Quand Jacques Fortier rencontre le loup

La saga policière créée par Jacques Fortier il y a 5 ans sur les pentes du Haut Koenigsbourg, n’en finit toujours pas de nous divertir, de nous instruire… et de nous étonner! « Dessine-moi un loup » est son dernier ouvrage .

dessine

On se souvient bien sûr du fameux « Sherlock Holmes et le mystère du Haut Koenigsbourg », paru en 2009 chez Verger Editeur qui participait par ce livre à la savoureuse collection des « Enquêtes rhénanes » qui compte depuis lors nombre d’aficionados.

Dans « Quinze jours en rouge« , paru en 2011, l’auteur prolongeait les aventures de son héros récurrent, un certain Jacques For..pardon, je voulais dire évidemment Jules Meyer, rencontré dans « Le mystère du haut Koenigsbourg« .  Jules Meyer réapparait donc dans « Dessine-moi un loup« , toujours prêt à démêler les enquêtes les plus difficiles. Mais auparavant, le lecteur découvre le détective,  tout au début du XX° siècle, enfant du Sundgau (sud de l’Alsace, près d’Altkirch). C’est un petit garçon passionné de lectures, » un mangeur de mots » qui s’égare dans la forêt: « Les pères l’avaient regardé avec amusement prendre le chemin de terre, le livre ouvert sous les yeux ». Or, en 1908, il y a encore des loups dans les Vosges! La preuve: « La lune sortit des nuages. Une lumière blanche envahit la clairière, rejaillit sur le lac, découpa les arbres, et la silhouette d’un grand loup, immobile et silencieux….. »

loup

Le ton est donné. La scène fondatrice reviendra plus tard, comme en miroir, après bien des aventures, une suite de cambriolages insolites dans la vallée de Munster et une série de morts mystérieuses et sanglantes.

Comme toujours, la plume de Jacques Fortier, pour très imaginative qu’elle soit, est ancrée dans le réel. C’est aussi ce qui donne à ses ouvrages leur tonalité singulière. Jules, personnage fictif appartient à un terroir bien dessiné. Silhouette des Hautes Vosges en arrière plan. Maison forestière plantée dans le décor immédiat. Plus tard, à Strasbourg, il habite Place du Corbeau. Il commande un pichet d‘Edelzwicker (la cuvée du patron, les autochtones le savent bien), assis à la table du stammtisch de l’actuel « Coin des pucelles » où il rencontre …Mais gardons-nous de tout dévoiler? Ce qui est sûr, c’est qu’un certain Antoine de Saint-Exupéry, séjourne bien en 1921,  au 12 de la rue du 22 Novembre, à Strasbourg.

Mais alors, fictives, les rencontres ? Celles d’un jeune détective avec un aviateur-écrivain encore inconnu, ou avec une fausse bohémienne, charmeuse de loups?  Allez savoir. En tout cas, bien réelles les répercussions de la Grande Guerre dans les Vosges qui sous-tendent l’intrigue policière de « Dessine-moi un loup« !  Et bien réel ainsi l’intérêt du lecteur à découvrir, au delà des mythes et des récits imaginaires, un peu d’histoire méconnue du grand public .

Photo du loup empruntée à ce site.

Des mots à toucher, à voir et à entendre (3): Léonie raconte les oiseaux de sa rue

Léonie, comme Leïla, est aveugle de naissance, en raison d’une cataracte congénitale: « Heureusement, aujourd’hui, cela ne se produirait plus, dit-elle. On détecte et intervient immédiatement ». Léonie est une grande lectrice de documents sonores,qu’ils soient en français ou en allemand. Elle écrit en braille avec une grande dextérité. Passionnée par l’observation des oiseaux, elle capte leurs chants malgré les bruits de la ville, ainsi qu’elle l’évoque dans ce texte recueilli d’après sa parole:

atelier écriture Strasbourg 2013

Isabelle, Nicolas et Léonie (3° à partir de la gauche)

« En 96, ma soeur Agnès et moi, avons habité le quartier de Neudorf  (un quartier de Strasbourg), une petite maison bordée d’un côté par un parc et de l’autre par une rocade très bruyante.

Ma soeur était membre de la Ligue protectrice des oiseaux (LPO). Nous avons installé bien vite de petites maisonnettes et des abreuvoirs pour les oiseaux frugivores, pies, pics épeiches

pic

(Sait-on que le pic épeiche picasse ou pleupleute ?), et même pour les les corbeaux communs qu’on appelle encore corbeaux freux, mais il n’était pas rare que les mésanges s’y restaurent aussi.

