Prom’nons-nous dans le bois….

 

Un jour d’avant canicule, il pleuvait sur Bonlieu . Engloutie par le nuage, la moitié du lac s’était effacée du paysage. Ce jour-là, pourtant, avait été dévolu de longue date à l’une  des activités déambulatoires de l’atelier Ecritures aux champs de l’été 2009 et que j’avais intitulé « Prom’nons-nous dans le bois ».

Il s’agissait d’arpenter les rives et de capter quelques réminiscences…Le lac de Bonlieu est en effet un lac mystérieux que les hordes estivales ne parviennent pas à troubler. Il y règne une atmosphère de recueillement étrange. Les promeneurs  y parlent à voix basse et les nageurs le désertent, choisissant d’autres plans d’eau où la baignade est cependant tout autant proscrite. De nombreuses légendes existent sur le lieu. Une Dame Blanche le hante. Un chevalier défiguré y galope parfois. L’ancienne Charteuse qui lui donna son nom, vieille d’un  presque millénaire, n’a laissé pratiquement aucune  empreinte tangible. Plus près de nous, qui garde  vraiment en  mémoire la fusillade de la ferme Conus qui s’élève toujours à l’entrée du chemin menant au lac, lors de la dernière guerre?  En ce jour de promenade littéraire qui nous fait nous noyer sous le déluge du ciel, Marie-France Vincent, la petite fille des fermiers, nous évoquera l’événement en empruntant les mots de sa mère qui la portait en son ventre et qui fut témoin de l’horreur! Nous l’avons écoutée. Marie-France et sa parole pudique, sobre. Comme son écriture. Les lecteurs de ce blog se souviennent des « Traces blanches « . Nous nous tenions debout autour d’elle, sur le parking du restaurant « Le Chalet », tenu par sa filleule et qui a été construit à présent en face de la ferme.

Pour ce qui est de notre curieuse déambulation autour du lac, laissons la parole à Anne Richard, puis à Lore Raymond qui en rapportent le souvenir suivant:

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Rencontre

« Nous avions projeté de marcher, ce matin de Juillet, sous la verte frondaison des futaies, pour admirer ensemble ses reflets dans l’eau profonde, suivant du regard le jeu des risées et de la lumière sur la surface calme et heureuse du lac de Bonlieu. Mais c’est sous un déluge de pluie que nous partîmes précautionneuses puis de plus en plus désireuses d’atteindre au moins l’orée du lac. Quelle étrange beauté l’avait saisi! Laiteux, d’une épaisseur moirée, il aspirait par le fond, tout doucement, les barques alourdies. Ses bords avaient disparu et le brouillard léger, le parcourant de vagues aériennes, célébrait l’union du ciel et de l’eau, la réunion du haut avec le bas. Tout pouvait arriver, nous le sentions (nous le souhaitions vaguement) tout en devisant sous nos parapluies, les pieds dans la boue des feuilles décomposées, occupées à contourner les flaques qui barraient le chemin.

Ce lac de nuages, digérant ses barques, pouvait aussi faire remonter des choses du tréfonds de sa mémoire. C’est qu’il est chargé d’histoire, notre beau lac, tellement serein par temps clair! Si les moines chartreux l’ont recherché pour approcher Dieu et son silence, ses rives ont aussi retenti des cris de ce pauvre chevalier défiguré puis torturé à mort, pour avoir vu ce qu’il n’aurait jamais dû voir. Et puis ce fut le bruit terrible des cadavres allemands, jetés dans ses eaux, par peur de nouvelles représailles accablant la population déjà martyre.

Dans une barque arrimée à la berge, un homme encapuchonné, écopait. Lorsque nous passâmes à sa hauteur, il nous interpella :

– Vous êtes bien courageuses de vous promener par ce temps !

– Et vous de partir à la pêche !

