Hélène Cixous: Qu’en pense Zohra?

Strasbourg. Salle blanche de la librairie Kléber. Samedi 18 janvier. 17heures.

sxous.1200935932.jpgHélène Cixous arrive. Quelque chose de Barbara dans l’épure du visage, la gracilité, le noir du damier qu’elle porte pour se vêtir. Comme à l’accoutumée un présentateur est là qui doit animer la rencontre. Généralement très effacé. Quelques mots pour permettre à l’écrivain présent de parler de son oeuvre. En l’occurence, il s’agit ce soir d’une présentatrice, annoncée poète sur le programme. Les deux femmes se préparent, face à un public très attentif. Elles sortent des papiers de leurs sacs à mains. Un stylo. Elle enlèvent leurs manteaux. Elles se concentrent sur leurs feuilles de papier. La présentatrice prend la parole. Elle semble intimidée. Elle tient ses feuilles devant elle et commence à lire une histoire à elle, une histoire d’Isabelle au pluriel, la première ayant été son professeur de français pour aboutir à Isabelle Cixous. La présentatrice continue toujours à parler d’elle. Les feuillets entre elle et nous sont nombreux! Elle parle enfin du livre de la dernière Hélène, de son rapport à l’Algérie, guette parfois un mouvement complice chez l’écrivain présentée et admirée. Reconnaît-elle un indice dans ce laborieux énoncé? Aucun signe en tout cas. Hélène Cixous fixe ses propres documents. Puis, c’est son tour.

Hélène Cixous parle. C’est une magicienne. La musique de cette voix légère. Comme chez Barbara. Décidément , je ne peux me défaire du rapprochement entre les deux femmes. C’est Circé. Sans connotation maléfique.

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Circé pour les pouvoirs féminins, la force des mythes. Elle envoûte, transforme nos pensées, nous emporte dans la volute de son phrasé, la scansion des mots secoués. Nous sommes dans la mer, cette Méditerranée qui sépare les mondes, dans le temps qui mène à son île, à Alger, à Osnabruck que sa mère allemande d’origine juive a dû fuir, ou peut-être à Strasbourg où sa mère est arrivée. Sa mère morte, si vivante. Sa mère qui est le temps lui-même. « Qui dort, d’ailleurs à 300 mètres d’ici », dit-elle. Et nous nous demandons où? Quel cimetière à 300 mètres de la place Kléber?

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Devant nous il y a donc une magicienne, mais aussi une petite fille qui pleure. De sa voix si légère. Souffrance…sous-France, comme son Algérie dira-t-elle. Et puis il y a encore une femme qui se cache, qui brouille les pistes. Et aussi une femme qui rit. Qui rit vraiment, gourmande gardienne du trésor des mots. « Si près ». Titre de son dernier ouvrage. « Jouez un instant avec moi, » dit la femme qui rit au public. « Si près, c’est aussi cyprès, l’arbre des cimetières, si près des cyprès, si près de la terre d’enfance » (elle est née à Oran en 1937). Elle est de là-bas, sans pourtant être dedans. L’Algérie qu’elle porte ne lui appartient pas. Tant de souffrances autour de l’Algérie et le poids de racines déracinées!

Il y avait dans sa classe au lycée, en Algérie, Zohra Drift: « Mon autre moi-même ». Elle ajoute: « Je suis, moi, au premier rang, là où il faut être, à la première place. Les yeux sur le prof. En diagonale, en symétrie, à l’autre bout de la classe, Zohra, elle, se trouve là. Chaque fois que le prof énonce quelque chose qui me renvoie à la conscience politique aiguë que j’éprouve, je me demande: elle, Zohra, elle, dedans, qu’en pense-t-elle? »

Photo empruntée à http://www.desfemmes.fr

Tableau de Circé: Circé offrant la coupe à Ulysse, par John William Waterhouse

Lire la critique de « Si près » sur Livre Evenement

La solution de l’énigme: Christine Jeanney, alias Kiki de Posuto, publie « Charlémoi »

Bien sûr, vous, habitués des blogs, vous l’aviez deviné…

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Elle écrit, avec RV le savant, ce billet presque quotidien, sur le blog Posuto dont le nom est emprunté à la langue japonaise et qui désigne, à leurs dires, une boîte aux lettres en terre nippone.

Billet d’humeur revisitant notre monde avec insolence et fraîcheur, avec dérision et tendresse.

Dérision et tendresse, la patte de Kiki. La patte, la plume de Kiki.

Une sacrée plume, il faut le dire!

Bravo et merci à son jeune éditeur courageux, les éditions ArHsens, qui n’hésite pas, à réception de son manuscrit «  Charlémoi », à l’éditer sur le champ. Toujours remercier les éditeurs courageux sans qui rien ne serait possible.

