Parce que c’est au coeur qu’on a froid quand il vente…

Parce que c’est au coeur qu’on a froid quand il vente.. .

Ce vers résonne en nous par ces temps de froidure sans âme.

Quel poète oublié et en quelle saison l’écrivit-il un jour pour rencontrer cette heure?

« Le poème était d’André Salmon qui, pour autant que je souvienne, écrit Clara Malraux dans « Nos vingt ans », se trouvait parmi nous. Il s’intitulait le voyageur.  »

Pour rappel ou simple information, André Salmon(1881-1969)  fut un grand critique d’art, défenseur du cubisme avec Apollinaire. Il fut aussi écrivain et poète.

 

La folie Angkor

Avant l’immersion attendue au cœur des mystères et splendeurs d’Angkor, la folie du lieu, hors cadre historique…

Ville agitée, Siem Reap absorbe tant bien que mal son flot de touristes abrutis par 6 heures de route depuis Phnom Penh, dans des bus aux qualités variables, ou encore par avion via Bangkok, Kuala Lumpur, Singapour…C’est encore la haute saison. Bientôt il fera très chaud. Encore plus chaud !  On imagine les rizières à l’infini, recouvertes de paille déjà grillée se consumant davantage sous la fournaise et plus tard l’arrivée des pluies torrentielles qui vont inonder le sol sec et faire déborder les rivières et  le Mékong au lit si vaste qu’on le prend parfois pour la mer.

Les touristes  (les Coréens et les Chinois arrivent par milliers) seront donc moins nombreux. Il sera ainsi plus facile de trouver une chambre aux abords des temples. Pour l’instant, la nôtre se trouve dans un hôtel situé hors du centre ville, le long d’une rue  poussiéreuse et cahoteuse au macadam défoncé. L’arrivée s’est faite à l’aide d’un tuk tuk vétuste sans amortisseur. Certains sont  pourtant très bien équipés, confortables, avec des sièges recouverts de toutes sortes de tissus moelleux, moleskine, velours, tissages damassés, fixés à une couche de mousse plus ou moins épaisse. Le dais au-dessus des têtes est parfois orné de pompons très chics et les chromes des motos (ou mobylettes) tirant l’habitacle, astiqués, voire rutilants.  Deux dollars la course pour aller de la station de bus à l’hôtel.

Il y a un mariage dans la rue et les haut-parleurs déversent une musique indienne lancinante aux décibels à vous vriller les tympans et le cerveau tout entier : Des lamentations  proférées alternativement par une voix masculine et une voix féminine sur fond d’orchestre au rythme souvent curieusement joyeux (si l’on compare à la désespérance des lamentations vocales !). L’hôtel a été certainement pensé avec goût, jouant sur l’exotisme, avec ses chambres aux lits à baldaquins retenant une moustiquaire qui ne sert pas vraiment, son ventilateur central (efficace contre les moustiques, mais dont l’air brassé ne peut traverser le plafond de la moustiquaire pour nous rafraîchir, vu que la clim est en panne), une cruche en terre servant de lavabo…Nous grimpons dans la chambre à l’aide d’une échelle de meunier. C’est assez charmant d’être pratiquement logés au cœur d’un arbre du voyageur. En bas, la piscine. L’eau est un peu trouble mais le jardin poussiéreux regorge de bougainvilliers et de frangipaniers en fleurs.

