L’énigme du samedi: Parlons de lui qui saurait en rire

Parlons de lui

qui aurait pu, à cette heure,

occuper le tout devant de la scène.

rideau.1224858421.jpg

Mais ce n’est que prétexte

à discrédit d’un autre.

Moi, je suis sure

qu’il en rit.

paul_cezanne_060.1224858605.jpg

Comme il rit et nous a fait rire (entre autres),

à la lisière de la fiction et de l’autobiographie

de la société dont il est issu.

Quel est donc l’écrivain évoqué

et l’ouvrage qui a révélé son talent et son humour?

Illustration: tableau de Paul Cézane

Le Clézio ou la longue marche d’un « barbare païen »

Comme le fait Alain Lecomte dans « Pourquoi Jean-Marie le Clézio mérite le prix Nobel de Littérature », revenons à Le Clézio.

Essayons de comprendre, en effet, pourquoi les réserves polies des salons littéraires parisiens rejoignent (pour d’autres motifs que l’envieuse déception) celles émises par la critique américaine parfaitement résumées par Jérôme Garcin (15/10/08) dans les colonnes de « l’Obs « :

Voici un extrait de cet article:

« Pour avoir osé, il y a vingt ans, célébrer, avec «le Rêve mexicain», le génie de la civilisation aztèque, avant que les troupes espagnoles n’en eussent éradiqué les oeuvres et les mythes, Le Clézio fut traité de «barbare païen» et d’apologiste du «fascisme aztèque» par Guy Scarpetta dans «Globe»; et pour avoir donné une nouvelle à la «Revue d’études palestiniennes», «le bon sauvage» fut, dans le même «Globe», accusé par Bernard-Henri Lévy d’être «un anti-sioniste déchaîné».

azteque.1224751896.jpg

Depuis, le procès en obscurantisme n’a jamais cessé. Paris n’aime pas qu’on lui préfère les plaines arides, les montagnes sèches et les ciels sans fumée. Paris n’aime pas qu’on se refuse à elle et qu’on ne sacrifie pas à ses modes. On ne compte plus les clercs qui ont stigmatisé l’idéaliste baden-powellien refusant l’idée de progrès et les miracles technologiques; le protecteur des baleines grises de Californie; le croisé viking de Robert Redford et de Nicolas Hulot; l’écrivain à la prose trop simple, trop nue, alors qu’elle n’est que limpide, douce comme un galet poli par les vagues du temps et décoré par un peintre naïf. Car il se méfie de la phrase précieuse comme les Indiens des luxueuses étoffes de Cortés, comme les naturistes des textiles. Il tient que la fonction de l’écrivain est de nommer, pas d’enjoliver.

Pourquoi tant d’acrimonie, sinon parce que les contemporains de l’auteur du «Procès- verbal» ont perdu leurs illusions et pactisé avec une société qu’autrefois ils ambitionnaient de changer? Ils ont pris le pouvoir et grossi leur compte en banque. Le Clézio, lui, n’a pas changé. A 68 ans, il a une allure de jeune homme timide, il est trop sincère pour briller dans la conversation, trop nomade pour s accommoder du climat germanopratin, il demeure fidèle aux utopies et aux indignations qui mettent sa littérature à hauteur d’homme, il demeure du côté des déracinés et des parias de l’Occident. »…

…C’est à dire, bien loin de nos miroirs aux alouettes littéraires sur lesquels viennent se briser les rêves de tant de Rubempré…

On comprend tout, n’est-ce pas?

 

 

Le Clézio, prix Nobel.

La solution: Tom Wolfe dans « Le bûcher des vanités »

Si l’intuition immédiate ne suffit pas, il vous reste à pianoter « natures mortes » et « morale catholique ». Vous faites ainsi surgir le mot « vanité »: « Le terme n’apparaît qu’à la fin du XVII ° …. sous la forme de vanités à la morale catholique, tandis que l’Europe du nord, » tout simplement  à partir de l’article de Wikipedia.

champaigne-1602-1674.1224316855.jpg

Les vanités étaient en effet des tableaux représentant principalement des objets ou toute scène  évoquant « la précarité de la vie et l’inanité des occupations humaines » jusqu’au XVII° siècle où on les désignera en France par « Natures mortes ».

