Transcrire la mémoire familiale -3: Romanetta, une grand-mère corse

Le trésor de Margot

Certaines choses disparaissent. Des lieux s’évanouissent. Le séchoir à châtaignes n’existe plus. IMG_2745modrL’aire circulaire dévolue au vannage du blé par les ânes n’appartient plus au paysage.

Mais subsiste encore la maison des Padovani. L’église. Les maisons en pierres du village d’Ortale. Les rues menant aux terres en friches qui mènent à la rivière. « Là, où autrefois, nous allions laver le linge, dit Margot. Garçons et filles s’y baignaient, chacun leur tour. Se guettant derrière les feuillages ». Subsiste encore la mémoire de Margot. Mais comment était l’intérieur de la maison Padovani ?

Elle se souvient:

– C’était sombre. Il y avait une grande cheminée. Sur la poutre au-dessus du foyer, on déposait un long napperon en dentelle de papier que nous fabriquions. La maison était immense avec ses étages.IMG_2742modr

– Il faudrait raconter tout cela dans un livre…

– Des livres, dit Margot, je n’en lis pas beaucoup. Mais il y a quelqu’un de la famille qui a déjà écrit quelque chose. Il y a deux tomes. Je vais tout de suite vous les chercher.

– Non Margot, vous n’allez pas redescendre. Nous  allons avec vous.

Nos protestations restent lettre morte.

– Non, non, c’est très bien, il faut que je marche.

Margot repart chez elle. Ce n’est pas très loin. On peut voir sa maison, un peu plus bas. Mais tout de même, à 86 ans !

Déjà, la voilà revenue triomphante, deux précieux documents dans les mains:

Alain Paoli, Histoire de ma famille, tome 1, Ortale

Alain Paoli, Histoire de ma famille, tome 2, La famille de Corse.

Margot vient de nous livrer un vrai trésor. Dans ces deux volumes reliés par une spirale métallique blanche, se trouve toute l’histoire de la famille, toute l’histoire du village. Un travail documenté et précis comme une recherche universitaire. Voici l’ancêtre commun né au XVII° siècle. Il s’appelle Carlu-Francescu Padovani. L’initiateur de la recherche généalogique découvre au fil de son travail que Carlu-Francescu a eu (au moins) deux fils. L’un se prénomme Natale dont la descendance fait apparaître Marguerite, notre Margot sortie du temps. Le deuxième fils de Carlu-Francescu s’appelle  Carlu-Filicie. Sa descendance nous fait apparaître à notre tour, Pierre-Charles Depouilly, mon frère qui participe à ce voyage et moi, 7 générations plus tard.

Photos prêtées par Margot.

Transcrire la mémoire familiale -3: Romanetta, une grand-mère corse

Margot

Margot, sortie du temps, est venue à notre rencontre. Sans elle, qu’aurions-nous pu découvrir dans ce village aux fenêtres et portes closes? Il reste cinq habitants à Ortale, en ce début d’automne à la lumière voilée: les deux aubergistes, Margot et deux autres autochtones que nous ne connaîtrons pas. Nous venons de déposer nos bagages. L’auberge de l’Alisgiani domine le village et les chambres claires donnent sur la vallée et les sommets du versant d’en face. Le paysage est somptueux.

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– Nous ne sommes pas là par hasard, vous savez.

La jeune aubergiste est étonnée.

– Nous sommes à la recherche de notre arrière-grand-mère. Elle est née dans ce village, il y a très longtemps.

– Et comment s’appelle-t-elle?

Immense plaisir de prononcer le nom qui chante depuis toujours à nos oreilles.

– Romanetta. Romanetta Padovani.

La jeune femme sourit. Elle décroche le téléphone.

– Allo Margot. C’est moi. Je ne vous dérange pas? J’ai devant moi des clients qui cherchent une grand-mère née dans le village et qui a le même nom que vous…

Dix minutes plus tard, Margot, petite dame blonde alerte, quatre-vingt-six  ans, pénètre dans l’auberge.

– Alors  c’est vous qui cherchez votre grand-mère?

Nous expliquons. Notre trisaïeul gendarme venu du continent. Son mariage avec Romanetta. Le départ à Pila Canale où sont nés presque tous  les enfants: Joseph Napoléon, notre arrière-grand-père qui s’installera plus tard à Montceau-les-Mines, puis Marie-Madeleine, Françoise et enfin le petit Annibal décédé à Grossa, au sud de la Corse.

