Transcrire la mémoire familiale-3: Romanetta, une grand-mère corse

1-Grossa

12 octobre 2014.

Corse du sud

Il y a plusieurs cimetières à Grossa, ce lieu situé dans « l’au-delà des monts » selon les chroniques très anciennes de Giovanni della Grossa. De tout petits cimetières privés. D’autres, plus grands, également. L’arrivée dans le village se fait en longeant ces jardins des morts fermés par des grilles non verrouillées. Les défunts reposent, entourés de leur parentèle, à l’intérieur de maisons-tombeaux.cimetière à Grossa (Corse)

Pas de fleurs, exceptées çà et là, celles de lauriers roses. Parfum âcre du thym sauvage. Ombre des vieux chênes-verts. Bourdonnement d’abeilles cachées dans les bosquets.

Nous sommes à la recherche de Romanetta, mais elle n’est pas là. Est-ce à dire que Romanetta n’est plus là ? En définitive, fut-elle un jour en ce lieu?

Au bout du chemin, dominant l’alentour, la mairie est totalement éventrée. Son ossature minérale est livrée à d’indéchiffrables travaux de réaménagement. La bâtisse est grande, bien trop grande pour ne servir que de mairie à ce village perdu dans le maquis, minuscule,  juché sur les hauteurs, entre Pila-Canale et Sartène.Grossa (Corse du Sud)

Hameau désert. La chaleur intense a figé le paysage. Volets fermés des résidences secondaires. Portails verrouillés. Maisons hautes. Derrière sa fenêtre ouverte au premier étage, un homme scrute le voisinage. Au passage de la voiture, il recule et se cache derrière le miroir rond qu’il a placé devant son visage. Il paraît seul occupant de ce village fantôme.

Demi-tour. Au carrefour, une voix venant du ventre d’une maison à la porte entrouverte. La voiture est arrêtée. Nous tendons l’oreille. La voix . Une seule voix. Au téléphone. Puis, le silence. La porte se ferme. Impossible de rencontrer l’un des rares habitants du lieu. Une voiture blanche, déjà croisée lors de l’arrêt devant les tombes, s’immobilise face à nous. Le conducteur observe. La camionnette repart et va se garer derrière l’église.Eglise de Grossa

Le hameau garde le silence. La voix humaine s’est tue. Mais ce n’est pas vraiment le silence. Le bourdonnement des abeilles et la polyphonie du chant clair d’oiseaux multiples animent l’espace surchauffé.

Quitter le lieu, bredouilles. Descendre lentement la route bordée de bosquets d’un vert somptueux qui conduit à Sartène et plus loin, jusqu’à Bonifacio.

Pourtant l’état civil l’atteste. Romanetta Padovani est morte ici en 1873. Romanetta Padovani, un nom si musical! Elle est notre  lointaine grand-mère, notre trisaïeule. Ancêtre mythique dont le nom est parvenu jusqu’à nous grâce à la tradition orale, les propos sans cesse repris et contés par nos mères. L’enfant qu’elle attendait, son 5° enfant, alors qu’elle a 43 ans, est décédé lui aussi, à Grossa, la même année.  Probablement morte en couches, Romanetta n’est pas revenu à Pila-Canale. Son bébé n’a pas survécu. Aucune maison-tombeau ne porte cependant au fronton de sa façade la trace de leur passage arrêté.   Ni la mère ni l’enfant au nom étrange, Padovano Hannibal, ne repose dans l’un des jardins des morts que nous avons visités.

Mais qu’allait donc faire Romanetta, enceinte, dans ce tout petit village éloigné de Pila-Canale, où son mari, Charles Cottaz (1824-1894) né en Savoie, exerçait ses fonctions de gendarme ? Pourquoi s’était-elle risquée à emprunter ces chemins montants et caillouteux, tels qu’ils devaient l’être à l’époque ? Est-elle arrivée à pied? A dos d’âne?  En voiture à cheval? Y avait-il à Grossa, une sage-femme à la réputation dépassant les frontières du village? Le gendarme du continent accompagnait-il son épouse que sa grossesse après 40 ans dans la deuxième moitié du XIX° siècle, devait probablement inquiéter?

