Le Clézio ou la longue marche d’un « barbare païen »

Comme le fait Alain Lecomte dans « Pourquoi Jean-Marie le Clézio mérite le prix Nobel de Littérature », revenons à Le Clézio.

Essayons de comprendre, en effet, pourquoi les réserves polies des salons littéraires parisiens rejoignent (pour d’autres motifs que l’envieuse déception) celles émises par la critique américaine parfaitement résumées par Jérôme Garcin (15/10/08) dans les colonnes de « l’Obs « :

Voici un extrait de cet article:

« Pour avoir osé, il y a vingt ans, célébrer, avec «le Rêve mexicain», le génie de la civilisation aztèque, avant que les troupes espagnoles n’en eussent éradiqué les oeuvres et les mythes, Le Clézio fut traité de «barbare païen» et d’apologiste du «fascisme aztèque» par Guy Scarpetta dans «Globe»; et pour avoir donné une nouvelle à la «Revue d’études palestiniennes», «le bon sauvage» fut, dans le même «Globe», accusé par Bernard-Henri Lévy d’être «un anti-sioniste déchaîné».

azteque.1224751896.jpg

Depuis, le procès en obscurantisme n’a jamais cessé. Paris n’aime pas qu’on lui préfère les plaines arides, les montagnes sèches et les ciels sans fumée. Paris n’aime pas qu’on se refuse à elle et qu’on ne sacrifie pas à ses modes. On ne compte plus les clercs qui ont stigmatisé l’idéaliste baden-powellien refusant l’idée de progrès et les miracles technologiques; le protecteur des baleines grises de Californie; le croisé viking de Robert Redford et de Nicolas Hulot; l’écrivain à la prose trop simple, trop nue, alors qu’elle n’est que limpide, douce comme un galet poli par les vagues du temps et décoré par un peintre naïf. Car il se méfie de la phrase précieuse comme les Indiens des luxueuses étoffes de Cortés, comme les naturistes des textiles. Il tient que la fonction de l’écrivain est de nommer, pas d’enjoliver.

Pourquoi tant d’acrimonie, sinon parce que les contemporains de l’auteur du «Procès- verbal» ont perdu leurs illusions et pactisé avec une société qu’autrefois ils ambitionnaient de changer? Ils ont pris le pouvoir et grossi leur compte en banque. Le Clézio, lui, n’a pas changé. A 68 ans, il a une allure de jeune homme timide, il est trop sincère pour briller dans la conversation, trop nomade pour s accommoder du climat germanopratin, il demeure fidèle aux utopies et aux indignations qui mettent sa littérature à hauteur d’homme, il demeure du côté des déracinés et des parias de l’Occident. »…

…C’est à dire, bien loin de nos miroirs aux alouettes littéraires sur lesquels viennent se briser les rêves de tant de Rubempré…

On comprend tout, n’est-ce pas?

 

 

Le Clézio, prix Nobel.

La solution: Tom Wolfe dans « Le bûcher des vanités »

Si l’intuition immédiate ne suffit pas, il vous reste à pianoter « natures mortes » et « morale catholique ». Vous faites ainsi surgir le mot « vanité »: « Le terme n’apparaît qu’à la fin du XVII ° …. sous la forme de vanités à la morale catholique, tandis que l’Europe du nord, » tout simplement  à partir de l’article de Wikipedia.

champaigne-1602-1674.1224316855.jpg

Les vanités étaient en effet des tableaux représentant principalement des objets ou toute scène  évoquant « la précarité de la vie et l’inanité des occupations humaines » jusqu’au XVII° siècle où on les désignera en France par « Natures mortes ».

