une suite de cambriolages insolites dans la vallée de Munster et une série de morts mystérieuses et sanglantes.

Comme toujours, la plume de Jacques Fortier, pour très imaginative qu’elle soit, est ancrée dans le réel. C’est aussi ce qui donne à ses ouvrages leur tonalité singulière. Jules, personnage fictif appartient à un terroir bien dessiné. Silhouette des Hautes Vosges en arrière plan. Maison forestière plantée dans le décor immédiat. Plus tard, à Strasbourg, il habite Place du Corbeau. Il commande un pichet d‘Edelzwicker (la cuvée du patron, les autochtones le savent bien), assis à la table du stammtisch de l’actuel « Coin des pucelles » où il rencontre …Mais gardons-nous de tout dévoiler? Ce qui est sûr, c’est qu’un certain Antoine de Saint-Exupéry, séjourne bien en 1921,  au 12 de la rue du 22 Novembre, à Strasbourg.

Mais alors, fictives, les rencontres ? Celles d’un jeune détective avec un aviateur-écrivain encore inconnu, ou avec une fausse bohémienne, charmeuse de loups?  Allez savoir. En tout cas, bien réelles les répercussions de la Grande Guerre dans les Vosges qui sous-tendent l’intrigue policière de « Dessine-moi un loup« !  Et bien réel ainsi l’intérêt du lecteur à découvrir, au delà des mythes et des récits imaginaires, un peu d’histoire méconnue du grand public .

Photo du loup empruntée à ce site.

Des mots à toucher, à voir et à entendre (3): Léonie raconte les oiseaux de sa rue

Léonie, comme Leïla, est aveugle de naissance, en raison d’une cataracte congénitale: « Heureusement, aujourd’hui, cela ne se produirait plus, dit-elle. On détecte et intervient immédiatement ». Léonie est une grande lectrice de documents sonores,qu’ils soient en français ou en allemand. Elle écrit en braille avec une grande dextérité. Passionnée par l’observation des oiseaux, elle capte leurs chants malgré les bruits de la ville, ainsi qu’elle l’évoque dans ce texte recueilli d’après sa parole:

atelier écriture Strasbourg 2013

Isabelle, Nicolas et Léonie (3° à partir de la gauche)

« En 96, ma soeur Agnès et moi, avons habité le quartier de Neudorf  (un quartier de Strasbourg), une petite maison bordée d’un côté par un parc et de l’autre par une rocade très bruyante.

Ma soeur était membre de la Ligue protectrice des oiseaux (LPO). Nous avons installé bien vite de petites maisonnettes et des abreuvoirs pour les oiseaux frugivores, pies, pics épeiches

pic

(Sait-on que le pic épeiche picasse ou pleupleute ?), et même pour les les corbeaux communs qu’on appelle encore corbeaux freux, mais il n’était pas rare que les mésanges s’y restaurent aussi.

De l’autre côté de la maison, les mangeoires étaient réservées aux petits oiseaux , ceux possédant un petit bec. Ainsi, les ouvertures spécifiques ne convenaient pas aux pigeons, par exemple. Il s’agissait alors d’accueillir les oiseaux grainetiers.

Je peux dire que pour moi, c’était le printemps tout l’hiver. Je distinguais la présence des oiseaux par la spécificité de leur langage. Ce sont les mésanges bleues qui annonçaient les saisons en venant frapper à nos fenêtres. Puis arrivaient les charbonnières aux plumes multicolores. Elles adorent les noix.

mésangemésange charbonnière mâle

Il m’est arrivé de casser 50kgs de noix que je coupais en tout petits morceaux. Tandis que mes doigts décortiquaient les fruits, j’écoutais un livre. Tranquillement.

Nous avions également la visite des nonnettes.

nonnette

On ne peut imaginer le nombre d’oiseaux fuyant les rigueurs des pays du nord qui passent  début octobre: merles, moineaux, verdiers, roitelets. Tous connaissent parfaitement les bonnes adresse d’hébergement!

Il y avait de plus un refuge pour les fauvettes dans le buis et le lierre qui grimpaient sur les murs. L’oiseau n’avait qu’à se gaver d’un festin d’araignées qui se croyaient à l’abri dans leur cachette de verdure. Le grand noisetier, lui, attirait les geais.

Faut-il donc habiter la ville pour trouver autant d’oiseaux?

La deuxième année, j’entendis deux enfants commenter notre installation:

– Il y a des beaux oiseaux chez les deux dames! disaient-ils.

Et d’un seul coup, toute la rue se mit à installer des accueils pour les oiseaux de passage…

Hélas, nous avons dû déménager.  A Schiltigheim il n’est pas permis de nourrir les oiseaux. Mais comme nous possédons trois perruches, les oiseaux de passage s’arrêtent parfois pour leur rendre visite et je suis à nouveau tout heureuse de les écouter raconter leur voyage. « 

Doris Lessing a refermé ses carnets d’or

C’était une femme talentueuse, Doris Lessing, mais aussi courageuse et ô combien, malicieuse!

