L’énigme du samedi: la petite fille sans âge et sans adresse

Si je vous disais

où habite depuis si longtemps

la petite fille

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vous trouveriez immédiatement

le titre de l’ouvrage et le nom de l’écrivain

évoqués aujourd’hui.

Bonne navigation à vous

jusqu’à la rencontre de cette enfant.

Illustration: une autre petite fille célèbre,

celle, « aux allumettes » du conte d’Andersen.

La contagion de l’euphémisme: c’est grave, docteur?

La peste d’aujourd’hui, puisqu’il faut bien l’appeler par son nom, se nomme récession . C’est une maladie mortelle, dit-on. Un peu comme la grippe aviaire si elle s’abat sur l’homme. En l’air, elle ne touche que les oiseaux. Mais à terre, attention à ne pas approcher des poulaillers!

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Le seul fait d’ailleurs de nommer cette pandémie alarmante la rend particulièrement contagieuse et virulente, infectant jusqu’à la bouche des malheureux qui s’y sont risqués. On voit alors les crapauds et autres horribles bêtes jaillir de leurs lèvres et sauter sur les interlocuteurs qui parfois succombent d’un arrêt du coeur à la seule angoisse de les voir apparaître.

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Parmi les cas  graves, mais non mortels, de la peste contemporaine, on citera « la croissance molle » . Chacun sait bien que le mou n’est pas bon signe. Les selles molles , par exemple doivent immédiatement amener à consulter. Les ventres mous , n’en parlons pas, sont à fuir dès qu’on les aperçoit.

Il peut exister aussi des cas inquiétants de croissance négative .

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C’est à dire qu’il s’agit tout simplement et de façon, bien sûr, non inquiétante, d’une « récession »  qualifiée de « technique ». C’est à dire encore (si vous ne l’aviez pas immédiatement compris), que tout ce qui croît, décroît en même temps! Le phénomène produit immanquablement un déréglement systémique . En effet, comme vous l’imaginez, le pauvre Système ne sait plus ce qu’il doit faire, vu que les ordres sont contradictoires.

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Mais surtout, ne cédons pas à la panique! Il n’y a pas de quoi. Les personnes autorisées qui président à nos destins de non initiés, nous le répètent à loisir. La peste existe mais ne paniquons pas. Il suffit de ne  pas la nommer et le tour est joué!

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D’ailleurs la méthode a largement fait ses preuves. En effet, dans le monde dans lequel nous avons la chance de vivre à présent, chacun sait bien que sans même les précipiter du haut de l’Olympe, les aveugles, les sourds, les invalides et même les pauvres, ont totalement disparu. Au profit des bienheureux non-voyants ou mal-entendants, des exclus ou des personnes de couleur, voire des minorités visibles et j’en passe bien entendu. L’euphémisme change tout. On l’aura compris. La maladie est moins contagieuse.

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Tableau (en couleur) de Jérôme Bosch: L’escamoteur.

En noir et blanc: gravure anonyme, la peste bubonique au Moyen Age.

La solution: Marguerite Duras écrit « Un barrage contre le Pacifique »

En hommage  à sa mère ou pour se libérer d’un souvenir trop lourd, Marguerite Duras écrit « Un barrage contre le Pacifique » .(1950)

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Déjà le style est économe. Pas d’effets. D’emblée, l’incipit fait entrer le lecteur dans le vif du sujet. Un démonstratif. « Ce » cheval. Le cheval que justement vous voyez, là,  devant vous ou dont nous aurions récemment parlé: « Il leur avait semblé à tous les trois que c’était une bonne idée d’acheter ce cheval. »

Comme si nous avions déjà partagé l’univers des protagonistes.

Dans cet ouvrage, Marguerite (Suzanne, dans le livre) et son frère, assistent, impuissants, à la lutte démesurée de leur mère contre les marées de l’Océan Pacifique venant détruire les récoltes sur les terres que l’administration coloniale d’Indochine lui a vendues. Des terres incultivables.

Q’importe. La mère décide de vaincre les marées inexorables du Pacifique. Ainsi construit-elle des barrages dérisoires, qu’inexorablement les marées détruisent.