Ce que je dis, bien sûr, n’a rien à voir avec le renvoi d’ascenseur ou la complaisance. Rare, je dis bien rare, la force des mots, le style singulier de Christine, le terreau où elle puise son écriture. La voix des gens, ceux de la vraie vie, ces nobles manants de tous les âges. Les voix mêlées des uns et des autres dont l’orchestration nous fait tourner la tête. Style rocailleux, distancié par cet humour qui est son élégance à Christine. Inégalable. Si modeste et si attentive aussi! Aux autres. A ceux qui l’entourent, sa nichée qu’elle protège. Et à nous autres qu’elle a adoptés. Et enfin à ces fourmis héroïques qui hantent les supermarchés, les rues de nos villes ou les lieus retirés des campagnes profondes, ces anonymes dont elle connaît le combat sans gloire pour exister et qu’elle berce de sa compassion sans mièvrerie, Avec ses mots à elle, la force de ses mots…

Il faut lire Charlémoi.

Il faut lire aussi la magistrale déclaration de Christine: Pourquoi j’écris sur le site de son éditeur.

Et puis j’arrête, parce que sa modestie souffrirait et que le but de ce billet n’est nullement de faire souffrir.

Ne nous y trompons pas, une grande dame, cette Christine Jeanney qui vient sous nos yeux d’entrer en littérature.

L’énigme du samedi: cherchez la plume

Vous connaissez mille fois sa boîte aux lettres et sa plume

et l’appréciez chaque jour davantage

en ces lieux où nous nous rencontrons.400px-types_de_plumes_-_larousse_pour_tous_-1907-1910.1200588656.jpg

Pourtant vous n’avez peut-être pas lu

cet autre genre où elle excelle.

Sa jeune renommée en est cause.

Je suis sure que votre intuition

vous a guidés vers la solution de cette énigme.

De quelle plume s’agit-il donc?

Jean-Denis Bredin, la dame au manteau d’astrakan et l’étoile jaune

Strasbourg. Hier soir, 17h 30. Librairie Kléber.

Jean-Denis Bredin a la voix douce. Il s’excuse d’être là. Il demande pardon pour le verbe qu’il pourrait ne pas maîtriser, l’idée qui lui viendrait, susceptible de s’envoler ou sans rapport avec la question qui lui serait, plus tard, posée. Curieusement le public ne sent point d’afféterie ou alors un si grand art chez ce Maître de la plaidoirie, ce redresseur du tort fait aux offensés de l’histoire, Dreyfus, Cezneck, Charlotte Corday…. Son dernier livre paru chez Grasset ne parle pas des autres cette fois-ci, mais de lui, de l’enfance. Il s’intitule « Trop bien élevé ». Lui aurait souhaité que le titre fût « Excusez-moi ». Mais ses « amis éditeurs » l’en ont dissuadé. Alors il s’est rangé à leurs avis.

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Jean-Denis Bredin est bien né. Dans ce carcan de bienséance qu’il décrit, où l’enfant n’a rien à dire tant que sa parole ne peut être supérieure au silence, le petit garçon des années trente apprend la politesse des gens de son monde. Il passe son temps à s’excuser. D’où l’idée du titre qui lui paraissait opportun. Et il s’excuse toujours. Il ne peut s’en empêcher. Comme l’expression d’une souffrance jamais apaisée. Rien n’y fait, ni l’art de l’éloquence savamment conquis sur celui de l’écriture obligée, ni la conscience aiguë de porter en soi l’héritage d’un si grand poids de culture…

Il s’excusera encore lorsqu’une dame qui a lu son dernier livre le félicite pour s’être si bien distancié de l’adulte qu’il est devenu pour retrouver à travers l’ouvrage, l’enfant qu’il était. Jean-Denis Bredin explique alors que l’exercice est en effet difficile. Nous nous racontons beaucoup d’histoires. Toujours les mêmes, fondatrices de notre mémoire. Pardon d’avoir pu déformer. Et le voici nous éclairant:

L’une de ses vieilles tantes, israélite (« dans ma famille on disait ainsi », précise l’écrivain), toujours habillée d’un long manteau noir d’astrakan portait pour la première fois l’étoile jaune. Tenant le petit Jean-Denis par la main, elle prenait ce jour-là le métro. En première classe, ajoute-t-il: « Je revois très bien la scène. La tache jaune sur le noir du manteau. Le bras tendu, la main qui tient la mienne. Et puis, l’entrée dans le wagon où plusieurs personnes se lèvent spontanément et offrent une place à la vieille dame. Je me suis raconté très souvent cette histoire. Je la trouvais belle. Et puis, en confrontant les dates pour écrire ce livre, je me suis aperçu que ma tante était morte 6 mois avant l’obligation pour les Juifs de porter l’étoile jaune! »

Je ne sais si chacun, écrivant ses souvenirs d’enfance, se prête à la même exigence. C’était en tout cas, en effet, et sur bien des plans, une très belle histoire.

