Houellebecq, contre-sens et contre-vérités

S’il est une critique étonnante et dépourvue de sens, c’est bien celle qui concerne le dernier livre de Houellebecq: « Soumission« . Taxé d’emblée d’islamophobe, l’ouvrage présente pourtant, à l’inverse de ce qui lui est imputé, une vision de l’islam apaisé, porteur des valeurs manquant cruellement aux sociétés chrétiennes contemporaines. Quiconque a lu le livre, saisit mal l’hystérie d’Edwy Plenel, lors d’un passage à l’émission télévisée, « C à vous », invectivant l’auteur de Soumission et ne parvenant pas à croiser le regard de son confrère Patrick Cohen qui devait recevoir l’écrivain, le lendemain matin, dans le 7-9 qu’il anime quotidiennement sur France Inter.

La rage d’Edwy Plenel jointe à de nombreux titres de la presse dans son ensemble ne peut que laisser interdit. Quelle contre-vérité énoncent-ils? Non seulement l’ouvrage de Houellebecq n’est pas islamophobe, mais il présente l’islam- et c’est son droit absolu d’écrivain- comme seule alternative plausible, calme et non violente aux crises politiques qui secouent la démocratie française. Sur cela, les vertueux défenseurs de l’islam prétendument attaqué, auraient peut-être dû s’interroger et pourquoi pas, s’indigner. Non pour défendre l’islam si bien représenté dans l’ouvrage, mais plus logiquement pour éventuellement voler au secours des valeurs niées de la république escamotée.

Car le pamphlet ( et il faut dire à quel point le livre est drôle!) se situe d’abord dans le constat de l’effondrement d’une démocratie à bout de souffle avec ses simulacres théâtraux dans la mise en scène des soirées électorales, ses alliances politiques contre nature, et l’endormissement des masses sous la nouveauté divertissante: consommation d’objets, obsolescence, consommation de sexe, vide affectif…Le héros, (contre-héros), à la manière d’un Meursault, étranger à sa société comme à sa propre vie, promène son regard las sur les ruines d’une civilisation en agonie.

Etrange, tout de même, que la vision au-delà du pessimisme, de notre environnement politique, n’ait fait sursauter personne! Aurions-nous, comme le héros déprimé de Houellebecq, si bien intériorisé les failles et tremblements de nos systèmes politiques, qu’au lieu de nous intéresser  à leurs critiques, nous crions haro sur le choix narratif de l’auteur: face à la béance morale du  libéralisme, dont Houellebecq ne cesse de clamer les dangers à travers l’ensemble de son oeuvre et que Bernard Maris a décrit avec précision et lucidité dans « Houellebecq économiste », voici qu’un univers fait de certitudes fondées sur la foi offre une survie à ceux qui l’acceptent et se soumettent en se convertissant à l’islam. Et l’ordre règne. Les mères s’occupent enfin de leurs enfants grâce aux subsides de l’état, laissant le marché du travail aux hommes. Ainsi le chômage n’existe plus. La polygamie met chacun a sa place. L’homme règne: Le sexe avec les plus jeunes femmes. Le savoir-faire culinaire dans les mains des plus âgées! Le tableau est dépeint sans affect ni jugement. Indifférence. Il advient ce qu’il est logique d’attendre qu’il advienne.  Et pour le « héros’- au- regard- las, ce n’est pas le pire que de se soumettre au nouvel ordre de son petit monde d’universitaire oisif et sensible aux honneurs.   La satire concerne aussi bien la déliquescence éthique du monde occidental que l’assurance tranquille d’un monde régi par les valeurs irréfutables d’un islam dit « modéré ». Au lecteur, assurément, le droit de réagir devant cette attitude de neutralité et soumission pragmatiques…

Le problème avec Houellebecq, c’est l’intelligence. Une intelligence dotée d’un curieux don d’embrassement synoptique et qui embarrasse un corps si maladroit. Dans sa tête, Houellebecq déroule des fresques. Des fresques humaines si larges qu’elles débordent en parcourant le temps qui les efface. Que faire de ce corps qui pourtant réclame depuis l’enfance, un réconfort maternel absent? Les femmes ont perdu  cet instinct essentiel à l’équilibre des hommes, livre l’auteur dans »Les Particules Elémentaires »  où il dépeint à travers le vécu de son héros, leur libération et l’abandon de leur progéniture.

On aimerait alors pour ce tendre halluciné, pour ce visionnaire au trop lourd fardeau, en quête d’amour maternel, de consolation et de valeurs fondatrices, le coucher pour l’éternité, dans les bras de la Pietà de Michel- Ange!

