Doris Lessing a refermé ses carnets d’or

C’était une femme talentueuse, Doris Lessing, mais aussi courageuse et ô combien, malicieuse!

portraits empruntés au site Babelio

Une femme née de parents britanniques, en 1919, dans un pays qu’on appelait encore la Perse (l’Iran d’aujourd’hui) et qui grandit en Rhodésie du sud. Une femme qui n’a cessé de puiser dans son expérience pour traquer  de sa plume prolixe et lucide, les travers de la société:  de l’horreur de l’apartheid, aux déceptions de l’engagement politique, jusqu’aux difficultés à s’inventer en tant que femme. Ses luttes, colères et combats étaient graves, ceux du siècle et de ses illusions perdues, ceux de l’Afrique en marche et de l’Afrique brisée, mais toujours la distance et l’humour l’ont caractérisée.
La reconnaissance tardive de son oeuvre  – elle reçoit le Prix Nobel de littérature en 2007, alors qu’elle a 87 ans –  ne peut que la faire sourire. Les témoins racontent qu’elle revenait de faire des courses, les bras chargés de paquets, lorsqu’on l’a prévenue de la distinction: « Oh ! mon Dieu! s’est-elle exclamée, ils ont pensé, là-bas les Suédois : celle-là a dépassé la date de péremption, elle n’en a plus pour longtemps. Allez, on peut le lui donner ! »

Icône du féminisme, elle se dégage de toute récupération et ne craint pas d’exercer son jugement sur les dérives qu’elle explique sans ambages: « Après avoir fait une révolution, beaucoup de femmes se sont fourvoyées, n’ont en fait rien compris. Par dogmatisme. Par absence d’analyse historique. Par renoncement à la pensée. Par manque dramatique d’humour. »

Un jour, elle décide de révéler les difficultés des jeunes écrivains et décide de faire une farce à son éditeur en lui proposant deux manuscrits signés d’un autre nom que le sien. Refusés par l’éditeur, « Le journal d’une voisine »(1983) et « Si vieillesse pouvait » (1984), apportèrent la preuve de ce que la romancière voulait dénoncer:

« J’ai voulu vérifier que seul le succès attire la reconnaissance et le succès. Ceux qui se targuent d’être experts de mon œuvre ne reconnaissent même pas mon style… » Josyane Savigneau, citant ainsi Doris Lessing dans son dernier article relatant la mort de l’écrivain, ajoute: « Elle en savait long, comme tous les grands écrivains, sur le mensonge et l’illusion. »

Révélée en 1950 par son ouvrage « The grass is singing  » traduit en français « Vaincue par la brousse », elle rencontre un succès international avec « The golden notebook », en 1962, soit « Le carnet d’or »en français, en 1976, pour lequel elle reçut le Prix Femina.

Des mots à toucher, à voir et à entendre (1): à Strasbourg, un atelier d’écriture pas comme les autres

La jeune association « Vue d’ensemble » dont j’ai déjà parlé dans un précédent billet m’a invitée à animer un atelier d’écriture à Strasbourg. Il a débuté le 26 octobre dernier, au Centre Bernanos de l’Esplanade et se poursuit tous les samedis de 13h 30 à 15h.

L’atelier est ouvert à tous ceux, qui, animés du désir d’écrire, ont envie de partager leur expérience, ou de la débuter, voire de la continuer. Comme toujours dans les ateliers que je conduis, je cherche à provoquer la rencontre entre « premiers de la classe » et les autres, ceux qui ont quelque chose à dire mais sont rebutés par l’orthographe, ceux qui ont un tel respect pour la chose écrite qu’ils n’osent l’approcher, ceux que le beau style rebute et qui se sentent à jamais exclus de l’exercice.

Faire tomber les barrières, les préjugés, les snobismes, s’amuser des chapelles et de l’orchestration autour des prix littéraires. Oser laisser l’empreinte légère du passage. Recueillir la parole de qui désire la donner.  Voyants, malvoyants ou non-voyants s’y côtoient.

Illustration 1: Tablette de comptabilité d’Uruk, Uruk III (c. 3200-3000 av. J.-C.), en logogrammes et signes numériques « proto-cunéiformes », Pergamon Museum

Illustration 2: Van Eyck, 1436.

Illustration 3: Griot à Diffa (Niger), passeur de la tradition orale.

Toutes trois empruntées à Wikipedia.