Nous énonçons notre projet de sentir d’une manière ou d’une autre la présence de Romanetta. Où habitait-elle? Comment vivait-elle?

Margot nous emmène sur la terrasse.

Maison Padovani Ortale
Maison Padovani Ortale

– Regardez. Voilà la maison des Padovani. Ils ont tous vécu ici. A vos pieds s’étendent les terrains des Padovani. Vous êtes même, en ce moment, sur un emplacement qui leur appartenait avant que l’auberge ne soit construite. A cet endroit, se trouvait un cercle autour duquel tournaient les ânes pour vanner le blé. Et, puis, là-bas (elle montre une étendue d’herbe), là-bas, tout au fond, insiste-t-elle, il y avait notre séchoir.

Là-bas, tout au fond, cependant, il n’y a rien.

– Votre séchoir?

– Oui. Le séchoir à châtaignes. C’était très important. Nous sommes dans la Castagniccia. La région vivait de cela. La récolte. Le séchage. La mouture. La farine de châtaignes était un aliment de base, ici.

Nous regardons l’espace envahi par l’herbe. Plus aucune trace du séchoir.

– C’est ainsi. Les choses disparaissent dit-elle.

transcrire la mémoire familiale -3: Romanetta, une grand-mère corse

2 – Bonifacio

Bonifacio est une étape sur le chemin que nous avons entrepris de suivre afin de retrouver  Romanetta Padovani (1830-1873).

Mais à Bonifacio, rechercher la présence de notre aïeule corse est inutile. Charles Cottaz 1824-1894), son mari gendarme, n’y fut pas affecté.  Découvrir le sud de l’île nous est ainsi donné comme un cadeau hors mission.

Les maisons de la ville haute, suspendues tout au bord des  falaises blanches sculptées par le vent et la mer, donnent le vertige. IMG_2627rLe ciel gris imprime sa lumière métallique à la surface des eaux. Flâner dans les ruelles, monter jusqu’à la citadelle, s’abriter sous l’auvent de l’église là où la cité réglait justice ou administration autour du potentat dont la maison borde l’un des côtés de la place. C’était il y a longtemps. Du temps où la ville était gouvernée par Gênes qui se l’est disputée avec Pise.  Au XII° siècle et pour longtemps encore. Gôuter aux aubergines farcies à la bonifacienne. Dormir à l’hôtel Royal. Pourquoi pas? La chambre donne sur la rue commerçante et ses boutiques-maisons-de poupée. Une autre  ouvre sa fenêtre sur la mer.

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Demain, il sera temps de reprendre le chemin. Nous irons à Ortale, dans la vallée de l’Alesani, au-dessus de Cervione. Romanetta est née dans ce village. Y retrouverons-nous sa présence?

Prendre un thé bleu à la Boite de Pandore: Caroline Sablayrolles et Chantal Serrière ont dédicacé leur livre « Avant le concert »

La Boite de Pandore, à Lons-le-Saunier, c’est une librairie dont les lecteurs de ce blog ont depuis longtemps poussé la porte. 2014_10_04 Pandore1

4 Octobre 2014.

Quand un samedi après-midi de grand beau temps incite les lecteurs à déserter la ville pour la cueillette de champignons au profond de la forêt jurassienne, les auteurs ne sont pas délaissés pour autant. Un thé noir servi dans une théière bleue par Laurent, le libraire, devient moment de grâce. La promotion du livre « Avant le concert » devient décidément insolite et savoureuse!

 

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Enchantement du cadre: Frédérique, l’autre membre du tandem que forment les deux responsables de la « Boite de Pandore », se tient devant un tableau lumineux de Marie Noëlle Rémy qui expose en ce moment à la librairie.

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Merveille supplémentaire de cet après-midi:  Le temps s’écoule sans hâte et grâce au passage en librairie de la dynamique association AMAC (qui par ses activités, fait se rejoindre musique et littérature), Caroline Sablayrolles retrouve le contact avec sa toute première professeur de piano à Strasbourg,  Françoise Claustre, vivant à présent dans le Jura. Une artiste et enseignante exceptionnelle qui lui a permis dès l’enfance de franchir le cap de son handicap visuel et d’aller de l’avant.

