Doris Lessing a refermé ses carnets d’or

C’était une femme talentueuse, Doris Lessing, mais aussi courageuse et ô combien, malicieuse!

portraits empruntés au site Babelio

Une femme née de parents britanniques, en 1919, dans un pays qu’on appelait encore la Perse (l’Iran d’aujourd’hui) et qui grandit en Rhodésie du sud. Une femme qui n’a cessé de puiser dans son expérience pour traquer  de sa plume prolixe et lucide, les travers de la société:  de l’horreur de l’apartheid, aux déceptions de l’engagement politique, jusqu’aux difficultés à s’inventer en tant que femme. Ses luttes, colères et combats étaient graves, ceux du siècle et de ses illusions perdues, ceux de l’Afrique en marche et de l’Afrique brisée, mais toujours la distance et l’humour l’ont caractérisée.
La reconnaissance tardive de son oeuvre  – elle reçoit le Prix Nobel de littérature en 2007, alors qu’elle a 87 ans –  ne peut que la faire sourire. Les témoins racontent qu’elle revenait de faire des courses, les bras chargés de paquets, lorsqu’on l’a prévenue de la distinction: « Oh ! mon Dieu! s’est-elle exclamée, ils ont pensé, là-bas les Suédois : celle-là a dépassé la date de péremption, elle n’en a plus pour longtemps. Allez, on peut le lui donner ! »

Icône du féminisme, elle se dégage de toute récupération et ne craint pas d’exercer son jugement sur les dérives qu’elle explique sans ambages: « Après avoir fait une révolution, beaucoup de femmes se sont fourvoyées, n’ont en fait rien compris. Par dogmatisme. Par absence d’analyse historique. Par renoncement à la pensée. Par manque dramatique d’humour. »

Un jour, elle décide de révéler les difficultés des jeunes écrivains et décide de faire une farce à son éditeur en lui proposant deux manuscrits signés d’un autre nom que le sien. Refusés par l’éditeur, « Le journal d’une voisine »(1983) et « Si vieillesse pouvait » (1984), apportèrent la preuve de ce que la romancière voulait dénoncer:

« J’ai voulu vérifier que seul le succès attire la reconnaissance et le succès. Ceux qui se targuent d’être experts de mon œuvre ne reconnaissent même pas mon style… » Josyane Savigneau, citant ainsi Doris Lessing dans son dernier article relatant la mort de l’écrivain, ajoute: « Elle en savait long, comme tous les grands écrivains, sur le mensonge et l’illusion. »

Révélée en 1950 par son ouvrage « The grass is singing  » traduit en français « Vaincue par la brousse », elle rencontre un succès international avec « The golden notebook », en 1962, soit « Le carnet d’or »en français, en 1976, pour lequel elle reçut le Prix Femina.

Portraits d’ailleurs et d’ici (11): Yvonne Clerc, à bicyclette, sur les chemins de la liberté…

Quand elle partait de bon matin, quand elle partait sur les chemins, à bicyclette… ce n’était pas, comme dans  la chanson d‘Yves Montand, pour flâner avec ses amis, dans la campagne en fête. Quand elle s’en allait ainsi, à bicyclette, en effet, c’était la guerre.  Institutrice à Saint-Amour, en jeune femme libre, elle avait choisi de ne pas accepter le nouvel ordre imposé par le régime de Vichy. Elle avait choisi, malgré le danger d’un tel choix,  d’être hors système, de ne pas cautionner la situation et encore moins la collaboration avec l’envahisseur nazi. Juste une question de mise à distance! Et le choix devenait évident qui ne l’était pourtant pas pour nombre de ses contemporains.

Agent de liaison, elle a piloté les jeunes femmes du SOE parachutées de Londres pour appuyer la résistance française. Le film « Les femmes de l’ombre« en a retracé de façon romanesque l’épopée dangereuse et souvent dramatique.

