Houellebecq: « anéantir »…

Quand dire, c’est faire

Sans chercher à parcourir les méandres de théories linguistiques, on ne peut que s’étonner du choix du titre du dernier livre de Michel Houellebecq, paru aux éditions Flammarion, le 7 janvier dernier: « anéantir », infinitif performatif, c’est-à-dire un énoncé en lui-même action, (dire, c’est faire, selon Austin), sans majuscule; « anéantir », donc, comme seul survivant, rescapé d’entre les mots d’une phrase déjà livrée au néant! Et s’étonner encore plus que de plus fins analystes que l’auteur de ce billet n’aient relevé le défi de l’expliciter!

‘De ce mot qui détruit et se détruit, qu’en reste-t-il? Nous ne le savons pas », écrit Maurice Blanchot, « Détruire, (dans l’Amitié. Gallimard. 1971. p.135), comment l’entendre- hier, aujourd’hui, ou demain – et n’est-il pas déjà trop tard? Comment entendre ou recevoir la destruction? »

Sachant qu’anéantir, c’est détruire, c’est à dire réduire à néant, vers quel vide absolu Houellebecq conduit-il son lecteur par la seule potentialité d’un infinitif en guise de titre, avant même que d’ouvrir son dernier ouvrage? Lecteur consciencieux que nous sommes, nous l’avons donc ouvert ce gros livre de 730 pages et les premières ne nous ont nullement mis la puce à l’oreille. Nous voici devant une forme narrative semblable à ce qui de nos jours se vend bien, empruntée au moule littéraire anglo-saxon qui, sans aucune considération condescendante, a fait ses preuves, de Tom Wolfe (1987) à John Irving (1998) ou Douglas Kennedy, (2010)

Le monde selon Garp par Irving

et tant d’autres, illustres, permettant à Tanguy Viel d’affirmer sur France culture, dans « Écrire à l’américaine« :  » Les Américains ont un avantage troublant sur nous. Même quand ils placent l’action dans le Kentucky, au milieu des élevages de poulet et des champs de maïs, ils parviennent à faire un roman international.. »

N’est-ce pas le choix d’un Houellebecq facétieux que de mêler les genres à la manière de ces romans, thrillers, sociétaux, sentimentaux, satiriques, philosophiques et j’en passe? Bien sûr, l’ouvrage est épais et il semble que le lecteur contemporain qui a besoin d’adrénaline et de rebondissements inattendus, trouve laborieuse la lecture de tant de pages. Ce n’est pourtant pas qu’il en manque de ces rebondissements, au contraire, mais que faire des digressions philosophiques, des rêves longuement détaillés qui distendent l’action au profit d’un arrêt sur image ou catégorie de pensée? C’est qu’il s’agit précisément de la marque de fabrique de l’auteur. Observateur attentif et reconnu de la société jusque dans ses moindres recoins, Houellebecq ne peut s’empêcher de traduire en considérations générales le travail d’un garçon de café, par exemple, dans les restaurants de gare. Et, n’en déplaise à Nelly Kapriélan, dans sa critique du Masque et la plume du 9 janvier 2022, l’humour apparaît toujours à fleur d’écriture, « C’est dans ces brasseries héroïques, dont les serveurs, témoins de tant de détresses, meurent en général jeunes, que reposaient pour la soirée les derniers espoirs culinaires de Paul » ( p.42), comme il surgit encore, transformé en burlesque, dans l’aventure rocambolesque de l’enlèvement du père de l’ Ehpad où il doit finir ses jours, tristement conforme aux traitements dénoncés dans un rapport actuel, et dûment approuvé en famille, par un commando d’extrême droite rompu à ce genre d’exercice!

Mais qui est ce Paul, dont nous venons de parler? Héros de l’histoire, il nous conduit, au gré de ses déambulations, des couloirs et appartements privés de Bercy (Il est le confident du ministre des finances, Bruno Juge,- tiens, même prénom que l’actuel ministre des finances dans la vraie vie du lecteur!), jusqu’à Lyon, où son père est hospitalisé, victime d’un AVC, en passant par la demeure familiale à Villié-Morgon ou par sa résidence parisienne. Et Paul, Paul Raison, est en déshérence matrimoniale. Sa femme, Prudence, a déserté les habitudes communes au profit de rituels végans voire ésotériques inspirés par quelque groupe de méditation en vogue. Paul semble ainsi un homme seul, un peu comme le serait un ‘Étranger à son propre monde. D’ailleurs, n’a-t-il pas toutes les raisons de douter du monde réel qui l’entoure.? La maison familiale, dans le Beaujolais, existe-t-elle vraiment? Rien ne la signale. Pas de taxe d’habitation, pas de téléphone, pas de factures quelles qu’elles soient, rien qui puisse signaler la présence… d’un agent secret! Car le père de Paul, évidemment, fait partie des services secrets et la DGSI, c’est bien connu, fait bien les choses. Mais ne nous égarons pas. Les trames romanesques parviennent toujours à nous entraîner bien plus loin que les réalités ordinaires! Par contre, retrouver chez Houellebecq les filiations intellectuelles depuis ses premiers écrits, voilà qui est passionnant, cachées qu’elles sont sous les mots, les digressions sur l’agriculture, les nombres premiers, les pratiques sexuelles, les agissements des personnages et plus encore! Le désir de Houellebecq de parvenir à livrer à son lecteur, un livre total, immense, qui embrasse tout, du nombre d’or présidant au format du livre, au mystère du temple satanique vénérant Baphomet, et jusqu’à la philosophie de Schopenhauer, mais aussi la disposition des aliments dans le réfrigérateur, les menaces informatiques, les sectes, les marques de produits diététiques, et en prime, une histoire de famille désorientée par la mort imminente du père et qui de ce fait touche chacun d’entre nous, ce désir mégalomane d’auteur démiurge apparaît, insensé et très touchant me semble-t-il, à chaque page.