Réveil à 5 heures le matin suivant, musique oblige. Ça tombe bien, ici il faut se lever tôt pour contempler les temples au lever du soleil. Le petit déjeûner est délicieux : des baguettes à la française toastée, servie toutes chaudes. Le tuk tuk commandé la veille est bien là. Il faut aller prendre des billets pour un, trois ou sept jours. Nous sommes photographiés et notre portrait orne notre carte d’entrée qu’il faut présenter sans arrêt. Là, erreur ! Le chauffeur nous conduit directement à Angkor Vat, (le temple les plus célébrissime) où se rend déjà « la multitude vile » (Baudelaire me pardonnera l’emprunt détourné). On avance au milieu d’une foule dense et le mythe a du mal à s’incarner. Masse noire opaque à 3 tourelles, la silhouette du temple ne devrait pas s’appréhender à cette heure-ci. Le soleil s’est levé et nous brûle les yeux, juste au-dessus de la célèbre épure. Or, il faut voir Angkor au coucher du soleil ! Son orientation est une exception parmi les temples. Nous rebroussons donc chemin pour revenir  ce soir. Pour l’instant, direction « Le Bayon », gardé par 52 statues géantes de dieux alignés à gauche et 52 démons alignés à droite. Leurs visages  sévères, tournés à l’est, s’éveillent sous le soleil levant. Des éléphants passent chargés de visiteurs installés dans une nacelle, sous la porte en ogive qui fait pénétrer dans l’espace sacré. Eléphants, mais aussi bus, tuk-tuk, motos, voitures, vélos, tous à la queue leu leu s’avancent dans l’enceinte.

Les Chinois qui nous entourent sont joyeux et bruyants. Ils passent leur temps à se prendre en photo avec un art consommé de la pose. Il faut sans cesse s’arrêter pour ne pas gâcher l’art des milliers de photographes. Notre préoccupation est ainsi de trouver un endroit sans Chinois pour profiter un peu du lieu.  Car le lieu est magique et la magie du lieu tient en particulier aux immenses têtes de pierre qui surplombent l’édifice. Le mystère reste entier quant à leur interprétation : visage de Bouddha ? Visage du roi commanditaire ? On peut grimper jusqu’à tutoyer les portraits immobiles. Oublier la foule. Déposer au passage une brindille d’encens au pied d’un Bouddha assis dans l’ombre du corridor menant à l’escalier, se voir offrir un bracelet de laine qu’un vieil homme accroche à votre bras en signe de bénédiction, gravir les marches, oublier le brouhaha, s’étonner de la beauté intemporelle des visages de pierre, gigantesques. Et rester un moment, étonnés d’être là, aujourd’hui plutôt qu’il y 800 ans ou plus. Redescendre jusqu’à la marée humaine encore un peu étourdis .

Au coucher du soleil, Angkor Vat, ne parviendra pas à créer la même émotion. Image top connue. Foule réellement trop dense. Toile verte tendue en plein centre en raison de travaux. Reste l’impression de force et de pouvoir absolu. Angkor Vat impressionne par son architecture et son ancrage dans l’éternité.

Photos Guy Serrière

1: Angkor Vat, soleil couchant

2: Hôtel

3: Entrée sud de la ville d’Angkor Thom qui enserrait le Bayon.

4: Bénédiction dans le temple Banteay Samré

5: Visages du Bayon

 

Premier janvier 2013 sur la planète Singapour…

Singapour. Au douzième coup de minuit, il est 17 heures à Paris. L’année 2012 vit ainsi sa dernière soirée. A Singapour, nous sommes déjà en 2013!

Rien à faire! Tout va toujours plus vite à l’Est du vieux monde!

Singapour piscine en plein ciel

Ville ou planète située à 28 800 secondes du méridien de Greenwich, c’est à dire autrefois loin du centre du monde, Singapour inverse la pulsation occidentale et n’en finit pas d’accélérer le rythme de son coeur de béton, de verre et d’acier. Toujours plus vite, toujours plus haut, toujours plus riche, étincelante. Nous en restons bouche bée. Malgré le risque iconoclaste, la verticalité renvoie à celle des cathédrales. Le défi architectural n’est-il pas de même nature? Comment rencontrer le ciel? Quelle place pour les humains dans l’espace qui les modèle?

Sur la planète Singapour, les bateaux voguent ainsi en plein ciel. Certains chanceux nagent dans les nuages sans même avoir le vertige.

panorama depuis le restaurant Equinox, au 70° étage

D’immenses jardins sont enfermés dans les méandres d’un dragon immobile, le long de la baie. On peut même acheter un ticket d’entrée pour entrer dans le dragon et se rafraîchir sous les cascades et les palmiers géants. On peut aussi arpenter la canopée. Marcher sur la cime des arbres, quoi!  Tout simplement!

