De la résistance en écriture.

 

N’en déplaise à tous les censeurs et orchestrateurs renommés de la vie littéraire,

« Tout le monde devrait écrire« !

C’est ce qu’affirme Georges Picard dans son livre paru aux éditions Corti au 2° trimestre 2006.

Non pas qu’il sagisse d’une obligation, d’un devoir, mais bien parce que l’écriture appartient à qui en a le désir. Pas seulement aux élus !(cf dans ce blog, l’article « Les élus que vous êtes »). Qu’importe les flonflons des « reality shows » et les confettis du carnaval des lettres savantes et codées. Chacun sait bien que la vraie littérature est ailleurs. François Cheng, Charles Juliet… Pour ne citer qu’eux. Bien loin du brouhaha.

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G. Picard est pourtant fort contredit par l’intelligentsia médiatisée de notre belle France ronronnante, si fière de sa déprime actuelle, de son passé prestigieux, de ses certitudes éternelles confrontées à son brillant scepticisme désabusé et enfin si confortablement installée à l’abri des oeillères la protégeant du regard à porter sur le reste du monde. Pourtant, l’écriture existe, ailleurs, et souvent plus vivante, moins bridée.

« Tous romanciers! » raillait il y a peu temps Pierre Assouline dans sa  » République des lettres », à propos d’ateliers d’écriture « sévissant » Outre-Manche.

Et pourquoi pas ?

Ce rapport sensuel et jubilatoire à l’écriture, transposition d’un réel ou de l’échappée imaginaire, de la réflexion au quotidien ou du jeu musical à travers la rime, renvoie à la quête de soi-même et de l’autre, avant d’être ce miroir aux alouettes remis aux mains de marchands d’illusions. Ne confondons pas les pratiques et soyons clair et prosaïque: Ecrire ne veut pas dire, montrer sa tête à la télé, pour épater les voisins.

« Pour être au clair avec soi-même, pour savoir de quoi sa propre pensée est réellement capable, l’épreuve de l’écriture paraît cruciale. Peut-être publie-t-on trop, mais il n’est pas sûr que l’on écrive suffisamment. Tout le monde devrait écrire pour soi dans la concentration et la solitude. » écrit Georges Picard qui défend donc l’idée d’une littérature exigente, libre, sourde aux sirènes du marketing et de la publicité…Il ajoute :

« Aujourd’hui, la littérature est entrée en résistance contre un ennemi qui n’a pas de visage, qui n’a que l’identité vague et grise de l’indifférence. Cela ne doit pas décourager la passion d’écriture, au contraire. c’est justement parce qu’il n’y a rien à attendre du médiatique et du social en général qu’écrire ressemble de mieux en mieux à une vocation désintéressée. »

Cher lecteur de ce blog, êtes-vous, vous aussi, entré en résistance, avec tout ce réseau d’écrivains, d’artistes, de libraires, d’éditeurs (quelquefois au bord de la faillite), mais passeurs d’une humanité encore en marche ?

Alors, n’hésitez pas. Ecrivez!

Georges Picard est né à Paris en 1945. Il a suivi des études de philosophie et a ensuite occupé différents postes dans le milieu de l’édition. Il est actuellement journaliste à 6O millions de consommateurs.

Correspondances: quand la peinture traduit la musique et le verbe

C’est l’histoire d’une rencontre. Entre trois artistes.

Un poète italien du XIII° siècle. Un jeune peintre contemporain de 82 ans. Un compositeur non moins contemporain, dont l’âge n’atteint pas… 23 ans, au moment de cette rencontre!

Comme si l’âge, d’ailleurs, dans cette histoire était d’une quelconque importance!

Bernard Braillard, Stabat Mater

Le jeune peintre, donc, s’appelle Bernard Braillard et vit à Lons-le Saunier, dans le Jura.

