Lettres africaines(9): de sable et de terre, l’architecture, comme la tradition orale, n’a pas peur du vent de l’histoire

Qu’importe le vent, ce qu’il emporte. La terre, toujours, fera surgir de sa matrice généreuse, l’abri des hommes, ses cathédrales de sable et ses palais de banco rouge. Magnificence des mosquées de Djenné , de Mopti, Venise du Sahel. Beauté plus discrète de celle de Bobodioulasso, entourée de son vieux quartier de banco datant du XI° siècle…Extraordinaires maisons gourounsi , au Burkina, dont les peintures murales renvoient à la géométrie des signes donnant sens au monde quotidien.

mosquee-bobo.1295797367.jpg

L’architecture de terre, pour fragile qu’elle soit, se renouvelle inlassablement. La tradition orale est ainsi. Parce que la parole vole, sa reprise est nécessairement rigoureuse et pérenne. Elle raconte indéfiniment l’histoire de ceux qui ont précédé les vivants. Nos historiens ne font-ils pas la même chose avec l’écriture? Observons, au coeur du Royaume mandingue dont l’étendue englobait la Guinée actuelle, le Mali, le Ghana, une partie du Burkina..le grand roi Soumaoro. Sa légende nous est transmise depuis le XIII° siècle par la même famille de griots , la famille Kouyaté , qui entretient, depuis la même époque, le balafon du roi (le premier, dit-on, apparu sur la terre). Ce balafon historique a 800 ans! Caché et gardé jalousement à la frontière du Mali et de la Guinée, il est l’objet de toutes les attentions.

A la même époque, en France, par exemple, le roi Saint-Louis rendait la justice sous son chêne. N’avait-il pas lui-aussi un griot? Un historien comme on les appelle chez nous, un certain Joinville , dont les chroniques parvenues jusqu’à nous racontent sa légende?

louis_ix_-_saint_louis_rendant_la_justice.1212234639.jpgsoumaoro.1212234828.jpg

Tradition écrite, tradition orale. Où est la différence?

Notre conception de l’histoire s’appuie sur l’apparition de l’écriture. »L’histoire commence à Sumer » . Certes. Mais en prenant pour absolu l’arbitraire de la datation historique, c’est gommer l’immense patrimoine de la tradition orale trop souvent considérée comme dénuée d’intérêt parce qu’elle semble invisible. Il faut réfléchir à cela pour que soient évités les discours arrogants de certains princes blancs dépourvus de tout bon sens et de culture.

La tradition orale, dans sa vocation de transmission, n’est nullement un fatras approximatif de paroles volantes, c’est un legs précis, rigoureux, codé, qui, protégé, fait entrer les hommes dans l’histoire en présentant l’essentiel, c’est-à-dire, on le sait bien, ce qui est invisible pour les yeux.

mosqueebf.1212222520.JPG

Photos 1 et 2: G Serrière. Mosquée de Bobo-Dioulasso , petite mosquée des champs.

Lettres africaines(8): Des statues d’or le long des rues…

Elles ne sont pas en or, ces sculptures étincelantes, chauffées à blanc par le soleil implacable du mois de mai. Elles sont en bronze. Polies jusqu’à paraître d’or pur. Un savoir-faire du fond des âges dont les anciens empires mossis, mandingue ou ghanéen étaient détenteurs. Visite des ateliers de Ouagadougou.

« …des ateliers noirs de suie. Il y règne une chaleur entre 30 et 35°, parfois plus. Les artisans façonnent dans la cire meuble toute sorte d’objets, depuis le cheval de Ouedraogo , le héros légendaire, pièce de plus d’un mètre de haut, jusqu’à cette minuscule gazelle aux cornes filiformes, pas plus grande que la phalange d’un doigt.

ouedraogo1.1212167848.JPG

IL faut imaginer ces sculptures de cire , si éphémères dans la fournaise ambiante ! On les enrobe d’un manteau de terre informe qu’on laisse sécher. Puis on fait chauffer ces masses laides et boursouflées. Par une petite ouverture, la cire liquéfiée s’écoule laissant en creux, dans la terre qui a recouvert la forme primitive, le moule de l’objet à venir. L’artisan remplit ce moule vide de métal fondu qu’il laisse durcir. Et puis il casse l’enveloppe de terre. Le cheval de Ouedraogo, apparaît, cabré, sous le harnais précieux qui le pare, ou le porteur d’eau sous son chapeau peul dont on perçoit jusqu’à la finesse du tressage ou encore la gazelle endormie qui sera poncée jusqu’à briller comme de l’or. Les figures de métal issues de la précision du façonnage en cire sont époustouflantes de méticulosité.

