Bravo à Claudialucia qui a reconnu Cécile Ouhmani . Née en 1952, elle est franco-britanno-tunisienne. Dans son ouvrage « Plus loin que la nuit », paru aux Editions de l’Aube, en 2007, elle croise les destins de deux femmes, l’une venant du sud, l’autre du nord.
« Ahlam, tunisienne, quitte son pays et sa famille après avoir subi l’épreuve d’un divorce du à un mariage demeuré infécond. Séparée de l’homme qu’elle aimait et auquel elle avait offert sa vie sans mesure, Alham décide d’interrompre le cauchemar qu’elle vit, de retour sous le toit familial dominée par une mère qui semble l’avoir vouée à jamais au malheur. Commence alors un long parcours initiatique pour se trouver et se réaliser.
De l’autre côté de la Méditerranée, la vie de May n’est pas beaucoup plus reluisante. May a trois enfants mais ses maternités et son mariage sont un poids pour elle. La morne succession des jours passés dans une maison cossue de la campagne finlandaise l’a engourdie. »
La révolte du peuple tunisien en marche vers la quête de sa liberté – Tant de cris enfin exprimés rejoignant tant d’autres cris à travers le monde-
renvoie naturellement aux préoccupations des héroïnes de Cécile Ouhmani.
Graffiti politique contre le mur de séparation, inspiré par « Le Cri » d’Edvard Munch,Monsieur Cana, Check point de Qalandia –Palestine Août 2009
« Et, sans quelle sache pourquoi, le tableau d’Edvard Munch revient à ses yeux. Le Cri… La bouche qui s’ouvre, béante, immonde… Cri étouffé par les vitres. Il se propage en larges ondes concentriques. Déforment l’espace qu’elles envahissent, s’y diffusent en un malstrom silencieux. »
Les rouages de la machinerie sont invisibles, mais ils fonctionnent à la manière des engrenages des « Temps modernes ». Ils broient tout ce qui passe sous ses dents d’acier.
Pour comprendre son mécanisme, il faut savoir que la machine à écraser le grain de la pensée vive, utilise deux outils lénifiants dont l’efficacité est redoutable. Le premier est le flot continu de la parole, le second, l’emploi de la couleur sépia. Expliquons-nous.
Prenez une pensée vivante, l’affirmation d’un nécessaire travail sur l’image de la France perçue à l’étranger et du rôle absolu de prédateur que jouent les pays riches dans les pays les plus pauvres, par exemple. Attrapez cette pensée lors d’un débat télévisé. Une pensée un peu dissidente qui vient éclairer l’incompréhension générale devant les prises d’otages et autres exactions abominables. Ecoutez l’argumentation claire qui explique autrement une actualité effrayante et brouillée. Peu importe qui la profère. Voilà que tout s’éclaire et devient limpide. Vous pensez alors que l’animateur va arrêter un temps le cours du flot verbal qui inonde son plateau.
Vous imaginez qu’il a senti le basculement de la pensée unique présentée jusqu’alors en boucle et qu’il va offrir, lui que son rôle déifie, une fraction de seconde, un infime morceau de ce temps qu’il orchestre, une pause où résonneraient en nous des mots chargés de sens. Que nenni! Retour à l’embrouillamini, lutte contre le terrorisme. Violence contre violence. Menaces du chef de l’Etat. Reprise du terme « barbare. Le déferlement des mots se poursuit. Pas de silence surtout! Surtout pas de silence! Ne pas réfléchir. Alimenter en carburant linguistique la machine à laminer la pensée vivante. C’est son rôle, à l’animateur, même s’il ne le sait pas vraiment. Alors il joue son rôle. Que pourrions-nous lui reprocher?
Prenez une autre pensée vivante, celle de Stéphane Hessel, par exemple et plongez-la dans la lumière sépia qui nimbe le joli visage d’Amélie Poulain.