Il peint certes la lumière de cette région, les dégradés bleus des forêts de sapins, le clocher du village de Saint-Maurice, mais aussi, et surtout, la couleur des îles Canaries, le contraste de leur luminosité violente avec le sable noir des plages. Il travaille à des collages où la matière superposée se joue de la profondeur du thème.

Le compositeur, lui, se nomme Pierre-Emmanuel Kuntz. Il a été l’étudiant de Jean-Paul Montagnier , à l’université de Nancy et a écrit pour un ensemble vocal inspiré ayant pris pour nom « La Chartreuse de Bonlieu«  dont la lumineuse Claude Braillard, poète et l’une des sopranes du groupe, a été l’initiatrice. Codirigée par J. P. Montagnier et Françoise Bergère, professeur au lycée Jean Michel de Lons-le Saunier, la Chartreuse de Bonlieu apporte tous les étés un supplément d’âme au public jurassien qui l’attend. Pierre-Emmanuel Kuntz a donc écrit pour ce groupe un…Stabat Mater !

Vous avez bien lu ! Un Stabat Mater.

Je rappelle, pour qui l’aurait oublié, que Stabat Mater est un long poème composé au XIII° siècle, par, croit-on, le moine italien, Jacopone da Todi. Il y exprime sa profonde compassion pour la douleur éprouvée par Marie devant son fils crucifié. En quelque sorte, il dit… l’indicible. Et l’empathie de ce moine poète est si vraie, si limpide et si dépourvue d’afféterie décorative, qu’elle offre des mots universels, intemporels, à la désolation de toutes les mères, interdites, devant l’enfant qu’on vient de leur ravir.

Comment Pierre-Emmanuel Kuntz, rivalisant avec Palestrina, Haydn, Vivaldi, Dvorak et les autres, a-t-il pu, en ce soir d’été 2004, nous émouvoir aux larmes avec sa musique chantée avec ferveur par le groupe de « La Chartreuse de Bonlieu », reste encore de l’ordre du mystère. Sans doute, Jean-Paul Montagnier, le savant, lui dont les patientes recherches pour exhumer la richesse du patrimoine vocal en France au XVII° et XVIII° siècle viennent d’être reconnues, sans doute saurait-il nous expliquer en quoi cette musique, reprenant la tradition des Stabat Mater qui l’ont précédée, nous précipite dans le ressenti de notre époque contemporaine et fait jaillir les images trop quotidiennes d’enfants morts sous nos yeux en des combats si vains !

Bernard Braillard alors, a capté avec son pinceau l’émotion provoquée. L’ombre consolatrice de l’enfant qu’on a tué, s’élève. Jusqu’à ce glorieux pansement d’or, l’apaisement, au-dessus de sa tête. Et ses bras, démesurés, où s’accrochent des lambeaux de plaintes humaines, accueillent dans la nuit bleue du geste, toute la douleur du monde.

Naviguer encore… au fil des blogs,

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On me demande comment navigue à présent « Ecritures du monde » ?

Ce blog créé en décembre atteindra aujourd’hui les 3200 pages lues. Je suppose qu’il est loin de soutenir la comparaison aux regards de ceux ayant pignon sur rue. Mais j’en suis tout de même surprise, vu son thème consacré aux coulisses de l’écriture (thème souvent regardé avec condescendance au pays où l’art d’écrire est un don des muses et ne peut s’enseigner), et qui le fait donc naviguer sans être poussé par les vents de la mode ou la bienveillance médiatique pouvant le mettre en lumière.

Au départ il a permis quelques retrouvailles entre amis intéressés par l’écriture et puis il s’est agrémenté peu à peu des rencontres arrivant de multiples horizons. C’est réellement ce qui en fait l’aspect vivant et l’enrichit chaque jour. Merci à tous pour les contributions apportées.

Il faut profiter encore de cette incroyable richesse de réflexion, d’images et de témoignages proposés à travers cet outil encore à découvrir, qu’est le blog.