Enfin, cerise sur le gâteau, la présence des ouvrages illustrés par Nathalie Novi qui a exposé récemment ses oeuvres dans la salle où nous nous trouvons, permet de les  feuilleter avec délices.  Son dernier livre « Et si on redessinait le monde« a été  traduit en mots par Daniel Picouly. Bel exemple de créativité si l’on considère que l’illustrateur est le plus souvent celui qui s’adapte au texte. Bel exemple tout court de poésie graphique et textuelle. Pour tous les âges, un voyage à ne pas manquer.

Photos: Guy Serrière

 

 

Ambronay « avant le concert », un article de Jacques Giunta

Le Progrès

Publié le 07/10/2014

Ambronay. « Avant le concert », la belle histoire d’une pianiste malvoyante

Chantal et Caroline Ambronay

Caroline, la pianiste (à gauche) et Chantal, l’écrivain . Photo Jacques Giunta

Présenté hors concours, lors du Salon du livre, « Avant le concert », paru aux éditions de l’Harmattan a été écrit par Chantal Serrière. Il raconte l’histoire de la jeune Caroline Sablayrolles, malvoyante et musicienne. Rencontre avec l’héroïne et l’écrivain.

Comment a eu lieu cette rencontre ?

Chantal Serrière : Je venais d’écrire un livre sur un aveugle qui avait à son actif beaucoup d’exploits sportifs. J’ai présenté ce livre à Strasbourg. Caroline qui venait de créer une association regroupant des malvoyants et non-voyants, m’a rencontrée. Elle avait envie d’écrire son histoire, je lui ai proposé de l’aider, car elle a du mal à écrire. J’ai recueilli sa parole pendant deux mois, et souvent au téléphone. Le livre s’est construit petit à petit, à partir de l’histoire qu’elle m’a racontée, avec un objectif précis, rendre hommage à son professeur, une pianiste portugaise mondialement connue, Maria Joäo Pires.

Comment et pourquoi avez-vous rencontré cette pianiste ?

Caroline Sablayrolles : Notre rencontre a été assez particulière car j’ai beaucoup de difficulté dans mon parcours, à cause de mes yeux mais aussi de mes petites mains. J’étais traumatisée par le fait d’avoir des petites mains. Un jour, Maria Joäo Pires est venue jouer à Strasbourg où je réside, avec l’orchestre de la ville dans lequel mon père est musicien. Il m’avait proposé d’assister à une répétition avec cette grande pianiste, simplement pour l’écouter car elle aussi a mon handicap, des petites mains. Comme je vois mal, j’ai sollicité mon père qu’il demande à la pianiste de voir ses mains. Elle s’est pliée gentiment à ma requête et m’a demandé de venir jouer pour elle. Je suis revenue le lendemain avec toutes mes questions, mes problèmes, mes angoisses, mais sans lui dire. J’ai joué le mieux possible mais j’attendais ses réponses. Après l’audition, elle m’a convaincue d’aller la rejoindre au Portugal pour travailler. J’y suis allé plusieurs fois sur quelques jours. Trouvant les délais de travail trop courts, elle m’a demandé d’y aller pour une période plus longue d’environ 4 ou 5 ans. J’ai tout lâché et je suis partie. Je me suis abandonnée à ses mains et à son enseignement qui a été sans compter et d’une profondeur incroyable, car c’était bien au-delà de la musique. J’ai appris le portugais et mon séjour m’a permis de rencontrer mon mari, musicien également. Je suis maintenant pianiste professionnelle et professeur. J’essaie de transmettre ce que Maria m’a donné, à ma mesure évidemment. Je fais beaucoup de concerts et j’essaie d’avoir toujours des projets. Vu mon handicap visuel je dois tout mémoriser, car je ne peux pas lire une partition, donc mon répertoire n’est pas énorme.

Vous pourrez retrouver Caroline Sablayrolles au piano, mardi soir à 20 h 30 au logis abbatial de l’Abbaye, lors de la soirée lecture-musique rendant hommage à Marguerite Duras.

 

Transcrire la mémoire familiale: 2- Simone, petite fille de Montceau-les-Mines dans les années 20…

Au nord, c’étaient les corons
La terre c’était le charbon
Le ciel c’était l’horizon
Les hommes des mineurs de fond.

La chanson de Pierre Bachelet, écrite par Jean-Pierre Lang, en référence aux mineurs du nord de la France, s’inscrit au patrimoine de de toutes les cités minières. A Monceau-les-Mines, la population pleure en écoutant le chanteur vénéré comme une icone.