Redonnant vie aux enseignement de l’Ecclésiaste: « vanitas vanitatum omnia vanitas (vanité des vanités, tout est vanité) »…le moine Savonarole , bien qu’il ne fût pas l’inventeur du genre,  fit élever au XV° siècle, des bûchers, afin de brûler en place publique les marques ostentatoires des trop grandes richesses des princes de Florence et de l’église..La luxuriance des objets (miroirs, robes, bijoux, cosmétiques, tableaux de nus…) était ainsi combattue sans relâche au grand dam du clergé officiel trouvant ce moine trop zélé.

savonarola_1498.1224316421.jpg

« Le bûcher des vanités » est donc la solution de l’énigme du jour. Best-seller en 1987, le livre sera-t-il à nouveau mis en lumière à la vitrine des libraires? Pierre Assouline , (dans un billet magnifiquement illustré par une photo de Jean-Michel Berts),  l’année dernière, s’interrogeait sur l’opportunité de rapprocher le New York de 1987 du New York de 2007. Et en 2008, qu’en est-il? Car tout de même. Voilà un titre pérenne et une intrigue au châtiment prémonitoire.

bucher.1224317897.gif

Extraits de la critique au moment de la sortie de l’ouvrage:

Le Monde: Cauchemardesque, fascinant, drôle et passionnant, le livre qu’il faut avoir lu sur ce qui est aujourd’hui la  » ville moderne  » par excellence. Les Echos: » The  » roman encore jamais écrit sur New York et ses épicentres mondialement nerveux : la Bourse et les conflits raciaux… L’argent, la politique, la presse, la justice, le courage et la lâcheté, du grand spectacle en cinémascope. Marie-Claire: Le Bûcher des vanités… cet incendie de mots éclairant la nuit contemporaine.

Tableau: Philippe de Champaigne (1602-1674)

Tableau anonyme(1498): Le bûcher des vanités Piazza della Signoria à Florence.

L’énigme du samedi: le best-seller de l’actualité brûlante

Ce n’est pas le peintre de ces natures mortes

réprouvées par la morale catholique.

Il dit s’être inspiré de Balzac, voire de Zola.

Il est vrai qu’il excelle dans la description de la société qui l’entoure.

comedie-humaine.1224256117.gif

Son best-seller d’hier, aujourd’hui bien dépassé,

reprend la une

de notre actualité…brûlante.

feu.1224256534.jpg

Trop facile!

Il est évident que cette simple évocation

vous a immédiatement suggéré le titre de

ce best-seller et le nom de son auteur.

Illustration: parcours-labyrinthe de la Comédie humaine

L’insoutenable gravité de l’acte de Milan Kundera…

Plongeant le spectateur dans l’atmosphère du Berlin-Est des années quatre-vingt, le réalisateur de  « La vie des autres », Florian Henckel von  Donnersmerck révèle la trahison de la belle actrice (Christa Maria Dieland interprétée par Martina Gedeck). Elle dénonce  en effet à la STASI, les activités de son amant, l’écrivain Dreymann, avec les milieux littéraires de l’Ouest.

vie-des-autres.1223978612.jpg

Curieusement, le spectateur ne juge pas l’acte. Maria Christa, au coeur du dispositif de surveillance du groupe d’intellectuels gravitant autour de Dreymann, Maria Christa est le maillon faible, la proie et la victime: tout un système où les héros sont des anti-héros qui résistent dans le noir, dans la vacuité du temps de la délation obligée parce qu’imbriquée dans l’imbroglio d’un quotidien douloureux, des anti-héros comme Dreymann qui ne juge pas sa compagne parce qu’il est lui-même la cause de sa déchéance. Par le seul fait d’exister.

gedeck.1223978857.jpg

 

Inextricable complexité d’un monde dont il faut parler en finesse, comme il est fait dans ce film.

Alors, Kundera? Kundera  à   la une de l’actualité ce matin. Suspect . Vilipendé. Emprisonné dans ses contradictions, ses insolences, ses pieds de nez à l’enracinement, sa souffrance dans le vécu du déracinement, sa trop grande virtuosité intellectuelle… Mais Kundera, d’abord, il faut le lire. Ne pas lire seulement les critiques . Mais le lire. Lire ses livres.

Commencer par « L’ignorance » , ce grand livre sur l’identité et la trahison, justement.

ignorance.1223979672.jpg

A parcourir la critique, il ne s’agirait que du roman de la nostalgie. Mais c’est faux. Au contraire. La nostalgie est empoisonnée. Dans cet ouvrage, l’auteur de « L’insoutenable légèreté de l’être », nous livre en effet,  le désarroi de l’impossible enracinement. Bien sûr, on y évoque de façon temporelle et spatiale les aléas de l’immigration, le ressenti de l’exil, et c’est déjà beaucoup, mais il s’agit aussi et surtout de la fable de notre universelle condition.

