« Le coronavirus a un caractère exceptionnel qui peut être comparé à la peste »*

Nommer, enseignait le philosophe Gusdorf en 1952, c’est appeler à l’existence,

tirer du néant.

La parole

Ou encore: Ce qui n’est pas nommé ne peut exister de quelque manière que ce soit. Ce sont les mots qui font les choses et les êtres, qui définissent les rapports selon lesquels se constitue

l’ordre du monde.

Image empruntée à Wikipedia:Médecin de peste durant une épidémie à Rome au XVIIe siècle (gravure de Paul Fürst, 1656) : tunique recouvrant tout le corps, gants, bésicles de protection portées sur un masque en forme de bec, chapeau et baguette. Le surnom « Doctor Schnabel » signifie « Docteur bec ».

Or, décrivant le procès suivant une épidémie de peste, la Fontaine, après précautions oratoires, se justifie (dans une parenthèse) pour oser la nommer:

Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom)
Capable d’enrichir en un jour l’Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.

Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n’en voyait point d’occupés
A chercher le soutien d’une mourante vie ;
Nul mets n’excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n’épiaient
La douce et l’innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d’amour, partant plus de joie.

Pour extrapoler jusqu’à notre actualité, serait-ce à dire que ne point nommer la pandémie permettrait de la combattre par le seul fait de l’ignorer? Boris Johnson ou Donald Trump n’ont-t-ils pas essayé de procéder de la sorte, faisant comme si « le mal » contagieux qui les entoure n’existait pas ? Et pour quels résultats ?

Si La Fontaine, en définitive, se résout à nommer le mal (« puisqu’il faut »), c’est singulièrement pour en relever, plus que les ravages physiologiques, les conséquences économiques et sociales et jusque dans les Palais de Justice, selon que vous serez puissant ou misérable, dépassant celles de l’atteinte mortelle de l’épidémie.

Toutefois, le propos de ce billet, comme on le verra, ne cherche nullement à dresser la revue exhaustive des calamités ayant ravagé l’humanité. Il s’agit par contre d’approcher la façon dont sont nommées ces maladies venues du fond des âges, et qui, dès les précautions oratoires levées, les sont de façon très concrète. La peste, le choléra, la lèpre, la variole, pour ne citer que ces derniers maux, possèdent en effet des noms qui s’enracinent profondément dans l’histoire des sociétés..

La peste, par exemple, de pestis, fléau en latin, existe si bien à travers les âges, qu’elle n’en finit pas de hanter la mémoire collective. Mal endémique jusqu’à nos jours dans certaines zones de Madagascar ou d’Afrique, elle fascine autant qu’elle est crainte sous ses formes diverses, pulmonaire, bubonique, noire…de quoi faire frissonner à sa seule évocation ! et comme.en témoigne l’ouvrage de Camus véritable best-seller dès le début de la crise sanitaire contemporaine.

Le choléra quant à lui, renvoyait déjà chez Hippocrate à la maladie qui sévit encore. Mot issu du grec kholê qui signifiait bile, on le retrouve dans l’adjectif cholérique, puis colérique et colère. Et c’est bien la colère qui s’empare des populations dont les plus faibles sont toujours les plus touchés par l’épidémie. C’est ce qu’exprime par exemple, au XIX° siècle, sous la monarchie de Juillet, en 1832, le Président du Conseil Casimir Périer.

Portrait de Casimir Perier (1777-1832),  Représenté en pair de France, tenant à la main "l'Opinion sur le budget", rapport destiné à contrer la politique financière de Villèle.
Palais de Versailles

Lui-même contaminé . Il « va subir des semaines d’agonie, traversées de périodes d’inconscience et de délire. Il est comme possédé par l’idée que le choléra n’est qu’une manifestation de la dégradation du corps social. C’est donc le témoignage direct de son propre échec politique. Il meurt le 16 mai après une longue agonie. Avant d’expirer, il prononce ces mots pessimistes empreints d’une connotation politique : « Je suis bien malade mais le pays est encore plus malade que moi. »Extrait du texte de Jean des Cars dans l’émission d’Europe n°1 du 4/3/20: « Quand le choléra frappait la France et semait la terreur »

En 1912, superbement illustré dans les journaux de 1912, le choléra ressurgit:

Par Inconnu — Bibliothèque nationale de France, Domaine public, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=160662

La lèpre, à l’appellation tout aussi concrète et imagée, tire son origine du latin lepra ou maladie qui ronge empruntée de façon métaphorique par l’église pour désigner un péché, une hérésie. L’étymon grec lepis est plus concret, désignant une écaille ou la croûte d’une plaie. la représentation est immédiate et nombreuses sont les images qui l’attestent.