Romanetta  laissait quatre orphelins:  Marie-Madeleine  âgée de sept ans,  Marguerite, qui  en avait cinq, Françoise qui allait sur ses trois ans, et un petit garçon de dix ans, ainé de la fratrie, Joseph Napoléon (1863-1949). Charles, son père, le confia alors à l’éducation militaire de l’école des Enfants de Troupe à Châteauroux. Il y passa la fin de son enfance et son adolescence jusqu’à ce que la toute nouvelle ville de Montceau-les-Mines lui offre un emploi correspondant à sa formation au Train des équipages, comme garde-barrières, mais aussi et surtout à ses aptitudes musicales! C’était en effet, un excellent clarinettiste et il allait participer à la formation des musiciens des Houillères de Blanzy.Harmonie Blanzy_r Il allait aussi fonder une famille qui allait être la nôtre. Je l’ai connu petite fille, ce Joseph Napoléon, musicien corse exilé à 10 ans sur le continent. C était mon arrière-grand-père.Joseph Napoléon Cottaz_r

Portrait de Joseph Napoléon Cottaz (1863-1949), né à Pila-Canale, mort à Montceau-les-Mines. Il se trouve  4°, à partir de la gauche, au premier rang, sur la photo de l’Harmonie.

Son fils, Pierre-Charles Cottaz (18946 1954), né et mort à Montceau-les-Mines, occupe la 5° place au 3° rang à partir de la droite.

 

2- Sur les traces mythiques d’écrivains voyageurs: ces espions anglais qui ont créé un genre !

Vietnam . Hanoï. Nous sommes en 1951. Lors d’un séjour à l’hôtel Métropole , Graham Greene écrit en partie ce qui deviendra, en français, « Un Américain bien tranquille« . Visionnaire, il s’intéressait déjà au rapprochement entre l’Oncle Sam et l’Oncle Ho. Souvenance en est gardée, dans l’enceinte de ce palace rénové, cultivant le décor colonial.

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On a souvent distingué deux types d’ouvrage sous la plume de Graham Greene , ses romans à rebondissements, ses thrillers, tel Brighton Rock, qu’il appelait « divertissements », mais qui donnait néanmoins droit de cité à la philosophie et ses écrits dits littéraires tel La Puissance et la Gloire, à partir desquels s’est établie sa notoriété. Mais cette classification n’est pas de mise à travers nombre de ses ouvrages et particulièrement dans Un Américain bien tranquille

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où il mêle habilement les deux genres.

Mais qu’ont-ils donc ces écrivains anglais, ces Graham G, ces Graham S ,  ces Maugham (au nom imprononçable), ces Kipling,

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ces Le Carré , qu’ont-ils donc, à nous livrer le dessous des cartes? Tous des espions! Est-ce à dire que l’espionnage mène tout droit à l’écriture?  Voilà qui laisse songeur…

En tout cas, arpentant le monde, ils laissent derrière eux, des mots et des lieux. Pas moins de cinq suites luxueuses portent des noms d’écrivains (dont trois portraits sont présentés ci-dessous à partir des clichés mis en vitrine), à L’hôtel Oriental, de Penang , cette petite île de Malaisie, où Raffles  expérimenta sa vision  d’une colonie idéale, pour la reproduire, plus tard à Singapour.

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Joseph Conrad, dans son fauteuil. Rudyard Kipling, au centre. Orson Welles, à droite, en tant qu’écrivain de scénari. Hermann Hesse et Graham Greene font également partie des fantômes hantant les suites les plus prisées.

Ils ont en tout cas inventé le genre: le roman d’espionnage ancré dans  un espace tangible et dans la réalité d’un quotidien observé sans compromis. Retrouver leurs traces a quelque chose d’assurément exaltant. A cotoyer les espions d’hier et d’aujourd’hui, ne saurons–nous pas mieux comprendre le monde qui nous entoure et trouver, comme eux, les mots pour partager et donner à lire toutes nos découvertes?