Sur la planète Singapour, l’activité économique progresse de 12% par an!

Ce qui n’empêche pas, la vie simple et tranquille, au pied des HLM. Les joueurs d’échecs chinois s’y sont installés pour en profiter.

Sur la planète Singapour, le plaisir de s’alimenter est toujours numéro un sur la liste des addictions licites. Un pur bonheur que ces food courts où les gargotes vous concoctent  la palette entière des saveurs asiatiques, hygiène en sus!

Sur la planète Singapour, les librairies ont presque disparu. Les immenses shopping centers à l’air toujours rafraîchi, en sont pratiquement tous dépourvus.

A quoi servent les livres, par ailleurs? Les téléphones cellulaires, Les I pod et les tablettes dernier cri les ont remplacés. Que l’on ne s’y trompe pas, demain, chez nous, il en sera de même. Juste une question de décalage horaire…

Pourtant, à bien observer, la planète Singapour  possède encore quelques irréductibles…

Là, juste au pied du dragon qui habite les « Gardens by the bay ».

Tout n’est peut-être pas perdu.

Bonne année 2013 sur quelque planète que vous soyez!

Photos: Guy Serrière, exceptée celle de la piscine en plein ciel, empruntée ici

Portaits d’ailleurs et d’ici (9): Caroline et Yves, au-delà de la nuit…

Moi, je joue du piano, dit Caroline,

Moi, je joue du basson, dirait son père…

Moi, je joue du cor, dit André Monteiro, le mari de Caroline,

Yves, quant à lui, joue… de l’électronique!

Et Patricia Weiss, sa compagne, aussi…

Allez savoir, dirait Prévert, qui sont les artistes de cet orchestre là, dont tous les membres ne sont pas musiciens !

C’est que cet orchestre n’existe pas vraiment en tant que tel! Il s’agit, pour tout dire, d’une association. Mais d’une association pas comme les autres. Au départ, il y a la rencontre de Yves, malvoyant, et de Caroline, qui l’est aussi. Bien qu’atteints de pathologies différentes,  tous deux sont privés de vision centrale. Avec leurs conjoints et leurs amis, ils ont créé « Vue-d’ensemble« , un groupe interculturel composé de voyants, malvoyants et non-voyants.

– Lorsque j’étais petite, dit Caroline Sablayrolles, je croyais que je voyais comme les chats. C’était comme cela. Avec ma perception latérale, je distinguais des choses étranges dans le jardin. Mes parents ont commencé à s’inquiéter.

– Pour moi, dit Yves Wansi, j’ai entendu dire, pendant mon enfance, qu’on a toujours un pied plus fort que l’autre. J’en avais déduit  qu’il en était de même pour les yeux. Je ne voyais pratiquement que d’un oeil, mais je trouvais cela normal. Il y en avait un, fort, et l’autre, faible. Jusqu’au jour, autour de mes 16 ans, où une tante, infirmière, s’est inquiétée. Décollement de rétine affirmé de l’oeil « faible » et début de décollement pour l’autre. Je vivais à Yaoundé   où mes parents sont enseignants. Il a été décidé de m’envoyer en France pour être opéré. Malheureusement, à Paris, le spécialiste n’a pas voulu tenter l’opération. J’ai consulté à Bordeaux, puis à Lyon. Toujours le même refus. J’ai alors traversé des moments très difficiles. Impossibilité de trouver du travail. Pas d’avenir. Un jour, sur l’invitation d’une tante qui habite Strasbourg et lui conseille de consulter à nouveau, l’impensable se produit: L’ophtalmo qui l’examine propose enfin l’opération nécessaire à la sauvegarde de son oeil dont la rétine se décolle peu à peu. A partir de là, tout va changer. Yves récupèrera un peu de vision bilatérale et surtout de l’énergie nécessaire à son insertion dans la vie active. Etudes. Et la rencontre d’un homme d’exception en la personne de Laurent Girard qui lui permettra par ses encouragements de devenir technicien en matériel de basse vision.