Mère courage, mère folle? Marguerite Donnadieu qui deviendra Duras (nom du village du où se trouve la maison paternelle), entre soumission et révolte, raconte cette  tentative insensée. A n’en pas douter, plus lourde encore à porter que le rocher de Sisyphe .

L’énigme du samedi: C’est en voulant réaliser l’impossible…

Peut-on lutter contre les éléments,

les cycles destructeurs des dérisoires ambitions humaines?

Celle-là l’a tenté.

Allégorie de l’obstination naïve ou Mère courage?

Les pires crises ne renvoient-elle pas à la condition humaine

où certains, plus que d’autres

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aident Sisyphe à porter son rocher?

Quel écrivain,

au coeur de polémiques

mais aux multiples talents,

a narré sobrement ce combat

singulier et universel?

Et dans quel ouvrage?

 

Illustration: tableau de Franz Von Stuck(1920)

La solution: La crise financière racontée par Zola dans « L’argent ».

Les faillites financières qui marquent la fin du XIX° siècle ont inspiré à Zola son roman « L’argent » (1891) dans lequel il relate surtout le krach de l’Union Générale (18781882).

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L’époque est encore agitée par un autre scandale, celui du canal de Panama.

Toutes choses que notre ami Jeandler a trouvées en interrogeant et gagnant cette énigme.

Comme on peut le voir, les dérives de la spéculation financière qui préoccupent à juste titre la société dans laquelle nous vivons n’en sont  pourtant pas à leurs coups d’essai:

« … Ce qui caractérise le plus le 19éme, c’est la forte tendance à la spéculation autour du textile et du chemin de fer. Là, les spéculateurs créent des bulles spéculatives qui finissent par éclater, et finissent par créer des crises. Donc dans ce cas on peut conclure qu’une hyperactivité de l’économie peut déboucher sur une crise, soit que la croissance peut être un facteur explicatif de la crise. »

Extrait du site pédagogie de l’académie de Versailles.

Les prémisses de nos scandales sont ainsi révélés bien avant que la déraison des golden boys et des seigneurs de la haute finance ne fasse la une de notre actualité. (cf l’article du Point  auquel est empruntée la photo ci-dessous). Rien ne s’arrange, au contraire!

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Les écrivains en sont les grands témoins. Du moins quand les retombées du sujet leur paraît plus digne d’intérêt que la description de leurs propres émois ou la révélation de leurs luttes transgressives ! Les Zola ne sont hélas pas légion en notre « France, mère des arts, des armes et des lois »! Sans tomber dans l’exégèse précise et savante, j’ai cherché en vain, en rédigeant cette énigme du samedi, à évoquer la littérature française autour de la déstabilisation sociale créée par la crise des années 30. Bien sûr on pourrait citer l’engagement révolutionnaire d’un Malraux, les choix politiques d’Aragon, de Sartre, mais quelle plume raconte sans élitisme, la vie quotidienne avec des mots qui passent les siècles?  Même les Américains sont en goguette dans nos cités aux charmes surannés et succombent aux délices du Vieux Continent. Gatsby le magnifique flamboie.
gatsby.1222505383.jpgHeureusement , de l’autre côté de l’Atlantique, il y a Steinbeck, figure emblématique et presque unique de cette époque, où les uns chantent, les autres pas.

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Et Dos Passos  (comme le signale Alain Lecomte ), Dos Passos auquel on pense moins. Et c’est dommage. Et l’oeuvre d’une Dorothea Lange , immense photographe.

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L’énigme du samedi: qui a déjà écrit « le hold-up du siècle »?

Ce livre narre le montage d’un scandale financier,

Un krach retentissant!

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Mais, l’eau , comme le temps

peuvent bien faire passer d’une rive à l’autre.

De l’environnement  de l’époque à la nôtre,

rien, apparemment, n’a changé.

Les crises financières sont toujours

des hold-up organisés à grande échelle.

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D’après les indices,

de quel livre s’agit-il?

Quel est son auteur?