portraits empruntés au site Babelio

Une femme née de parents britanniques, en 1919, dans un pays qu’on appelait encore la Perse (l’Iran d’aujourd’hui) et qui grandit en Rhodésie du sud. Une femme qui n’a cessé de puiser dans son expérience pour traquer  de sa plume prolixe et lucide, les travers de la société:  de l’horreur de l’apartheid, aux déceptions de l’engagement politique, jusqu’aux difficultés à s’inventer en tant que femme. Ses luttes, colères et combats étaient graves, ceux du siècle et de ses illusions perdues, ceux de l’Afrique en marche et de l’Afrique brisée, mais toujours la distance et l’humour l’ont caractérisée.
La reconnaissance tardive de son oeuvre  – elle reçoit le Prix Nobel de littérature en 2007, alors qu’elle a 87 ans –  ne peut que la faire sourire. Les témoins racontent qu’elle revenait de faire des courses, les bras chargés de paquets, lorsqu’on l’a prévenue de la distinction: « Oh ! mon Dieu! s’est-elle exclamée, ils ont pensé, là-bas les Suédois : celle-là a dépassé la date de péremption, elle n’en a plus pour longtemps. Allez, on peut le lui donner ! »

Icône du féminisme, elle se dégage de toute récupération et ne craint pas d’exercer son jugement sur les dérives qu’elle explique sans ambages: « Après avoir fait une révolution, beaucoup de femmes se sont fourvoyées, n’ont en fait rien compris. Par dogmatisme. Par absence d’analyse historique. Par renoncement à la pensée. Par manque dramatique d’humour. »

Un jour, elle décide de révéler les difficultés des jeunes écrivains et décide de faire une farce à son éditeur en lui proposant deux manuscrits signés d’un autre nom que le sien. Refusés par l’éditeur, « Le journal d’une voisine »(1983) et « Si vieillesse pouvait » (1984), apportèrent la preuve de ce que la romancière voulait dénoncer:

« J’ai voulu vérifier que seul le succès attire la reconnaissance et le succès. Ceux qui se targuent d’être experts de mon œuvre ne reconnaissent même pas mon style… » Josyane Savigneau, citant ainsi Doris Lessing dans son dernier article relatant la mort de l’écrivain, ajoute: « Elle en savait long, comme tous les grands écrivains, sur le mensonge et l’illusion. »

Révélée en 1950 par son ouvrage « The grass is singing  » traduit en français « Vaincue par la brousse », elle rencontre un succès international avec « The golden notebook », en 1962, soit « Le carnet d’or »en français, en 1976, pour lequel elle reçut le Prix Femina.

Foules sentimentales penchées sur le berceau du futur roi d’Angleterre…

Propp, en son temps, avait donné la recette des contes:
Prenez les ingrédients de base, les héros, les adjuvants, les épreuves choisies, ajoutez les saveurs (je voulais dire sauveurs), mélangez, initiez, et voilà pourquoi… votre fille est muette, mais épousera un prince et donnera naissance au futur roi du pays acclamé par le peuple avant même de lui être présenté aux marches du palais, je voulais dire bien sûr…sur les marches de la maternité. Le piment de la trivialité contemporaine ne gâche nullement la sauce!

photo empruntée ici

Pourquoi les foules aiment-elles tant les événements marquants des familles royales? Mariages diffusés dans le monde entier, naissances des rois dont l’histoire est écrite avant même d’être conçus? Mais tout simplement parce que les sagas princières suivent le schéma immuable des contes dont on les a nourries pendant l’enfance.
Enfance.
Bruno Bettelheim, en son temps, lui aussi, s’était intéressé au conte. Pas tant sur sa structure que sur la redondance de ses stéréotypes. Princes et princesses.

Image d’Epinal illustrant Cendrillon

Traversée des épreuves initiatiques. Lieux symboliques. Soumission aux interdits fondamentaux. Rituels sociaux acceptés. Sexualité légitimée par la pérennité de la filiation…
Non, c’est sûr, les princes d’aujourd’hui ne lisent plus Machiavel. Il faut dire qu’aujourd’hui, en principe, ils ne gouvernent plus. Ils sont juste riches et beaux, comme les princes et les princesses sur les images des livres d’enfants. Peut-être regardent-il des séries télévisées? Le processus narratif ne varie pas depuis la nuit des contes. Les séries le leur ont emprunté sans vergogne. La machine à identification est toujours la même, la fabrique de rêve fonctionne à plein temps.  Les foules sentimentales sont ainsi les fées marraines des nouveaux-nés bien-nés. Penchées sur le berceau du prince, de New York à Vancouver, en passant par Paris, Londres ou Sydney, elles le bercent de leur adulation sonore et se bercent elles-mêmes d’illusions réconfortantes… jusqu’à la fin des temps…
Comme dans la réalité, quoi!

Par les beaux soirs d’été, en liberté sur les sentiers forestiers…

Emprunter les chemins de la liberté, ces sentiers tranquilles au coeur des forêts protectrices, observer couleuvres endormies, orvets amoureux,orvets amoureux

limaces et escargots

limaces

et même ce blaireau incrédule,blaireau

à la tombée du jour et se remémorer en chantant avec Robert Charlebois, les vers d’un tout jeune homme appelé Rimbaud:

Par les beaux soirs d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds
Je laisserai le vent baigner ma tête nue…

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien…
Mais un amour immense entrera dans mon âme :
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme !

Lorsque Arthur Rimbaud envoie ses vers à Théodore de Banville, le 20 avril 1870, il a 16 ans et, se présentant, se vieillit d’une année!

Mais, au lever du jour, toujours faire sienne l’exhortation de Thoreau:

 » A quoi bon emprunter sans cesse le même vieux sentier ? Vous devez tracer des sentiers vers l’inconnu. Si je ne suis pas moi, qui le sera? »

A moi, à nous, à vous, donc, le choix de ce chemin à défricher qui mène au lendemain…

Photo du blaireau: Stephen Walker

Photo du chemin à défricher et des limaces: Nicolas Serrière

Autres photos: Guy Serrière

Tableau: Emile Claus (avant 1924) emprunté ici