Caroline, elle, a suivi une scolarité normale malgré son handicap identifié. ll s’agit de la maladie de Stargardt. Elle a suivi aussi les cours du conservatoire. Elle est pianiste. Mais, avant de s’engager résolument dans cette voie, elle trouvait ses mains trop petites . Un jour, son chemin croise celui de la magnifique pianiste Maria Joao Pirès.

– J’étais dans le couloir, raconte Caroline. Elle s’est avancée:

– Vous êtes pianiste ? Vous vouliez  me rencontrer ? prononce Maria.

– Je voulais seulement voir vos  mains, dit Caroline.

Car, il est de notoriété que Maria Joao Pirès possède de très petites mains pour une virtuose.

– Alors, poursuit Caroline, Maria Pirès a posé sa main sur la mienne. C’était la même! J’avais les mêmes mains que Maria Joao Pirès!

C’est une belle histoire que raconte Caroline. Une histoire positive, comme celle d’Yves!

La célèbre pianiste à invité la jeune femme au Portugal, dans la ferme où elle accueille des artistes du monde entier. Et Caroline a tout appris. A  dépasser le handicap. A le transformer en atout. A réfléchir sur la vie. Au sens à donner au chemin qu’elle emprunte. Et la musique. Oublier ses mains. Etre libre. Même si la liberté est aussi fragilité!  Jouer en regardant le ciel…

Ce qui est exceptionnel dans cette association, c’est sa dynamique immédiate d’ouverture aux autres. Le témoin qui les approche remarque  en effet, dès les premiers contacts, qu’il ne s’agit jamais pour ses fondateurs, de chercher à pallier des difficultés personnelles, mais bien de s’ouvrir aux autres et de partager la richesse morale et intellectuelle que leur handicap leur a paradoxalement permis d’acquérir plus rapidement. Bien sûr, ils ne le formuleraient pas ainsi. Je sais bien qu’ils seront embarrassés par ces mots. Mais je les assume. Véritable richesse que ce chemin parcouru du déni du handicap à l’atout qu’il représente! Et tant de tendresse dans les gestes, de simplicité dans l’accueil! Une petite et toute jeune association qui ira loin et dont on reparlera bientôt.

 

Légende photo du chat: Le chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles illustré par John Tenniel.

La dernière photo a été prise par Nicole Evrard lors de la soirée « Cuisine du monde ».

 

 

 

 

Transcrire la mémoire familiale: 1- Marianne et l’épicier de Montceau-les-Mines…

Vers 1870, le grand-père de ma grand-mère, Claude Flebon et son épouse Héloïse, tout jeunes mariés, tenaient une épicerie à Montceau-les-Mines. C’est à peu près l’époque où Zola situe l’action de Germinal, dans les mines du nord de la France.

mont0008.1237850214.jpg

Mais,  contrairement à ce que beaucoup imaginent, Montceau-les-Mines ne se trouve pas chez les Ch’tits. Montceau-les-Mines fait partie du bassin houiller de Blanzy, près du Creusot . En Saône et Loire. C’est à dire en Bourgogne.

L’extraction du charbon a été arrêtée en 2000.

Cela ne change d’ailleurs rien au fait que mes lointains grands-parents tenaient une épicerie dans une cité minière toute neuve. La création de Montceau-les-Mines date  de 1856. A cette époque, leur épicerie était un peu particulière.  Plus cossue que celle du Maigrat de Germinal. On y trouvait de tout, du beurre, du lait frais, du saucisson et du lard, du pain, mais aussi du fil, des boutons, des aiguilles et surtout tout un choix de vaisselle. De la faïence de Digoin fabriquée dans la région,

digoin.1294760290.jpg

à la plus fine porcelaine de Limoges. On y vendait aussi des services de verres venant de Baccarat. Et même un buste de Marianne en  cristal que mon aïeul, fervent défenseur de la République, gardait pour lui, la conservant avec fierté dans l’appartement jouxtant le magasin.