Qui a tué Davy Moore? Au-delà du fait-divers, décrire la misère morale d’une société: la nôtre

Qui écrira? Qui trouvera les mots? Le courage?

Un Philippe Claudel peut-être,  que ne rebutent pas Les âmes grises ? Qui, en définitive? Où est-elle cette plume non asservie à la comédie des faux lustres de la littérature contemporaine? Cette plume  libre  se gaussant du cynisme ambiant? Chez une Christine Jeanney , encore peu connue, mais dont les mots vont au charbon, aux frontières des dérives de notre mal être, entre  gravité, humour et infinie tendresse?

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Vous avez vu, comme moi, ce jeune gamin de 13 ans, racontant avec ses mots de « djeune » (qu’il est un signe de grande branchitude de savoir pratiquer dans les milieux littéraires les plus « tendance »! On se reportera à l’encensement médiatique orchestré par P.O.L . pour Polichinelle , de Pierric Bailly ). Bref, vous l’avez vu comme moi, ce gamin, au JT de 20 heures présenté par le beau Laurent Delahousse. Le gamin. Frimousse d’enfance. Rien que de très ordinaire dans l’affrontement d’un ado avec un prof de physique excédé. Excédé par l’attitude de ces gosses ingérables? Par l’inintérêt de sa vie? Des difficultés familiales?

Le gamin connaît ses droits. Il se plaint d’un coup de poing reçu pour ne pas avoir obtempéré à la demande du prof de lui remettre son carnet de notes. J’ignore si ma version est la bonne. Qu’importe. Car vous avez vu également, le père . Ses yeux effarés. Il est là, le père. Celui qui a porté plainte pour défendre son fils. S’en est suivi la garde à vue du prof.  Garde à vue  qui précède son suicide. Drame dont  le père du gamin est peut-être la cause. On ne sait pas. Mais lui,  le père, il sait et il le dit, que s’il avait su, justement, il n’aurait pas porté plainte. Le décor. La cuisine ordinaire. Le visage du père. Atterré. Gris. Les joues creuses.

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On éclaircira les circonstances. On découvrira la fragilité de ce professeur. Ou non. On s’apercevra qu’il avait résisté au-delà du possible. On chargera l’enfant. On le verra manipulateur. Ou non. On se rendra compte qu’il est lui-même victime. On observera le père. Son comportement de plaignant conforme à l’attitude irresponsable des parents de l’époque. Ou non. On fera le point sur la machine répressive du système éducatif français qui broie ses enfants et ses propres agents. On ciblera la police, le juge ou le flic capables de se venger d’un mauvais souvenir scolaire. Ou non. On pointera du doigt l’absence de médiation du proviseur, l’évanescence syndicale, le complot déstabilisateur contre l’Ecole Publique…

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Mais, à ce stade, vraiment, les causes du drame  ou le contraire de ses causes, ne résoudront rien. Comme une réminiscence des paroles de Bob Dylan dans « Qui a tué Davy Moore et pourquoi est-il mort? « , que Graeme Allwright a chanté en France à la fin des années 70.

Retour à la cuisine. La caméra filme cet homme simple accoudé à la table. La détresse dans ses yeux. La candeur du regard de l’enfant. La bonne foi dans la rondeur des joues. Les murs sont nus. Il pleut de la grisaille jusque sur la toile cirée. Misère. Misère d’un monde sans repère où l’adulte n’a plus de rôle, où l’enfant est autiste, où plus rien n’est signe, hors la loi de l’instant.  Brutale et pulsionnelle.

Pour ce qui est du sens à donner à la vie…Mais je m’égare.  Les outils de production de notre société et les nécessaires consommateurs de base auraient-ils besoin  d’un sens à donner à leur vie?

La religion dites-vous?

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Ah, c’est vrai! Je comprends mieux l’intention de certains discours récents . Heureusement que les grands timoniers qui nous gouvernent veillent à répandre un peu d’opium à ces peuples qui dérangent la liturgie de leurs banquets .

image de la justice empruntée à l’Encyclopédie Encarta