Célébrissime Italienne: une petite nouvelle acidulée de Nathalie Hégron

Pour notre plus grand plaisir en ce lundi matin pluvieux, Nathalie Hégron récidive. Après « Premier roman« , « Sous le papier peint« , « Le cri du kangourou » que vous êtes nombreux à avoir appréciés, voici le monologue d’une Italienne malheureuse d’être trop célèbre…

Célébrissime Italienne

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J’ai longtemps souffert en silence avant d’accepter la rançon de la gloire. A ma décharge, je n’ai pas souhaité devenir célèbre. A présent, je suis plus sereine. J’accepte que mon image m’ait définitivement échappé. Je me contente d’observer les réactions qu’elle suscite, un petit sourire en coin. Il suffit de taper mon nom dans un moteur de recherche pour vérifier l’ampleur du phénomène. Je ne vous parle même pas de la presse spécialisée. Quant à la bibliographie complète des ouvrages qui me sont consacrés, je vous en fais grâce. Récemment encore, je me suis retrouvée au cœur et en couverture d’un best-seller. Cela m’a amusée, car cette fois ci, il ne s’agissait pas réellement de calomnie. D’ailleurs, ce texte, truffé d’approximations historiques, a amené vers moi un nouveau public.

Italienne, étrangère installée ici depuis des années, je n’ai jamais réclamé la nationalité française. De toute façon, mon statut me protège : je suis inexpulsable de ce territoire. D’ailleurs, les Français s’enorgueillissent de ma présence. Surtout depuis que j’habite le plus fameux de leurs palais.

Je sais : nombre de mes compatriotes déplorent mon exil, mais la France aurait trop à perdre avec mon départ. Oui, je suis l’immigrée frontalière la plus célèbre de France. Je devine. Vous pensez : quelle mégalo! Non, simplement lucide.

Hommes ou femmes, personne ne résiste à mes charmes. Lors de rencontres, j’accepte docilement d’être photographiée à vos côtés. Bien dans le cadre, je reste stoïque, toujours disponible. L’autre jour, une inconnue m’a dit en riant: « – argentiques, numériques et portables, avec les clichés officiels ou non qui ont été faits de vous, on pourrait réaliser une exposition sur l’évolution de la photographie. »

Hélas, la véritable rencontre a rarement lieu. Quand vous avez le privilège de vous trouver en ma présence, vous ne me regardez pas réellement. Votre oeil est totalement déformé par tout ce que vous avez lu et entendu à mon propos auparavant. Vous vous contentez de murmurer mon nom avec respect. Comme si cela suffisait à tout expliquer.

Parfois je me dis que je n’ai pas le public que je mérite. J’ai hélas plus affaire à des badauds qu’à des esthètes. C’est le prix à payer pour un tel succès. A ma façon, je suis devenue une véritable icône. Et bien sûr, comme toutes les femmes qui comptent aujourd’hui, pour ma carrière, je me suis déplacée aux Etats-Unis, en Russie et au Japon. Pragmatique, je sais devoir ma célébrité à mon physique. J’ai donc subi quelques retouches ça et là, je ne m’en cache pas. Avec le temps, le vernis craque. Mais attention, contrairement à certaines actrices, je suis sûre que même sans ce petit lifting, j’aurais continué à déplacer les foules. Simplement par respect pour mon public, je souhaite qu’il me voie sous mon meilleur jour.

Honnêtement, ce ne sont pas les outrages du temps qui me blessent le plus, mais ceux que les hommes me font subir. Incapables d’accepter d’être sous mon charme et de se laisser porter par leur émotion, certains tentent de décrypter. Ils prennent alors un plaisir malsain à décortiquer ma personne et à se faire un nom par la même occasion. Soit, mes origines et mon identité prêtent à caution car comme toutes les femmes, je suis multiple et j’en incarne plusieurs. J’aime entretenir ce mystère.

L’attitude des artistes à mon égard est également source de chagrin. Aujourd’hui, je ne les comprends plus. Pourquoi ma beauté les dérange-t-elle tant? Parce que je ne suis pas leur création? Seraient-ils jaloux de mon succès planétaire? C’est comme s’ils prenaient un malin plaisir à me désacraliser. Ainsi, mon portrait a-t-il été exhibé au monde entier comme un vulgaire produit de consommation. Fi! Donc, les années passent mais leurs méfaits demeurent.

Enfin, je ne voudrais pas donner l’impression de me plaindre. Je suis consciente des mes privilèges mais je voulais juste vous expliquer que la gloire est parfois pesante. Cependant, je vous promets que si vous venez me voir, vous ne percevrez rien de mes tracas à travers l’esquisse de mon sourire…

Mona Lisa . Palais du Louvre. Paris. Avril 2008

 


13 commentaires sur “Célébrissime Italienne: une petite nouvelle acidulée de Nathalie Hégron

  1. Merci pour cette histoire excellente, comme le soulignait Brassens, la gloire et l’argent pervertissent souvent tout.
    J’ai toujours soupçonné que les tableaux avaient des tas de choses à raconter, je ne m’étais jamais douté qu’en plus, ils se posaient les bonnes questions et étaient capables d’analyser finement le public qui les observe !
    En parlant de tableau et de musée, j’ai récemment découvert Frédéric Clément. « Passe-musée » est une œuvre composée à partir de peintures, sculptures, d’objets, de livres biens réels… C’est l’histoire d’un petit bout de temps perdu…

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  2. Mais, question: Avez-vous trouvé immédiatement de quelle Italienne, il s’agissait? Moi, (et les personnes autour de moi), je dois dire que je n’ai pas pensé tout de suite à l’Italienne du tableau et c’est ce qui en fait la drôlerie.

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  3. Lorsque le colonel Kadhafi est venu à Paris, sur invitation sarkozienne, il est allé visiter, au pas de charge, le musée du Louvre.

    Mais il a été grandement décu, paraît-il, de ne pas voir en chair et en os la personne fort aimable et renommée qu’on lui avait pourtant décrite : elle était mise sous verre blindé et très encadrée.

    Du coup, il s’est retiré sous sa tente pour bouder, avant d’aller se faire voir ailleurs.

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  4. Elle devra encore patienter encore au moins cinq ans avant de faire le voyage pour Abu Dhabi, en avion blindé.
    A moins que d’ici là, la technique ayant évolué trop vite, on ne sache plus reconnaitre l’original de ses modèles trop parfaits, ce qui créerait un incident diplomatique.

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  5. Merci pour vos commentaires! Effectivement, cela m’amusait d’écrire sans dévoiler l’identité et en jouant sur l’ambigüité possible avec une italienne plus dans l’actualité immédiate. Je me demande bien où j’ai pu puiser ce goût pour l’énigmatique?

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  6. Trop drôle, vraiment trop drôle… J’ai bien ri tout le long du texte ! Nathalie tu as du talent.. Je reconnais bien là, ta fine plume acérée d’humour. Bien sûr, moi la Française en Italie, de surcroit en Piémont, j’ai tout de suite immaginé… mais, quelle joie subtile que de trouver une signature qui m’a fait encore plus éclater de rire!
    Pour ma part ton goût de l’énigmatique n’est autre que le plaisir de jouer au chat et à la souris!..

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  7. bravo la nathalie ! de passage chez tes parents et avec Isabelle, Samuel, Delphine et leur marmaille, on a parlé de toi et de ta célébrité. Continue !Je vais t’envoyer une photo compromettante où tes géniteurs sont en train de cajoler des arrières petits neveux…Bises. Hervé

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