Irène adorait ces ateliers. L’austérité du lieu. La chaleur intense. L’absence d’outils spécifiques. Le travail exécuté à même le sol de terre battue ou dans les arrières cours de sable gris. La magie des gestes. L’intelligence des mains actives. Elle a passé des heures à contempler la patience infinie de ces bronziers le plus souvent inconnus, quoique certains aient fini par gagner une notoriété et signent désormais leurs réalisations. Elle s’absorbait dans la contemplation des métamorphoses, la création de l’empreinte en creux, le passage du rien à la matière, la transformation de la cire molle en cire liquide, la transmutation du métal coulant en bronze dur et rutilant, le bris de la terre informe qui a détenu en elle la forme secrète générant l’objet définitif… »

Extrait :  » Le Boulanger français de Chengdu », Editions Aréopage.

ouedraogo2.1212167872.JPG

lettres africaines(7): La galerie branchée où s’invente l’Indigola

Bien sûr, la galerie où Somkeita Ouédraogo expose, n’a rien d’une galerie branchée! Un bel espace cependant rendu possible par le village artisanal où artistes et artisans de Ouagadougou peuvent révéler leurs oeuvres.

Autour de lui, les couleurs dont il est fier. En alliant la tradition de la teinture à l’indigo naturel avec celle du bogolan , dont nous avons parlé dans un billet précédent, il crée ce curieux métissage de teintes ocres et bleues qu’il appelle… « l’Indigola ».

indigola.1212048556.JPG

Somkeita a d’abord appris l’art de la teinture. A Bobo-Dioulasso. Toute l’Afrique raffole de ces étoffes teintes à la main selon des procédés ancestraux qui utilisent les plantes. Il y a deux ou trois ans, en Guinée, j’avais suivi deux peintres, Issiaga Bah et Ibrahima Bary jusqu’au coeur du massif du Fouta-Djallon (dont ils étaient originaires) pour raconter avec eux le secret de l’indigo ayant influencé leurs palettes d’artistes. J’ai d’ailleurs décrit ce voyage dans « Indigo, ou l’histoire extraordinaire de deux peintres du Fouta-Djallon », resté pour l’instant à l’état de manuscrit.

tresses2b.1212075762.jpg

Mais revenons à Somkeita Ouédraogo. Autodidacte cherchant à aller toujours plus loin dans sa recherche sur le métissage des couleurs, le voici à présent, à la découverte des signes . De l’Egypte au Pays Dogon, l’Afrique traduit ses rites et croyances en symboles graphiques que la stylisation conduit souvent jusqu’à l’abstraction. Somkeita les décèle un à un, dans les ouvrages qu’on lui offre parfois. Tant de passion créatrice interpelle! Mais il les traque aussi sur les étoffes, les murs. Partout. Ici ou lors de voyages. Il a d’ailleurs exposé en France et au Luxembourg. Alors il les fait se rencontrer, tous ces signes. Il les mêle et invente l’écriture métissée des cultures africaines!

Tout est dans le grand cahier qu’il tient sous son bras. Une aventure à suivre!

Peinture d’Issiaga Bah, peintre guinéen: « Les tresseuses bleues du Fouta Djallon ».

Lettres africaines (6): Afrique réelle, Afrique rêvée…

Parce que ma petite chronique africaine peut sembler parfois trop belle, trop idéalisée, il me paraît utile de nuancer le propos. Je ne rêve pas l’Afrique, je la regarde. Et, de ce fait, plus je la regarde et plus je m’aperçois à quel point je suis loin d’atteindre la complexité de sa réalité.

afrique-revee.1211990049.jpg

Mais tandis que je parcours tranquillement les salles rondes du musée de la musique à Ouagadougou, les militaires de Guinée effraient le pays par leurs tirs, afin, dit-on, de toucher des arriérés de salaire. L’Afrique du sud prend son visage des mauvais jours, la misère touche le plus grand nombre à travers tout le continent, Darwin poursuit son cauchemar pérenne au bord du Lac Victoria, les trafics d’armes, de drogues, se multiplient, les enfants vont moins à l’école après les aberrants programmes financés par les plus grands bailleurs de fonds….On sait tout cela. Et pire encore. Les guerres incessantes, les pillages au profit des prédateurs mondiaux et des élites locales. Oui, on sait tout cela.