Il y a peu, Simone, ma mère, qui a grandi dans cette ville nous fredonnait encore cet hymne à la fierté des « Gueules noires ». C’était très étrange. Pendant les quelques semaines qui ont précédé sa mort, ma mère, de toute façon, ne s’exprimait plus qu’en chantant. Même les menus échanges du quotidien se faisaient sur fond de mélodie, et de même pour les rares conversations téléphoniques. Elle vient de s’éteindre, dans la nuit du 4 septembre dernier.

Pour lui dire au revoir, nous nous sommes rassemblés, nous qui pouvions être là, en ce mardi après-midi du 9 septembre 2014. Mais nous sentions la présence de tous ceux qui n’avaient pu venir en raison de l’éloignement, sa petite-fille, à Singapour, ses petits-fils au Sénégal, en passant par son autre petite-fille au Mans, ses neveux et nièces à travers l’Europe, les amis en Chine, … tous nous accompagnaient pour dire au revoir à  Simone, silhouette bien connue de Montceau-les-Mines, ville dont elle était si fière ! Montceau ! Sa ville ! L’enracinement familial. L’histoire de la mine et de ses luttes ! Une mentalité particulière, inégalée, qu’elle a revendiquée avec fierté toute sa vie. La Bourgogne. La rondeur de son accent. Ses r roulés qui la rendaient plus sympathique encore (selon un mot qu’elle affectionnait).

Elle fut la maman de Pierre, son petit dernier, de Nicole, sa fille cadette, qu’elle eut tant de peine à voir disparaître avant elle, et de moi-même, Chantal, sa fille ainée. Elle était l’heureuse grand-mère de Nicolas, Jean-Christophe, Fleur, Julia, Coline, Pauline, Julien et Kungwa, (que l’on me pardonne si j’ai interverti l’ordre de leur arrivée dans la famille) et l’arrière-grand-mère comblée de 14 arrière petits-enfants. Pour ses neveux et nièces, elle était la « Tata Simone ». Françoise et Claudine, mes cousines, lorsqu’elles étaient petites, l’appelaient, « la tata Pitone ». Pour sa sœur, Myrose, elle était tout simplement Simone. Si peu de gens vous appellent encore par vos prénoms lorsqu’on atteint, comme elle, un grand âge ! Elle aurait eu 94 ans au mois de décembre prochain.

Elle écrivait bien et nous a naturellement transmis son goût pour l’écriture, mais tant d’autres choses encore. L’art d’être gourmands, par exemple, devant ses œufs en meurette, ses daubes savoureuses, la pôchouse qu’elle faisait à merveille et le fameux canard en ballotine que Myrose et elle réalisaient pour nos réveillons d’autrefois.

C’était une inlassable conteuse . Elle nous a raconté à l’envi la légende familiale, du côté maternel, l’aïeule orpheline traversant seule l’océan à 15 ans, avec dans sa malle

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une ceinture à la boucle couleur gorge de pigeon, (Cela nous a-t-il fait rêver cette boucle de ceinture !) et, du côté de son père, cette arrière-grand-mère corse au nom si musical : Romanetta Padovani…née à Ortale,  au nord de la Corse dans un tout petit village de montagne…Elle nous a légué les très vieilles comptines familiales qui ont servi  de génération en génération à endormir nos petits enfants et que je lui ai murmurées, sans être sure qu’elle pouvait m’entendre cependant, le jour-même où elle est partie.

Elle a fidèlement entretenu en nous le souvenir de parents qu’elle adorait : son père, Pierre Cottaz, fondateur du groupe symphonique à Montceau-les-Mines, dans les années 30, sa maman, Marguerite Lhorisson, si vivante et aimante, musicienne également et dont elle guettera la présence, à la fenêtre de sa cuisine, au premier étage de la maison de la rue Henri Chausson, longtemps, longtemps, après sa disparition…Marguerite fenetre2

De même, comment ne pas évoquer, sa passion pour le chant, sa belle voix qui depuis l’enfance, était appréciée de tous, son talent manuel également, broderies, peintures, crochet, elle a réalisé presque jusqu’à ses derniers jours d’innombrables napperons au crochet,

Il faut parler aussi de son enthousiasme jamais démenti à exercer le métier de sage-femme,Simone enfants3

de son bonheur de jeune étudiante à Bourg lorsqu’elle a appris ce métier pendant la Simone et Céline2

 

Céline, à gauche et Simone, 

guerre, au sein d’une promotion très soudée: Céline, la maman de Guy qui deviendra donc ma belle-mère, Marie-Louise, qui sera ma marraine, Andrée, Odette,  Ida, Simonnette, pour ne citer qu’elles, et dont Simone était avec Marie-Louise, à Autun, l’une des dernières survivantes.