Qu’avons-nous compris, que savons-nous de notre culture, de notre façonnement intime? Quels stéréotypes véhiculons-nous lorsque nous vivons ailleurs? Existe-t-il une seule valeur sure, intangible, incapable de trahir? La mémoire? L’intelligence? Les sentiments? Les êtres chers?

Hélas! Le tragique de notre condition est là. Nous trahissons. Même les mères trahissent!

Lisez « L’ignorance ». Vous le verrez bien.

Et revoyez « La vie des autres ».

Ce flic à l’oeil perçant, ce vil observateur, ce squatter des intimités, ce Gerd Wiester qui a tant surpris le public enthousiaste dans sa possibilité de transformation, c’est peut-être moi, c’est peut-être vous, soudain libérés de l’opacité de la pensée univoque…

A moins que ce ne soit qu’une fable. Un dérivatif au pessimisme de Kundera. A notre pessimisme quotidien.

Jean d’Ormesson se demande si Le Clézio, prix Nobel de littérature, a bien la stature d’un grand écrivain…

Michel Houellebecq (dont il faudra reparler parce qu’au-delà de la légende sulfureuse, c’est peut-être/ou non, un « grand » aussi?), vendredi dernier, sur France Inter,

interrogé sur sa réaction à l’attribution du Prix Nobel de littérature 2008, déclarait n’avoir rien à dire parce qu’il ne connaissait pas Le Clézio!

enterrement_victor_hugo.1223800817.jpg

Jean D’Ormesson (à propos duquel on a déjà tout dit),  le même jour, sur France 2,

interviewé par la très souriante Sophie Davant, annonçait que depuis la deuxième moitié du XX° siècle, il n’y avait hélas plus de « grands écrivains ».

-Où sont les Gide, en effet, se lamentait-il?andre_gide01.1223887392.jpg

Et à propos de Le Clézio et de son prix Nobel:

-Je me demande s’il a vraiment la stature d’un grand écrivain!

balzac.1223801541.jpg

Après cela, on s’étonnera que la critique américaine annonce la mort de la culture française! Et que Pierre Assouline s’en indigne à juste titre dans un de ses billets récents.

A force de tourner en rond et de mijoter dans son jus, le cénacle littéraire parisien a fini par tuer sa poule aux oeufs d’or. Les sempiternels souvenirs d’enfance bourgeoise des uns (mais tout le monde n’est pas Proust), les descriptions cliniques de la sexualité des autres, les recherches infinies sur la forme,  les tribulations à deux sous des midinettes esseulées… Certes. Dieu qu’on s’ennuie à ouvrir la manne de notre show biz littéraire français!

Mais est-ce à dire que la littérature est morte qui s’écrit encore en français?

Allons, allons! A trop avoir le nez dans les piles de lecture imposée, on en oublierait qu’il existe autre chose que la consommation littéraire fast-food, nombriliste ou élitiste.

Heureusement, loin des cercles officiels ou à l’étranger, quelques grands parmi nos écrivains semblent exister encore. Vous avez dit François Cheng ? Philippe Claudel? Michel Houellebecq peut-être?  Ou d’autres, Yasmina Khadra, Nancy Houston, par exemple?  D’autres qui vous sont chers et que vous avez su déceler? Et Le Clézio, bien sûr, qui nous exhorte:

« Il faut continuer à lire des romans,  c’est un très bon moyen d’interroger le monde réel », article du Nouvel Obs.

Interroger le monde réel? En voilà une idée!

Alors nous lui obéirons. Nous continuerons à lire des romans. Mais souvent des romans non imposés par le seul profit éditorial via les plateaux médiatiques complaisants.

cirque-georges_seurat_019.1223888875.jpg

Ces pistes de cirque clinquantes qui ne reflètent en rien notre littérature vivante, celle parfois discrète mais qui finit toujours (enfin, on l’espère), par révéler les « grands écrivains ».

Photo: funérailles nationales d’un ‘grand écrivain’, Victor Hugo (1885)

Portrait: Gide par Théo van Rysselberghe

Tableau de Maxime Dastigue (1851-1908): Balzac. Image empruntée au site l’Histoire par l’image

Tableau: Le cirque de Georges Seurat. 1891.