Lépreux sonnant sa cloche pour avertir les passants ; Ils utilisaient aussi des crécelles ou des cliquettes pour qu’on ne les approche pas, (manuscrit latin du XIVe siècle)

La variole, quant à elle, a pour étymologie le latin variola qui signifie tout simplement petite pustule, ce que montre parfaitement l’enluminure colorée ci-contre.

Mais de nos jours, le nom des maladies s’est soustrait à cet ancrage étymologique directement inspiré des formes spectaculaires qu’elles peuvent parfois revêtir et leur représentation ne s’incarne pas de la même façon dans notre imaginaire. Une façon de repousser inconsciemment l’existence de la pathologie? Ainsi, le SIDA, syndrome d’immunodéficience acquise, le SRAS, syndrome respiratoire aigu sévère, le Covid-19, COronaVirus Infectious Disease 2019, ne sont plus que des acronymes désignant les nouvelles maladies à fort potentiel contagieux, voire létal, qui nous terrifient. Car bien que semblant résister à être véritablement nommées, elle n’en suscitent pas moins les plus vives vives inquiétudes. Certes, les allégories s’éloignent, la Faucheuse a quitté les champs de nos campagnes, mais subsiste peut-être pour alimenter nos craintes, l’étonnante musicalité acronymique (pardonnez le néologisme!): Sida, si d’amour chantait Barbara, SRAS rutilant comme une tiare ornée de strass,

et que dire de cette maladie modestement nommée Covid-19, mais déclenchée non par un agent infectieux banal et ordinaire, mais par un virus (dont on rappellera que l’appellation a été empruntée au XVI° siècle par Ambroise Paré, au latin virus, c’est-à dire, venin, poison,ou littéralement suc de plantes), un virus donc, mais dégagé du commun, anobli par la science, comme le SRAS avant lui, car portant couronne solaire et sceptre géant d’incertitude.

Ainsi nommé par l’OMS, Coronavirus SARS-CoV-2, ( « Nous avons dû trouver un nom qui ne faisait pas référence à un lieu géographique, à un animal, à un individu ou à un groupe de personnes » a précisé le directeur général de l’OMS, le Dr Tedros Adhanom Ghebreyesus, pour éviter toute stigmatisation de la maladie), l’agent infectieux qui somnolait entre deux écailles de pangolin ou sous l’aile hospitalière de chauves-souris, ou, allez savoir, dans l’antre verrouillée d’un mystérieux laboratoire P4, ainsi nommé donc, et par là, appelé à l’existence, ( le philosophe nous l’avait bien énoncé), notre vivant et rutilant virus, a aujourd’hui, totalement déstabilisé nos vies et par là, l‘ordre du monde.(cf, en exergue, la citation de Gusdorf)

Illustration de la morphologie des coronavirus. empruntée à Wikipedia.

Les péplomères, pointes virales en forme de massue ici colorées en rouge, créent l’apparence d’une couronne entourant le virion, lorsqu’ils sont vus au microscope électronique.

(*) Jérôme Salomon, Directeur général de la Santé. Déclaration du 23/04/20

Le choix du vieil Esquimau

« Il n’y a pas si longtemps de cela que vivait, sur la côte orientale du Groenland, un vieil Esquimau aux jambes paralysées. S’étant rendu compte qu’il n’était plus d’aucune utilité dans la communauté, il réunit ses enfants et ses petits-enfants et leur annonça qu’il se jetterait dans le fjord le lendemain matin. Le moment venu, le vieillard trainant ses jambes derrière lui, accompagné de tous les siens, descendit vers le bord de la petite falaise de glace qui tombait dans la mer encombrée de «floes». Bientôt, lui disaient ses enfants, bientôt tu retrouveras tous tes parents et tes amis dans le domaine des morts: bientôt tu ne souffriras plus du froid, bientôt tu n’auras plus faim ».

Eskimo

Ayant dit au revoir à sa famille, le vieil homme, aidé de ses fils, se jeta à l’eau. L’eau était froide et l’instinct de conservation reprenant le dessus, il se mit à se débattre. Alors sa fille cadette, celle qu’il aimait le plus et celle qui l’aimait le plus, ayant pitié de lui, lui cria: «Mets la tête dans l’eau, papa, cela durera moins longtemps».

Texte de Paul-Émile Victor, paru dans le Figaro du 3 juillet 1954

Dans la culture inuite, autrefois, quand la survie liée à la famine exigeait du groupe que place soit laissée aux plus jeunes, les anciens usaient donc de leur liberté pour choisir de continuer à vivre ou à mourir. Leur importait d’abord la prolongation de leur clan portée par les hommes et les femmes en âge d’en assurer la continuité. Avec l‘amélioration (?) du niveau de vie, y compris en ces terres du Grand Nord, ces périodes de grande détresse alimentaire ont dès lors disparu et avec elles, la nécessité de soustraire un ancêtre, pour fatigué qu’il puisse être, au reste de son clan.