Comment ne pas insister également sur son total désintéressement et sur son immense générosité. Un exemple : Un jour, lors d’un voyage en Afrique, elle rencontre Mme Mageregere, directrice d’une école primaire à Bujumbura au Burundi. Celle-ci doit se faire opérer d’un rein, mais c’est impossible sur place. Elle organise avec mon père une chaîne de solidarité, la fait venir à Montceau où elle sera opérée et passera sa convalescence, soignée par elle pendant plusieurs mois. C’était de plus, une incorrigible rebelle. Toujours prête à construire des barricades et à se battre pour les plus faibles et contre les injustices !

Anticléricale, résolument contre l’église « qui avait soutenu Pinochet, Franco et tant d’autres » disait-elle dans la lettre d’adieu rédigée à l’intention de sa famille, elle affirmait admirer le Christ en tant que philosophe vivant près du peuple. Elle nous étonnera jusqu’au bout par la force de ses convictions!

Sa gaité et son humour étaient contagieux, son dynamisme  surprenant : (à 92 ans, elle conduisait encore et s’achetait une nouvelle voiture…pour faire une surprise, disait-elle !). Elle riait de bon coeur devant les cadeaux improbables, la joyeuse autruche offerte par ses petites-filles, juchée sur un dessus de plat et qui dansait lorsqu’on la remontait.

Mais surtout et par-dessus tout, ce que nous garderons en nous, c’est sa tendresse inépuisable dont nous avons tous bénéficié mais encore plus particulièrement ses deux petites-filles Julia et Pauline. Elles ont trouvé auprès d’elle, en le lui rendant bien, dès qu’elles le pouvaient, le réconfort et la compréhension sans failles dont elles avaient douloureusement besoin au cours des lourdes épreuves qu’elles ont traversées au moment du décès de Marie-Jo, leur maman, aimée de tous ; et plus tard encore, lorsque les événements leur faisaient éprouver l’envie de se réfugier auprès de leur grand-mère. Je sais que ce moment est difficile, particulièrement dur pour elles-deux et je voudrais leur témoigner le plus chaleureusement possible toute mon affection et l’affection de la famille entière qui les entoure.

Vint pour Simone, le dernier été. Cet été. Un été éprouvant, un été douloureux. Mais pour douloureux, pour éprouvant qu’il fût, ne devrait-il pas rester pour chacun d’entre-nous, un été lumineux ? Celui où enfants, petits-enfants, et même arrière petits-enfants l’ont entourée du mieux qu’ils l’ont pu, car c’est ce qu’elle aimait le plus au monde, être entourée des siens.

Longs voyages réguliers de son fils Pierre, depuis la Suisse, sa silhouette tendrement penchée sur elle,

dernière partie de cartes avec Auria et Luca, ses arrière petits-enfants, si surpris de pouvoir grâce à leur douceur et patience, lui réapprendre à jouer,

présence si réconfortante de Fleur arrivant de Singapour et lui caressant tendrement les cheveux alors qu’elle allait si mal au mois de juillet,

pensées des uns et des autres,

moments de partage avec Nicolas et Alison venus lui rendre visite,

rencontre avec Jean Christophe et toute sa famille autour d’un repas où nous avons longuement parlé d’elle,

visite de Kungwa à l’hôpital, profitant courageusement d’un instant où la maman qu’elle est, pouvait se permettre de prendre la route toute seule,

soutien indéfectible de Françoise et Michel qui ont rendu possible à Guy, à Pierre et à moi, nos aller et retour incessants, au chevet de maman tout au long de l’été.

Visite des amis de nos enfances, toute génération confondue, Graham, Uros, Corine, qu’elle a si souvent reçus autrefois. Mais aussi, gaité communicative de Julia au côté de sa grand-mère lorsqu’elle est venue et a conduit sa sœur jusqu’à son chevet.

Soutiens réguliers et fidèles de la famille Vilpoux, ses voisins, qui lui a pendant des années apporté son aide efficace et affectueuse.

Et la belle et longue amitié des uns et des autres, Marilène, Jean Mick, Pierre et Georgette, arrivant d’Alsace et  dont la présence nous réconfortent tant aujourd’hui.