Excusez-moi, à mon tour, cher Jean-Denis Bredin, de vous avoir volé un instant vos propos afin d’illustrer la complexité des regards que nous portons sur notre enfance, voire sur nous-même. L’écriture ensuite, et comme toujours, c’est justement une autre histoire…

Quel esprit ne bat la campagne?

…..

« Tout le bien du monde est à nous,
Tous les honneurs, toutes les femmes.
Quand je suis seul, je fais au plus brave un défi ;
Je m’écarte, je vais détrôner le Sophi ;
On m’élit roi, mon peuple m’aime ;
Les diadèmes vont sur ma tête pleuvant :
Quelque accident fait-il que je rentre en moi-même ;
Je suis gros Jean comme devant. »

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Vous avez bien sûr reconnu la fable et sa morale.

Mais qui est donc ce gros Jean ?

Je ne sais pourquoi, quant à moi, la petite ritournelle de ces vers me trotte dans la tête depuis un certain temps. Se pourrait-il que notre patrimoine littéraire nous offre toujours l’espoir d’une logique cyclique, celle des retournements de situation obligatoires lorsque les événements sont par trop insolemment ammoraux, je n’oserais dire la foi du charbonnier en une justice immanente punissant les marchands d’illusions? Ou bien, incorrigibles que nous sommes, est-ce nous, et pour l’éternité, ce gros Jean berné par son désir qu’il prend pour la réalité?

Bonne année à tous quand même….

Trois petits tours…

et puis s’en va.

C’est la vie!

« Ecriture du monde » fait une pause.

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Bien intéressant ce moment passé parmi les sages, les humoristes, les branchés, les moins sages, les encore plus branchés, les tendres, les poètes, les photographes…l’univers des blogs, quoi!

Un grand merci à tous les amis et lecteurs qui ont donné vie à ce blog et ont bien voulu jouer le jeu des énigmes du samedi. Bon courage à tous et à toutes sur les chemins de la créativité littéraire et à travers le commentaire du vaste monde.

A bientôt.

Je vous embrasse.

Chantal Serrière

La solution de l’énigme: Relire « Ravage » de Barjavel

Comme l’a parfaitement pressenti Nicolas, les réflexions actuelles sur l’urgente prise en compte des problèmes liés à l’environnement m’ont fait penser à Barjavel (1911-1985) et à son excellent ouvrage, « Ravage « publié en 1943

« Ravage sonne le glas d’une civilisation. Le décor d’abord rutilant sous les feux de la technologie et de la modernité s’écroule peu à peu. L’ambiance sereine et prospère devient incertaine puis morose et finalement désespérée, alors que la situation empire au fil des pages, jusqu’à ce que l’horreur submerge le texte. Cette évolution du roman se retrouve localement dans le texte à plusieurs reprises.

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Tout commence le jour où l’électricité vient à disparaître subitement. Tout est paralysé : les lumières s’éteignent, les voitures s’immobilisent, les pompes qui distribuent l’eau assèchent les robinets, la radio n’informe plus, les secours se déplacent à chevaux mais déjà des meutes de citoyens affamés commencent à attaquer les animaux au couteau. C’est la loi de la jungle qui s’empare de la cité. François Deschamps, jeune étudiant chimiste d’origine familiale agricole, décide de quitter la ville qui sombre dans la violence et le crime…

La science-fiction, genre auquel appartiennent indiscutablement les premiers grands romans de Barjavel qui paraissent pendant l’occupation (Le Voyageur imprudent et Ravage), n’existe alors quasiment pas en France, sinon sous une forme que l’on pourrait qualifier de « bas de gamme ». Tout comme l’on parlait de « roman scientifique » chez Jules Verne, l’on parle de « roman extraordinaire » chez Barjavel, mais pas de science-fiction. Le terme n’est pas encore utilisé. Néanmoins, dans ces deux romans écrits et publiés dans un hexagone alors coupé du monde anglo-saxon, il manque certains thèmes classiques, voire certains poncifs de la science-fiction américaine à venir (Barjavel ignore les extra-terrestres, les robots, les super-héros, les voyages spatiaux en fusée ou les « martiens » répugnants). Poutant il y développe déjà des idées typiques du déferlement des années 1950: fin du monde, voyage dans le temps, retour à la barbarie et autres catastrophes imputables à la technologie envahissante. »

Cela vous dit peut-être quelque chose?