 

Portraits d’ailleurs et d’ici (11): Yvonne Clerc, à bicyclette, sur les chemins de la liberté…

Quand elle partait de bon matin, quand elle partait sur les chemins, à bicyclette… ce n’était pas, comme dans  la chanson d‘Yves Montand, pour flâner avec ses amis, dans la campagne en fête. Quand elle s’en allait ainsi, à bicyclette, en effet, c’était la guerre.  Institutrice à Saint-Amour, en jeune femme libre, elle avait choisi de ne pas accepter le nouvel ordre imposé par le régime de Vichy. Elle avait choisi, malgré le danger d’un tel choix,  d’être hors système, de ne pas cautionner la situation et encore moins la collaboration avec l’envahisseur nazi. Juste une question de mise à distance! Et le choix devenait évident qui ne l’était pourtant pas pour nombre de ses contemporains.

Agent de liaison, elle a piloté les jeunes femmes du SOE parachutées de Londres pour appuyer la résistance française. Le film « Les femmes de l’ombre« en a retracé de façon romanesque l’épopée dangereuse et souvent dramatique.

Seule ou accompagnant Diana Rowden, alias Paulette, son homologue d’Outre Manche, elle a sillonné les routes du Jura et s’est rendue parfois jusqu’à Lyon pour délivrer les messages dont on la chargeait. Les risques étaient grands. Un mari, Henri Clerc, chef de maquis, recherché par les Allemands. Un beau-père déporté à Buchenwald. Une toute petite fille qu’il faut cacher pour qu’elle ne soit pas prise en otage. Et, elle-même, entrée en clandestinité pour devenir à son tour l’une de ces femmes de l’ombre.
Elle s’appelle Yvonne Clerc. Elle aura bientôt cent ans. Silhouette gracile, elle se tient droite. Il y a trois semaines, elle se cassait le col du fémur. La voici, devant nous, marchant à nouveau, appuyée sur la jolie canne de bambou, douce, légère et sure, que viennent de lui offrir ses petits-enfants, et qui semble ajouter à son élégance naturelle, une touche de coquetterie.  En ce samedi 21 septembre 2013, elle vient de recevoir la médaille de chevalier de la Légion d’honneur. Saint-Amour, ville où elle est née et a toujours vécu lui rend hommage. Elle prononce le discours de remerciements, émouvant, qu’elle a bien sûr écrit elle-même, d’une voix feutrée, mais ferme. L’émotion ne la fait pas trembler. Elle sait contrôler l’émotion. Toute sa vie, elle a su dominer ce qui risquait de la submerger. C’est une femme-courage. C’est une femme debout. Mais sans rigidité. En toute droiture et discrétion. Sourire si chaleureux et regard ouvert, encore et toujours, sur ses enfants et petits-enfants qu’elle adore et dont elle est très fière, mais aussi sur cet autre qui l’approche, et sur la cité qui l’entoure, et sur le monde qui la fait parfois s’indigner et s’engager à nouveau. Juste une question de distance! Ce pas de côté qui permet de mieux appréhender la réalité quotidienne. De mettre en pratique ce que les discours savants ne savent jamais réaliser. Et de faire des choix, à vingt ans comme à cent ans. Le meilleur des choix possibles, en toute lucidité. Puissions-nous suivre son exemple lorsque nous tentons d’emprunter à notre tour les chemins de la liberté!

Photo de Maurice Richemond empruntée à cet article du Progrès

Foules sentimentales penchées sur le berceau du futur roi d’Angleterre…

Propp, en son temps, avait donné la recette des contes:
Prenez les ingrédients de base, les héros, les adjuvants, les épreuves choisies, ajoutez les saveurs (je voulais dire sauveurs), mélangez, initiez, et voilà pourquoi… votre fille est muette, mais épousera un prince et donnera naissance au futur roi du pays acclamé par le peuple avant même de lui être présenté aux marches du palais, je voulais dire bien sûr…sur les marches de la maternité. Le piment de la trivialité contemporaine ne gâche nullement la sauce!

photo empruntée ici

Pourquoi les foules aiment-elles tant les événements marquants des familles royales? Mariages diffusés dans le monde entier, naissances des rois dont l’histoire est écrite avant même d’être conçus? Mais tout simplement parce que les sagas princières suivent le schéma immuable des contes dont on les a nourries pendant l’enfance.
Enfance.
Bruno Bettelheim, en son temps, lui aussi, s’était intéressé au conte. Pas tant sur sa structure que sur la redondance de ses stéréotypes. Princes et princesses.