Seule ou accompagnant Diana Rowden, alias Paulette, son homologue d’Outre Manche, elle a sillonné les routes du Jura et s’est rendue parfois jusqu’à Lyon pour délivrer les messages dont on la chargeait. Les risques étaient grands. Un mari, Henri Clerc, chef de maquis, recherché par les Allemands. Un beau-père déporté à Buchenwald. Une toute petite fille qu’il faut cacher pour qu’elle ne soit pas prise en otage. Et, elle-même, entrée en clandestinité pour devenir à son tour l’une de ces femmes de l’ombre.
Elle s’appelle Yvonne Clerc. Elle aura bientôt cent ans. Silhouette gracile, elle se tient droite. Il y a trois semaines, elle se cassait le col du fémur. La voici, devant nous, marchant à nouveau, appuyée sur la jolie canne de bambou, douce, légère et sure, que viennent de lui offrir ses petits-enfants, et qui semble ajouter à son élégance naturelle, une touche de coquetterie.  En ce samedi 21 septembre 2013, elle vient de recevoir la médaille de chevalier de la Légion d’honneur. Saint-Amour, ville où elle est née et a toujours vécu lui rend hommage. Elle prononce le discours de remerciements, émouvant, qu’elle a bien sûr écrit elle-même, d’une voix feutrée, mais ferme. L’émotion ne la fait pas trembler. Elle sait contrôler l’émotion. Toute sa vie, elle a su dominer ce qui risquait de la submerger. C’est une femme-courage. C’est une femme debout. Mais sans rigidité. En toute droiture et discrétion. Sourire si chaleureux et regard ouvert, encore et toujours, sur ses enfants et petits-enfants qu’elle adore et dont elle est très fière, mais aussi sur cet autre qui l’approche, et sur la cité qui l’entoure, et sur le monde qui la fait parfois s’indigner et s’engager à nouveau. Juste une question de distance! Ce pas de côté qui permet de mieux appréhender la réalité quotidienne. De mettre en pratique ce que les discours savants ne savent jamais réaliser. Et de faire des choix, à vingt ans comme à cent ans. Le meilleur des choix possibles, en toute lucidité. Puissions-nous suivre son exemple lorsque nous tentons d’emprunter à notre tour les chemins de la liberté!

Photo de Maurice Richemond empruntée à cet article du Progrès

La folie Angkor

Avant l’immersion attendue au cœur des mystères et splendeurs d’Angkor, la folie du lieu, hors cadre historique…

Ville agitée, Siem Reap absorbe tant bien que mal son flot de touristes abrutis par 6 heures de route depuis Phnom Penh, dans des bus aux qualités variables, ou encore par avion via Bangkok, Kuala Lumpur, Singapour…C’est encore la haute saison. Bientôt il fera très chaud. Encore plus chaud !  On imagine les rizières à l’infini, recouvertes de paille déjà grillée se consumant davantage sous la fournaise et plus tard l’arrivée des pluies torrentielles qui vont inonder le sol sec et faire déborder les rivières et  le Mékong au lit si vaste qu’on le prend parfois pour la mer.

Les touristes  (les Coréens et les Chinois arrivent par milliers) seront donc moins nombreux. Il sera ainsi plus facile de trouver une chambre aux abords des temples. Pour l’instant, la nôtre se trouve dans un hôtel situé hors du centre ville, le long d’une rue  poussiéreuse et cahoteuse au macadam défoncé. L’arrivée s’est faite à l’aide d’un tuk tuk vétuste sans amortisseur. Certains sont  pourtant très bien équipés, confortables, avec des sièges recouverts de toutes sortes de tissus moelleux, moleskine, velours, tissages damassés, fixés à une couche de mousse plus ou moins épaisse. Le dais au-dessus des têtes est parfois orné de pompons très chics et les chromes des motos (ou mobylettes) tirant l’habitacle, astiqués, voire rutilants.  Deux dollars la course pour aller de la station de bus à l’hôtel.

