Transcrire la mémoire familiale -3: Romanetta Padovani, une grand-mère corse

Ortale

Ortale, enfin. Ortale que l’on gagne en suivant la route toute neuve qui grimpe à l’assaut des collines de l’Alesani... Tout d’abord, laisser derrière soi la mer encore proche et découvrir Cervione accroché au flanc des premières hauteurs. C’est là que le gendarme Charles Cottaz, notre trisaïeul, a été affecté au milieu du XIX°siècle.

Bien sûr, il aperçoit de loin l’église rassemblant les maisons claires dans le giron de son ombre protectrice, et cette bâtisse tout en hauteur, là-bas, qui est peut-être la gendarmerie.IMG_2664r

Ainsi, qu’adviendra-t-il de lui, arraché au continent, si loin de la Savoie où il est né? A Vézeronze exactement. Mais n’a-t-il pas presque tout oublié de l’enfance savoyarde après une affectation à Vincennes? Il est à gager qu’il n’en est rien. Le dénivelé des montagnes corses a tout pour lui plaire qui renvoie aux images premières de sa vie d’hier. Le paysage qu’il découvre est si beau, si étonnamment contrasté avec ces verts tendres du creux de la vallée et ces verts sombres des sommets moins éclairés à l’heure où la voiture à cheval s’engage dans les rues montantes de Cervione.IMG_2667r

Un jour, le lendemain peut-être, il se rendra à Ortale, ce village situé plus haut et qui fait partie du territoire de son affectation. C’est un village vivant, qui au recensement de 1769 (juste après l’annexion française de la Corse) comptait 53 feux, soit 289 habitants. Un des  villages les plus peuplés de Castagniccia, tirant sa richesse de la châtaigne, de la culture du blé et même de la vigne. Les maisons sévères y sont souvent très grandes, abritant plusieurs générations et même toute la parentèle. Car le patrimoine ne se divise pas.

L’une de ces maisons parmi les plus imposantes est accolée perpendiculairement à l’église. Comme pour profiter mieux encore de  sa protection. C’est la maison des Padovani. IMG_2729r« Cette maison offre la particularité d’être mitoyenne avec le corps de bâtiment de l’église, écrit Alain Paoli dans son étude très documentée Histoire de ma famille, tome 1, Ortale, ce qui peut laisser penser que sa construction en est contemporaine mais sans aucune certitude. Pour ma part, ajoute-t-il, je pense qu’elle pourrait dater du XVII° siècle. Il est curieux de noter que la maison Padovani à Ortale est située au plus près de l’église et que les terrains entourant le couvent Saint François appartiennent ou appartenaient à la famille Padovani. Y a-t-il un rapport ou s’agit-il d’un pur hasard? »

Indifférente au mystère, dans cette maison, une jeune fille attend. Elle s’appelle Romanetta.

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2 – Bonifacio

Bonifacio est une étape sur le chemin que nous avons entrepris de suivre afin de retrouver  Romanetta Padovani (1830-1873).

Mais à Bonifacio, rechercher la présence de notre aïeule corse est inutile. Charles Cottaz 1824-1894), son mari gendarme, n’y fut pas affecté.  Découvrir le sud de l’île nous est ainsi donné comme un cadeau hors mission.

Les maisons de la ville haute, suspendues tout au bord des  falaises blanches sculptées par le vent et la mer, donnent le vertige. IMG_2627rLe ciel gris imprime sa lumière métallique à la surface des eaux. Flâner dans les ruelles, monter jusqu’à la citadelle, s’abriter sous l’auvent de l’église là où la cité réglait justice ou administration autour du potentat dont la maison borde l’un des côtés de la place. C’était il y a longtemps. Du temps où la ville était gouvernée par Gênes qui se l’est disputée avec Pise.  Au XII° siècle et pour longtemps encore. Gôuter aux aubergines farcies à la bonifacienne. Dormir à l’hôtel Royal. Pourquoi pas? La chambre donne sur la rue commerçante et ses boutiques-maisons-de poupée. Une autre  ouvre sa fenêtre sur la mer.

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Demain, il sera temps de reprendre le chemin. Nous irons à Ortale, dans la vallée de l’Alesani, au-dessus de Cervione. Romanetta est née dans ce village. Y retrouverons-nous sa présence?

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1-Grossa

12 octobre 2014.

