Oseriez-vous traduire vos coups-de-foudre littéraires? « On ne naît pas traducteur, on n’en finit pas de le devenir »…

Pierre-Emmanuel Dauzat dauzat.1236958590.jpg

et Jean-Yves Masson , masson.1236958373.jpgtous deux présentés lors des conversations de cette semaine à la Librairie Kléber, d’abord comme écrivains, puis comme grands traducteurs (mais n’est-ce pas la même réalité?), du monde germanique et de nombreuses autres langues, ont de quoi irriter leurs collègues cantonnés à une seule « langue source »  aboutissant à leur « langue cible », c’est-à-dire, leur langue maternelle. Ils prétendent en effet tous deux avoir traduit leurs coups-de-foudre littéraires sans avoir eu besoin de posséder la langue de leurs auteurs, qu’ils soient philippins, italiens, indonésiens, chinois etc…

Pierre Assouline s’était moqué de Dauzat. « Dauzat serait-il deTarascon? » écrivait-il, dans l’un de ses billets, tout en reconnaissant que l’affirmation du traducteur recouvrait d’autres réalités plus complexes. Car lorsque Jean Yves Masson à son tour, raconte comment il s’est engagé dans la traduction de Mario Luzi, sans connaître l’italien -Parce que la poésie de ce dernier lui était curieusement accessible et qu’il la trouvait admirable. Parce qu’elle n’avait pas été traduite. Parce que les références sous-jacentes renvoyaient à des poètes latins ou grecs dont lui-même était pétri- lorsque Jean-Yves Masson explique ce parcours menant à la découverte de l’Autre , l’autre poète, l’autre texte, l’autre langage, l’autre culture, on voit bien que le socle linguistique est partagé entre l’auteur n°1 et l’auteur n°2 (comme il dit). Le grec et le latin font émerger l’italien moderne que le traducteur reçoit et comprend.

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Dauzat parle également de son travail de copiste. Tout d’abord, quel que soit le texte, il le recopie. Il s’en imprègne, se l’approprie. Comme le copiste du Moyen-Age: « J’ai appris les langues en les recopiant. Je ne pensais pas qu’il y avait autre chose que des langues mortes, donc les premières langues que j’ai apprises sont le latin et le grec. J’avais des frères et sœurs qui lisaient des choses en grec et en latin. Je me suis donc mis à traduire pour recopier, pour m’approprier les choses. » Puis, s’il le faut, il demande à un tiers de lui livrer sa propre compréhension. Alors, il revient au texte. Il emprunte les pas de l’autre pour se trouver lui-même, un instant ,dans le texte traduit.

Car la traduction n’est jamais finie. « On ne naît pas traducteur, on n’en finit pas de le devenir ». La traduction est celle qui convient au moment où la contrainte impose qu’elle existe. Elle n’est pas figée. Elle sera reprise à l’infini si le support l’exige. Par exemple, s’il faut passer d’une édition d’art à un format de poche.

L’histoire de la traduction dont Jean-Yves Masson est spécialiste, renvoie aux origines de la civilisation du livre. L’Occident permet l’écriture en plusieurs langues. Il rejoint en cela les recherches de Pierre-Emmanuel Dauzat qui a longuement écrit sur les racines du christianisme et ses prolongations dans les concepts implicites, fondateurs de notre société contemporaine.

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6 commentaires sur “Oseriez-vous traduire vos coups-de-foudre littéraires? « On ne naît pas traducteur, on n’en finit pas de le devenir »…

  1. Ayant moi-même, dans ma vie, traduit quelques milliers de pages ( de l’allemand et de l’anglais), je ne peux que pouffer de rire en lisant tout cela. Si l’on épluchait ces « traductions instinctives et spontanées », combien de contresens y trouverait -on? Bien sûr, quand on se libère totalement du texte, des points et des virgules, on peut arriver à produire de jolies choses, on peut donner une idée de la pensée de l’auteur. Mais est-ce de la traduction?

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  2. Merci pour la contradiction.
    Tant il est vrai que la démarche ne manque pas de surprendre.
    Mais je ne crois pas un instant de la part des traducteurs dont je parle, qu’il s’agisse de « traductions instinctives et spontanées ». Au contraire.

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  3. Et puis en quoi l’instinct et la spontanéité seraient les ennemis d’un lent, long et lourd labeur ? On peut être  » artiste  » et/ou  » artisan  » et travailler toutes fenêtres ouvertes – et tous dictionnaires ouverts.

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  4. La lecture n’est-elle pas aussi une traduction?
    Je ne sais plus qui disait qu’un livre a deux auteurs: celui qui l’ écrit et celui qui le lit . Il faudrait y ajouter le traducteur – un lecteur, lui aussi – mais qui impose sa lecture.

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