Il y a un mariage dans la rue et les haut-parleurs déversent une musique indienne lancinante aux décibels à vous vriller les tympans et le cerveau tout entier : Des lamentations  proférées alternativement par une voix masculine et une voix féminine sur fond d’orchestre au rythme souvent curieusement joyeux (si l’on compare à la désespérance des lamentations vocales !). L’hôtel a été certainement pensé avec goût, jouant sur l’exotisme, avec ses chambres aux lits à baldaquins retenant une moustiquaire qui ne sert pas vraiment, son ventilateur central (efficace contre les moustiques, mais dont l’air brassé ne peut traverser le plafond de la moustiquaire pour nous rafraîchir, vu que la clim est en panne), une cruche en terre servant de lavabo…Nous grimpons dans la chambre à l’aide d’une échelle de meunier. C’est assez charmant d’être pratiquement logés au cœur d’un arbre du voyageur. En bas, la piscine. L’eau est un peu trouble mais le jardin poussiéreux regorge de bougainvilliers et de frangipaniers en fleurs.

Réveil à 5 heures le matin suivant, musique oblige. Ça tombe bien, ici il faut se lever tôt pour contempler les temples au lever du soleil. Le petit déjeûner est délicieux : des baguettes à la française toastée, servie toutes chaudes. Le tuk tuk commandé la veille est bien là. Il faut aller prendre des billets pour un, trois ou sept jours. Nous sommes photographiés et notre portrait orne notre carte d’entrée qu’il faut présenter sans arrêt. Là, erreur ! Le chauffeur nous conduit directement à Angkor Vat, (le temple les plus célébrissime) où se rend déjà « la multitude vile » (Baudelaire me pardonnera l’emprunt détourné). On avance au milieu d’une foule dense et le mythe a du mal à s’incarner. Masse noire opaque à 3 tourelles, la silhouette du temple ne devrait pas s’appréhender à cette heure-ci. Le soleil s’est levé et nous brûle les yeux, juste au-dessus de la célèbre épure. Or, il faut voir Angkor au coucher du soleil ! Son orientation est une exception parmi les temples. Nous rebroussons donc chemin pour revenir  ce soir. Pour l’instant, direction « Le Bayon », gardé par 52 statues géantes de dieux alignés à gauche et 52 démons alignés à droite. Leurs visages  sévères, tournés à l’est, s’éveillent sous le soleil levant. Des éléphants passent chargés de visiteurs installés dans une nacelle, sous la porte en ogive qui fait pénétrer dans l’espace sacré. Eléphants, mais aussi bus, tuk-tuk, motos, voitures, vélos, tous à la queue leu leu s’avancent dans l’enceinte.

Les Chinois qui nous entourent sont joyeux et bruyants. Ils passent leur temps à se prendre en photo avec un art consommé de la pose. Il faut sans cesse s’arrêter pour ne pas gâcher l’art des milliers de photographes. Notre préoccupation est ainsi de trouver un endroit sans Chinois pour profiter un peu du lieu.  Car le lieu est magique et la magie du lieu tient en particulier aux immenses têtes de pierre qui surplombent l’édifice. Le mystère reste entier quant à leur interprétation : visage de Bouddha ? Visage du roi commanditaire ? On peut grimper jusqu’à tutoyer les portraits immobiles. Oublier la foule. Déposer au passage une brindille d’encens au pied d’un Bouddha assis dans l’ombre du corridor menant à l’escalier, se voir offrir un bracelet de laine qu’un vieil homme accroche à votre bras en signe de bénédiction, gravir les marches, oublier le brouhaha, s’étonner de la beauté intemporelle des visages de pierre, gigantesques. Et rester un moment, étonnés d’être là, aujourd’hui plutôt qu’il y 800 ans ou plus. Redescendre jusqu’à la marée humaine encore un peu étourdis .