-Mais non, dit-il, je ne pêche pas, j’enlève l’eau pour que ma barque ne parte pas par le fond!….. »

Alors il leva vers nous son visage : pas de bouche, pas de nez des yeux roulant chacun pour soi dans une peau comme rongée !…. Nous avons pressé le pas, sans nous concerter, saisies d’effroi devant cette vision hors du temps : un homme sans visage écopant sous un déluge, une barque dont on doutait qu’elle fût jamais vidée …. »

Lore, quant à elle, relate l’aventure de la manière suivante:

Les gens de pluie

« Nous sommes parties de l’ordinaire pour rejoindre le mystère. Chaque pas semble nous éloigner du monde réel. Le temps s’oublie. Le  paysage s’estompe, devenant flou et indicible. Les arbres apparaissent comme des ombres claires, à la fois étranges  et douces. L’eau et le ciel semblent s’être mélangés, créant une toile d’un fond infini.  Déboucherons-nous sur un conte ?

C’est à notre retour que le mythe s’invite. Un pêcheur et sa barque, réincarnation modernisée de Sisyphe et de sa pierre, croise notre chemin. Armé d’une petite bassine, il s’acharne à vider l’eau que le ciel envoie en cascade pour éviter que sa petite embarcation ne coule.

Son combat parait si dérisoire! Je me demande ce qu’il à bien pu faire à la pluie pour mériter une telle sentence. »

Tableau emprunté à ce site

La solution: En ce temps-là, l’Iran s’appelait la Perse…

C’était il y longtemps. La peur régnait sur L’Iran . Et l’Iran, en ce temps-là, s’appelait la Perse .

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Carte empruntée à ce site

Elle s’appelait Schéhérazade. Fille du grand vizir , elle décide d’épouser le roi, afin d’interrrompre la malédiction qui pèse sur toutes les femmes du pays. En effet, le souverain , furieux d’avoir été trompé par l’une d’elle a décidé de se venger en épousant chaque soir une jeune fille qu’il fait exécuter au matin.  Schéhérazade a du talent et de ce fait des pouvoirs certains. Mais plus que l’envoûtement érotique, c’est bien ‘ensorcellement par les mots qu’exerce la magicienne. Chaque soir, elle endort son époux en lui relatant les aventures des « Mille et une nuits ».

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Le roi ne peut plus se passer des récits de cette conteuse extraordinaire. Chaque histoire en appelle une autre qui viendra le lendemain. Technique narrative en tiroir dont on est loin de s’être lassé jusqu’à nos jours…

L’origine des Mille et une Nuits reste encore un peu trouble. Selon la version la plus probable, il s’agirait de récits issus d’un livre persan, datant du 8e siècle, intitulé : les Mille contes (Hezar Efsane), qui lui-même serait une adaptation d’histoires indiennes. Les historiens croient toutefois que le recueil original est sans doute le fruit de plusieurs contes oraux, lesquels auraient circulé d’une contrée à une autre du monde antique, avant de se retrouver répertoriés dans un même recueil.

Pour avoir pu ainsi savoir modifier le destin de leurs condisciples, les belles endormeuses d’antan  semblaient détentrices de plus de talent et de pouvoir que celles faisant la une de nos quotidiens. Hélas!

Une conteuse  iranienne des temps modernes: Simin Daneshbar avec « Sutra  » dont je n’ai hélas pu trouver la traduction en français!

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Illustration: « Shéhérazade continua son histoire. »
Illustration par Virginia Frances Sterrett (1928).

Encore une fois, bravo à Pagesapages pour avoir trouvé sans hésiter.

 

L’énigme du samedi: Talent et pouvoir des belles endormeuses…

On aimerait tant

qu’aux belles endormeuses

des princes d’aujourd’hui

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le talent fût donné

ainsi que le pouvoir

pareillement à ceux
des conteuses du temps jadis…

qui, dès le soir tombé

cherchaient à réinventer l’avenir.

Quelle est la belle endormeuse du temps jadis évoquée ici?

A travers quelles paroles?

A qui souhaiter ce destin non programmé?

Photo empruntée ici

Comment se fabriquent nos livres d’images

Prendre d’abord un lieu, magique, de préférence

(le lac de Bonlieu , par exemple)

avec une héroïne, en chair et en os…

(une potière , par exemple)

bien que toute menue et coiffée comme Boucle d’Or.

 

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(Elle s’appellerait Carole Minary , par exemple)

Bien observer autour de soi les choses invisibles

(les maisons de lutins, les vases  des fous du roi, par exemple)

les portes et fenêtres, les escaliers, le jardin…

et puis attendre

que les mots viennent vous enchanter.