Michelangelo's_Pietà_Saint_Peter's_Basilica_Vatican_City

L’image n’est pas aussi absurde qu’elle n’y paraît. Sincère et profonde la nostalgie du héros devant l’impossible rencontre mystique qui donnerait sens au monde. Le voici face à la Vierge noire de Rocamadour qui autrefois avait inspiré Péguy comme protectrice des soldats défendant leur patrie. Houellebecq écrit:

« Bien autre chose se jouait, dans cette statue sévère, que l’attachement à une patrie, à une terre, ou que la célébration du courage viril du soldat ; ou même que le désir, enfantin, d’une mère. Il y avait là quelque chose de mystérieux, de sacerdotal et de royal que Péguy n’était pas en état de comprendre, et Huysmans encore bien moins. Le lendemain matin, après avoir chargé ma voiture, après avoir payé l’hôtel, je revins à la chapelle Notre-Dame, à présent déserte. La Vierge attendait dans l’ombre, calme et immarcescible. Elle possédait la suzeraineté, elle possédait la puissance, mais peu à peu je sentais que je perdais le contact, qu’elle s’éloignait dans l’espace et dans les siècles tandis que je me tassais sur mon banc, ratatiné, restreint. Au bout d’une demi-heure je me relevai, définitivement déserté par l’Esprit, réduit à mon corps endommagé, périssable, et je redescendis tristement les marches en direction du parking. »

Les enfants abandonnés peuvent-ils jamais guérir?

5 commentaires sur “Houellebecq, contre-sens et contre-vérités

  1. Madame,
    Je viens de lire votre papier sur « Soumission » et je dois vous dire que c’est ce j’ai lu de mieux sur le sujet depuis que j’ai terminé le livre. Houellebecq devrait vous remercier pour les multiples contresens faits sur son livre. J’avoue que je suis tombé sur votre texte un peu par hasard mais alors bravo pour votre analyse remarquablement pertinente.
    Jean-Laurent Poli

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  2. Si Houellebecq décrit dans son livre (que je n’ai ni lu ni acheté car je déclare mes impôts en France et j’ai donc des priorités) un « islam apaisé » dont il attend – mais c’est une fiction, si j’ai bien compris ! – la venue en France, on se demande pourquoi il a en catastrophe quitté notre pays après les attentats de janvier et fait suspendre illico toute promotion de son œuvre, pourtant déjà abondamment serinée dans tous les médias.

    Certains fanatiques auraient-ils risqué de prendre cette histoire… purement humoristique pour de la provocation ?

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  3. C’est avec beaucoup de retard que je lis ce billet, mais je tiens à m’y arrêter.
    Cet auteur (on l’a vu partout, c’est vrai, mais il écrit un livre tous les trois à quatre ans) fut pris, en janvier, sous le feu d’à peu près tous les médias, des intellectuels et des politiques alors que, comme vous le dites, son livre est lucide et pacifique (et surtout très drôle).
    J’en veux encore à Manuel Valls d’avoir pris son titre pour cible ( « la France, ce n’est pas la soumission, ce n’est pas M. Houellebecq », le 8 janvier sur RTL) alors qu’il avait sous la main, à la même époque, l’immensément plus dangereux, nocif et délétère Eric Zemmour, qui venait de faire paraître un ignoble bouquin tout aussi bien vendu, Le Suicide français, en oct 2014.
    Il est vrai que Houellebecq est moins dangereux en face à face à la télévision.
    Merci en tout cas (bien tardivement, c’est vrai) pour avoir remis, comme on dit, les pendules à l’heure.
    D. Autrou

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  4. Voilà que je découvre ce billet seulement aujourd’hui… très étonnant. A vrai dire, je n’ai pas encore lu « Soumissions », mais je crains que nous nous perdions dans toute une hiérarchie de degrés (premier degré, second degré etc.). Si beaucoup de musulmans ont pris ombrage du livre de Houellebecq, n’est-ce pas parce qu’ils ne restaient pas au premier degré de ce qu’il nous dit, mais bien parce que, non dupes, ils voyaient bien où se trouvait la raillerie? bien sûr, les choses ne sont pas si simples, et l’islam même modéré ne saurait apporter de solution aux multiples défauts dont souffre notre société et l’ordre ne règne pas forcément quand « Les mères s’occupent enfin de leurs enfants grâce aux subsides de l’état, laissant le marché du travail aux hommes ». Qu’entend-on d’ailleurs par « islam modéré »?

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