Au coucher du soleil, Angkor Vat, ne parviendra pas à créer la même émotion. Image top connue. Foule réellement trop dense. Toile verte tendue en plein centre en raison de travaux. Reste l’impression de force et de pouvoir absolu. Angkor Vat impressionne par son architecture et son ancrage dans l’éternité.

Photos Guy Serrière

1: Angkor Vat, soleil couchant

2: Hôtel

3: Entrée sud de la ville d’Angkor Thom qui enserrait le Bayon.

4: Bénédiction dans le temple Banteay Samré

5: Visages du Bayon

 

Portaits d’ailleurs et d’ici (9): Caroline et Yves, au-delà de la nuit…

Moi, je joue du piano, dit Caroline,

Moi, je joue du basson, dirait son père…

Moi, je joue du cor, dit André Monteiro, le mari de Caroline,

Yves, quant à lui, joue… de l’électronique!

Et Patricia Weiss, sa compagne, aussi…

Allez savoir, dirait Prévert, qui sont les artistes de cet orchestre là, dont tous les membres ne sont pas musiciens !

C’est que cet orchestre n’existe pas vraiment en tant que tel! Il s’agit, pour tout dire, d’une association. Mais d’une association pas comme les autres. Au départ, il y a la rencontre de Yves, malvoyant, et de Caroline, qui l’est aussi. Bien qu’atteints de pathologies différentes,  tous deux sont privés de vision centrale. Avec leurs conjoints et leurs amis, ils ont créé « Vue-d’ensemble« , un groupe interculturel composé de voyants, malvoyants et non-voyants.

– Lorsque j’étais petite, dit Caroline Sablayrolles, je croyais que je voyais comme les chats. C’était comme cela. Avec ma perception latérale, je distinguais des choses étranges dans le jardin. Mes parents ont commencé à s’inquiéter.

– Pour moi, dit Yves Wansi, j’ai entendu dire, pendant mon enfance, qu’on a toujours un pied plus fort que l’autre. J’en avais déduit  qu’il en était de même pour les yeux. Je ne voyais pratiquement que d’un oeil, mais je trouvais cela normal. Il y en avait un, fort, et l’autre, faible. Jusqu’au jour, autour de mes 16 ans, où une tante, infirmière, s’est inquiétée. Décollement de rétine affirmé de l’oeil « faible » et début de décollement pour l’autre. Je vivais à Yaoundé   où mes parents sont enseignants. Il a été décidé de m’envoyer en France pour être opéré. Malheureusement, à Paris, le spécialiste n’a pas voulu tenter l’opération. J’ai consulté à Bordeaux, puis à Lyon. Toujours le même refus. J’ai alors traversé des moments très difficiles. Impossibilité de trouver du travail. Pas d’avenir. Un jour, sur l’invitation d’une tante qui habite Strasbourg et lui conseille de consulter à nouveau, l’impensable se produit: L’ophtalmo qui l’examine propose enfin l’opération nécessaire à la sauvegarde de son oeil dont la rétine se décolle peu à peu. A partir de là, tout va changer. Yves récupèrera un peu de vision bilatérale et surtout de l’énergie nécessaire à son insertion dans la vie active. Etudes. Et la rencontre d’un homme d’exception en la personne de Laurent Girard qui lui permettra par ses encouragements de devenir technicien en matériel de basse vision.

Caroline, elle, a suivi une scolarité normale malgré son handicap identifié. ll s’agit de la maladie de Stargardt. Elle a suivi aussi les cours du conservatoire. Elle est pianiste. Mais, avant de s’engager résolument dans cette voie, elle trouvait ses mains trop petites . Un jour, son chemin croise celui de la magnifique pianiste Maria Joao Pirès.

– J’étais dans le couloir, raconte Caroline. Elle s’est avancée:

– Vous êtes pianiste ? Vous vouliez  me rencontrer ? prononce Maria.

– Je voulais seulement voir vos  mains, dit Caroline.

Car, il est de notoriété que Maria Joao Pirès possède de très petites mains pour une virtuose.