La petite maison du Pré à la Française

Ecriture, trace, empreinte, graffiti en pleins champs.

La petite maison dans la prairie accueille les promeneurs de l’été. Ceux qui le méritent. Car le lieu est secret, à l’abri du tout venant. En pleine nature.

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Suivre les chemins d’herbes hautes, longer le ruisseau, s’enfoncer en sous-bois…

La prairie est là et la maison de bois toujours entretenue.

Pendant la dernière guerre, on raconte qu’un groupe de jeunes résistants du Jura s’y est réfugié. Une plaque l’indique, d’ailleurs, apposée sur le mur.

Coeurs battants, peur au ventre. La guerre. Même en pleins champs!

C’est fini. Les promeneurs de l’été écrivent aujourd’hui en toute tranquillité leurs passages à l’intérieur de l’abri.

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Luca (6 ans), en train d’explorer les murs de la petite maison du Pré à la Française

 

Ecriture aux champs. C’est le nom de l’atelier que j’anime tous les mois d’août, dans le Jura. Avec l’appui de Sylvie Simonet, la courageuse libraire (vous imaginez quel amour des livres doit vous animer pour reprendre une petite librairie de village par les temps qui courent!) de la librairie « La plume » de Clairvaux.

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Pendant deux ans, l’atelier s’est tenu dans la salle des fêtes du village de Denezières. 80 habitants! Là où habite Sylvie. Grâce à l’accueil chaleureux de son maire de l’époque, Bernard Payot. Merci encore pour cet accueil!

Cette année, Christine Gaillard nous ouvre tout grand les portes de la toute neuve médiathèque de Clairvaux-les-Lacs du 18 au 23 août.

Peut-être qu’une autre saison nous conduira en plein champ, jusqu’à la petite maison du Pré à la Française. Ce pré qui, peut-être, a pu s’appeler autrefois, « le pré à la Françoèse », avant qu’un sang (pur, impur? Quelle importance!Le sang versé, hélas, c’est du sang!) n’abreuve nos sillons , venant ainsi conforter un glissement phonétique prémonitoire.

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Le printemps des « Trois saisons du monde »: Carole Minary, céramiste.

Elle s’appelle Carole. Elle habite près d’un lac. Un lac calme, bruissant de ces lumières jurassiennes qui font penser à la Suède de Bergmann en été. Elle s’arrondit de l’enfant qu’elle porte et qui naîtra après la saison d’été. C’est peut-être une fée, mais c’est aussi une jeune femme de vingt-sept ans appartenant à notre monde bien réel. Elle est potière. Elle pétrit la terre. C’est une artiste qui crée chaque jour des oeuvres singulières que lui inspire la nature si présente autour d’elle. Son atelier se trouve au beau milieu du village de Bonlieu. Tout près de ce lac magique.

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A la fin de ses études d’Arts appliqués de Paris, elle a présenté sa recherche sur les secrets enfouis dans le corps des arbres: D’abord chercher la serrure, puis la clé ouvrant le chemin à d’autres découvertes. Le monde prend sens à force d’observation, d’écoute, de patience… Tout se déchiffre dans l’arbre, l’écorce, la gangue qui nous entoure et dont nous sortons.

De cette patiente quête du sens au coeur de la nature, naît également la rencontre avec l’imaginaire. L’atelier de Carole est ainsi peuplé de tout un monde de lutins auxquels elle offre gîte (et probablement couvert) dans des maisons d’argile vernissé qu’elle confectionne à leur usage et que les enfants peuvent éclairer à leurs chevets, chaque nuit.

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Les lutins des berges du lac hantent aussi ses théières qu’ils affectionnent… Un monde extraordinaire où fantastique et réalité se mêlent en toute sérénité.