D’aucuns, par ailleurs, ont critiqué l’absence de style de Houellebecq. Bien étrange si l’on songe à la recherche actuelle en économie des figures de style, des métaphores désuètes et des phrases à rallonge!

Mais pour en revenir à Paul, observons qu’il n’est pas si esseulé qu’il y paraît. Car, même s’il dîne seul à la brasserie de la gare, ou dort seul dans sa chambre d’adolescent de la maison en Beaujolais, il observe (comme Houellebecq, embusqué en narrateur qui règle le bal) et rencontre l’humanité: le ministre Bruno Juge, Cécile, sa très catholique soeur, Olivier, son beau-frère, notaire au chômage, son frère, Aurélien qui répare fil à fil, les tapisseries du Moyen Âge, sa belle-soeur, journaliste de gauche » aussi vaine et cruelle que la cruelle Cruella, ou même l’évanescente Prudence, qui peu à peu se rapproche charnellement de lui, ou encore, sa nièce, Anne-Lise, étudiante escort-girl, qu’il rejoint dans des conditions ubuesques, pour ne pas dire, Houellebelescques qu’il vaut mieux ne pas dévoiler pour les laisser découvrir à qui n’aurait pas encore lu le roman! Humour, quand tu nous tiens ! Tous les pantins de la comedia del arte s’agitent devant nous, personnages secondaires, finalement, car le personnage principal de toute cette histoire, puisqu’il faut bien l’appeler par son nom, c’est la mort!

Et tandis qu’en arrière-plan, gesticule l’humanité en train d’organiser les prochaines élections présidentielles, les intrigues secondaires font apparaître les groupuscules terroristes occupés à brandir de sibyllines menaces laissant craindre l’anéantissement de la société et s’agitent, sous nos yeux, tout au devant de la scène, les membres d’une famille éprouvée par la maladie du père… c’est la mort qui conduit l’attelage!..

Gravure du peintre Holbein, empruntée par George Sand pour présenter « La mare au diable »

La mort, le passage du réel au néant. L’homme est seul. Seul? Houellebecq ne se résout pas ici à abandonner à la solitude, son héros, qui, comme le père, sera rattrapé par la camarde toujours aux aguets. Tous deux seront accompagnés par des femmes aimantes rendues presque caricaturales par leur postures et leur dévouement illimité. Ce qui permet à l’auteur dans son unique interview, d’affirmer que la littérature, contrairement à ce que l’on croit, est faite de bons sentiments! Dernière facétie ou choix rassurant? Qui sait? De toute façon, les mots ne sont plus là pour le dire. Le père de Paul est aphasique depuis son AVC et Paul, atteint d’un cancer de la mâchoire devrait être amputé de la langue. Ainsi en est-il. Aux portes de la mort, le langage fait défaut. Peut-on conjuguer mourir au présent de l’indicatif? Le performatif existe-t-il? Dire « je meurs », est-ce accomplir l’action de mourir ou se laisser glisser sur l’attelage conduit par la mort? Qui agit? Vers quel néant?

A lire sans attendre l’érudit et drôlatique article de Jordi Bonells: « Houellebecq comme métaphore ou la vache de Borgès. »

Ne pas oublier, valeur sure, la recette des oeufs en meurette, avant le néant.

De la couleur des choses

ou petit exercice pour apprendre à utiliser word press…tout un monde

Rose, l’aurore du bout des doigts

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles ,

Tiens, où est passé

le jaune?

Le violet quant à lui, existe bel et bien,

certes, tout à la fin,

O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Oui, justement la lettre oméga, celle-là même qui du fond des âges tire son origine de l’alphabet phénicien O, voyelle elle-même issue, pense-t-on, d’un alphabet si ancien qu’ il remonte à plus de 3 500 ans, lettre probablement empruntée à l’Égypte dans un hiéroglyphe qui signifierait « œil »…oui, la lettre oméga, la dernière de l’alphabet grec est bien elle qui regarde et voit, mystérieuse et secrète, Annonciatrice des fins prochaines, celle qui nous attire irrésistiblement, améthyste enchâssée d’or..(pour les amateurs d’herméneutique ésotérique parodiée à l’envi!)

Mais le jaune?

le jaune orphelin,

porté par nulle voyelle hospitalière, parodique et vibrante,

la simple couleur jaune?

Plutôt portée dans la rue

aujourd’hui

endossée par le porteur

d’un gilet

jaune.

Rimbaud, dont ce n’était pas la couleur préférée s’en étranglerait de rire. Sans doute.

Et rose, l’aurore du bout des doigts…