Et puis, enfin, toujours au cours de cet été, le vrai petit miracle réalisé par Pauline qui est restée une semaine au chevet de sa grand-mère, offrant tout son amour pour la ramener, sinon à une guérison durable, du moins à un état plus confortable et ceci, à force de chansons, de gestes de tendresse, de cuillerées de compote, de gorgées d’eau répétées, de respect et d’exigences vis-à-vis du personnel pour protéger cette grand-mère bien aimée.

Un été douloureux, un été éprouvant, mais un été lumineux, malgré tout, pour celle qui aimait par dessus tout être entourée de sa famille et qui l’aura été jusqu’au bout. Elle nous laisse aujourd’hui, tous, orphelins.

Photo de la malle empruntée au site « La malle en coin »

Portrait d’ailleurs et d’ici (12): A Bali, à deux pas du paradis, le restaurant populaire de Made

Made travaille avec sa tante qui est la propriétaire du restaurant (warung en indonésien, Warung Made Wati). Levées tôt le matin, à cinq heures, avant même le lever du soleil qui embrase l’horizon marin et parfois tout le ciel, elles vont d’abord au marché acheter poulet, porc, boeuf et poisson frais pour concocter les sate dont les Balinais et bien sûr les touristes raffolent.

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Elles rapportent également des brassées de légumes qui arriveront craquants sous la dent, sur les tables recouvertes de toile cirée. Leur cuisine est minuscule. « La salle » de restaurant s’étend dehors à l’ombre des arbres, juste contre mur qui borde à cet endroit l’immense plage de Sanur. Made Sanur 3Made Sanur merEn face se trouve la place où se déroulent les crémations. Le décor est planté.

Made Sanur cremationMade et sa tante s’activent, déposent les offrandes rituelles composées de pétales de fleurs, d’un peu de riz, de fruits coupés, harmonieusement déposés dans le creux d’une petite boite en feuilles  de palmier, de quoi satisfaire dieux et déesses tutélaires, là où leur présence est tangible. Sur les perrons, devant les portes, partout. Made Sanur detL’une ou l’autre, ensuite, à la cuisine, l’une ou l’autre encore, avec les clients qui arrivent à toute heure. Il y a les habitués. La population locale qui vient déguster son nasi goreng matinal (riz frit), les pieds dans le sable de la plage, de l’autre côté du mur d’enceinte sur lequel l’assiette est tout simplement posée. Le grand Jack qui va et vient, de la Hollande à Bali, de Bali à Amsterdam sans se lasser, et semble chez lui, comme tant d’autres clients familiers, torse nu, short orange, rieur et faisant rire Made quand il lui parle à l’oreille. Le couple de retraités actifs, venus à bicyclette par la piste dallée de la plage. Il s’en vont demain. Made et sa tante les embrassent. Les clients forment une famille. Ils se connaissent, échangent  des plaisanteries, jouent aux cartes en pleine matinée.

Made Sanur 2 redLorsqu’un petit nouveau approche, franchissant l’ouverture entre la plage et l’aire de crémation, Made et sa tante sont aux aguets. Leur sourire à enjôler les anges, leur amical « hello, Where are you from? How are you today » sont toujours convaincants. On propose: « What do you want to drink? » Il faut s’assoir, comme les autres, à l’ombre, avec vue sur la mer dans l’échancrure du mur. Une mer calme, bleue, à l’horizon lointain. On sort les photos des enfants. Made en a élevé trois. Des grands, à présent. Qui lui permettront peut-être dans un avenir proche de se reposer un peu. Les trois ont fait des études. Le plus jeune est étudiant en économie, l’une des filles est institutrice.

– Il faut travailler dur, dit Made en souriant. Mais la vie est bien plus facile aujourd’hui. Je me rappelle combien ma mère devait lutter. Une maison de bois, sans confort, sans électricité. A présent, nos maisons sont solides et nous avons le courant. Nos enfants étudient.

Le grand Jack revient sur ses pas. Il a oublié d’acheter des cigarettes. Au passage, à nouveau, il fait rire Made.

Pas de crémation aujourd’hui. Pas cette semaine. La pleine lune, la semaine dernière, a fait le plein de cérémonies et le Warung n’a pas désempli. Cette semaine, c’est plus calme. Ainsi va la vie, à Bali, pour Made et sa tante, à deux pas du paradis.

Sanur lever soleil

Photos: Guy Serrière