Image d’Epinal illustrant Cendrillon

Traversée des épreuves initiatiques. Lieux symboliques. Soumission aux interdits fondamentaux. Rituels sociaux acceptés. Sexualité légitimée par la pérennité de la filiation…
Non, c’est sûr, les princes d’aujourd’hui ne lisent plus Machiavel. Il faut dire qu’aujourd’hui, en principe, ils ne gouvernent plus. Ils sont juste riches et beaux, comme les princes et les princesses sur les images des livres d’enfants. Peut-être regardent-il des séries télévisées? Le processus narratif ne varie pas depuis la nuit des contes. Les séries le leur ont emprunté sans vergogne. La machine à identification est toujours la même, la fabrique de rêve fonctionne à plein temps.  Les foules sentimentales sont ainsi les fées marraines des nouveaux-nés bien-nés. Penchées sur le berceau du prince, de New York à Vancouver, en passant par Paris, Londres ou Sydney, elles le bercent de leur adulation sonore et se bercent elles-mêmes d’illusions réconfortantes… jusqu’à la fin des temps…
Comme dans la réalité, quoi!

Par les beaux soirs d’été, en liberté sur les sentiers forestiers…

Emprunter les chemins de la liberté, ces sentiers tranquilles au coeur des forêts protectrices, observer couleuvres endormies, orvets amoureux,orvets amoureux

limaces et escargots

limaces

et même ce blaireau incrédule,blaireau

à la tombée du jour et se remémorer en chantant avec Robert Charlebois, les vers d’un tout jeune homme appelé Rimbaud:

Par les beaux soirs d’été, j’irai dans les sentiers,
Picoté par les blés, fouler l’herbe menue :
Rêveur, j’en sentirai la fraîcheur à mes pieds
Je laisserai le vent baigner ma tête nue…

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien…
Mais un amour immense entrera dans mon âme :
Et j’irai loin, bien loin, comme un bohémien,
Par la Nature, – heureux comme avec une femme !

Lorsque Arthur Rimbaud envoie ses vers à Théodore de Banville, le 20 avril 1870, il a 16 ans et, se présentant, se vieillit d’une année!

Mais, au lever du jour, toujours faire sienne l’exhortation de Thoreau:

 » A quoi bon emprunter sans cesse le même vieux sentier ? Vous devez tracer des sentiers vers l’inconnu. Si je ne suis pas moi, qui le sera? »

A moi, à nous, à vous, donc, le choix de ce chemin à défricher qui mène au lendemain…

Photo du blaireau: Stephen Walker

Photo du chemin à défricher et des limaces: Nicolas Serrière

Autres photos: Guy Serrière

Tableau: Emile Claus (avant 1924) emprunté ici

Parce que c’est au coeur qu’on a froid quand il vente…

Parce que c’est au coeur qu’on a froid quand il vente.. .

Ce vers résonne en nous par ces temps de froidure sans âme.

Quel poète oublié et en quelle saison l’écrivit-il un jour pour rencontrer cette heure?

« Le poème était d’André Salmon qui, pour autant que je souvienne, écrit Clara Malraux dans « Nos vingt ans », se trouvait parmi nous. Il s’intitulait le voyageur.  »

Pour rappel ou simple information, André Salmon(1881-1969)  fut un grand critique d’art, défenseur du cubisme avec Apollinaire. Il fut aussi écrivain et poète.

 

La folie Angkor

Avant l’immersion attendue au cœur des mystères et splendeurs d’Angkor, la folie du lieu, hors cadre historique…

Ville agitée, Siem Reap absorbe tant bien que mal son flot de touristes abrutis par 6 heures de route depuis Phnom Penh, dans des bus aux qualités variables, ou encore par avion via Bangkok, Kuala Lumpur, Singapour…C’est encore la haute saison. Bientôt il fera très chaud. Encore plus chaud !  On imagine les rizières à l’infini, recouvertes de paille déjà grillée se consumant davantage sous la fournaise et plus tard l’arrivée des pluies torrentielles qui vont inonder le sol sec et faire déborder les rivières et  le Mékong au lit si vaste qu’on le prend parfois pour la mer.

Les touristes  (les Coréens et les Chinois arrivent par milliers) seront donc moins nombreux. Il sera ainsi plus facile de trouver une chambre aux abords des temples. Pour l’instant, la nôtre se trouve dans un hôtel situé hors du centre ville, le long d’une rue  poussiéreuse et cahoteuse au macadam défoncé. L’arrivée s’est faite à l’aide d’un tuk tuk vétuste sans amortisseur. Certains sont  pourtant très bien équipés, confortables, avec des sièges recouverts de toutes sortes de tissus moelleux, moleskine, velours, tissages damassés, fixés à une couche de mousse plus ou moins épaisse. Le dais au-dessus des têtes est parfois orné de pompons très chics et les chromes des motos (ou mobylettes) tirant l’habitacle, astiqués, voire rutilants.  Deux dollars la course pour aller de la station de bus à l’hôtel.