Pour ne pas trop vous perdre dans la forêt de leurs contenus divers (vous qui souvent écrivez que vous n’avez que peu de temps à consacrer à l’activité), je vous suggère la lecture de ceux pour lesquels j’ai éprouvé de réels coups de coeur ou de l’intérêt immédiat en raison de l’information qu’ils nous livrent.

A vous ensuite de vous laisser tenter par votre propre goût pour la navigation.

Au fil du Rhône :

Un témoignage émouvant, sensible et la précieuse et généreuse transmission d’un art ancestral qui fonde notre humanité: celui du pain !

Blog des bibliophages :

Quand la référence historique, la sensibilité littéraire et l’intelligence se donnent rendez-vous. Pas de clinquant. On respire.

Je suis belge, mais je me soigne :

Vous allez en adorer la poésie, l’humour et les références à l’art.

La méthode cartésienne:

Le tout nouveau blog très original de lycéennes de 1° S qui ont décidé de nous faire revisiter Descartes. Une démarche à encourager.

Langue sauce piquante :

Le blog des correcteurs du Monde, pour les amoureux des mots et discours sur la langue que vous êtes.

La République des Livres:

Un blog où l’actualité littéraire vous est servie sans modération avec l’assurance d’un cocktail de commentaires poivrés et polémiques

Le lorgnon mélancolique:

Avec des photos surprenantes et de beaux textes qui permettent de partager les savoirs revisités ou insolites. Vous aurez du mal à vous en passer. Précipitez-vous aujourd’hui sur la poussière de mots tombant des pages d’un livre…

Pêle-mêle :

Chaque jour, la découverte de mots tout en douceur et fraîcheur autour d’une photographie apaisante. Comme se désaltérer à une source claire.

Je ne manquerai pas de proposer d’autres titres au fil des blogs et des jours.

De la musique en écriture

Goethe disait de de l’architecture qu’elle était une musique figée.

Belle image!

Marcher dans la ville, suivre le rythme des façades, des arcades, des fenêtres et portes, écouter l’enchaînement de l’orchestration urbaine au fil des rues, des balcons et des toits, en accord ou non avec les pulsations du coeur…

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Osons transposer la métaphore au domaine littéraire.

Est-ce ainsi, lecteur ou écrivain, qu’il vous arrive d’aborder le livre? Entrez-vous de cette manière dans la musique des pages, musique vivante ou figée, apparente ou secrète?

L’obsession de la forme, du renouvellement, de l’adéquation aux exigences des modes et des attentes médiatiques, peut-elle tuer l’écoute de cette musique intérieure que trahit la respiration créant la longueur de la phrase, ses interruptions marquées par l’emploi de la virgule, la sonorité du mot en écho aux vibrations du corps?

On n’écrit que si l’on est à l’écoute de sa propre parole, de son propre rythme, comme un sourcier partirait à la recherche de la source probable et cachée. Le reste est affaire de captation et de transcription. D’empreinte. Un autre chapitre à aborder. Un autre jour.

Le commencement

Au commencement:

C’est l’écrivain Ismail Kadaré qui, dans La légende des légendes, nous avait conduits aux débuts de l’écriture (cf l’article de ce blog sur « la matérialité de l’écriture » où le texte de Kadaré était donné à lire).

Hier, en proposant à partir d’une énigme, une petite réflexion sur l’évolution du signe écrit (en l’occurence, la lettre A), il s’agissait de poursuivre cette interrogation sur les matériaux premiers dont nous disposons pour écrire.

Nous ne manquerons pas de poursuivre ce chemin au fil des pages de ce blog.

Mais revenons à ces pages plus personnelles, ce désir d’écrire, ces projets qui animent tant d’amoureux de la chose écrite.

Un détour à travers quelques commencements célèbres:

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« Longtemps, je me suis couché de bonne heure ». M. Proust, A la recherche du temps perdu.