marianne.1237849924.jpg

Le négoce marchait bien et les chroniques de l’époque ne rapportent pas d’événements tragiques, de pillages ouvriers la mettant en péril au moment des dures revendications qui ont également marqué l’histoire de la mine dans le Bassin de Blanzy. Il est vrai que son emplacement central et les objets de luxe qui y étaient présentés,  ont favorisé le développement d’une clientèle aisée, composée des cadres et des directeurs-mêmes de la mine, tout en accueillant celle des mineurs (loin des affres de Germinal) qui venaient se fournir en produits de première nécessité. Car mes ancêtres étaient progressistes et ne se rendaient pas à la messe du dimanche  Mais, en toute contradiction, l’éducation de leur fille, Jeanne, mon arrière grand-mère, fut confiée à l’Ecole privée des Oiseaux. Elle y retrouvait les demoiselles bien nées de la ville et suivait avec elles les cours de catéchisme.

vue_generale.1237850652.jpg

Cependant, les paradoxes accumulés finirent un jour par ne plus assurer la cohérence des apparences et la légende familiale rapporte que tout a basculé le jour où en signe de soutien républicain au mouvement ouvrier de 1899,

greve_creusot.1241341577.jpg

Claude Flebon a placé dans sa vitrine, bien en évidence, sa belle et pure Marianne de cristal.

C’en était trop. La famille Chagot, propriétaire de la mine, pouvait feindre d’ignorer l’absence des  épiciers à la messe du dimanche dans la mesure où leur fille s’y rendait, mais il était hors de question  pour elle de ne pas condamner un acte de soutien aux grévistes qui tenait du blasphème ostentatoire. Elle s’est donc publiquement indignée. De ce fait, cadres et employés de la mine ont déserté le magasin qui fit faillite.

On ajoutera qu’à cette date, et précisément à Monceau-les-Mines, le buste de Marianne était un symbole autrement plus dérangeant que celui de la République. En effet, précurseur du syndicat des mineurs, un groupe  d’hommes engagés dans la lutte contre l’exploitation ouvrière, commit un certain nombre d’actes  contre les biens du clergé, que le patronat voulut rattacher aux mouvements anarchistes de la fin du XIX° siècle.  Surnommé la Bande Noire , le groupe avait pris pour emblème… la Marianne républicaine!

Héloïse, toutefois, ne s’est jamais séparée des services en Limoges.  Elle éprouvait une vraie passion pour la vaisselle fine! Elle a donc empilé assiettes et plats de service, entassé soupières, saucières, cafetières, remisé tasses et sous-tasses dans le  buffet   Henri II de sa salle à manger dont les étagères, un jour, se sont effondrées.

henri.1237850826.png

J’ai profité des beaux restes dépareillés. Dans mon enfance.

J’ignore, par contre, ce qu’est devenu le buste de Marianne.

L’illustration de Marianne a été trouvée ici,

Le buffet Henri II,

Le tableau des manifestants de 1899 est emprunté au site « A la hune »

The best is yet to come…

En inversant l’expression habituelle « Le pire reste à venir », Barack Obama ne transgresse pas seulement les clichés sémantiques, il s’érige en devin, en mage positif. Ses mots, soudain, sont talismans, faisant éclater  en quelques fractions d’un temps élargi à l’avenir, les sortilèges et prédictions maléfiques proférés par les Cassandre de tous bords, ici et là. Aux USA et dans le monde entier.

Le meilleur, donc, reste à venir. Y croire. Ne pas y croire. Les mots sont là, en tout cas, qui portent l’espoir du peuple qui vient d’élire son président.