Il y a un mariage dans la rue et les haut-parleurs déversent une musique indienne lancinante aux décibels à vous vriller les tympans et le cerveau tout entier : Des lamentations  proférées alternativement par une voix masculine et une voix féminine sur fond d’orchestre au rythme souvent curieusement joyeux (si l’on compare à la désespérance des lamentations vocales !). L’hôtel a été certainement pensé avec goût, jouant sur l’exotisme, avec ses chambres aux lits à baldaquins retenant une moustiquaire qui ne sert pas vraiment, son ventilateur central (efficace contre les moustiques, mais dont l’air brassé ne peut traverser le plafond de la moustiquaire pour nous rafraîchir, vu que la clim est en panne), une cruche en terre servant de lavabo…Nous grimpons dans la chambre à l’aide d’une échelle de meunier. C’est assez charmant d’être pratiquement logés au cœur d’un arbre du voyageur. En bas, la piscine. L’eau est un peu trouble mais le jardin poussiéreux regorge de bougainvilliers et de frangipaniers en fleurs.

Réveil à 5 heures le matin suivant, musique oblige. Ça tombe bien, ici il faut se lever tôt pour contempler les temples au lever du soleil. Le petit déjeûner est délicieux : des baguettes à la française toastée, servie toutes chaudes. Le tuk tuk commandé la veille est bien là. Il faut aller prendre des billets pour un, trois ou sept jours. Nous sommes photographiés et notre portrait orne notre carte d’entrée qu’il faut présenter sans arrêt. Là, erreur ! Le chauffeur nous conduit directement à Angkor Vat, (le temple les plus célébrissime) où se rend déjà « la multitude vile » (Baudelaire me pardonnera l’emprunt détourné). On avance au milieu d’une foule dense et le mythe a du mal à s’incarner. Masse noire opaque à 3 tourelles, la silhouette du temple ne devrait pas s’appréhender à cette heure-ci. Le soleil s’est levé et nous brûle les yeux, juste au-dessus de la célèbre épure. Or, il faut voir Angkor au coucher du soleil ! Son orientation est une exception parmi les temples. Nous rebroussons donc chemin pour revenir  ce soir. Pour l’instant, direction « Le Bayon », gardé par 52 statues géantes de dieux alignés à gauche et 52 démons alignés à droite. Leurs visages  sévères, tournés à l’est, s’éveillent sous le soleil levant. Des éléphants passent chargés de visiteurs installés dans une nacelle, sous la porte en ogive qui fait pénétrer dans l’espace sacré. Eléphants, mais aussi bus, tuk-tuk, motos, voitures, vélos, tous à la queue leu leu s’avancent dans l’enceinte.

Les Chinois qui nous entourent sont joyeux et bruyants. Ils passent leur temps à se prendre en photo avec un art consommé de la pose. Il faut sans cesse s’arrêter pour ne pas gâcher l’art des milliers de photographes. Notre préoccupation est ainsi de trouver un endroit sans Chinois pour profiter un peu du lieu.  Car le lieu est magique et la magie du lieu tient en particulier aux immenses têtes de pierre qui surplombent l’édifice. Le mystère reste entier quant à leur interprétation : visage de Bouddha ? Visage du roi commanditaire ? On peut grimper jusqu’à tutoyer les portraits immobiles. Oublier la foule. Déposer au passage une brindille d’encens au pied d’un Bouddha assis dans l’ombre du corridor menant à l’escalier, se voir offrir un bracelet de laine qu’un vieil homme accroche à votre bras en signe de bénédiction, gravir les marches, oublier le brouhaha, s’étonner de la beauté intemporelle des visages de pierre, gigantesques. Et rester un moment, étonnés d’être là, aujourd’hui plutôt qu’il y 800 ans ou plus. Redescendre jusqu’à la marée humaine encore un peu étourdis .

Au coucher du soleil, Angkor Vat, ne parviendra pas à créer la même émotion. Image top connue. Foule réellement trop dense. Toile verte tendue en plein centre en raison de travaux. Reste l’impression de force et de pouvoir absolu. Angkor Vat impressionne par son architecture et son ancrage dans l’éternité.

Photos Guy Serrière

1: Angkor Vat, soleil couchant

2: Hôtel

3: Entrée sud de la ville d’Angkor Thom qui enserrait le Bayon.

4: Bénédiction dans le temple Banteay Samré

5: Visages du Bayon