Si les mots chantent, alors,

vous appelez une illustratrice et vous lui faites rencontrer votre héroïne.

Chez elle.

(L’illustratrice s’appellerait Charline Humbert , charline.1244705539.jpgtout droit sortie des images de la prestigieuse Ecole d’Epinal où elle vient de réussir ses examens pour suivre sa 3° et dernière année d’études )

Et vous attendez encore un peu que la magie de son talent opère.

Dès lors, le conte ne vous appartient plus.

L’image le porte à travers vos rêves jusqu’au lecteur

qui vous le vole.

Alors vous rangez votre porte-plume

et, abandonnant le livre ouvert

vous, vous disparaissez…

Merci Monsieur Prévert

L’ouvrage « Les lutins du lac et la potière de Bonlieu » sortira en septembre. Evidemment nous en reparlerons.  En attendant, une petite visite chez Carole, l’héroïne du conte.

 

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La maison de la potière qui abrite les lutins chassés des bords du lac lorsqu’il y a trop de touristes.

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Quelques poteries de Carole avant émaillage et cuisson

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Le coin où se fabriquent les couleurs du monde

La solution: Hans Fallada dans « Seul à Berlin »

Un peu difficile, l’énigme, cette semaine! Et pourtant, notre amie Christine, de Pagesà pages, en a triomphé. Bravo!

C’est Primo Lévi qui disait de « Seul à Berlin » qu’il était pour lui « le plus beau roman sur la résistance allemande antinazie »… Il s’agit bien de la résistance, désespérée, menée en Allemagne au plus sombre des années noires.

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L’ouvrage de Fallada s’ouvre sur la célébration festive à Berlin de la capitulation française en mai 40. Comme un étrange miroir à « Suite française« , l’oeuvre posthume d‘Irène Nemirowsky qui présente, elle , à travers un enchaînement de tableaux, l’accablement et le désarroi des Français de la débâcle à l’annonce de la défaite.

« Hans Fallada, pseudonyme de Rudolf Ditzen (1893-1947), exerça une multitude de métiers – gardien de nuit, exploitant agricole, agent de publicité – avant de devenir reporter puis romancier. Ecrivain réaliste populaire, il dressa un tableau très fidèle de la société allemande entre les deux guerres, et termina en 1947 par Seul dans Berlin, son chef-d’euvre.  » –Ce texte fait référence à une édition épuisée ou non disponible de ce titre.

Fallada est  ainsi témoin de l’intérieur. Il voit, comprend, décrypte la montée du nazisme dans la société qui est la sienne. Il décrit minutieusement l’engrenage des comportements. Les gestes de la vie quotidienne. La  contagion de la corruption mentale. La souffrance. L’immense souffrance d’une population atteinte de paranoïa justifiée.

Hans Fallada se moque bien de l’art pour l’art. Son écriture est neutre, à la limite de la fadeur. Jamais d’effets. Le style n’existe pas. Seuls comptent les mots collés à la surface des gestes, des attitudes, des émotions trahies par la mobilité du visage, du regard. Personnages pâles ou névrosés. Il n’y a pas de héros. Juste un homme qu’on ne remarque pas, un juste, sous son habit d’employé modèle, qui défie le leader fou. Et toute la machine s’emballe.

Cet ouvrage, peu connu du grand public, met en lumière l’importance du décryptage par l’infime des pathologies de nos sociétés. Bien sûr, la lucidité n’est pas une garantie  de guérison. Un autre livre de Fallada s’intitule « Quoi de neuf, petit homme? »… Oui, après décryptage, que fait-on?

 

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Belle revue de littérature allemande

l’énigme du samedi: décrypter le pire et après?

On se pose tant de questions

sur les périodes les plus sombres

de l’histoire humaine.

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Après.

Comme si l’opacité était totale

au plus profond de la nuit.

Pourtant, celui-là a tout vu

et l’a écrit.

Son roman est peut-être

l’un des plus beaux livres sur la résistance…

L’avez-vous reconnu?

L’avez-vous déjà lu?

Illustration: Dante et Virgile sur la barque de Charon

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Mais nos amis techniciens ( cachés derrière le flot continu de nos billets) qui gèrent nos blogs vont certainement y  remédier.
Merci à eux. Pardon à vous.