De l’autre côté de la maison, les mangeoires étaient réservées aux petits oiseaux , ceux possédant un petit bec. Ainsi, les ouvertures spécifiques ne convenaient pas aux pigeons, par exemple. Il s’agissait alors d’accueillir les oiseaux grainetiers.

Je peux dire que pour moi, c’était le printemps tout l’hiver. Je distinguais la présence des oiseaux par la spécificité de leur langage. Ce sont les mésanges bleues qui annonçaient les saisons en venant frapper à nos fenêtres. Puis arrivaient les charbonnières aux plumes multicolores. Elles adorent les noix.

mésangemésange charbonnière mâle

Il m’est arrivé de casser 50kgs de noix que je coupais en tout petits morceaux. Tandis que mes doigts décortiquaient les fruits, j’écoutais un livre. Tranquillement.

Nous avions également la visite des nonnettes.

nonnette

On ne peut imaginer le nombre d’oiseaux fuyant les rigueurs des pays du nord qui passent  début octobre: merles, moineaux, verdiers, roitelets. Tous connaissent parfaitement les bonnes adresse d’hébergement!

Il y avait de plus un refuge pour les fauvettes dans le buis et le lierre qui grimpaient sur les murs. L’oiseau n’avait qu’à se gaver d’un festin d’araignées qui se croyaient à l’abri dans leur cachette de verdure. Le grand noisetier, lui, attirait les geais.

Faut-il donc habiter la ville pour trouver autant d’oiseaux?

La deuxième année, j’entendis deux enfants commenter notre installation:

– Il y a des beaux oiseaux chez les deux dames! disaient-ils.

Et d’un seul coup, toute la rue se mit à installer des accueils pour les oiseaux de passage…

Hélas, nous avons dû déménager.  A Schiltigheim il n’est pas permis de nourrir les oiseaux. Mais comme nous possédons trois perruches, les oiseaux de passage s’arrêtent parfois pour leur rendre visite et je suis à nouveau tout heureuse de les écouter raconter leur voyage. « 

Doris Lessing a refermé ses carnets d’or

C’était une femme talentueuse, Doris Lessing, mais aussi courageuse et ô combien, malicieuse!

portraits empruntés au site Babelio

Une femme née de parents britanniques, en 1919, dans un pays qu’on appelait encore la Perse (l’Iran d’aujourd’hui) et qui grandit en Rhodésie du sud. Une femme qui n’a cessé de puiser dans son expérience pour traquer  de sa plume prolixe et lucide, les travers de la société:  de l’horreur de l’apartheid, aux déceptions de l’engagement politique, jusqu’aux difficultés à s’inventer en tant que femme. Ses luttes, colères et combats étaient graves, ceux du siècle et de ses illusions perdues, ceux de l’Afrique en marche et de l’Afrique brisée, mais toujours la distance et l’humour l’ont caractérisée.
La reconnaissance tardive de son oeuvre  – elle reçoit le Prix Nobel de littérature en 2007, alors qu’elle a 87 ans –  ne peut que la faire sourire. Les témoins racontent qu’elle revenait de faire des courses, les bras chargés de paquets, lorsqu’on l’a prévenue de la distinction: « Oh ! mon Dieu! s’est-elle exclamée, ils ont pensé, là-bas les Suédois : celle-là a dépassé la date de péremption, elle n’en a plus pour longtemps. Allez, on peut le lui donner ! »

Icône du féminisme, elle se dégage de toute récupération et ne craint pas d’exercer son jugement sur les dérives qu’elle explique sans ambages: « Après avoir fait une révolution, beaucoup de femmes se sont fourvoyées, n’ont en fait rien compris. Par dogmatisme. Par absence d’analyse historique. Par renoncement à la pensée. Par manque dramatique d’humour. »

Un jour, elle décide de révéler les difficultés des jeunes écrivains et décide de faire une farce à son éditeur en lui proposant deux manuscrits signés d’un autre nom que le sien. Refusés par l’éditeur, « Le journal d’une voisine »(1983) et « Si vieillesse pouvait » (1984), apportèrent la preuve de ce que la romancière voulait dénoncer:

« J’ai voulu vérifier que seul le succès attire la reconnaissance et le succès. Ceux qui se targuent d’être experts de mon œuvre ne reconnaissent même pas mon style… » Josyane Savigneau, citant ainsi Doris Lessing dans son dernier article relatant la mort de l’écrivain, ajoute: « Elle en savait long, comme tous les grands écrivains, sur le mensonge et l’illusion. »

Révélée en 1950 par son ouvrage « The grass is singing  » traduit en français « Vaincue par la brousse », elle rencontre un succès international avec « The golden notebook », en 1962, soit « Le carnet d’or »en français, en 1976, pour lequel elle reçut le Prix Femina.