« Demain, ce sera mardi, et je commencerai à écrire ». A. Rollin, cortège dans la ville.

« Ca a débuté comme ça ». L.F. Céline, Voyage au bout de la nuit.

« Le roi soleil était défiguré ». J.C. Rufin, L’Abyssin.

« A cet endroit, où on a arraché les mûres et les vignes sauvages pour faire place au Golf municipal de Medallion, il y avait un quartier ». T. Morrison, Sula.

« En ces temps de misères omniprésentes, de violences aveugles,de catastrophes naturelles ou écologiques, parler de la beauté pourra paraître incongru, inconvenant, voire provocateur. » F.Cheng, Cinq méditations sur la beauté

.Commencer une nouvelle:

Nous pourrions ramener la nouvelle (puisqu’il s’agit de la contrainte d’écriture lancée au mois de décembre), très simplement à une « forme brève », une « écriture courte » ou encore « un fragment », tel que l’entend Barthes

« Un fragment pour moi, dit-il, c’est un morceau de langage dans lequel, par lequel, où à travers lequel il y a une jouissance à commencer et à finir. C’est un espace où il y a un commencement et une fin: Il y a pour moi une jouissance localisée d’écriture à ouvrir le discours et à le fermer…  »

R. Barthes, Colloque Pretexte.

Ouvrir le discours….

Bien sûr, à tous ceux qui me demandent si le temps d’écriture pour la nouvelle a écrire sur « Cafés d’europe, cafés du monde » peut se poursuivre après le 31 janvier, je dis, oui, bien sûr. Une seule contrainte, « ouvrir le discours ». C’est-à-dire, d’ici mercredi minuit, vous devrez avoir envoyé le début du texte à venir…..le commencement.

Jeudi matin, un autre thème sera proposé.

Commencer à écrire et le raconter: un exemple

LE JOUR OÙ J’AI COMMENCÉ À ÉCRIRE

par Jean-philippe Toussaint

 

« J’ai oublié l’heure exacte du jour précis où j’ai pris la décision de commencer à écrire, mais cette heure existe, et ce jour existe, cette décision, la décision de commencer à écrire, je l’ai prise brusquement, dans un bus, entre la place de la République et la place de la Bastille. Je n’ai plus la moindre idée de ce que j’avais fait auparavant ce jour-là, car, dans mon souvenir, à cette journée réelle de septembre ou d’octobre 1979 où j’ai commencé à écrire se mêle le souvenir du premier paragraphe du livre que j’ai écrit, qui racontait comment un homme qui se promenait dans une rue ensoleillée se souvenait du jour où il avait découvert le jeu d’échecs, livre qui commençait, je m’en souviens très bien, c’est la première phrase que j’ai jamais écrite, par : “C’est un peu par hasard que j’ai découvert le jeu d’échecs.”…..

http://www.bon-a-tirer.com/volume1/jpt.html

La Banque Mondiale, l’écriture au Niger, Issa et moi

Un billet pour l’au-delà,

à mon ami Issa de Niamey.

A propos d’écriture, celle de tous les jours, j’ai reçu il y a environ deux semaines, un message de bons voeux du Niger. C’est Soumaïla, étudiant nigérien en 6° année de médecine qui me les adressait. Et je me sens coupable parce que je ne lui ai pas encore répondu. Et je ne lui ai pas encore répondu parce que j’aurais voulu lui retourner bien plus que la formule de souhaits habituelle. Et cela prend du temps. Et c’est ainsi. Parfois, à vouloir trop bien faire, on ne fait rien du tout.

Je profite donc de ce blog, nouvel outil où s’échangent les écritures, rituelles ou non, d’ici ou d’ailleurs, pour formuler à Issa Soumaïla tout ce que j’aurais dû lui dire depuis longtemps.