La contagion de l’euphémisme: c’est grave, docteur?

La peste d’aujourd’hui, puisqu’il faut bien l’appeler par son nom, se nomme récession . C’est une maladie mortelle, dit-on. Un peu comme la grippe aviaire si elle s’abat sur l’homme. En l’air, elle ne touche que les oiseaux. Mais à terre, attention à ne pas approcher des poulaillers!

medico_peste.1223221168.jpg

Le seul fait d’ailleurs de nommer cette pandémie alarmante la rend particulièrement contagieuse et virulente, infectant jusqu’à la bouche des malheureux qui s’y sont risqués. On voit alors les crapauds et autres horribles bêtes jaillir de leurs lèvres et sauter sur les interlocuteurs qui parfois succombent d’un arrêt du coeur à la seule angoisse de les voir apparaître.

crapauds.1223221423.jpg

Parmi les cas  graves, mais non mortels, de la peste contemporaine, on citera « la croissance molle » . Chacun sait bien que le mou n’est pas bon signe. Les selles molles , par exemple doivent immédiatement amener à consulter. Les ventres mous , n’en parlons pas, sont à fuir dès qu’on les aperçoit.

Il peut exister aussi des cas inquiétants de croissance négative .

woerth.1223222441.jpg

C’est à dire qu’il s’agit tout simplement et de façon, bien sûr, non inquiétante, d’une « récession »  qualifiée de « technique ». C’est à dire encore (si vous ne l’aviez pas immédiatement compris), que tout ce qui croît, décroît en même temps! Le phénomène produit immanquablement un déréglement systémique . En effet, comme vous l’imaginez, le pauvre Système ne sait plus ce qu’il doit faire, vu que les ordres sont contradictoires.

domino_theory.1223246059.png

Mais surtout, ne cédons pas à la panique! Il n’y a pas de quoi. Les personnes autorisées qui président à nos destins de non initiés, nous le répètent à loisir. La peste existe mais ne paniquons pas. Il suffit de ne  pas la nommer et le tour est joué!

bosch_051.1223225202.jpg

D’ailleurs la méthode a largement fait ses preuves. En effet, dans le monde dans lequel nous avons la chance de vivre à présent, chacun sait bien que sans même les précipiter du haut de l’Olympe, les aveugles, les sourds, les invalides et même les pauvres, ont totalement disparu. Au profit des bienheureux non-voyants ou mal-entendants, des exclus ou des personnes de couleur, voire des minorités visibles et j’en passe bien entendu. L’euphémisme change tout. On l’aura compris. La maladie est moins contagieuse.

bubon.1223246421.jpg

Tableau (en couleur) de Jérôme Bosch: L’escamoteur.

En noir et blanc: gravure anonyme, la peste bubonique au Moyen Age.

La solution: Marguerite Duras écrit « Un barrage contre le Pacifique »

En hommage  à sa mère ou pour se libérer d’un souvenir trop lourd, Marguerite Duras écrit « Un barrage contre le Pacifique » .(1950)

barrage_duras.1223121506.jpg

Déjà le style est économe. Pas d’effets. D’emblée, l’incipit fait entrer le lecteur dans le vif du sujet. Un démonstratif. « Ce » cheval. Le cheval que justement vous voyez, là,  devant vous ou dont nous aurions récemment parlé: « Il leur avait semblé à tous les trois que c’était une bonne idée d’acheter ce cheval. »

Comme si nous avions déjà partagé l’univers des protagonistes.

Dans cet ouvrage, Marguerite (Suzanne, dans le livre) et son frère, assistent, impuissants, à la lutte démesurée de leur mère contre les marées de l’Océan Pacifique venant détruire les récoltes sur les terres que l’administration coloniale d’Indochine lui a vendues. Des terres incultivables.

Q’importe. La mère décide de vaincre les marées inexorables du Pacifique. Ainsi construit-elle des barrages dérisoires, qu’inexorablement les marées détruisent.

Mère courage, mère folle? Marguerite Donnadieu qui deviendra Duras (nom du village du où se trouve la maison paternelle), entre soumission et révolte, raconte cette  tentative insensée. A n’en pas douter, plus lourde encore à porter que le rocher de Sisyphe .