Dans notre propre culture autrefois, pareil choix, en des temps difficiles, eût été bien sûr inenvisageable. Le serait-il davantage aujourd’hui, alors qu’un virus rusé menace la population mondiale?

Coronavirus — Wikipédia

La vieillesse par ailleurs n’existe plus guère, ou, lorsqu’elle devient trop difficile à gérer, se voit reléguée en des institutions spéciales.

Emprunté à Wikipedia.:Old Woman Dozing par Nicolas Maes (1656). Musées royaux des beaux-arts de Belgique.

L’âge, bien au contraire, établit un statut privilégié, libéré des contraintes professionnelles, donnant accès à nombre d’activités stimulantes, ludiques ou gourmandes. Toutefois, un extraterrestre qui observerait notre société, pourrait être amené à penser qu’elle n’est pas si différente de la culture inuite traditionnelle décrite ci-avant par Paul-Émile Victor.

En effet, malgré les chiffres prouvant que la létalité de la maladie touche principalement les personnes entre 60 et 85 ans, la majorité des gens appartenant à cette tranche d’âge, ne veut en aucun cas être protégée par un confinement plus long que le reste de la population. S’agirait-il, comme le vieil Esquimau, de sacrifier individuellement les jours restant à vivre? S’agirait-il ainsi de grossir les rangs de volontaires à l’installation d’une immunité collective susceptible d’arrêter la course d’un virus mortel? C’est ce que semble révéler les protestations véhémentes des plus âgés:

  • Moi, au nom de la liberté, personne ne peut m’empêcher de sortir!
  • Moi, au nom de l’égalité, je ne veux pas de cette ségrégation

Admirable! pense l’anthropologue extraterrestre.

Les sociétés appelées développées retrouvent donc les agissements des peuples premiers! Oui, admirable cycle qui maintient la vie sur Terre! Et les anciens de marcher crânement à la rencontre du virus. Et de plus, ils en sont heureux. Ils se sentent bien. Ils le répètent à l’envi. En pleine forme, disent-ils.

Était-ce parfois le cas de leurs congénères déjà atteints qui font déborder la capacité d’accueil des hôpitaux, qui épuisent un personnel soignant débordé, les infectent parfois, mais bien sûr, involontairement, sans aucune mauvaise intention ! Le virus est tellement contagieux! Ce n’est pas leur faute!

Coronavirus dans le Grand-Est : Plus de 3.000 personnes ...
image empruntée ici

L’extraterrestre est surpris. Le sacrifice collectif génère-t-il de réels bénéfices à la survie du groupe? Ou est-ce l’inverse? Pour quelles raisons en définitive, les gens âgés ne veulent-ils en aucun cas la protection du confinement prolongé que proposent les autorités? C’est qu’ils entendent avant tout, sortir pour jouir des mêmes droits et libertés que les plus jeunes. Mais, réfléchit encore l’extraterrestre, si leur revendication égalitaire conduit à asphyxier les capacités d’accueil des salles de réanimation, privant de leur accès d’autres malades qu’eux, et mettant en péril ceux qui soignent ainsi que leurs aidants, n’est-ce pas abandon de tout bon sens et reniement des principes-mêmes, fondateurs des sociétés modernes, dites démocratiques?

Cette liberté tant revendiquée, n’est-elle pas définie, se dit-il, dans le fameux article 4 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789, à savoir, « La liberté consiste à pouvoir faire tout ce qui ne nuit pas à autrui. »?

Image illustrative de l’article Libertas (mythologie)
empruntée à Wikipedia: Libertas

De ce fait, n’est-ce pas nuire à autrui que de l’exposer à un virus inconnu? N’est-ce pas nuire à autrui que de risquer d’imposer une lourde charge de soins à des professionnels qui eux n’ont pas le choix?

Ainsi, contrairement à la vieillesse du « Vieil Esquimau », la vieillesse de ce pays-là, conclut l’extraterrestre, semble bien futile, bien inconsciente et sans respect du cycle de la vie. A vouloir nier l’inéluctable progression de la condition humaine pour vénérer le droit individuel à faire et à dire ce que bon lui semble, à s’interroger sans cesse sur l’âge légal d’entrée dans le grand âge, à vouloir profiter comme un dû, de tout, de ses propres privilèges considérés comme un droit absolu, et tout autant de ceux des autres générations, à trop emprunter le chemin de la déraison, la vieillesse de ce pays-là, n’a-t-elle pas oublié son rôle de passeur menant sa descendance, d’une rive à l’autre, quel que soit le péril et le coût de la traversée?

Charon et Psyché, Charon prend l’obole de la bouche de Psyché en échange de la traversée du Styx, John Roddam Spencer Stanhope, 1883. Empruntée à Wikipedia