Car ton père, Soumaïla (je t’appellerai ainsi dans ce message pour plus de clarté), qui portait comme toi le nom d’Issa, était mon ami. Je ne me console pas qu’il soit absent de nos discours, absent tout court, absent pour toujours. C’est toi, Soumaïla qui as envoyé ce message informatique il y a quelque temps: « Mon père est décédé, depuis déjà deux ans. Il revenait de Zinder où il avait assisté à des funérailles… »

Au Niger, il y a beaucoup d’accidents de voitures. Surtout la nuit. Pourquoi, Issa, avez-vous pris la route de nuit, alors qu’elle est si dangereuse?

Inch’Allah…

Issa, donc, était mon ami. Nous avons partagé le même bureau au Ministère de l’Education à Niamey, dans les années 90. Nous étions « homologues », comme on dit dans le jargon des projets d’appui au développement, tous deux conseillers du Ministre de l’Education (il faut dire d’ailleurs, « des » ministres, car ils se succédaient à grande vitesse), chargés de la coordination des projets financés par les bailleurs de fonds extérieurs.

Qu’aurais-je fait sans l’aide inlassable d’Issa? Inspecteur de français dans l’enseignement secondaire, formé en France, lui qui connaissait mieux qu’un autochtone, Paris et sa banlieue, le métro, ses stations et correspondances (il s’amusait à les réciter), connaissait évidemment Niamey et le Niger dans ses moindres recoins. Modeste et effacé, il avait néanmoins ses entrées partout.

Il était pauvre. Pas d’automobile. Ironie du sort, c’est l’automobile qui le tuera. Infatigable marcheur, il parcourait la ville en tous sens, sous le soleil de plomb du Sahel pour mener à bien ses démarches. J’essayais pourtant aussi souvent qu’il le permettait qu’il profite de ma voiture -luxe d’expatriée- pour le soulager de quelques courses, car il se sentait toujours l’obligé de tous, ne refusant jamais de rendre un service, quel que soit le coût pour sa réelle fatigue.

C’était ainsi. Il était entêté à vouloir, quoi qu’il en soit, affronter la chaleur brûlante. Il fallait toujours qu’il s’entraîne à résister.

Résister.

L’époque était agitée. Ajustement structurel. Suppressions de postes. Grèves. Interruption de salaires. Les fonctionnaires souffraient, ne mangeaient pas à leur faim. Le salaire de ta mère, Soumaïla, joint à celui de ton père, ne suffisaient guère à vous permettre une vie décente. D’autant plus que tout le système était bloqué.

Par ailleurs, Issa ne lisait que collé à la fenêtre. Comme je m’en étais étonnée, il avoua qu’il avait besoin de lunettes, mais ne possédait pas les moyens de s’en acheter, ce qui n’avait aucune importance. Pauvres intellectuels d’Afrique! Privés de lecture à l’heure où leur vue baisse! Je lui offris des loupes qui lui firent plaisir.

Le temps était aussi à l’agitation car la population refusait l’un des grands programmes de scolarisation financé par la Banque Mondiale. Il s’agissait de scolariser deux cohortes d’élèves du même âge, dans la même journée: une le matin, l’autre le soir. On appelait cela « la double vacation ».

On ne parlait alors que du refus de cette « double vacation ». Les mères défilaient dans la rue accusant le gouvernement d’offrir un enseignement au rabais à leurs enfants : pas assez d’heures de cours, nouveaux instituteurs peu, mal ou non formés et surtout la décision de pratiquer un enseignement dans les langues maternelles officielles (il y en avait onze à l’époque dont certaines non encore totalement fixées à l’écrit). De ce fait, le plus grand nombre n’avait plus d’accès direct à la langue d’échange internationale, à savoir, au Niger, le français. Désespérance des populations!