Par les beaux soirs d’été, en liberté sur les sentiers forestiers…

Emprunter les chemins de la liberté, ces sentiers tranquilles au coeur des forêts protectrices, observer couleuvres endormies, orvets amoureux,orvets amoureux

limaces et escargots

limaces

et même ce blaireau incrédule,blaireau

à la tombée du jour et se remémorer en chantant avec Robert Charlebois, les vers d’un tout jeune homme appelé Rimbaud:

Par les beaux soirs d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds
Je laisserai le vent baigner ma tête nue…

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien…
Mais un amour immense entrera dans mon âme :
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme !

Lorsque Arthur Rimbaud envoie ses vers à Théodore de Banville, le 20 avril 1870, il a 16 ans et, se présentant, se vieillit d’une année!

Mais, au lever du jour, toujours faire sienne l’exhortation de Thoreau:

 » A quoi bon emprunter sans cesse le même vieux sentier ? Vous devez tracer des sentiers vers l’inconnu. Si je ne suis pas moi, qui le sera? »

A moi, à nous, à vous, donc, le choix de ce chemin à défricher qui mène au lendemain…

Photo du blaireau: Stephen Walker

Photo du chemin à défricher et des limaces: Nicolas Serrière

Autres photos: Guy Serrière

Tableau: Emile Claus (avant 1924) emprunté ici

La folie Angkor

Avant l’immersion attendue au cœur des mystères et splendeurs d’Angkor, la folie du lieu, hors cadre historique…

Ville agitée, Siem Reap absorbe tant bien que mal son flot de touristes abrutis par 6 heures de route depuis Phnom Penh, dans des bus aux qualités variables, ou encore par avion via Bangkok, Kuala Lumpur, Singapour…C’est encore la haute saison. Bientôt il fera très chaud. Encore plus chaud !  On imagine les rizières à l’infini, recouvertes de paille déjà grillée se consumant davantage sous la fournaise et plus tard l’arrivée des pluies torrentielles qui vont inonder le sol sec et faire déborder les rivières et  le Mékong au lit si vaste qu’on le prend parfois pour la mer.

Les touristes  (les Coréens et les Chinois arrivent par milliers) seront donc moins nombreux. Il sera ainsi plus facile de trouver une chambre aux abords des temples. Pour l’instant, la nôtre se trouve dans un hôtel situé hors du centre ville, le long d’une rue  poussiéreuse et cahoteuse au macadam défoncé. L’arrivée s’est faite à l’aide d’un tuk tuk vétuste sans amortisseur. Certains sont  pourtant très bien équipés, confortables, avec des sièges recouverts de toutes sortes de tissus moelleux, moleskine, velours, tissages damassés, fixés à une couche de mousse plus ou moins épaisse. Le dais au-dessus des têtes est parfois orné de pompons très chics et les chromes des motos (ou mobylettes) tirant l’habitacle, astiqués, voire rutilants.  Deux dollars la course pour aller de la station de bus à l’hôtel.

Il y a un mariage dans la rue et les haut-parleurs déversent une musique indienne lancinante aux décibels à vous vriller les tympans et le cerveau tout entier : Des lamentations  proférées alternativement par une voix masculine et une voix féminine sur fond d’orchestre au rythme souvent curieusement joyeux (si l’on compare à la désespérance des lamentations vocales !). L’hôtel a été certainement pensé avec goût, jouant sur l’exotisme, avec ses chambres aux lits à baldaquins retenant une moustiquaire qui ne sert pas vraiment, son ventilateur central (efficace contre les moustiques, mais dont l’air brassé ne peut traverser le plafond de la moustiquaire pour nous rafraîchir, vu que la clim est en panne), une cruche en terre servant de lavabo…Nous grimpons dans la chambre à l’aide d’une échelle de meunier. C’est assez charmant d’être pratiquement logés au cœur d’un arbre du voyageur. En bas, la piscine. L’eau est un peu trouble mais le jardin poussiéreux regorge de bougainvilliers et de frangipaniers en fleurs.