L’art du discours porté à son plus haut niveau est celui d’un homme déjà entré dans la légende. Nous avons depuis si longtemps oublié combien le discours peut porter le rêve jusqu’à la réalité qu’il prétend incarner! « … peu importe qui vous êtes, affirme en conclusion, le président réélu, ou d’où vous venez ou votre apparence ou qui vous aimez. Peu importe que vous soyez noir ou blanc ou hispanique ou asiatique ou amérindien ou jeune ou vieux ou riche ou pauvre, en bonne santé, handicapé, gay ou hétérosexuel, vous pouvez réussir ici en Amérique si vous avez la volonté d’essayer. »

Affirmation de la tolérance, déclaration d’amour à Michèle, sa femme, dans la plus pure tradition courtoise, rappel des engagements à l’égard des classes moyennes, main tendue aux adversaires politiques, le mélange des genres, porté par le lyrisme du phrasé et la fluidité du verbe, abandonne le kitsch pour entrer dans la gravité de la complexité. Complexité de la vie, complexité des réalités sociales, complexité du monde.

Photo de la grand-mère de Barack Obama, vivant au Kénya, empruntée ici

 

Nos climats tempérés ont-ils inventé l’élégie automnale?

Ciel bleu-gris. Or des feuillages tourmentés.

Voilà le vent qui s’élève…ce vent qui vient de la tombe, dit le poète.

Premier novembre. Toussaint.

2 novembre, fête des morts, énonce la progression liturgique.

Immanquablement, l’élégie de Lamartine, mise en musique par Brassens, accompagne l’heure qui s’enfuit:

Voila les feuilles sans sève
Qui tombent sur le gazon
Voila le vent qui s’élève
Et gémit dans le vallon
Voila l’errante hirondelle
Qui rase du bout de l’aile
L’eau dormante des marais
Voila l’enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères
Le bois tombé des forets

C’est la saison ou tout tombe
Aux coups redoubles des vents
Un vent qui vient de la tombe
Moissonne aussi les vivants
Ils tombent alors par mille
Comme la plume inutile
Que l’aigle abandonne aux airs
Lorsque des plumes nouvelles
Viennent rechauffer ses ailes
A l’approche des hivers

C’est alors que ma paupière
Vous vit pâlir et mourir
Tendres fruits qu’a la lumière
Dieu n’a pas laisse mourir
Quoique jeune sur la terre
Je suis déjà solitaire
Parmi ceux de ma saison
Et quand je dis en moi-même
« Ou sont ceux que ton coeur aime? »
Je regarde le gazon

C’est un ami de l’enfance
Qu’aux jours sombres du malheur
Nous prêta la providence
Pour appuyer notre coeur
Il n’est plus: notre âme est veuve
Il nous suit dans notre épreuve
Et nous dit avec pitié
« Àme si ton âme et pleine
De ta joie ou de ta peine
Qui portera la moitié? »

C’est une jeune fiancée
Qui, le front ceint du bandeau
N’emporta qu’une pensée
De sa jeunesse au tombeau
Triste, hélas! dans le ciel même
Pour revoir celui qu’elle aime
Elle revient sur ses pas
Et lui dit: « ma tombe est verte!
Sur cette terre déserte
Qu’attends-tu? je n’y suis pas! »

C’est l’ombre pâle d’un père
Qui mourut en nous nommant
C’est une soeur, c’est un frère
Qui nous devance un moment
Tous ceux enfin dont la vie
Un jour ou l’autre ravie,
Emporte une part de nous
Murmurent sous la pierre
« Vous qui voyez la lumière
De nous vous souvenez vous? »

Voila les feuilles sans sève
Qui tombent sur le gazon
Voila le vent qui s’élève
Et gémit dans le vallon
Voila l’errante hirondelle
Qui rase du bout de l’aile
L’eau dormante des marais
Voila l’enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères
Le bois tombé des forets

 

L’élégie (en grec ancien ἐλεγεία / elegeía, signifiant « chant de mort ») est une forme de poème

De nos jours, l’élégie est considérée comme une catégorie au sein de la poésie lyrique, en tant que poème de longueur et de forme variables caractérisé par son ton plaintif particulièrement adapté à l’évocation d’un mort ou à l’expression d’une souffrance due à un abandon ou à une absence. (d’après Wikipedia)

Photo d’automne/ Guy Serrière.

Portrait de Brassens emprunté ici.

Tableau Élégie, par William Bouguereau (1899)