cauchemar.1211990643.jpg

Je pourrais raconter par le menu les manipulations exemplaires: l’obligation de démocratie selon les critères du plus puissant, l’enrôlement forcé des petits enfants à la nécessité de savoir un peu lire (juste un peu), un peu écrire, un peu compter, afin de fournir la main d’oeuvre de base indispensable au dieu du développement tel que nous l’adorons, les goulets d’étranglement ne permettant pas l’accès au secondaire, les parodies d’université, la formation et la reconduction des élites à l’étranger. Tout cela sous bannière de splendides slogans indiscutables: « Education pour tous » ! Allez donc émettre des réserves!

enfant-noir.1211990902.jpeg

Je pourrais développer ce que l’on fait en toute bonne conscience aux femmes qu’on dit si harassées de tâches, en leur imposant, par exemple, d’abandonner leurs puits traditionnels au profit de puits modernes tellement plus pratiques, qu’elles devront désormais entretenir, gérer, réparer en achetant la pièce éventuellement usagée. Où d’ailleurs la trouver cette pièce? Et où trouver l’argent pour l’acheter cette pièce? Les femmes n’ont pas de liquidité dont elles puissent se servir. Qu’à cela ne tienne. Hop! Voilà un joli programme de formation concocté à leur égard par une ONG bien-pensante. Eh! Pauvres femmes du Sahel, si vous fabriquiez de l’artisanat qui vous permettrait de le vendre et d’avoir une cagnotte? Ah! Que voilà une bonne idée! En plus de la corvée d’eau, de l’entretien du puits, voilà une tâche supplémentaire. Apprendre à faire des paniers, par exemple, puis partir les vendre au village. Admettons qu’on les achète. Avec l’argent, aller à l’autre village où peut-être on vend la pièce. A pied, bien sûr. Revenir. Reprendre ses tâches domestiques, aller chercher le bois. Faire les paniers ou autres objets. Et le soir, surtout pas de flamme vive. Car il y a les programmes « foyer amélioré « . Parfaitement justifiés. Ils permettent de lutter contre la désertification. Alors vous pensez! Une petite cage en métal, ou en banco, une porte, et on enferme le combustible qui est ainsi économisé par une combustion enfermée. Normalement les femmes devraient être contentes, puisque les études qui ont tout chiffré démontrent qu’il faut moins de bois, donc moins de travail pour aller le chercher. On a même chiffré le coût des déplacements à pied d’une femme allant chercher du bois, ou allant à la rivière ou au puits traditionnel éloigné. Que ne sont-elle contentes alors? depuis au moins trente à quarante ans que ces programmes existent, oui, en définitive, que ne les ont-elles en définitive adoptés?

foyer-ameliore.1211991087.jpeg

Ce qu’on oublie pourtant, c’est que la flamme, sa lumière, son apprivoisement entre les trois pierres du foyer traditionnel, c’est aussi le réconfort, la beauté, très loin des mots pour le dire. Le plaisir de la vie, quoi!

Alors, il faudra inventer mieux que des cages où la flamme est enfermée pour protéger la planète et par là, venir en aide aux hommes et femmes les plus démunis. Les bonnes intentions ne suffisent pas. C’est un grand luxe de pouvoir prédire le lendemain, de l’anticiper. Soumise à des conditions de vie extrêmes, les populations du Sahel résistent. Résistance! Bien sûr, elles ne le savent pas, mais la répétition de leurs actes leur font écrire et réécrire quotidiennement dans l’espace et à travers chacun de leurs gestes, toute l’histoire de l’humanité et de sa survie. Survie! Leçon de survie! Cela mériterait certainement plus qu’un regard bien intentionné de la part des experts de tous bords au chevet du malade ou teinté d’exotisme condescendant pour les aventuriers en quête de fortune ou d’émotions.

foyer-trad.1211991382.jpeg


C’est pourquoi, pour rompre avec le schéma habituel du discours sur l’Afrique désolée, désolante, j’ai choisi délibérément d’évoquer à travers ces quelques lettres, les aspects les plus positifs, les plus enrichissants qui sont aussi parfois les plus humbles, jalonnant une visite forcément trop courte et de vous en faire partager enseignement et saveur.

-Photo de l’Afrique rêvée empruntée au site du jardin zoologique de Lyon.

-La dernière photo est celle d’un foyer traditionnel empruntée à ce site , foyer dit « à trois pierres », où la flamme est éclairante. L’intensité du foyer se règle en tirant ou poussant les bâtons de bois. Les femmes le préfèrent pour les raisons évoquées ci-dessus et également parce qu’elles voient l’état de la combustion et peuvent la régler très simplement.