Observez comme la pensée se dissout, s’aplatit doucement dans l’aura passéiste qui lui est imposée. Redoutable, cette arme! Le beau Laurent Delahousse en use dans son 13 heures du week-end. Effet garanti! C’est que Monsieur Hessel est vieux! Et être vieux, dans notre société est une tare absolue, un discriminant total. Ce que l’expérience offre à l’examen d’un présent par nature trop proche de nous, devient handicap. Rien ne se compare. Et surtout pas le passé riche d’enseignements, à la virulence d’événements immédiats. Car rien n’existe, hors ce qui se consomme dans l’instant. Car rien n’est grave, hors le ricanement cynique. Monsieur Hessel est juif? Qu’importe! le voici taxé d’antisémite parce qu’il s’intéresse à la cause palestinienne! Monsieur Hessel a été déporté? Qu’importe! Hier, c’était hier! Monsieur Hessel encourage l’indignation? Qu’importe! Il a 92 ans! C’est dire! Et le reportage de nous bercer d’ironie sépia jusqu’à endormir nos neurones bien fatigués.
C’est dur la résistance! Combien de temps encore serons-nous hors d’atteinte de cette implacable machine à laminer la pensée?
Image de L’angoisse liée à l’inondation de Brisbane empruntée ici
Aisément reconnaissable (bravo Béné!), l’exhortation de Stephane Hessel est un pied de nez à tous les clowns tristes de l’intelligentsia bien-pensante, les dérisoires Luc Ferry, les pauvres Assouline et consorts que leurs seules provocations élitistes ravissent en autarcie nombriliste.
Ouf! On respire un peu mieux en ce début d’année, malgré le pic de la grippe saisonnière et les aléas de la crise. Et le public ne s’y trompe pas qui porte sa préférence à un mince fascicule rédigé par un très vieux monsieur devenu la coqueluche des plateaux télévisés, parce que l’expression du bon sens, rédigée de manière claire (« ce qui se conçoit bien, s’énonce clairement et les mots pour le dire arrivent aisément »), offre un peu d’espoir au coeur du marasme ambiant. En incitant le citoyen à s’indigner, Stephane Hessel redonne à chacun la place qui est légitimement sienne dans la cité. Le verbe pronominal restitue aux hommes et aux femmes dépossédés le miroir réfléchissant leur statut d’acteurs sociaux. Car ce ne sont pas les intellectuels patentés qui s’indignent pour eux, mais bien eux, c’est à dire, vous, moi, nos voisins, les passants qui passent dans nos rues surpeuplées, les voyageurs harrassés du métro quotidien, et les autres, sans bagages, et encore ceux-là, sans abri, et ceux venus d’ailleurs, et ceux qui se battent en des lieux de guerre si proches et si loitains, nous tous à qui dignité est rendue en 25 pages si brèves, et qui nous emparons de l’indignation, l’éprouvons, bref, agissons, enfin, en notre propre nom.
Et ce vieux monsieur-là, pour inconnu qu’il soit de ce public qu’on dit grand, lorsqu’il est anonyme et vaste comme la mer toujours recommencée, n’est pourtant nullement n’importe qui. Une vie consacrée à la défense des droits de l’homme, une conviction profonde en la pratique résistante, non pas celle des faux héros dont les actes inconscients tapissent l’imagerie des légendes imposées aux peuples crédules, mais bien celle de l’engagement dans les gestes de la vie quotidienne, pour assurer aux hommes de demain, un avenir décent. Tant de combats modestes et indispensables restent à mener!
La vie de Stephane Hessel dont un certain rapport sur la relation françafrique fut en son temps (Rocard était premier ministre) écarté par l’Elysée, est par ailleurs, en elle-même, un roman. Allez vérifier. Il est fils de « Jules et Jim » (mais oui!) et par conséquent, de la belle Catherine, alias Jeanne Moreau. Sauf que sa mère s’appelait Hélène. Je n’invente rien.
Quelle généreuse idée, au soir d’une vie si remplie, d’accepter d’incarner, avec humour et force paisible, la figure morale qu’il révèle devant des concitoyens médusés, dans une société qui vacille parce qu’elle en est si tristement dépourvue.
Illustration: Le cylindre de Cyrus marque l’origine du concept des droits de l’homme, au VIe siècle av. J.-C., sous le règne de Cyrus le Grand, en Perse. Après sa conquête de Babylone en -539, le roi fit exécuter ce cylindre, découvert en 1879. Ce document est parfois mentionné comme la « première charte des droits de l’homme ». (extrait de Wikipedia).
On me pardonnera, j’en suis sure, cette évocation opportuniste. A présent que le Père Noël est passé, nous pourrons retourner à nos raisonnables préoccupations.