Corse du sud

Il y a plusieurs cimetières à Grossa, ce lieu situé dans « l’au-delà des monts » selon les chroniques très anciennes de Giovanni della Grossa. De tout petits cimetières privés. D’autres, plus grands, également. L’arrivée dans le village se fait en longeant ces jardins des morts fermés par des grilles non verrouillées. Les défunts reposent, entourés de leur parentèle, à l’intérieur de maisons-tombeaux.cimetière à Grossa (Corse)

Pas de fleurs, exceptées çà et là, celles de lauriers roses. Parfum âcre du thym sauvage. Ombre des vieux chênes-verts. Bourdonnement d’abeilles cachées dans les bosquets.

Nous sommes à la recherche de Romanetta, mais elle n’est pas là. Est-ce à dire que Romanetta n’est plus là ? En définitive, fut-elle un jour en ce lieu?

Au bout du chemin, dominant l’alentour, la mairie est totalement éventrée. Son ossature minérale est livrée à d’indéchiffrables travaux de réaménagement. La bâtisse est grande, bien trop grande pour ne servir que de mairie à ce village perdu dans le maquis, minuscule,  juché sur les hauteurs, entre Pila-Canale et Sartène.Grossa (Corse du Sud)

Hameau désert. La chaleur intense a figé le paysage. Volets fermés des résidences secondaires. Portails verrouillés. Maisons hautes. Derrière sa fenêtre ouverte au premier étage, un homme scrute le voisinage. Au passage de la voiture, il recule et se cache derrière le miroir rond qu’il a placé devant son visage. Il paraît seul occupant de ce village fantôme.

Demi-tour. Au carrefour, une voix venant du ventre d’une maison à la porte entrouverte. La voiture est arrêtée. Nous tendons l’oreille. La voix . Une seule voix. Au téléphone. Puis, le silence. La porte se ferme. Impossible de rencontrer l’un des rares habitants du lieu. Une voiture blanche, déjà croisée lors de l’arrêt devant les tombes, s’immobilise face à nous. Le conducteur observe. La camionnette repart et va se garer derrière l’église.Eglise de Grossa

Le hameau garde le silence. La voix humaine s’est tue. Mais ce n’est pas vraiment le silence. Le bourdonnement des abeilles et la polyphonie du chant clair d’oiseaux multiples animent l’espace surchauffé.

Quitter le lieu, bredouilles. Descendre lentement la route bordée de bosquets d’un vert somptueux qui conduit à Sartène et plus loin, jusqu’à Bonifacio.

Pourtant l’état civil l’atteste. Romanetta Padovani est morte ici en 1873. Romanetta Padovani, un nom si musical! Elle est notre  lointaine grand-mère, notre trisaïeule. Ancêtre mythique dont le nom est parvenu jusqu’à nous grâce à la tradition orale, les propos sans cesse repris et contés par nos mères. L’enfant qu’elle attendait, son 5° enfant, alors qu’elle a 43 ans, est décédé lui aussi, à Grossa, la même année.  Probablement morte en couches, Romanetta n’est pas revenu à Pila-Canale. Son bébé n’a pas survécu. Aucune maison-tombeau ne porte cependant au fronton de sa façade la trace de leur passage arrêté.   Ni la mère ni l’enfant au nom étrange, Padovano Hannibal, ne repose dans l’un des jardins des morts que nous avons visités.

Mais qu’allait donc faire Romanetta, enceinte, dans ce tout petit village éloigné de Pila-Canale, où son mari, Charles Cottaz (1824-1894) né en Savoie, exerçait ses fonctions de gendarme ? Pourquoi s’était-elle risquée à emprunter ces chemins montants et caillouteux, tels qu’ils devaient l’être à l’époque ? Est-elle arrivée à pied? A dos d’âne?  En voiture à cheval? Y avait-il à Grossa, une sage-femme à la réputation dépassant les frontières du village? Le gendarme du continent accompagnait-il son épouse que sa grossesse après 40 ans dans la deuxième moitié du XIX° siècle, devait probablement inquiéter?

Romanetta  laissait quatre orphelins:  Marie-Madeleine  âgée de sept ans,  Marguerite, qui  en avait cinq, Françoise qui allait sur ses trois ans, et un petit garçon de dix ans, ainé de la fratrie, Joseph Napoléon (1863-1949). Charles, son père, le confia alors à l’éducation militaire de l’école des Enfants de Troupe à Châteauroux. Il y passa la fin de son enfance et son adolescence jusqu’à ce que la toute nouvelle ville de Montceau-les-Mines lui offre un emploi correspondant à sa formation au Train des équipages, comme garde-barrières, mais aussi et surtout à ses aptitudes musicales! C’était en effet, un excellent clarinettiste et il allait participer à la formation des musiciens des Houillères de Blanzy.Harmonie Blanzy_r Il allait aussi fonder une famille qui allait être la nôtre. Je l’ai connu petite fille, ce Joseph Napoléon, musicien corse exilé à 10 ans sur le continent. C était mon arrière-grand-père.Joseph Napoléon Cottaz_r

Portrait de Joseph Napoléon Cottaz (1863-1949), né à Pila-Canale, mort à Montceau-les-Mines. Il se trouve  4°, à partir de la gauche, au premier rang, sur la photo de l’Harmonie.