– Alors, poursuit Caroline, Maria Pirès a posé sa main sur la mienne. C’était la même! J’avais les mêmes mains que Maria Joao Pirès!

C’est une belle histoire que raconte Caroline. Une histoire positive, comme celle d’Yves!

La célèbre pianiste à invité la jeune femme au Portugal, dans la ferme où elle accueille des artistes du monde entier. Et Caroline a tout appris. A  dépasser le handicap. A le transformer en atout. A réfléchir sur la vie. Au sens à donner au chemin qu’elle emprunte. Et la musique. Oublier ses mains. Etre libre. Même si la liberté est aussi fragilité!  Jouer en regardant le ciel…

Ce qui est exceptionnel dans cette association, c’est sa dynamique immédiate d’ouverture aux autres. Le témoin qui les approche remarque  en effet, dès les premiers contacts, qu’il ne s’agit jamais pour ses fondateurs, de chercher à pallier des difficultés personnelles, mais bien de s’ouvrir aux autres et de partager la richesse morale et intellectuelle que leur handicap leur a paradoxalement permis d’acquérir plus rapidement. Bien sûr, ils ne le formuleraient pas ainsi. Je sais bien qu’ils seront embarrassés par ces mots. Mais je les assume. Véritable richesse que ce chemin parcouru du déni du handicap à l’atout qu’il représente! Et tant de tendresse dans les gestes, de simplicité dans l’accueil! Une petite et toute jeune association qui ira loin et dont on reparlera bientôt.

 

Légende photo du chat: Le chat du Cheshire dans Alice au pays des merveilles illustré par John Tenniel.

La dernière photo a été prise par Nicole Evrard lors de la soirée « Cuisine du monde ».

 

 

 

 

The best is yet to come…

En inversant l’expression habituelle « Le pire reste à venir », Barack Obama ne transgresse pas seulement les clichés sémantiques, il s’érige en devin, en mage positif. Ses mots, soudain, sont talismans, faisant éclater  en quelques fractions d’un temps élargi à l’avenir, les sortilèges et prédictions maléfiques proférés par les Cassandre de tous bords, ici et là. Aux USA et dans le monde entier.

Le meilleur, donc, reste à venir. Y croire. Ne pas y croire. Les mots sont là, en tout cas, qui portent l’espoir du peuple qui vient d’élire son président.

L’art du discours porté à son plus haut niveau est celui d’un homme déjà entré dans la légende. Nous avons depuis si longtemps oublié combien le discours peut porter le rêve jusqu’à la réalité qu’il prétend incarner! « … peu importe qui vous êtes, affirme en conclusion, le président réélu, ou d’où vous venez ou votre apparence ou qui vous aimez. Peu importe que vous soyez noir ou blanc ou hispanique ou asiatique ou amérindien ou jeune ou vieux ou riche ou pauvre, en bonne santé, handicapé, gay ou hétérosexuel, vous pouvez réussir ici en Amérique si vous avez la volonté d’essayer. »

Affirmation de la tolérance, déclaration d’amour à Michèle, sa femme, dans la plus pure tradition courtoise, rappel des engagements à l’égard des classes moyennes, main tendue aux adversaires politiques, le mélange des genres, porté par le lyrisme du phrasé et la fluidité du verbe, abandonne le kitsch pour entrer dans la gravité de la complexité. Complexité de la vie, complexité des réalités sociales, complexité du monde.

Photo de la grand-mère de Barack Obama, vivant au Kénya, empruntée ici

 

Nos climats tempérés ont-ils inventé l’élégie automnale?

Ciel bleu-gris. Or des feuillages tourmentés.

Voilà le vent qui s’élève…ce vent qui vient de la tombe, dit le poète.

Premier novembre. Toussaint.

2 novembre, fête des morts, énonce la progression liturgique.

