Portraits d’ailleurs et d’ici (4): L’enfant des temples

Six heures du matin. Luang Prabang. Plein coeur du Laos.

luang-prabang-petit-moine.1270104355.jpgCe petit bonze , pieds nus, robe orange, sébile cachée sous un pan d’étoffe, avance parmi la longue cohorte de moines venus quêter leur nourriture du jour. Il a dix ans. Douze peut-être. Nous ne le saurons pas. Difficile de parler aux enfants bonze. En quelle langue? Celle de leur village?

luang-prabang-offrande.1270104247.jpg

Silhouette fugitive. Un petit bonze, pieds nus, dont nous ne saurons ni le nom, ni l’âge. Probablement descendu il y a quelques mois de la montagne environnante. Là où brûle la forêt, chaque année, juste avant l’arrivée des moussons. Alors la terre, lorsqu’elle se gorgera d’eau, enrichie des cendres encore fraîches sera fertile pendant trois ans. Il faudra ensuite recommencer, plus loin et encore plus loin. Brûler la forêt pour continuer à cultiver de quoi se nourrir. Il en est ainsi depuis la nuit des temps. Et qu’importe les fumées lourdes que les nuages d’avant mousson enferment sous leur couvercle, asphyxiant, au creux de sa cuvette, la petite ville de Luang Prabang, détruisant peu à peu, l’immense couverture forestière .

luang-prabang-riz-gluant.1270104384.jpgLe petit moine avance, tendant furtivement sa sébile au geste des donateurs. Quelques boulettes de riz gluant. Les habitants de Luang Prabang vénèrent leurs moines. Leur offrande est sacrée qui augure la qualité du jour. Boulanger, hôtelier, simple chauffeur de tuk-tuk, touriste de passage, chacun s’agenouille et tend l’obole collante. Les autres prennent des photos…

Dans le village du petit garçon, il n’y avait probablement pas d’école. Sa famille est fière de l’avoir confié à la protection d’un temple (qu’on appelle ici pagode). Il y recevra une éducation. Apprendra à lire,  à compter, l’anglais et l’enseignement de Bouddha bien sûr. Comme dans les plus célèbres édifices religieux d’Occident, comme les murs de la basilique d’Assise, par exemple, les temples sont couverts d’images saisissantes. Très colorées. Très suggestives. C’est le moins qu’on puisse dire!

luang-prabang-enfer.1270104132.jpg

Si le petit moine s’imprègne ainsi de la vie de Bouddha, rien qu’en levant le nez, il apprend aussi/hélas la crainte de l’enfer, que Bouddha, pourtant n’a pas enseignée!

Lorsqu’il aura terminé sa quémande, l’enfant reviendra dans le giron du temple. Avec les autres moines, il prendra son déjeuner. Viendront l’heure des leçons, puis celle des jeux. Sauter et éclabousser les uns et les autres dans les eaux dorées de la rivière Khan qui se jette, un peu plus loin, dans l’imposant Mékong.

luang-prabang-moines-baignant.1270104202.jpg

Et rêver un instant, devant la lente descente du soleil dans le fleuve assombri, avant de s’en retourner à la pagode pour y chanter la musique sacrée, celle que Bouddha entend, à coup sûr, en son profond nirvana .

luang-prabang-moine-devant-mekong.1270104167.jpg

Photos: G. Serrière.

La semaine prochaine: Voltaire, François Cheng et le jardinier de Vientiane.

Portraits d’ailleurs et d’ici (5): Taykeo tisse l’histoire du Laos avec des fils d’or

taykeo-textile-2-laos-luang-prabang.1270001149.jpg

Pour Taykeo, l’histoire très ancienne du Laos ne se raconte pas. Elle se tisse, comme le lui a montré sa mère. taykeo-2-luang-prabang.1270001021.jpgLe maillage de fils de soie et d’or sorti de ses ateliers de Vientiane évoque des nagas entrelacés, ces  fameux serpents-dragons qui peuplent les eaux du Mékong.

naga.1270007512.jpg

Ce sont eux qui ont engendré le peuple lao et assuré sa prospérité. dans les siècles passés. Si le graphisme du tissage vous paraît tout simplement géométrique, cherchez ailleurs. Observez les têtes et les queue pointues. Le symbolisme est évident…

taykeo-textile-laos-luang-prabang.1270001187.jpg

J’ai rencontré Taykeo par hasard. L’avant-dernier jour de notre séjour à Luang Prabang . Petite femme ronde, aux longs cheveux noirs.  Elle se tient en haut des marches de l’escalier menant à une villa en rénovation. Comme nous passons en levant le nez, elle nous invite à visiter ce qui sera demain une galerie et une maison d’hôtes. Bois de teck et bois de rose. Balcon donnant sur le fleuve.

Taykeo parle français, tandis que sa fille, comme tous les jeunes gens de sa génération, a opté pour l’anglais. Dans les années 60, elle a fait toutes ses études secondaires chez les soeurs à Vientiane. Baccalauréat. Etudes à la Sorbonne au moment de la grande fuite du pays , à l’arrivée du nouveau régime.

Un jour elle est revenue au pays, avec son mari, architecte. Il a été étudiant à Lyon. Lyon , justement, d’où venaient les fils d’or tissés avec la soie du Laos , autrefois. Taykeo se bat pour transmettre la tradition. Sa mère tissait les étoffes qu’on portait aux grandes cérémonies. Ce sont des pièces de musée à présent, qui avec d’autres plus anciennes, seront peut-être un jour exposées au musée Guimet . Taykeo a entrepris des démarches dans ce sens.  Sa fille étudie la comptabilité au Japon. Demain, elle pourra l’aider dans sa folle entreprise: retenir le temps, lourd du savoir-faire de lointaines générations et le transmettre aux tisseuses d’aujourd’hui. Afin que l’histoire du Laos continue à se lire  demain et après-demain, sur les brocards d’or de ses étoffes somptueuses.

taykeo-luang-prabang.1270001072.jpg

Taykeo@hotmail.com

Photos G. Serrière 

A suivre la semaine prochaine: L’enfant des temples