Problème complexe que celui du choix des langues d’enseignement en Afrique! Le peuple, donc, ne voulait rien savoir. Jamais les taux de scolarisation n’avaient été aussi bas. Paysans et gens des villes refusaient d’envoyer leurs enfants à l’école. Au grand dam des experts et financiers du programme. Issa et moi, courrions en fourmis laborieuses, d’une réunion à l’autre, d’un bailleur à un autre bailleur. Parfois le ministère était bouclé par des étudiants et tous les fonctionnaires attendaient patiemment que leurs situations d’otages se terminent après quelques heures d’enfermement.

Nous faisions de notre mieux, à notre humble niveau de techniciens, au sein de nos dispositifs respectifs, pour que les décisions des financiers ne soient pas trop tranchantes. Je salue encore à présent la grande humanité d’Abdul Haji, représentant de la Banque Mondiale au Niger, accompagné de son épouse, Jeanne. Il lui fallait être l’exécuteur de ces grands programmes dont les rouages étaient lancés à travers le monde entier. Il n’était nullement dupe. C’était pour nous un homme de dialogue et d’écoute fraternelle.

J’ignore à présent ce qu’il en est des taux de scolarisation et si la double vacation, comme l’enseignement dans les langues officielles sont à présent acceptés. Toujours est-il que le pays a eu beaucoup de mal à surmonter cette crise.

Mais aux pires moments, Issa, comme ses collègues, se tenait debout. Jamais courbés. Les hommes et les femmes des pays du Sahel donnent en permanence cette leçon de vie. Dotés d’un sens inaltérable de la beauté, ils vont et viennent, quoi qu’il arrive, dans leurs boubous de bazin craquant d’amidon frais, infatigables dans l’adversité.

Et puis, Issa et moi avons aussi participé aux incessants débats sur le transfert des langues orales en langues écrites. Discours souvent dérisoires! Oblige-t-on une langue orale à se muer en signes écrits du jour au lendemain? Peut-on si rapidement fabriquer des manuels d’apprentissage de la lecture avec ces nouveaux signes? Et former tout aussi vite des maîtres à leur usage?

Nous revoici au coeur des mots, au coeur de cet intérêt pour l’écriture si sacrée à nos yeux.

Mais le Niger, ce pays où la vie se conquiert face à des conditions extrêmes, a longtemps maintenu vivant, le respect de la tradition orale, sans condescendance passéiste, très rigoureuse, à l’inverse de ce qu’on peut imaginer des paroles verbeuses portées au gré du vent, sachant de plus, qu’essentiel à la survie même des populations au plus profond des déserts de sables brûlants et dorés, le silence aussi, est d’or.

Bonne année à toi, Soumaïla.

par ces mots en souvenir d’Issa, ton père.

Avec toute mon affection.

Chantal Serrière

Les élus que vous êtes et la matérialité de l’écriture

Surtout, restez comme vous êtes.

Ne vous égarez pas dans les vapeurs des discours branchés qui vous feraient prendre l’écriture pour une activité réservée aux élus.

Vous faites de toute façon partie des élus! Du moins si tel est votre désir. N’en déplaise aux experts jeteurs de sorts et d’anathèmes que Wikipedia, l’encyclopédie ouverte, prive de leurs privilèges!(cf la polémique actuelle).

Il n’est qu’à tendre la main et à ouvrir l’oeil.

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Descendre ensuite du nuage pour travailler la matière.

Puis, emprunter le chemin tracé par Kadaré.

Dans « La légende des légendes », que malheureusement vous ne trouverez plus en librairie, l’écrivain nous fait visiter avec humour les soubassements très matériels de la naissance de l’écriture. Passage du monde éthéré de la parole souveraine, de l’intellect insaisissable, à l’univers de poussière, à l’humble tablette d’argile si dure à graver, si lourde à porter…Mais on aurait tort de se morfondre. Kadaré nous fait rire dans un domaine où traditionnellement la gravité est de mise. Profitons en.

Tableau du pauvre poète aux prises avec la matière :

(Texte à garder soigneusement.)