Redonnant vie aux enseignement de l’Ecclésiaste: « vanitas vanitatum omnia vanitas (vanité des vanités, tout est vanité) »…le moine Savonarole , bien qu’il ne fût pas l’inventeur du genre,  fit élever au XV° siècle, des bûchers, afin de brûler en place publique les marques ostentatoires des trop grandes richesses des princes de Florence et de l’église..La luxuriance des objets (miroirs, robes, bijoux, cosmétiques, tableaux de nus…) était ainsi combattue sans relâche au grand dam du clergé officiel trouvant ce moine trop zélé.

savonarola_1498.1224316421.jpg

« Le bûcher des vanités » est donc la solution de l’énigme du jour. Best-seller en 1987, le livre sera-t-il à nouveau mis en lumière à la vitrine des libraires? Pierre Assouline , (dans un billet magnifiquement illustré par une photo de Jean-Michel Berts),  l’année dernière, s’interrogeait sur l’opportunité de rapprocher le New York de 1987 du New York de 2007. Et en 2008, qu’en est-il? Car tout de même. Voilà un titre pérenne et une intrigue au châtiment prémonitoire.

bucher.1224317897.gif

Extraits de la critique au moment de la sortie de l’ouvrage:

Le Monde: Cauchemardesque, fascinant, drôle et passionnant, le livre qu’il faut avoir lu sur ce qui est aujourd’hui la  » ville moderne  » par excellence. Les Echos: » The  » roman encore jamais écrit sur New York et ses épicentres mondialement nerveux : la Bourse et les conflits raciaux… L’argent, la politique, la presse, la justice, le courage et la lâcheté, du grand spectacle en cinémascope. Marie-Claire: Le Bûcher des vanités… cet incendie de mots éclairant la nuit contemporaine.

Tableau: Philippe de Champaigne (1602-1674)

Tableau anonyme(1498): Le bûcher des vanités Piazza della Signoria à Florence.

L’énigme du samedi: le best-seller de l’actualité brûlante

Ce n’est pas le peintre de ces natures mortes

réprouvées par la morale catholique.

Il dit s’être inspiré de Balzac, voire de Zola.

Il est vrai qu’il excelle dans la description de la société qui l’entoure.

comedie-humaine.1224256117.gif

Son best-seller d’hier, aujourd’hui bien dépassé,

reprend la une

de notre actualité…brûlante.

feu.1224256534.jpg

Trop facile!

Il est évident que cette simple évocation

vous a immédiatement suggéré le titre de

ce best-seller et le nom de son auteur.

Illustration: parcours-labyrinthe de la Comédie humaine

L’insoutenable gravité de l’acte de Milan Kundera…

Plongeant le spectateur dans l’atmosphère du Berlin-Est des années quatre-vingt, le réalisateur de  « La vie des autres », Florian Henckel von  Donnersmerck révèle la trahison de la belle actrice (Christa Maria Dieland interprétée par Martina Gedeck). Elle dénonce  en effet à la STASI, les activités de son amant, l’écrivain Dreymann, avec les milieux littéraires de l’Ouest.

vie-des-autres.1223978612.jpg

Curieusement, le spectateur ne juge pas l’acte. Maria Christa, au coeur du dispositif de surveillance du groupe d’intellectuels gravitant autour de Dreymann, Maria Christa est le maillon faible, la proie et la victime: tout un système où les héros sont des anti-héros qui résistent dans le noir, dans la vacuité du temps de la délation obligée parce qu’imbriquée dans l’imbroglio d’un quotidien douloureux, des anti-héros comme Dreymann qui ne juge pas sa compagne parce qu’il est lui-même la cause de sa déchéance. Par le seul fait d’exister.

gedeck.1223978857.jpg

 

Inextricable complexité d’un monde dont il faut parler en finesse, comme il est fait dans ce film.