Son fils, Pierre-Charles Cottaz (18946 1954), né et mort à Montceau-les-Mines, occupe la 5° place au 3° rang à partir de la droite.

 

La folie Angkor

Avant l’immersion attendue au cœur des mystères et splendeurs d’Angkor, la folie du lieu, hors cadre historique…

Ville agitée, Siem Reap absorbe tant bien que mal son flot de touristes abrutis par 6 heures de route depuis Phnom Penh, dans des bus aux qualités variables, ou encore par avion via Bangkok, Kuala Lumpur, Singapour…C’est encore la haute saison. Bientôt il fera très chaud. Encore plus chaud !  On imagine les rizières à l’infini, recouvertes de paille déjà grillée se consumant davantage sous la fournaise et plus tard l’arrivée des pluies torrentielles qui vont inonder le sol sec et faire déborder les rivières et  le Mékong au lit si vaste qu’on le prend parfois pour la mer.

Les touristes  (les Coréens et les Chinois arrivent par milliers) seront donc moins nombreux. Il sera ainsi plus facile de trouver une chambre aux abords des temples. Pour l’instant, la nôtre se trouve dans un hôtel situé hors du centre ville, le long d’une rue  poussiéreuse et cahoteuse au macadam défoncé. L’arrivée s’est faite à l’aide d’un tuk tuk vétuste sans amortisseur. Certains sont  pourtant très bien équipés, confortables, avec des sièges recouverts de toutes sortes de tissus moelleux, moleskine, velours, tissages damassés, fixés à une couche de mousse plus ou moins épaisse. Le dais au-dessus des têtes est parfois orné de pompons très chics et les chromes des motos (ou mobylettes) tirant l’habitacle, astiqués, voire rutilants.  Deux dollars la course pour aller de la station de bus à l’hôtel.

Il y a un mariage dans la rue et les haut-parleurs déversent une musique indienne lancinante aux décibels à vous vriller les tympans et le cerveau tout entier : Des lamentations  proférées alternativement par une voix masculine et une voix féminine sur fond d’orchestre au rythme souvent curieusement joyeux (si l’on compare à la désespérance des lamentations vocales !). L’hôtel a été certainement pensé avec goût, jouant sur l’exotisme, avec ses chambres aux lits à baldaquins retenant une moustiquaire qui ne sert pas vraiment, son ventilateur central (efficace contre les moustiques, mais dont l’air brassé ne peut traverser le plafond de la moustiquaire pour nous rafraîchir, vu que la clim est en panne), une cruche en terre servant de lavabo…Nous grimpons dans la chambre à l’aide d’une échelle de meunier. C’est assez charmant d’être pratiquement logés au cœur d’un arbre du voyageur. En bas, la piscine. L’eau est un peu trouble mais le jardin poussiéreux regorge de bougainvilliers et de frangipaniers en fleurs.

Réveil à 5 heures le matin suivant, musique oblige. Ça tombe bien, ici il faut se lever tôt pour contempler les temples au lever du soleil. Le petit déjeûner est délicieux : des baguettes à la française toastée, servie toutes chaudes. Le tuk tuk commandé la veille est bien là. Il faut aller prendre des billets pour un, trois ou sept jours. Nous sommes photographiés et notre portrait orne notre carte d’entrée qu’il faut présenter sans arrêt. Là, erreur ! Le chauffeur nous conduit directement à Angkor Vat, (le temple les plus célébrissime) où se rend déjà « la multitude vile » (Baudelaire me pardonnera l’emprunt détourné). On avance au milieu d’une foule dense et le mythe a du mal à s’incarner. Masse noire opaque à 3 tourelles, la silhouette du temple ne devrait pas s’appréhender à cette heure-ci. Le soleil s’est levé et nous brûle les yeux, juste au-dessus de la célèbre épure. Or, il faut voir Angkor au coucher du soleil ! Son orientation est une exception parmi les temples. Nous rebroussons donc chemin pour revenir  ce soir. Pour l’instant, direction « Le Bayon », gardé par 52 statues géantes de dieux alignés à gauche et 52 démons alignés à droite. Leurs visages  sévères, tournés à l’est, s’éveillent sous le soleil levant. Des éléphants passent chargés de visiteurs installés dans une nacelle, sous la porte en ogive qui fait pénétrer dans l’espace sacré. Eléphants, mais aussi bus, tuk-tuk, motos, voitures, vélos, tous à la queue leu leu s’avancent dans l’enceinte.