Immanquablement, l’élégie de Lamartine, mise en musique par Brassens, accompagne l’heure qui s’enfuit:

Voila les feuilles sans sève
Qui tombent sur le gazon
Voila le vent qui s’élève
Et gémit dans le vallon
Voila l’errante hirondelle
Qui rase du bout de l’aile
L’eau dormante des marais
Voila l’enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères
Le bois tombé des forets

C’est la saison ou tout tombe
Aux coups redoubles des vents
Un vent qui vient de la tombe
Moissonne aussi les vivants
Ils tombent alors par mille
Comme la plume inutile
Que l’aigle abandonne aux airs
Lorsque des plumes nouvelles
Viennent rechauffer ses ailes
A l’approche des hivers

C’est alors que ma paupière
Vous vit pâlir et mourir
Tendres fruits qu’a la lumière
Dieu n’a pas laisse mourir
Quoique jeune sur la terre
Je suis déjà solitaire
Parmi ceux de ma saison
Et quand je dis en moi-même
« Ou sont ceux que ton coeur aime? »
Je regarde le gazon

C’est un ami de l’enfance
Qu’aux jours sombres du malheur
Nous prêta la providence
Pour appuyer notre coeur
Il n’est plus: notre âme est veuve
Il nous suit dans notre épreuve
Et nous dit avec pitié
« Àme si ton âme et pleine
De ta joie ou de ta peine
Qui portera la moitié? »

C’est une jeune fiancée
Qui, le front ceint du bandeau
N’emporta qu’une pensée
De sa jeunesse au tombeau
Triste, hélas! dans le ciel même
Pour revoir celui qu’elle aime
Elle revient sur ses pas
Et lui dit: « ma tombe est verte!
Sur cette terre déserte
Qu’attends-tu? je n’y suis pas! »

C’est l’ombre pâle d’un père
Qui mourut en nous nommant
C’est une soeur, c’est un frère
Qui nous devance un moment
Tous ceux enfin dont la vie
Un jour ou l’autre ravie,
Emporte une part de nous
Murmurent sous la pierre
« Vous qui voyez la lumière
De nous vous souvenez vous? »

Voila les feuilles sans sève
Qui tombent sur le gazon
Voila le vent qui s’élève
Et gémit dans le vallon
Voila l’errante hirondelle
Qui rase du bout de l’aile
L’eau dormante des marais
Voila l’enfant des chaumières
Qui glane sur les bruyères
Le bois tombé des forets

 

L’élégie (en grec ancien ἐλεγεία / elegeía, signifiant « chant de mort ») est une forme de poème

De nos jours, l’élégie est considérée comme une catégorie au sein de la poésie lyrique, en tant que poème de longueur et de forme variables caractérisé par son ton plaintif particulièrement adapté à l’évocation d’un mort ou à l’expression d’une souffrance due à un abandon ou à une absence. (d’après Wikipedia)

Photo d’automne/ Guy Serrière.

Portrait de Brassens emprunté ici.

Tableau Élégie, par William Bouguereau (1899)

Halloween: il était une fois Jack qui n’avait pas peur du diable…

Drôle de fête que celle d’Halloween où la lumière de drôles de lanternes réveillent les esprits facétieux ou maléfiques qui hantent nos pires cauchemars!

Le vieux conte irlandais de Jack à la lanterne, est, nous dit-on, à l’origine des pratiques parvenues jusqu’à nous et revivifiées par la récupération commerciale planétaire.

Jolie photo empruntée au blog de Thierry au Japon

Plutôt amusante, cette évocation japonaise pour une célébration d’origine celtique!

Mais qu’on ne s’y trompe pas, la célébration d’exorcisme est universelle.

En Birmanie, le culte des esprits (Nat), antérieur au bouddhisme, se manifeste au quotidien et lors de fêtes rituelles.