Réveil à 5 heures le matin suivant, musique oblige. Ça tombe bien, ici il faut se lever tôt pour contempler les temples au lever du soleil. Le petit déjeûner est délicieux : des baguettes à la française toastée, servie toutes chaudes. Le tuk tuk commandé la veille est bien là. Il faut aller prendre des billets pour un, trois ou sept jours. Nous sommes photographiés et notre portrait orne notre carte d’entrée qu’il faut présenter sans arrêt. Là, erreur ! Le chauffeur nous conduit directement à Angkor Vat, (le temple les plus célébrissime) où se rend déjà « la multitude vile » (Baudelaire me pardonnera l’emprunt détourné). On avance au milieu d’une foule dense et le mythe a du mal à s’incarner. Masse noire opaque à 3 tourelles, la silhouette du temple ne devrait pas s’appréhender à cette heure-ci. Le soleil s’est levé et nous brûle les yeux, juste au-dessus de la célèbre épure. Or, il faut voir Angkor au coucher du soleil ! Son orientation est une exception parmi les temples. Nous rebroussons donc chemin pour revenir  ce soir. Pour l’instant, direction « Le Bayon », gardé par 52 statues géantes de dieux alignés à gauche et 52 démons alignés à droite. Leurs visages  sévères, tournés à l’est, s’éveillent sous le soleil levant. Des éléphants passent chargés de visiteurs installés dans une nacelle, sous la porte en ogive qui fait pénétrer dans l’espace sacré. Eléphants, mais aussi bus, tuk-tuk, motos, voitures, vélos, tous à la queue leu leu s’avancent dans l’enceinte.

Les Chinois qui nous entourent sont joyeux et bruyants. Ils passent leur temps à se prendre en photo avec un art consommé de la pose. Il faut sans cesse s’arrêter pour ne pas gâcher l’art des milliers de photographes. Notre préoccupation est ainsi de trouver un endroit sans Chinois pour profiter un peu du lieu.  Car le lieu est magique et la magie du lieu tient en particulier aux immenses têtes de pierre qui surplombent l’édifice. Le mystère reste entier quant à leur interprétation : visage de Bouddha ? Visage du roi commanditaire ? On peut grimper jusqu’à tutoyer les portraits immobiles. Oublier la foule. Déposer au passage une brindille d’encens au pied d’un Bouddha assis dans l’ombre du corridor menant à l’escalier, se voir offrir un bracelet de laine qu’un vieil homme accroche à votre bras en signe de bénédiction, gravir les marches, oublier le brouhaha, s’étonner de la beauté intemporelle des visages de pierre, gigantesques. Et rester un moment, étonnés d’être là, aujourd’hui plutôt qu’il y 800 ans ou plus. Redescendre jusqu’à la marée humaine encore un peu étourdis .

Au coucher du soleil, Angkor Vat, ne parviendra pas à créer la même émotion. Image top connue. Foule réellement trop dense. Toile verte tendue en plein centre en raison de travaux. Reste l’impression de force et de pouvoir absolu. Angkor Vat impressionne par son architecture et son ancrage dans l’éternité.

Photos Guy Serrière

1: Angkor Vat, soleil couchant

2: Hôtel

3: Entrée sud de la ville d’Angkor Thom qui enserrait le Bayon.

4: Bénédiction dans le temple Banteay Samré

5: Visages du Bayon

 

Portaits d’ailleurs et d’ici (9): Caroline et Yves, au-delà de la nuit…

Moi, je joue du piano, dit Caroline,

Moi, je joue du basson, dirait son père…

Moi, je joue du cor, dit André Monteiro, le mari de Caroline,

Yves, quant à lui, joue… de l’électronique!

Et Patricia Weiss, sa compagne, aussi…

Allez savoir, dirait Prévert, qui sont les artistes de cet orchestre là, dont tous les membres ne sont pas musiciens !