Les Chinois qui nous entourent sont joyeux et bruyants. Ils passent leur temps à se prendre en photo avec un art consommé de la pose. Il faut sans cesse s’arrêter pour ne pas gâcher l’art des milliers de photographes. Notre préoccupation est ainsi de trouver un endroit sans Chinois pour profiter un peu du lieu.  Car le lieu est magique et la magie du lieu tient en particulier aux immenses têtes de pierre qui surplombent l’édifice. Le mystère reste entier quant à leur interprétation : visage de Bouddha ? Visage du roi commanditaire ? On peut grimper jusqu’à tutoyer les portraits immobiles. Oublier la foule. Déposer au passage une brindille d’encens au pied d’un Bouddha assis dans l’ombre du corridor menant à l’escalier, se voir offrir un bracelet de laine qu’un vieil homme accroche à votre bras en signe de bénédiction, gravir les marches, oublier le brouhaha, s’étonner de la beauté intemporelle des visages de pierre, gigantesques. Et rester un moment, étonnés d’être là, aujourd’hui plutôt qu’il y 800 ans ou plus. Redescendre jusqu’à la marée humaine encore un peu étourdis .

Au coucher du soleil, Angkor Vat, ne parviendra pas à créer la même émotion. Image top connue. Foule réellement trop dense. Toile verte tendue en plein centre en raison de travaux. Reste l’impression de force et de pouvoir absolu. Angkor Vat impressionne par son architecture et son ancrage dans l’éternité.

Photos Guy Serrière

1: Angkor Vat, soleil couchant

2: Hôtel

3: Entrée sud de la ville d’Angkor Thom qui enserrait le Bayon.

4: Bénédiction dans le temple Banteay Samré

5: Visages du Bayon

 

3- Sur les traces mythiques d’écrivains voyageurs: Henri Mouhot au coeur de la Jungle

L’ esprit  de ce célèbre inconnu ne hante pas les Hôtels confortables, vestiges de l’époque coloniale. A quinze minutes de Luang Prabang , dans la poussière sèche d’un matin d’avril, juste avant l’arrivée des pluies, un tuk tuk vous emmène jsqu’au chemin conduisant à sa tombe. Enfouie sous la végétation. C’est ici qu’il repose. Au coeur de la jungle qu’il a explorée.

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A 33 ans, il est mort de la fièvre jaune , à Ban Phanom , petit village réputé pour ses tissages de soieries et de cotonades. Pratiquement inconnu en France, Henri Mouhot, né à Montbéliard, est cependant très célèbre Outre-Manche. Les Anglais lui rendent hommage pour avoir révélé le site d’Angkor . Ils se sont passionnés pour ses écrits de voyage à travers l’espace est asiatique.

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biographie en anglais

photo de la tombe empruntée à ce site

2- Sur les traces mythiques d’écrivains voyageurs: ces espions anglais qui ont créé un genre !

Vietnam . Hanoï. Nous sommes en 1951. Lors d’un séjour à l’hôtel Métropole , Graham Greene écrit en partie ce qui deviendra, en français, « Un Américain bien tranquille« . Visionnaire, il s’intéressait déjà au rapprochement entre l’Oncle Sam et l’Oncle Ho. Souvenance en est gardée, dans l’enceinte de ce palace rénové, cultivant le décor colonial.

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On a souvent distingué deux types d’ouvrage sous la plume de Graham Greene , ses romans à rebondissements, ses thrillers, tel Brighton Rock, qu’il appelait « divertissements », mais qui donnait néanmoins droit de cité à la philosophie et ses écrits dits littéraires tel La Puissance et la Gloire, à partir desquels s’est établie sa notoriété. Mais cette classification n’est pas de mise à travers nombre de ses ouvrages et particulièrement dans Un Américain bien tranquille

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où il mêle habilement les deux genres.