Alors, Kundera? Kundera  à   la une de l’actualité ce matin. Suspect . Vilipendé. Emprisonné dans ses contradictions, ses insolences, ses pieds de nez à l’enracinement, sa souffrance dans le vécu du déracinement, sa trop grande virtuosité intellectuelle… Mais Kundera, d’abord, il faut le lire. Ne pas lire seulement les critiques . Mais le lire. Lire ses livres.

Commencer par « L’ignorance » , ce grand livre sur l’identité et la trahison, justement.

ignorance.1223979672.jpg

A parcourir la critique, il ne s’agirait que du roman de la nostalgie. Mais c’est faux. Au contraire. La nostalgie est empoisonnée. Dans cet ouvrage, l’auteur de « L’insoutenable légèreté de l’être », nous livre en effet,  le désarroi de l’impossible enracinement. Bien sûr, on y évoque de façon temporelle et spatiale les aléas de l’immigration, le ressenti de l’exil, et c’est déjà beaucoup, mais il s’agit aussi et surtout de la fable de notre universelle condition.

Qu’avons-nous compris, que savons-nous de notre culture, de notre façonnement intime? Quels stéréotypes véhiculons-nous lorsque nous vivons ailleurs? Existe-t-il une seule valeur sure, intangible, incapable de trahir? La mémoire? L’intelligence? Les sentiments? Les êtres chers?

Hélas! Le tragique de notre condition est là. Nous trahissons. Même les mères trahissent!

Lisez « L’ignorance ». Vous le verrez bien.

Et revoyez « La vie des autres ».

Ce flic à l’oeil perçant, ce vil observateur, ce squatter des intimités, ce Gerd Wiester qui a tant surpris le public enthousiaste dans sa possibilité de transformation, c’est peut-être moi, c’est peut-être vous, soudain libérés de l’opacité de la pensée univoque…

A moins que ce ne soit qu’une fable. Un dérivatif au pessimisme de Kundera. A notre pessimisme quotidien.

Jean d’Ormesson se demande si Le Clézio, prix Nobel de littérature, a bien la stature d’un grand écrivain…

Michel Houellebecq (dont il faudra reparler parce qu’au-delà de la légende sulfureuse, c’est peut-être/ou non, un « grand » aussi?), vendredi dernier, sur France Inter,

interrogé sur sa réaction à l’attribution du Prix Nobel de littérature 2008, déclarait n’avoir rien à dire parce qu’il ne connaissait pas Le Clézio!

enterrement_victor_hugo.1223800817.jpg

Jean D’Ormesson (à propos duquel on a déjà tout dit),  le même jour, sur France 2,

interviewé par la très souriante Sophie Davant, annonçait que depuis la deuxième moitié du XX° siècle, il n’y avait hélas plus de « grands écrivains ».

-Où sont les Gide, en effet, se lamentait-il?andre_gide01.1223887392.jpg

Et à propos de Le Clézio et de son prix Nobel:

-Je me demande s’il a vraiment la stature d’un grand écrivain!

balzac.1223801541.jpg

Après cela, on s’étonnera que la critique américaine annonce la mort de la culture française! Et que Pierre Assouline s’en indigne à juste titre dans un de ses billets récents.

A force de tourner en rond et de mijoter dans son jus, le cénacle littéraire parisien a fini par tuer sa poule aux oeufs d’or. Les sempiternels souvenirs d’enfance bourgeoise des uns (mais tout le monde n’est pas Proust), les descriptions cliniques de la sexualité des autres, les recherches infinies sur la forme,  les tribulations à deux sous des midinettes esseulées… Certes. Dieu qu’on s’ennuie à ouvrir la manne de notre show biz littéraire français!

Mais est-ce à dire que la littérature est morte qui s’écrit encore en français?

Allons, allons! A trop avoir le nez dans les piles de lecture imposée, on en oublierait qu’il existe autre chose que la consommation littéraire fast-food, nombriliste ou élitiste.