La légende des légendes

Ismail KADARE, Flammarion p.56-66

Il y a quelque trois mille ans, la domination absolue de ce que l’on pourrait appeler la culture de l’oreille fut menacée pour la première fois par l’intervention de l’œil, autrement dit par l’invention de ce qui devait ne pas être entendu, mais être vu par lui, l’écriture.

Il s’agit là sans aucun doute de la plus grande innovation qui ait vu le jour dans la création spirituelle de l’humanité. Ce fut une rupture, un bond, un dépassement d’une telle dimension que toute innovation postérieure dans l’art d’écrire devait paraître négligeable comparée à elle.

Comme nous l’avons dit plus haut, nous ne connaissons pas le drame, ou mieux la rébellion qui s’est produite. Nous savons seulement que dans un mythe grec l’apparition des caractères a été imaginée comme une poignée de dents de dragon jetées dans un champ. L’écriture a donc a été perçue dès ses commencements comme quelque chose de dur et d’impitoyable, ce que l’on a vu confirmer plus d’une fois dans l’histoire de ce monde.

Néanmoins, il convient de dire que, comme toute nouvelle dissidence, il y a beaucoup de chances pour qu’elle ait été à ses débuts timide.

Dans Le Monstre, l’un de mes premiers romans, qui date de 1965, j’ai pris goût à imaginer la naissance de l’écriture comme une nouvelle mode qui vient rompre la tranquillité et la sérénité des rhapsodes, alors maîtres de la création. Troublés par cette invention démoniaque, ils courent les uns chez les autres, se réunissent, se mettent en colère, puis vont frapper aux portes des hommes de pouvoir pour réclamer l’interdiction, tant qu’il n’est pas trop tard, de l’écriture.

Revenant à ce qui peut s’être produit à l’époque entre les tenants de la création orale et ceux de l’écrite, je pense que nous ne serons pas loin de la vérité en continuant d’imaginer que leurs rapports ont dû être marqués par une forte friction, et sûrement par bien des intrigues et des sanctions. (Les légendes et les anciens poèmes épiques abondent en concours de rhapsodes, qui, invités chez le prince, attendent de lui une récompense.)

Dans cette longue histoire, il y a toutes les chances pour qu’aèdes et rhapsodes se soient moqués au début de ces aventuriers ridicules, qui savaient fixer leurs pensées sur quelques tablettes d’argile, au moyen de certains signes qui ressemblaient fort aux traces de pieds de poule.

En fait, les raisons pour les railler abondaient. A commencer par la préparation des tablettes, autrement dit de ce qui faisait fonction pour eux de ce qu’est le papier pour nous, et que les malheureux poètes d’alors, plus souillés que les potiers, étaient contraints de préparer avec des seaux remplis de boue d’argile, souvent sous les moqueries malveillantes des badauds. Puis, sur ces tablettes, ils gravaient des signes que l’on appelait « lettres » et qui, selon eux, fixeraient dans l’argile leur inspiration poétique. Il y avait vraiment de quoi pouffer de rire car, en fait, il était inconcevable qu’une création de si haute tenue, divine même, don des Muses, comme était le poème ou la légende, fût mêlée à cette boue et à cette éclaboussure sans fin. Certes, il y avait là quelque chose de risible, mais à la fois de malfaisant, une sorte d’outrage des cieux, de désir de tout traîner dans la boue, en tout cas un élément maléfique, d’inspiration infernale.

Mais ce n’était là que le début du mal. Après le grattage des tablettes, après donc que le poème eut été reproduit sur elles, le poète devait allumer le four

pour cuire ces plaques, ce qui était un travail harassant. La fumée et la suie noirciraient ce qui n’avait pas encore été souillé par la boue dans sa maison. Lui-même se brûlerait les mains durant la cuisson, et les plaques, une fois retirées et empilées, encombreraient encore plus son logis déjà sens dessus dessous, d’autant plus que sa femme, excédée après de nom­breux avertissements, l’avait finalement quitté.