Lettres africaines (2): le temps des experts

Mardi 20 mai. Ouagadougou.

Hôtel Indépendance . A l’heure du petit déjeuner.

hotel-independance1-2.1211391097.jpg

Les serveurs du bar où il est possible de commander un petit déjeuner léger (café-croissant, pour 2 200 francs CFA) sont débordés. De l’autre côté, la salle du restaurant « gastronomique » repeinte en jaune incandescent, est vide. Odeur de renfermé, pot de moutarde à la surface craquelée sur la table du buffet…voilà qui décourage le visiteur levé de bonne heure. Ici, le breakfast est à 6 500 francs CFA. Tout le monde, donc, se rue au bar…

La cuvée toute fraîche des nouveaux experts en développement de l’Afrique est à pied d’oeuvre. Quelque chose pourtant a changé. Nous étions moins jeunets, me semble-t-il. Ceux-ci me paraissent à peine sortis de l’adolescence. La très jolie jeune-femme (pantalons noirs et chemisier blanc, cheveux tirés, visage sérieux), qui s’impatiente au comptoir en attendant son café, porte trois sacs en bandoulière à chaque épaule.

portables.1211392324.jpg

A la table juste à côté, un long jeune homme à la barbe de trois jours, interviewe une longue jeune femme noire absorbée par l’écran de son ordinateur portable. « Et vous, comment définiriez-vous la stratégie? », demande-t-il. Il a un accent américain. Je ne perçois pas la réponse de son interlocutrice à la voix trop faible. D’autant plus que l’impatience de la femme au comptoir est à son comble. Elle hausse le ton. « Mais enfin, je vais l’attendre combien de temps, ce café? ».

Elle a fini par déposer ses six besaces à terre. Le serveur, toujours souriant, lui apporte son café qu’elle avale d’un trait. Elle signe la facture qu’il lui tend et elle s’en va de son pas pressé à son expertise du jour.

 

Il y a aussi quelques baroudeurs plus âgés. La responsable de la location de voitures vient les saluer, dispensant à chacun, avec sa poignée de main, l’embrasement de son long regard langoureux.

Rien que de très ordinaire. Mais tout de même, le ballet de ces hommes et femmes affairés est plutôt blanc. La prédiction de Jean Chatenet, à travers son titre célèbre des années 70, « Petits blancs, vous serez tous mangés « , se révèle donc totalement fausse!

petits-blancs.1211392971.gif

Où sont les Africains?

Derrière le bar. Ou dans le hall de l’hôtel. En tout cas, ailleurs. Certains attendent les experts venus en mission d’évaluation de projets, ou en mission d’identification de projets, ou en mission de conception de projets, ou en mission intermédiaire de réorientation de projets, ou en mission de rapporteur sur des sujets important comme les migrations internationales. Justement, il y a une conférence internationale sur le thème, se déroulant dans les salles de congrès de l’hôtel. On peut lire en effet sur des panneaux fléchés:

Réunion d’experts sur la coopération

en matière de contrôle de la migration irrégulière,

préparation à la 2° conférence ministérielle euro-africaine

sur la migration et le développement.

Surprise. Lorsque je vais changer des euros en francs CFA, à la réception, je tombe sur P. B., participant à la conférence. Il y a une dizaine d’années, il était responsable d’un réseau culturel francophone à Madagascar, tandis que je travaillais sur un projet de valorisation du français dans les six universités. Le voici à présent expert en migration. Mais pourquoi pas?

Et l’Afrique?

Le grand marché de Ouagadougou qui était un des pus beaux de l’Afrique de l’ouest a brûlé il y a trois ans. Les boutiques éparpillées dans la ville sont tristes, étroites. En décembre, un nouveau marché devrait être ouvert. Attendons. Mais en attendant justement, les merveilleuses cotonnades du Burkina tissées sur des métiers venus du fond des âges, en bandes étroites assemblées par la suite, sont toujours là. Malgré les projets fous ayant introduit les métiers à bandes larges. Alors, les couturiers d’Afrique de l’ouest (la réputation de ces bandes tissées du Burkina dépasse l’espace du pays), les ont découpées, ces bandes larges, pour retrouver les bandes minces cousues entre elles à point de surjet régulier.

tisserand6.1211390488.jpg

photo empruntée au blog jumelage céligny-Bassi