Mais qu’ont-ils donc ces écrivains anglais, ces Graham G, ces Graham S ,  ces Maugham (au nom imprononçable), ces Kipling,

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ces Le Carré , qu’ont-ils donc, à nous livrer le dessous des cartes? Tous des espions! Est-ce à dire que l’espionnage mène tout droit à l’écriture?  Voilà qui laisse songeur…

En tout cas, arpentant le monde, ils laissent derrière eux, des mots et des lieux. Pas moins de cinq suites luxueuses portent des noms d’écrivains (dont trois portraits sont présentés ci-dessous à partir des clichés mis en vitrine), à L’hôtel Oriental, de Penang , cette petite île de Malaisie, où Raffles  expérimenta sa vision  d’une colonie idéale, pour la reproduire, plus tard à Singapour.

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Joseph Conrad, dans son fauteuil. Rudyard Kipling, au centre. Orson Welles, à droite, en tant qu’écrivain de scénari. Hermann Hesse et Graham Greene font également partie des fantômes hantant les suites les plus prisées.

Ils ont en tout cas inventé le genre: le roman d’espionnage ancré dans  un espace tangible et dans la réalité d’un quotidien observé sans compromis. Retrouver leurs traces a quelque chose d’assurément exaltant. A cotoyer les espions d’hier et d’aujourd’hui, ne saurons–nous pas mieux comprendre le monde qui nous entoure et trouver, comme eux, les mots pour partager et donner à lire toutes nos découvertes?


Portraits d’ailleurs et d’ici (4): L’enfant des temples

Six heures du matin. Luang Prabang. Plein coeur du Laos.

luang-prabang-petit-moine.1270104355.jpgCe petit bonze , pieds nus, robe orange, sébile cachée sous un pan d’étoffe, avance parmi la longue cohorte de moines venus quêter leur nourriture du jour. Il a dix ans. Douze peut-être. Nous ne le saurons pas. Difficile de parler aux enfants bonze. En quelle langue? Celle de leur village?

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Silhouette fugitive. Un petit bonze, pieds nus, dont nous ne saurons ni le nom, ni l’âge. Probablement descendu il y a quelques mois de la montagne environnante. Là où brûle la forêt, chaque année, juste avant l’arrivée des moussons. Alors la terre, lorsqu’elle se gorgera d’eau, enrichie des cendres encore fraîches sera fertile pendant trois ans. Il faudra ensuite recommencer, plus loin et encore plus loin. Brûler la forêt pour continuer à cultiver de quoi se nourrir. Il en est ainsi depuis la nuit des temps. Et qu’importe les fumées lourdes que les nuages d’avant mousson enferment sous leur couvercle, asphyxiant, au creux de sa cuvette, la petite ville de Luang Prabang, détruisant peu à peu, l’immense couverture forestière .

luang-prabang-riz-gluant.1270104384.jpgLe petit moine avance, tendant furtivement sa sébile au geste des donateurs. Quelques boulettes de riz gluant. Les habitants de Luang Prabang vénèrent leurs moines. Leur offrande est sacrée qui augure la qualité du jour. Boulanger, hôtelier, simple chauffeur de tuk-tuk, touriste de passage, chacun s’agenouille et tend l’obole collante. Les autres prennent des photos…

Dans le village du petit garçon, il n’y avait probablement pas d’école. Sa famille est fière de l’avoir confié à la protection d’un temple (qu’on appelle ici pagode). Il y recevra une éducation. Apprendra à lire,  à compter, l’anglais et l’enseignement de Bouddha bien sûr. Comme dans les plus célèbres édifices religieux d’Occident, comme les murs de la basilique d’Assise, par exemple, les temples sont couverts d’images saisissantes. Très colorées. Très suggestives. C’est le moins qu’on puisse dire!

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Si le petit moine s’imprègne ainsi de la vie de Bouddha, rien qu’en levant le nez, il apprend aussi/hélas la crainte de l’enfer, que Bouddha, pourtant n’a pas enseignée!

Lorsqu’il aura terminé sa quémande, l’enfant reviendra dans le giron du temple. Avec les autres moines, il prendra son déjeuner. Viendront l’heure des leçons, puis celle des jeux. Sauter et éclabousser les uns et les autres dans les eaux dorées de la rivière Khan qui se jette, un peu plus loin, dans l’imposant Mékong.

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Et rêver un instant, devant la lente descente du soleil dans le fleuve assombri, avant de s’en retourner à la pagode pour y chanter la musique sacrée, celle que Bouddha entend, à coup sûr, en son profond nirvana .

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Photos: G. Serrière.

La semaine prochaine: Voltaire, François Cheng et le jardinier de Vientiane.