Nat ein (autel pour les nats) à Rangoon (2005)

En Chine, pour les grands pudus, » les fantômes sont avertis de la tenue d’un banquet par une lanterne accrochée à une hampe de bambou dressée à côté du temple. Il faut savoir en estimer la hauteur selon l’importance du festin proposé, car plus la hampe est haute, plus nombreux seront les esprits qui accoureront, et il ne faudrait pas les décevoir. Les habitants du voisinage en plantent parfois de petites devant leur maison pour mieux éclairer la route des revenants. Devant le temple on installe une longue table pour que chacun y dépose ses offrandes ».  texte emprunté à Wikipedia

Dans toute l’Asie du Sud Est, la fête des fantômes affamés, est l’occasion de repousser la peur d’être hanté par les esprits mécontents de leur sort.

En Amérique du sud, la relation aux esprits est peut-être plus qu’ailleurs, une affaire de proximité quotidienne, que la fête catholique du premier novembre dédiée aux morts, renforce encore: « Tôt le matin, les vivants viennent apporter aux morts ce qu’ils aimaient et des oeillets pour leur rappeler le parfum de la terre. On leur parle, on les appelle au son des guitares et des accordéons. Toute la nuit, des lanternes brûlent pour guider le retour des âmes. Les grandes portes qui recouvrent les tombes seront ouvertes, après une longue attente. Et fondue dans l’aube du matin, les âmes peuvent enfin établir le contact avec les mortels. Ce sont d’interminables discours relatant tous les menus événements de l’année », peut-on lire sur ce blog, dans un article consacré au Mexique.

A Madagascar, le proverbe dit « Les morts ne sont vraiment morts que lorsqu’on les a oubliés ». La fréquentation du défunt, de son esprit, au fil du temps, donne lieu à l’étrange cérémonie du fameux « retournement du mort, où les rituels festifs bruyants recouvrent  l’angoisse des vivants. (photo suivante empruntée ici et intitulée « Quand la mort se met à danser »)

Notre Jack à la lanterne, à nous, Occidentaux, éclairant la nuit des esprits irlandais partis explorer le Nouveau Monde, n’a rien à envier aux esprits errants de la terre entière. On raconte, qu’ayant défié le diable en lui imposant à plusieurs reprises la vision de la croix, il ne put, après sa mort, vivre l’éternité, ni au paradis (c’était un fieffé coquin et un ivrogne invétéré!), ni en enfer, où Lucifer ne tenait nullement à l’avoir pour hôte. Tout juste consentit-il, (peut-être pour ne pas l’avoir sans cesse à mendier devant sa porte), à lui jeter un tison tiré de sa fournaise pour qu’il puisse éclairer son chemin de ténèbres. Jack, dit-on, enfouit la braise au creux de la betterave qu’il était en train de manger, la protégeant des vents de l’au-delà et évitant de cette façon (probablement!) de se brûler les doigts.

Pour éclairer les nuits devenues trop longues, à l’entrée de nos saisons hivernales, la coutume perdura, au moment de célébrer les défunts et de lutter contre leurs esprits trop tourmentés.

En Amérique, les citrouilles attendaient leur tour! Nombreuses et faciles à évider, elles remplacèrent bientôt la rave originelle. Leurs bouches édentées et leurs yeux évidés luisent  plus largement dans la nuit noire. Et pendant ce temps, Jack, l’ivrogne qui n’avait pas peur du diable, continue, sans nous déranger, son errance éternelle.

Etymologie: L’étymologie du mot Halloween appartient strictement à la langue anglaise, sans aucun rapport avec le gaélique ou toute autre langue celtique. Son nom actuel est une altération de All Hallows Eve6, qui signifie littéralement « le soir de tous les saints », c’est-à-dire la veille de la fête chrétienne de la Toussaint (hallow est une forme archaïque du mot anglais holy qui signifie : saint, even est une forme usuelle qui a formé evening, le soir)7. L’orthographe Hallowe’en est encore parfois utilisé au Canada et au Royaume-Uni8, « e’en » étant la contraction de even, devenue « een ». (d’après Wikipedia)