C’est que cet orchestre n’existe pas vraiment en tant que tel! Il s’agit, pour tout dire, d’une association. Mais d’une association pas comme les autres. Au départ, il y a la rencontre de Yves, malvoyant, et de Caroline, qui l’est aussi. Bien qu’atteints de pathologies différentes,  tous deux sont privés de vision centrale. Avec leurs conjoints et leurs amis, ils ont créé « Vue-d’ensemble« , un groupe interculturel composé de voyants, malvoyants et non-voyants.

– Lorsque j’étais petite, dit Caroline Sablayrolles, je croyais que je voyais comme les chats. C’était comme cela. Avec ma perception latérale, je distinguais des choses étranges dans le jardin. Mes parents ont commencé à s’inquiéter.

– Pour moi, dit Yves Wansi, j’ai entendu dire, pendant mon enfance, qu’on a toujours un pied plus fort que l’autre. J’en avais déduit  qu’il en était de même pour les yeux. Je ne voyais pratiquement que d’un oeil, mais je trouvais cela normal. Il y en avait un, fort, et l’autre, faible. Jusqu’au jour, autour de mes 16 ans, où une tante, infirmière, s’est inquiétée. Décollement de rétine affirmé de l’oeil « faible » et début de décollement pour l’autre. Je vivais à Yaoundé   où mes parents sont enseignants. Il a été décidé de m’envoyer en France pour être opéré. Malheureusement, à Paris, le spécialiste n’a pas voulu tenter l’opération. J’ai consulté à Bordeaux, puis à Lyon. Toujours le même refus. J’ai alors traversé des moments très difficiles. Impossibilité de trouver du travail. Pas d’avenir. Un jour, sur l’invitation d’une tante qui habite Strasbourg et lui conseille de consulter à nouveau, l’impensable se produit: L’ophtalmo qui l’examine propose enfin l’opération nécessaire à la sauvegarde de son oeil dont la rétine se décolle peu à peu. A partir de là, tout va changer. Yves récupèrera un peu de vision bilatérale et surtout de l’énergie nécessaire à son insertion dans la vie active. Etudes. Et la rencontre d’un homme d’exception en la personne de Laurent Girard qui lui permettra par ses encouragements de devenir technicien en matériel de basse vision.

Caroline, elle, a suivi une scolarité normale malgré son handicap identifié. ll s’agit de la maladie de Stargardt. Elle a suivi aussi les cours du conservatoire. Elle est pianiste. Mais, avant de s’engager résolument dans cette voie, elle trouvait ses mains trop petites . Un jour, son chemin croise celui de la magnifique pianiste Maria Joao Pirès.

– J’étais dans le couloir, raconte Caroline. Elle s’est avancée:

– Vous êtes pianiste ? Vous vouliez  me rencontrer ? prononce Maria.

– Je voulais seulement voir vos  mains, dit Caroline.

Car, il est de notoriété que Maria Joao Pirès possède de très petites mains pour une virtuose.

– Alors, poursuit Caroline, Maria Pirès a posé sa main sur la mienne. C’était la même! J’avais les mêmes mains que Maria Joao Pirès!

C’est une belle histoire que raconte Caroline. Une histoire positive, comme celle d’Yves!

La célèbre pianiste à invité la jeune femme au Portugal, dans la ferme où elle accueille des artistes du monde entier. Et Caroline a tout appris. A  dépasser le handicap. A le transformer en atout. A réfléchir sur la vie. Au sens à donner au chemin qu’elle emprunte. Et la musique. Oublier ses mains. Etre libre. Même si la liberté est aussi fragilité!  Jouer en regardant le ciel…

Ce qui est exceptionnel dans cette association, c’est sa dynamique immédiate d’ouverture aux autres. Le témoin qui les approche remarque  en effet, dès les premiers contacts, qu’il ne s’agit jamais pour ses fondateurs, de chercher à pallier des difficultés personnelles, mais bien de s’ouvrir aux autres et de partager la richesse morale et intellectuelle que leur handicap leur a paradoxalement permis d’acquérir plus rapidement. Bien sûr, ils ne le formuleraient pas ainsi. Je sais bien qu’ils seront embarrassés par ces mots. Mais je les assume. Véritable richesse que ce chemin parcouru du déni du handicap à l’atout qu’il représente! Et tant de tendresse dans les gestes, de simplicité dans l’accueil! Une petite et toute jeune association qui ira loin et dont on reparlera bientôt.

 

Légende photo du chat: Le chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles illustré par John Tenniel.

La dernière photo a été prise par Nicole Evrard lors de la soirée « Cuisine du monde ».