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A l’arrière plan, l’église romane de Château-Chalon

Résister par les mots, le rire, la musique, dans le camp de Ravensbrück: Germaine Tillon quitte la scène de notre opérette dérisoire

C’est donc vrai! Les hommes et les femmes sont mortels! Tous? Sans exception?

Al lire sur le blog « Ailleurs et ici » , ce haïku, illustrant l’atmosphère du jour:

Lumière grise

Si lourds sont les nuages

Journée tristesse

La disparition de Germaine Tillon quelques jours après celle d’Aimé Césaire nous rappelle l’inexorable de la condition humaine, trop souvent écarté, comme le serait une mouche importune du champ de notre conscience. Et nous rend décidément orphelins.

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Inédit jusqu’au printemps 2005 aux éditions de La Martinière, son manuscrit le « Verfügbar » (mot désignant les prisonnières corvéables à merci, « à la disposition » des SS) est « une grinçante parodie d’opérette en trois actes qui cite notamment l’ »Orphée aux enfers » d’Offenbach. »Orphée aux Enfers » est la première opérette d’Offenbach où le livret repose sur une très forte satire de la mythologie antique. Ce parti-pris extrêmement ironique a suscité (entre autres) des réactions de condamnation parmi certains critiques de l’époque, qui y voyaient une sorte de profanation d’un héritage essentiel. »

Ecrit sur un petit carnet qu’il fallait bien sûr méticuleusement cacher, le texte est chanté sur des airs tirés d’opérettes populaires. L’édition de La Martinière présente une reproduction émouvante de ce carnet. Tel quel. Ecriture manuscrite, ratures, dessins de l’auteur qui ne voyait asolument pas l’utilité de l’éditer, jusqu’à ce qu’elle permît à ceux qui pensaient le contraire, de le faire.

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Résister au quotidien, coûte que coûte, en proposant aux autres, le partage de soi-même: Proposer le rire, la réminiscence musicale, la culture (Germaine Tillon émaille son écriture du jour de nombreuses références mythologiques par exemple), dépasser l’horreur dans la dérision de l’horreur…

Les douleurs et les haines cesseront, ceux qui ne les oublient pas mourront aussi, et tout passe. Sauf quelques œuvres — terre commune et partagée, patrimoine sans frontières. » Germaine Tillon.

Extrait de l’article de Obs.com:

« C’est un destin qui se confond presque avec l’histoire de France au XXe siècle. Ce destin a ceci de tout à fait particulier qu’elle s’est autant consacrée à la connaissance -c’est une grande scientifique- qu’au combat pour la justice », a déclaré à l’Associated Press Tzvetan Todorov, président de l’Association Germaine Tillion. « Mme Tillion espérait qu’un jour on changerait la devise républicaine en mettant le mot ‘fraternité’ en tout premier. Elle voulait que ‘liberté et égalité’ viennent après ‘fraternité’. C’est la vertu qu’elle aurait voulu léguer à ses contemporains ».

Site Mémorial du camp de Ravensbrück.

L’âme des poètes… pour Aimé Césaire

L’âme des poètes :

« Longtemps, longtemps, longtemps après que les poètes ont disparu

leurs chansons courent encore dans les rues… »

AIMÉ CÉSAIRE Partir.
Comme il y a des hommes-hyènes et des hommes-panthères je serais un homme-juif
un homme-cafre
un homme-hindou-de-Calcutta
un homme-de-Harlem-qui-ne-vote-pas
l’homme-famine, l’homme-insulte, l’homme-torture
on pouvait à n’importe quel moment le saisir le rouer de coups, le tuer – parfaitement le tuer – sans avoir de compte à rendre à personne sans avoir d’excuses à présenter à personne
un homme-juif
un homme-pogrom
un chiot
un mendigot
mais est-ce qu’on tue le Remords, beau comme la face de stupeur d’une dame anglaise qui trouverait dans sa soupière un crâne de Hottentot?

extrait de  » Cahier de retour en pays natal » emprunté sur ce très beau blog

A visiter également le billet de P Assouline .