Transcrire la mémoire familiale: 1- Marianne et l’épicier de Montceau-les-Mines…

Vers 1870, le grand-père de ma grand-mère, Claude Flebon et son épouse Héloïse, tout jeunes mariés, tenaient une épicerie à Montceau-les-Mines. C’est à peu près l’époque où Zola situe l’action de Germinal, dans les mines du nord de la France.

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Mais,  contrairement à ce que beaucoup imaginent, Montceau-les-Mines ne se trouve pas chez les Ch’tits. Montceau-les-Mines fait partie du bassin houiller de Blanzy, près du Creusot . En Saône et Loire. C’est à dire en Bourgogne.

L’extraction du charbon a été arrêtée en 2000.

Cela ne change d’ailleurs rien au fait que mes lointains grands-parents tenaient une épicerie dans une cité minière toute neuve. La création de Montceau-les-Mines date  de 1856. A cette époque, leur épicerie était un peu particulière.  Plus cossue que celle du Maigrat de Germinal. On y trouvait de tout, du beurre, du lait frais, du saucisson et du lard, du pain, mais aussi du fil, des boutons, des aiguilles et surtout tout un choix de vaisselle. De la faïence de Digoin fabriquée dans la région,

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à la plus fine porcelaine de Limoges. On y vendait aussi des services de verres venant de Baccarat. Et même un buste de Marianne en  cristal que mon aïeul, fervent défenseur de la République, gardait pour lui, la conservant avec fierté dans l’appartement jouxtant le magasin.

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Le négoce marchait bien et les chroniques de l’époque ne rapportent pas d’événements tragiques, de pillages ouvriers la mettant en péril au moment des dures revendications qui ont également marqué l’histoire de la mine dans le Bassin de Blanzy. Il est vrai que son emplacement central et les objets de luxe qui y étaient présentés,  ont favorisé le développement d’une clientèle aisée, composée des cadres et des directeurs-mêmes de la mine, tout en accueillant celle des mineurs (loin des affres de Germinal) qui venaient se fournir en produits de première nécessité. Car mes ancêtres étaient progressistes et ne se rendaient pas à la messe du dimanche  Mais, en toute contradiction, l’éducation de leur fille, Jeanne, mon arrière grand-mère, fut confiée à l’Ecole privée des Oiseaux. Elle y retrouvait les demoiselles bien nées de la ville et suivait avec elles les cours de catéchisme.

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Cependant, les paradoxes accumulés finirent un jour par ne plus assurer la cohérence des apparences et la légende familiale rapporte que tout a basculé le jour où en signe de soutien républicain au mouvement ouvrier de 1899,

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Claude Flebon a placé dans sa vitrine, bien en évidence, sa belle et pure Marianne de cristal.

C’en était trop. La famille Chagot, propriétaire de la mine, pouvait feindre d’ignorer l’absence des  épiciers à la messe du dimanche dans la mesure où leur fille s’y rendait, mais il était hors de question  pour elle de ne pas condamner un acte de soutien aux grévistes qui tenait du blasphème ostentatoire. Elle s’est donc publiquement indignée. De ce fait, cadres et employés de la mine ont déserté le magasin qui fit faillite.

On ajoutera qu’à cette date, et précisément à Monceau-les-Mines, le buste de Marianne était un symbole autrement plus dérangeant que celui de la République. En effet, précurseur du syndicat des mineurs, un groupe  d’hommes engagés dans la lutte contre l’exploitation ouvrière, commit un certain nombre d’actes  contre les biens du clergé, que le patronat voulut rattacher aux mouvements anarchistes de la fin du XIX° siècle.  Surnommé la Bande Noire , le groupe avait pris pour emblème… la Marianne républicaine!

Héloïse, toutefois, ne s’est jamais séparée des services en Limoges.  Elle éprouvait une vraie passion pour la vaisselle fine! Elle a donc empilé assiettes et plats de service, entassé soupières, saucières, cafetières, remisé tasses et sous-tasses dans le  buffet   Henri II de sa salle à manger dont les étagères, un jour, se sont effondrées.

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J’ai profité des beaux restes dépareillés. Dans mon enfance.

J’ignore, par contre, ce qu’est devenu le buste de Marianne.

L’illustration de Marianne a été trouvée ici,

Le buffet Henri II,

Le tableau des manifestants de 1899 est emprunté au site « A la hune »

7 commentaires sur “Transcrire la mémoire familiale: 1- Marianne et l’épicier de Montceau-les-Mines…

  1. Ces bribes précieuses, émouvantes, d’histoire familiale, ces histoire mille fois racontées, nous renvoyant à nos propres sagas et au siècle dernier, récemment devenu avant dernier, nous touchent, plus parfois que les avalanches de mots vides dont nous abreuvons

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