 

 

 

 

Transcrire la mémoire familiale: 1- Marianne et l’épicier de Montceau-les-Mines…

Vers 1870, le grand-père de ma grand-mère, Claude Flebon et son épouse Héloïse, tout jeunes mariés, tenaient une épicerie à Montceau-les-Mines. C’est à peu près l’époque où Zola situe l’action de Germinal, dans les mines du nord de la France.

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Mais,  contrairement à ce que beaucoup imaginent, Montceau-les-Mines ne se trouve pas chez les Ch’tits. Montceau-les-Mines fait partie du bassin houiller de Blanzy, près du Creusot . En Saône et Loire. C’est à dire en Bourgogne.

L’extraction du charbon a été arrêtée en 2000.

Cela ne change d’ailleurs rien au fait que mes lointains grands-parents tenaient une épicerie dans une cité minière toute neuve. La création de Montceau-les-Mines date  de 1856. A cette époque, leur épicerie était un peu particulière.  Plus cossue que celle du Maigrat de Germinal. On y trouvait de tout, du beurre, du lait frais, du saucisson et du lard, du pain, mais aussi du fil, des boutons, des aiguilles et surtout tout un choix de vaisselle. De la faïence de Digoin fabriquée dans la région,

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à la plus fine porcelaine de Limoges. On y vendait aussi des services de verres venant de Baccarat. Et même un buste de Marianne en  cristal que mon aïeul, fervent défenseur de la République, gardait pour lui, la conservant avec fierté dans l’appartement jouxtant le magasin.

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Le négoce marchait bien et les chroniques de l’époque ne rapportent pas d’événements tragiques, de pillages ouvriers la mettant en péril au moment des dures revendications qui ont également marqué l’histoire de la mine dans le Bassin de Blanzy. Il est vrai que son emplacement central et les objets de luxe qui y étaient présentés,  ont favorisé le développement d’une clientèle aisée, composée des cadres et des directeurs-mêmes de la mine, tout en accueillant celle des mineurs (loin des affres de Germinal) qui venaient se fournir en produits de première nécessité. Car mes ancêtres étaient progressistes et ne se rendaient pas à la messe du dimanche  Mais, en toute contradiction, l’éducation de leur fille, Jeanne, mon arrière grand-mère, fut confiée à l’Ecole privée des Oiseaux. Elle y retrouvait les demoiselles bien nées de la ville et suivait avec elles les cours de catéchisme.

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Cependant, les paradoxes accumulés finirent un jour par ne plus assurer la cohérence des apparences et la légende familiale rapporte que tout a basculé le jour où en signe de soutien républicain au mouvement ouvrier de 1899,

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Claude Flebon a placé dans sa vitrine, bien en évidence, sa belle et pure Marianne de cristal.

C’en était trop. La famille Chagot, propriétaire de la mine, pouvait feindre d’ignorer l’absence des  épiciers à la messe du dimanche dans la mesure où leur fille s’y rendait, mais il était hors de question  pour elle de ne pas condamner un acte de soutien aux grévistes qui tenait du blasphème ostentatoire. Elle s’est donc publiquement indignée. De ce fait, cadres et employés de la mine ont déserté le magasin qui fit faillite.

On ajoutera qu’à cette date, et précisément à Monceau-les-Mines, le buste de Marianne était un symbole autrement plus dérangeant que celui de la République. En effet, précurseur du syndicat des mineurs, un groupe  d’hommes engagés dans la lutte contre l’exploitation ouvrière, commit un certain nombre d’actes  contre les biens du clergé, que le patronat voulut rattacher aux mouvements anarchistes de la fin du XIX° siècle.  Surnommé la Bande Noire , le groupe avait pris pour emblème… la Marianne républicaine!

Héloïse, toutefois, ne s’est jamais séparée des services en Limoges.  Elle éprouvait une vraie passion pour la vaisselle fine! Elle a donc empilé assiettes et plats de service, entassé soupières, saucières, cafetières, remisé tasses et sous-tasses dans le  buffet   Henri II de sa salle à manger dont les étagères, un jour, se sont effondrées.

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J’ai profité des beaux restes dépareillés. Dans mon enfance.

J’ignore, par contre, ce qu’est devenu le buste de Marianne.

L’illustration de Marianne a été trouvée ici,

Le buffet Henri II,

Le tableau des manifestants de 1899 est emprunté au site « A la hune »