Si, même après cela, il recouvrait une certaine tranquillité, il aurait à affronter de nouveaux tracas, dont chacun à lui seul aurait fait perdre la raison à quiconque. Ainsi le transport d’un poème jusqu’au marché de la ville ou à une soirée entre amis, ou au concours annuel de poésie, serait à lui seul une aventure. Ce que les rhapsodes accomplissaient de manière aussi noble et céleste quand ils se rendaient un peu partout, à un banquet, à des célébrations importantes ou au bureau de la censure avec leur poème en tête, les malheureux scribes, eux, devaient le charger sur un chariot, puis le décharger, toujours sous les regards et les lazzis des badauds.

Les tablettes empilées dans l’habitation du poète formaient souvent de vrais murs. Le gel de l’hiver et la neige venaient battre contre eux et il n’était pas rare qu’un tremblement de terre ou simplement un empi­lage hâtif causât un jour la chute des tablettes, enseve­lissant alors le poète lui-même. Ainsi, pratiquement, l’écrit mettait à nu ce que jusqu’alors le poète avait gardé caché: les malheurs que pouvait engendrer la poésie.

C’est sans doute ainsi qua été maltraitée et méprisée la littérature écrite pendant plusieurs siècles. Mais, peu à peu, elle commença à s’affirmer. Les plaquettes d’argile devenaient de plus en plus minces et légères. Pour transporter un poème ou un récit jusqu’au ban­quet où l’on était invité, ou bien jusqu’à la censure, il n’était plus besoin d’un char traîné par des bœufs, mais d’un sac que quiconque de plus ou moins nor­mal avait la force de porter. Puis, quand les caractères commencèrent à être gravés sur des peaux tannées, et surtout après la découverte du papyrus, on s’aperçut que l’heure n’était plus à la plaisanterie. Désormais non seulement les poèmes et les contes étaient transportés un peu partout avec la plus grande facilité, mais on pouvait même leur faire franchir les frontières, en cachette, enfouis dans des frusques. Bien entendu, ils occupaient encore beaucoup plus de place que les plus longs poèmes épiques dans la mémoire d’un aède, mais ils comportaient certains avantages. L’un, et probablement le principal, tenait à leur sécurité et à leur avenir. Tracés sur des peaux ou sur le papier, et surtout quand, recopiés, ils étaient placés en divers lieux, ils offraient le maximum de sûreté. L’aède pouvait connaître subitement un mauvais sort, mourir accidentellement, être blessé à la tête, avoir la langue paralysée, ou simplement perdre la raison, et dans ces cas-là le trésor qu’il portait en lui disparaissait.

Et, en vérité, le temps où l’on se moquait des scribes était révolu. Bien plus, l’heure de leur revanche, semblait-il, était venue.

La revanche de l’écriture fut longue et obstinée. Dans la succession des siècles, les aèdes et les rhapsodes perdaient toujours plus de leur prestige et de leur fierté. Certains se muèrent progressivement en chanteurs ambulants et leurs riches rétributions d’antan se réduisirent peu à peu à quelques aumônes que les passants leur donnaient plus par charité que par estime pour leur art. Leur déchéance allait s’aggravant, au point qu’ils en furent réduits à composer des poèmes sur commande, et des commandes souvent humiliantes. Eux qui avaient chanté de glorieux affrontements de souverains ou de démons consentaient maintenant humblement à composer un long poème à la gloire d’un fabricant de vin, ou de la femme du directeur des postes d’une petite ville perdue de province.

En loques, souvent aveugles (l’étaient-ils vraiment ou la cécité n’était-elle qu’un vieux symbole qu’ils croyaient devoir honorer, ou encore le signe qu’ils avaient accepté d’être vaincus par l’œil?), chassés des métropoles d’Europe, les rhapsodes arrivèrent jusqu’au xxe siècle, surtout dans les pays arriérés.