Heureusement, loin des cercles officiels ou à l’étranger, quelques grands parmi nos écrivains semblent exister encore. Vous avez dit François Cheng ? Philippe Claudel? Michel Houellebecq peut-être?  Ou d’autres, Yasmina Khadra, Nancy Houston, par exemple?  D’autres qui vous sont chers et que vous avez su déceler? Et Le Clézio, bien sûr, qui nous exhorte:

« Il faut continuer à lire des romans,  c’est un très bon moyen d’interroger le monde réel », article du Nouvel Obs.

Interroger le monde réel? En voilà une idée!

Alors nous lui obéirons. Nous continuerons à lire des romans. Mais souvent des romans non imposés par le seul profit éditorial via les plateaux médiatiques complaisants.

cirque-georges_seurat_019.1223888875.jpg

Ces pistes de cirque clinquantes qui ne reflètent en rien notre littérature vivante, celle parfois discrète mais qui finit toujours (enfin, on l’espère), par révéler les « grands écrivains ».

Photo: funérailles nationales d’un ‘grand écrivain’, Victor Hugo (1885)

Portrait: Gide par Théo van Rysselberghe

Tableau de Maxime Dastigue (1851-1908): Balzac. Image empruntée au site l’Histoire par l’image

Tableau: Le cirque de Georges Seurat. 1891.

La solution: L’enfant de la haute mer, de Jules Supervielle

enfant-de-la-haute-mer.1223730735.gif

Eh oui, cette fois-ci, c’est l’intuition de Claudia lucia dont le blog littéraire nous ravit, qui a deviné de quel ouvrage il s’agissait.

« Comment s’était formée cette rue flottante ? Quels marins, avec l’aide de quels architectes, l’avaient construite dans le haut Atlantique à la surface de la mer, au-dessus d’un gouffre de six mille mètres? Cette longue rue aux maisons de briques rouges si décolorées qu’elles prenaient une teinte gris-de-France, ces toits d’ardoise,de tuile, ces humbles boutiques immuables? Et ce clocher très ajouré? Et ceci qui ne contenait que de l’eau marine et voulait sans doute être un jardin clos de murs, garni de tessons de bouteilles, par-dessus lesquels sautait parfois un poisson? »

Ainsi commence le livre de Jules supervielle (1884-960) : « L’enfant de la haute mer ». 

Il s’agit d’une nouvelle étrange où le lecteur rencontre une petite fille, très seule, unique habitante de ce village liquide, guettant sans fin l’apparition d’un bateau qui pourrait naviquer jusqu’à elle. En vain!

Né en Uruguay, fin connaisseur des lettres hispano-française, Supervielle est proche des surréalistes dont il se démarque pourtant rapidement. Ami de Michaux et de Rilke il sonde en permanence le mystère de l’absence et l’irréalité de la mort. Ses racines sud-américaines influent certainement pour une grande part sur ses écrits poétiques entre réalité et fantastique.

Voici les dernières lignes du conte (qu’il est plus que singulier d’avoir classé dans la collection « Gallimard jeunesse »):

« Marins qui rêvez en haute mer, les coudes appuyés sur la lisse, craignez de penser longtemps dans le noir de la nuit à un visage aimé. Vous risqueriez de donner naissance, dans des lieux essentiellement désertiques, à un être doué de toute la sensibilité humaine et qui ne peut pas vivre ni mourir, ni aimer, et souffre pourtant comme s’il vivait, aimait et se trouvait toujours sur le point de mourir, un être infiniment déshérité dans les solitudes aquatiques, comme cette enfant de l’Océan, née un jour du cerveau de Charles Liévens, de Steenvoorde, matelot de pont du quatre-mâts « Le Hardi », qui avait perdu sa fille âgée de douze ans, pendant un de ses voyages,et, une nuit, par 55 degrés de latitude Nord et 35 de longitude Ouest, pensa longuement à elle, avec une force terrible, pour le grand malheur de cette enfant. »  vague.1223732154.jpg